Il se répand depuis quelque tems dans notre colonie un violent désir
de savoir des nouvelles de la patrie de nos pères. Il y a à-peu-près
cinquante ans qu'ils l'ont quittée pour venir s'établir dans ce
vallon; la mort les a presque tous moissonnés depuis ce tems, leurs
ossemens reposent honorablement dans le séjour de l'éternelle paix: il
ne reste vivans de cette première génération que quatre individus.
Ces quatre vieillards ont combattu par une foule de raisons ce
mouvement de curiosité: Vous ne pouvez la satisfaire, ont-ils dit,
qu'en envoyant quelqu'un de nos frères dans notre ancien pays. Nous
admettons que la sortie de ce vallon et la rentrée dans son enceinte
soient praticables; qui sera le guide de notre voyageur dans un monde
inconnu? Les méchans qui nous en ont chassés ne se sont-ils pas
reproduits dans leur race? que deviendra notre bon frère au milieu de
ces loups dévorans? S'il échappe à leur férocité, n'aura-t-il pas à
craindre le poison de leurs vices aussi meurtrier? Voulez-vous vous
exposer à la contagion de la peste que cette innocente victime
rapportera parmi vous? On a facilement détruit ces différentes
objections: on ne se servira de la corde qui a été fabriquée pour
descendre notre frère sur la terre, qu'après en avoir fait l'essai sur
un poids considérable; notre frère aura pour guide le moins âgé des
quatre vieillards de l'ancien monde qui a déjà demandé à
l'accompagner; si les deux voyageurs apperçoivent la moindre apparence
de trouble, ils reviendront aussitôt sur leurs pas; à l'égard des
vices de la société qu'ils seront obligés de fréquenter, il est
impossible qu'ils séduisent jamais des hommes du Vallon aérien.
Un motif plus puissant que la curiosité engageoit à ce voyage. La
population du Vallon s'étoit considérablement augmentée depuis son
établissement; et nous voyions, à la vérité dans un grand lointain, le
moment où le nombre des habitans auroit excédé l'étendue du terrain.
Il convenoit, avant de sortir de notre arche, d'envoyer une colombe à
la découverte; elle reviendroit bientôt triste et fugitive sans avoir
vu où reposer ses pieds: ou elle rapporteroit dans son bec un rameau
vert, et nous apprendrions de cette manière si la terre est habitable
ou si les eaux couvrent encore sa surface.
Tandis que nous étions occupés de cet important objet, un faucon vint
s'abattre de lassitude près de nos cabanes. On le prit aisément: il
portoit à son cou un collier sur lequel étoient gravés ces mots:
J'appartiens au roi de France, l'an de grace 1729, époque de la
paix générale dans toute l'Europe[15].
[15] On se rappelera qu'à cette époque l'Europe jouissoit de la
paix depuis neuf ans, et que cette paix générale ne fut troublée
que cinq ans après.
Cette nouvelle nous sembla envoyée du ciel même pour terminer nos
débats. Ces mots, _la paix générale_, annonçoient clairement, non
seulement la fin des querelles politiques, mais encore celle de cette
guerre de religion qui avoit obligé nos ancêtres d'abandonner leur
patrie. Ainsi la France, tranquille dans l'intérieur comme au dehors,
jouissoit maintenant de toutes les faveurs de son riche sol et de son
beau ciel; et la patrie, repentante de ses persécutions envers les
pères, ouvroit son sein et tendoit les bras à leurs enfans fugitifs.
Nos vieillards ne furent pas les derniers à adopter cette opinion:
tous les avis étant d'accord, il ne fut plus question que de savoir
auquel d'entre nous seroit confiée cette grande mission.
Les suffrages tombèrent presqu'unanimement sur notre gouverneur;
c'étoit un homme d'un âge mûr qui avoit reçu de la nature un goût
décidé pour l'étude du gouvernement, de la religion et des moeurs des
différens peuples. Les livres d'histoire, tant ancienne que moderne,
que nos pères avoient apportés, l'avoient guidé dans ces recherches.
Sa théorie étoit profonde; il désiroit ardemment de la vérifier par
les faits. D'ailleurs, étant fils de M. de Montalègre, conseiller au
parlement de Toulouse, l'un des fondateurs de notre colonie, il lui
seroit plus facile qu'à tout autre de s'instruire de la politique
actuelle de la France. Il fut remplacé pendant son absence par le
vice-gouverneur; on lui associa un des quatre vieillards qui étoient
nés sur la terre. Celui-ci étoit encore capable de supporter les
fatigues du voyage, et il n'avoit pas oublié le patois en usage dans
les montagnes des Pyrénées.
Tandis que le conseil étoit occupé à rédiger des instructions pour les
voyageurs, une autre partie de nos frères travailloit à leur voiture
aérienne. Voici en quoi elle consistoit:
Parmi plusieurs arbres qui ombrageoient le rempart circulaire du
vallon, croissoit, sur le côté qui regarde la France, un hêtre noueux
et robuste; cet arbre avoit grandi dans une direction inclinée et
saillante en dehors; mais attaché au rocher par de vastes et profondes
racines, il étoit capable de supporter jusqu'auprès de sa cîme les
plus pesans fardeaux. Plusieurs de nos frères l'avoient éprouvé en
s'avançant assez sur le tronc pour plonger leurs regards jusqu'au pied
du rempart. Cet arbre fut coupé à la moitié de sa longueur; la cîme
rameuse détachée par la hache tranchante tomba avec un grand bruit.
L'extrémité du tronçon fut ensuite ouverte de deux traits de scie pour
faire une mortaise; on y introduisit une roue de poulie, et on l'y
fixa par un axe de fer.
Dans cette poulie fut passée la corde de chanvre que l'on avoit filée,
et enfin à un des bouts de cette corde on attacha une pierre du poids
de trois à quatre cents livres qui fut descendue jusqu'au pied de la
montagne et ensuite remontée sans le moindre accident.
L'épreuve de l'appareil ayant été faite de cette manière, nous fûmes
parfaitement tranquilles sur le succès de la descente de nos
voyageurs. Leur départ fut fixé au surlendemain.
Cependant, en voyant l'instant de leur séparation aussi rapproché, les
voyageurs furent assiégés de troubles et d'inquiétudes: ils alloient
quitter un pays où tous les besoins physiques, tous ceux du coeur et
de l'esprit étoient complettement remplis; la peine, le plaisir d'un
individu étoient ressentis par la société entière; en un mot, la même
ame sembloit être commune à tous les frères de cette grande famille.
Qu'alloient-ils trouver en échange d'un séjour comblé de tant de
faveurs? un pays entièrement inconnu depuis cinquante ans, qui, à
cette époque, épuisé par de longues guerres au-dehors avec toutes les
puissances, achevoit de se détruire par une persécution aussi injuste
que sanglante contre la portion la plus industrieuse et la plus utile
de ses propres habitans. N'étoit-il pas raisonnable de penser que ce
pays, expiant son orgueil, étoit en proie à la vengeance des
puissances rivales ou au désespoir de ses malheureux citoyens?
Ces réflexions étoient moins douloureuses pour le plus vieux des deux
voyageurs: il n'avoit plus de femme, ses enfans mariés voyoient devant
eux une nombreuse postérité, et leurs regards se tournoient moins
souvent vers leur père. Mais notre frère Montalègre étoit l'unique
objet de l'amour de sa tendre épouse; des larmes coulèrent abondamment
dans le secret de la couche nuptiale.
Parmi les objets nécessaires pour ce grand voyage, on n'oublia pas
l'argent. Tout le numéraire qui avoit été apporté tant par les
fondateurs de la colonie que par les citoyens qui étoient venus la
peupler, avoit été réuni et déposé chez le gouverneur. La somme étoit
assez considérable; mais l'argent n'étant d'aucune utilité pour les
besoins du Vallon, le coffre qui renfermoit celui-ci, n'avoit pas été
ouvert depuis plus de quarante ans. On en tira trois mille livres qui
parurent suffisantes pour les dépenses de la mission; trois autres
mille livres devoient être employées à l'achat des objets utiles qui
pourroient se présenter.
On convint que les voyageurs sonneroient trois fois de leur trompe
pour annoncer leur retour au pied de la montagne: à ce signal on
descendroit la corde qui les remontroit dans le Vallon.
A la naissance du jour marqué pour le départ, les voyageurs se sont
rendus sur le rempart, entourés de leur famille et suivis de tous les
habitans: la curiosité, la surprise, la frayeur se peignoient
tour-à-tour dans les regards.
Cependant on a attaché un siège à l'un des bouts de la corde pour
asseoir les voyageurs; l'autre bout est roulé autour d'un treuil, afin
de rendre la descente plus douce et moins périlleuse.
Le vieillard Andossy se place le premier sur le siège; tandis qu'il
descend, le peuple chante un hymne religieux; il demande au ciel un
accueil favorable sur la terre, un heureux et prompt retour. Le
vieillard, suspendu sur l'abîme, unit sa voix au concert de ses
frères. Lorsqu'il a touché la terre au bas de la montagne, on remonte
le siège, et le jeune homme s'y place, après avoir serré pour la
dernière fois dans ses bras son épouse désolée; les chants ne cessent
de faire retentir les airs que lorsqu'il a pareillement touché la
terre. Alors, nous nous saluons encore, et nous les suivons des yeux,
jusqu'à ce qu'ils disparoissent entièrement dans le lointain.