Voici la relation des voyageurs, rédigée par notre frère Montalègre.
«Nous sommes descendus sur la terre, le 3 juillet 1729, une heure
après le lever du soleil. Après avoir suivi à gauche un sentier
ombragé d'arbustes et ensuite le ruisseau de la cascade, nous sommes
arrivés à une vaste plaine semée de graviers et de débris de rochers.
Notre dessein étoit de ne nous arrêter, dans cette première journée,
qu'à Garringue, village natal d'Andossy. Quoiqu'il y eût plus de
quarante ans qu'il en étoit sorti, il n'avoit pas oublié qu'il étoit
situé sur une haute colline au-dessus du torrent. Ainsi nous étions
sûrs de le trouver en ne perdant pas de vue le lit des eaux. Nous
avons rencontré sur la route quelques pâtres qui ont rappelé à notre
frère sa langue natale. Enfin, après trois heures de marche, nous
avons découvert Garringue élevé sur un plateau. Nous y sommes montés
par un sentier sinueux pratiqué dans le rocher. Mais quelle a été la
surprise de notre frère en voyant son village abandonné et désert,
toutes les maisons découvertes de leur chaume, et la plupart des
murailles tombant en ruines! Il a cherché le toit paternel;
l'intérieur étoit rempli de ronces et de monceaux de pierres écroulées
qui servoient de retraite aux serpens et aux scorpions. La terre
d'alentour, autrefois ornée de belles moissons de blé, étoit couverte
de genets et de bruyères. On découvroit à peine la trace des anciens
sillons. Ce n'est qu'à une demi-lieue plus loin que nous avons trouvé
un commencement de culture; jusque-là, les montagnes rapprochées de
chaque côté ne laissent de passage qu'au torrent. Le soleil se montre
à peine pendant quelques heures dans cet étroit défilé où règnent
presque constamment de froides vapeurs. Ici, l'escarpement devenant
moins rapide présente quelque surface à la culture; mais cette culture
est excessivement pénible sur un sol incliné de 75 degrés. Elle se
fait avec des vaches qui, malgré leur petite taille et leur extrême
légèreté, ne pourroient conserver leur à-plomb sur la pente du
précipice, si elles n'étoient soutenues par le laboureur.
Nous nous sommes arrêtés à ce premier hameau; mon frère Andossy y a
été aussitôt reconnu par quelques anciens voisins qui pleuroient de
tendresse et de joie en le revoyant. Nous nous sommes assis à leur
table frugale, et nous avons couché sous leur toit hospitalier. Ils
nous ont fait en ces termes le récit de ce qui se passa après la fuite
de nos frères du village de Garringue.
«Peu de tems après cet événement, le gouvernement mit en vente les
propriétés des fugitifs. Quoique ces biens nous convinssent
principalement, nous étions trop attachés à nos malheureux voisins
pour nous revêtir de leurs dépouilles. Le même sentiment de
fraternité unissoit tous les montagnards. Aussi, dans toutes les
Pyrénées, on pensa comme nous, et aucun de ses habitans ne se présenta
pour acheteur. Quelques étrangers furent les seuls qui vinrent visiter
ces domaines dans le dessein de les acquérir; mais nous les frappâmes
si vivement de la crainte du retour de nos amis, qu'ils renoncèrent
tous à leurs projets. Nous reprîmes alors la culture de vos terres.
Lorsqu'après plusieurs années de vaine attente, l'espoir de vous
revoir s'est évanoui, nous avons cessé nos travaux; et vos champs
incultes attestoient nos regrets ainsi que l'absence et les droits de
leurs maîtres.»
Tel fut le discours de ces bons montagnards. Nous ne pouvions douter
de leur sincérité; ils avoient tous le coeur sur les lèvres. Sur toute
la route des montagnes, nous avons trouvé avec la même cordialité, les
moeurs et à-peu-près les mêmes habitudes de notre Vallon. On nous a
partout donné d'excellent laitage avec un pain très-savoureux fait de
la farine de maïs qu'ils appellent _mistra_. C'étoient les dons de
l'hospitalité la plus pure. La première fois, suivant l'instruction
qu'on nous avoit donnée, nous avons voulu les payer; mais on a été
étonné comme nous aurions pu l'être dans notre Vallon; en un mot, il
nous sembloit être encore parmi nos frères; et nous ne nous
appercevions de la différence de ce pays au nôtre, qu'à l'épaisseur de
l'air que nous respirions. Cet air nous sembloit plus pesant à mesure
que nous descendions vers la plaine. Nous n'étions plus animés de
cette sensation délicieuse de l'existence qui, dans la région éthérée,
suffit peut-être au bonheur des purs esprits. Ainsi le poisson qui
nage plein de joie en descendant du haut d'un fleuve, a peine à
pénétrer dans l'eau lourde et visqueuse de la mer.
Lorsque nous sommes arrivés dans la plaine, on nous a offert deux
places dans une voiture publique qui partoit pour Toulouse. Nous avons
préféré continuer la route à pied. Nous nous sommes apperçus sur
cette route, que nous n'étions plus parmi nos frères, mais parmi des
étrangers qui faisoient trafic des besoins des passans. Nos repas et
nos gîtes payés ne valoient pas ceux qui nous avoient été donnés. La
campagne de chaque côté étoit florissante d'une riche culture; mais
nous n'avons pas été peu surpris de voir presqu'autant de femmes que
d'hommes livrés aux travaux de la terre. Ce bouleversement dans
l'ordre de la nature, qui a si bien marqué par la force, le caractère
et le goût qu'elle a donnés à chaque sexe, le genre d'occupation qui
lui convient, est évidemment un des plus déplorables effets des
guerres précédentes. Plusieurs années consécutives, dépouillées de
leur printems, ont attaqué la génération dans sa source; et les femmes
ont été obligées de quitter leurs fuseaux, pour prendre la bêche et
conduire la charrue abandonnée. Que doit-il résulter d'un pareil
désordre? Si les femmes s'endurcissent, si elles perdent cette
exquise sensibilité en quoi consiste la plus grande partie de leur
esprit; si elles se font hommes, qui les remplacera dans les douces
fonctions d'épouses et de mères? Les Amazones s'étoient faites
guerriers, mais elles avoient renoncé au mariage. Ces paysannes,
devenues hommes, ne garderont pas le célibat: elles seront épouses
sans pudeur, mères sans tendresse, et auront ainsi perdu les avantages
de leur sexe, sans acquérir ceux du nôtre.