CHAPITRE X.

Nous avons entendu ce matin, au dessous de nous, quelques coups de

canon et plusieurs coups de fusil. Nous sommes aussitôt montés sur le

rempart, et de là nous avons vu la guerre avec son horrible cortège.

La France et l'Espagne font couler le sang humain sur les limites de

leur empire. Déjà deux troupes de combattans sont aux mains; le

sentier est comblé de morts, de blessés et de mourans. On ne peut plus

s'égorger qu'en franchissant cette funèbre barrière. Des tirailleurs

des deux partis ont escaladé les flancs des montages, ils brûlent les

chaumières, tuent les vieillards et violent la fille en pleurs sur le

sein de sa mère expirante. D'où est partie l'étincelle qui produit un

tel incendie? quel est le motif d'une guerre où va s'engloutir un

million d'hommes, qui embrasera peut-être toute l'Europe, et

s'étendra dans toutes les parties du Nouveau-Monde? en apparence le

bien public, et en réalité sans doute l'ambition d'un ministre,

l'intrigue d'une courtisanne, ou quelqu'autre sujet aussi important.

Cruels! c'est donc ainsi que vous vous jouez de la vie des hommes!

vous sacrifiez une génération entière à la conservation de votre

pouvoir ou à vos plaisirs! Combien ces germes de discorde et de haine

répandus sur toute la terre nous rendirent encore plus précieuse la

douce paix dont nous jouissions dans notre Vallon! C'étoit le seul

lieu sur la terre où la méchanceté des hommes ne pût pénétrer. En vain

de longues chaînes de montagnes s'élèvent jusqu'aux cieux; en vain de

profondes mers séparent les continens; rien n'arrête l'ambition

effrénée. Nous seuls, au milieu de la servitude et de la destruction,

nous bravons la fureur du génie des conquêtes; il vient expirer à nos

pieds. C'est à nous qu'appartient le véritable empire de cette terre

sur laquelle nous planons; nous pouvions en être les vengeurs, et

dans l'excès de notre indignation nous fûmes violemment tentés de

rouler les quartiers de roches que nous avions sous la main et

d'écraser également espagnols et français, et vainqueurs et vaincus.

Nous pouvions exercer impunément cet acte de justice qu'on auroit cru

et qui eût été en effet un acte de justice céleste. Déjà des roches de

plus de trois quintaux étoient sur le bord du précipice; déjà elles

étoient soulevées et prêtes à tomber sur la tête des tigres qui se

disputoient au pied de nos montagnes le prix de la férocité[13]. On

n'attendoit plus que le signal du gouverneur; mais au lieu de le

donner, il nous fit part d'une réflexion qui nous désarma

sur-le-champ. Vous savez, dit-il, que les peuples de l'Europe sont les

esclaves de leurs Souverains; ces soldats ont été enlevés à leur

charrue ou à leur métier. Ils viennent battre pour une querelle qui

leur est inconnue. Ferons-nous tomber sur l'innocent la peine due au

coupable? non; le ciel a seul le pouvoir de distinguer le crime; c'est

à lui seul aussi qu'appartient le droit de le punir. Pour nous,

contentons-nous de séparer les combattans et de suspendre le carnage;

ne fût-ce que pour le reste du jour, nous aurions obtenu un grand

avantage, et le seul qui soit à la disposition de l'homme; car il est

au-dessus de nos forces de faire le bien: heureux si nous pouvons

seulement empêcher le mal. Un stratagème qui me semble infaillible

pour cela est de persuader aux deux partis qu'ils sont coupés et

cernés par une force supérieure; or, rien n'est plus facile: il ne

faut qu'avancer tous ensemble sur le bord du rempart en poussant de

grands cris et tirant quelques coups de fusil; nous n'aurons pas

répété deux fois ce jeu effrayant, que notre triomphe sera complet.

[13] On a dû être indigné des expressions du peuple aérien,

toutes les fois qu'il a eu occasion de parler de la guerre. Il

faut pardonner à ces hommes extraordinaires et absolument

étrangers à nos moeurs, de n'avoir pas des idées plus justes sur

le devoir imposé aux Souverains de maintenir leur empire dans un

tel état de force et de courage, qu'il ne soit permis à aucun de

leurs voisins de les attaquer avec succès. Quand on est assuré

d'une paix perpétuelle, on peut impunément méconnoître le prix

des guerriers. Partout ailleurs ce langage seroit repréhensible.

Les paisibles Quakers, fidèles à leur religion, ne prennent pas

les armes; mais ils n'en sont pas moins pénétrés d'une profonde

estime pour les défenseurs de leur patrie. Ceux qui ont étudié

l'histoire, savent que les plus malheureux de tous les peuples

ont été les peuples énervés qui ont fini par subir la loi d'un

vainqueur. Tels sont dans les siècles reculés les Perses, les

Carthaginois, les Egyptiens; et dans les tems modernes, les

Italiens et les Portugais. Qu'une philosophie rêveuse voie au

loin dans l'avenir la paix et l'amitié régner sur toute la terre,

l'expérience des siècles fera toujours retentir ce mot terrible à

l'oreille des peuples subjugués: _Malheur aux vaincus!_ Honneur

donc, estime et reconnoissance aux braves qui garantissent, aux

dépens de leur sang, leurs concitoyens de ce comble de l'opprobre

et de la misère!

L'espérance du gouverneur fut pleinement confirmée. Au bruit que nous

fîmes, tous les regards se tournèrent d'abord avec la plus grande

surprise vers nous; des deux côtés on nous fit plusieurs signaux de

reconnoissance; mais voyant que nous n'y répondions pas, chaque parti

s'imagina que le renfort survenu étoit pour son adversaire; et lorsque

nous eûmes cessé de paroître, chacun d'eux prit la fuite, dans la

persuasion sans doute que nous descendions la montagne pour

l'envelopper. Nous réussîmes ainsi, à l'aide d'un innocent artifice, à

arrêter pour quelque tems l'effusion du sang humain.

Nous prévoyions bien que ce tems ne pouvoit être de longue durée, et

qu'aussitôt que les deux partis auroient reconnu le peu de fondement

de leur crainte, ils reviendroient l'un contre l'autre avec plus de

fureur que jamais; mais le bruit des armes à feu qui recommença dès le

lendemain, ne nous attira plus sur le rempart. Quoiqu'étant placés

hors du danger, ces combats sanglans ne pussent être pour nous, comme

ceux du Cirque pour les Romains qu'un objet de curiosité et

d'amusement, nous ne fûmes pas tentés d'en être une seconde fois les

témoins.

En entendant ces organes de terreur et de mort, nous gémissions sur le

triste résultat des progrès de l'esprit humain qui, faute de

direction, ont produit dans tous les tems une foule de maux et si peu

de bien.

Cependant s'approchoit ce jour solemnel qui préside parmi nous à la

renaissance du printems. Des guirlandes de fleurs furent suspendues

dès le matin à la porte des cabanes. Bientôt des bandes de jeunes

garçons et de jeunes filles, parées de leurs plus beaux atours,

arrivèrent en dansant aux sons des flûtes et des hautbois; les

vieillards, le conseil des sages se réunirent à l'assemblée; enfin le

gouverneur parut, et fut accueilli par tous les témoignages du respect

et de l'amour. Alors on se mit en marche pour faire le tour du

Vallon, suivant l'usage accoutumé, en chantant les louanges de

l'Eternel qui, chaque année, renouvelle les fleurs et les fruits de la

terre, et pourvoit à nos besoins ainsi qu'à nos plaisirs. La voix

forte et sonore des hommes, le timbre argenté de leurs compagnes,

soutenus par l'harmonie des instrumens, formoient un concert céleste.

Lorsque nous fûmes arrivés sur le rempart qui regarde l'Espagne, nous

apperçûmes une troupe de soldats espagnols au pied d'un petit fort

recemment élevé sur la montagne qui domine le chemin du port ou

passage dans cette partie de la crête des Pyrénées.

Ces malheureux, fanatisés par les ministres imposteurs du plus simple

des cultes, s'imaginèrent en nous voyant que nous étions des messagers

divins envoyés par l'Etre-Suprême. Ils se prosternèrent à genoux et

nous supplièrent de leur accorder notre médiation. Anges célestes,

purs et sublimes esprits, s'écrièrent-ils, daignez parler pour nous au

souverain arbitre des combats; nous défendons sa cause, qu'il la

fasse triompher de ses superbes ennemis.

Ils avoient à peine achevé, que des troupes de français, après avoir

escaladé leurs montagnes, fondirent sur eux comme des aigles sur de

foibles colombes. Aussitôt changeant de langage en changeant de

fortune, les vaincus nous chargèrent d'imprécations. Perfides,

s'écrièrent-ils, vous êtes venus nous séduire, éblouir nos yeux d'un

éclat trompeur pour nous faire tomber sous le fer de nos ennemis;

anges de ténèbres, quittez votre fausse lumière, rentrez dans l'abîme

où vous fûtes précipités, et soyez à jamais maudits de nous comme vous

l'êtes de Dieu.

C'est ainsi qu'égarés par la superstition qui juge de tout suivant les

seules apparences si souvent contraires à la réalité, dans le même

jour, ils nous adorèrent comme des anges et nous maudirent comme des

diables.

Pendant plus d'une année, le bruit de la guerre et des combats ne

cessa presque pas un seul jour de se faire entendre. La même montagne

passoit alternativement de l'un à l'autre des combattans; mais la

conquête étoit accompagnée de tant de pillages, qu'elle finit par

n'être plus d'aucune valeur. Le vainqueur n'osoit plus y faire paître

ses troupeaux; la pâture, objet de la querelle, couvrit la terre en

pure perte, et ne fut recueillie par aucun des concurrens.

Le coeur de nos anciens militaires se ranimoit à ce bruit; ils

s'entretenoient de leurs vieilles guerres, et brûloient encore

quelquefois de figurer dans la nouvelle; mais ce n'étoit qu'une simple

habitude du corps, le moindre retour sur le présent en effaçoit le

souvenir. S'ils avoient eu leur pays à défendre, ils se seroient

rappelé leur ancien état avec orgueil.

Il ne se trouve aucun oisif dans notre société, aucun frelon qui

dévore le miel des abeilles. Tout le monde travaille; mais quoique le

produit des travaux soit commun, tous les travaux ne sont pas

semblables. Le premier de tous est sans contredit l'agriculture;

cependant avec les agriculteurs il faut des meûniers pour moudre leur

blé, des forgerons pour façonner leurs outils, des tisserands pour

leurs habillemens. Un accident vient de donner naissance à une

nouvelle classe d'ouvriers: le feu a pris à une chaumière du village;

un de nos frères qui étoit monté sur le toit pour l'éteindre, a tombé

avec la couverture et s'est cassé une jambe. Du sein de la foule qui

l'entouroit et qui lui prodiguoit de stériles témoignages d'intérêt,

est sorti tout-à-coup un homme qui, après avoir examiné la fracture,

en a garanti la guérison. Cet homme étoit connu pour être

très-serviable et très-adroit auprès des malades. Un traité d'anatomie

qu'il avoit trouvé dans la bibliothèque avoit décélé de bonne heure

son goût et ses talens pour cette science et pour tout ce qui s'y

rapporte. Il en avoit souvent fait l'application avec succès sur des

animaux; plusieurs avoient été guéris par ses soins d'ulcères, de

luxations et de fractures.

En général, la chirurgie est de toutes les branches de la science

relative à la guérison des maladies de l'homme, la plus certaine, et

peut-être la seule qui soit certaine. Elle n'opère que sur des maux

visibles et par des procédés pareillement évidens. Point de

conjectures, de tâtonnemens, de diversité d'opinions et de systêmes

comme dans la médecine. Un homme a le bras cassé: il n'y a qu'un moyen

de faire reprendre l'os fracturé; par conséquent aucune contestation,

si ce n'est de zèle et d'adresse entre les chirurgiens appelés. Mais

il n'en est pas de même pour un homme attaqué d'une maladie interne.

Quelle est cette maladie? d'où provient-elle? quel est le tempérament

du malade? etc.: autant de questions à résoudre. Viennent ensuite en

aussi grand nombre les différens systêmes curatifs. Chaque médecin a

son opinion fondée sur l'expérience; tous diffèrent entr'eux

d'opinion; et néanmoins tous ont raison, parce que les tempéramens ne

sont pas les mêmes et que le remède qui a guéri un malade en a tué un

autre. Comment discerner, entre une si grande variété de tempéramens,

le remède propre à la maladie, en apparence semblable, et réellement

aussi variable que le sujet? C'est cette incertitude qui, dans tous

les tems a répandu des nuages sur l'utilité de la médecine. De bons

esprits l'ont regardée comme une science conjecturale, aussi souvent

funeste que salutaire. Ainsi, à tout considérer, il est au moins

douteux que notre ignorance sur cette matière soit un malheur; mais

nous avons d'autant plus de raison de cultiver la chirurgie,

qu'indépendamment des cures de maux externes qui lui sont

particuliers, souvent de ceux-ci naissent des maux intérieurs qu'elle

doit connoître mieux, et guérir encore plus sûrement que la médecine.

Il nous a donc paru nécessaire de former une école pour cet art utile.

Le jeune Laurent, que le hasard nous a présenté d'une manière si

favorable, en a été nommé professeur. Quelques élèves, choisis parmi

les jeunes gens qui ont annoncé le plus de disposition, ont été

attachés à cet établissement. La nourriture et l'entretien de ces

disciples d'Esculape est une nouvelle charge pour nos agriculteurs,

dont ils seront loin de se plaindre, puisque ce ne sera qu'une

indemnité des services essentiels qui peuvent leur être nécessaires

d'un moment à l'autre. C'est ainsi que, dans notre société, tous les

individus sont utiles les uns aux autres, et que tous les travaux

concourent à la prospérité commune.

Nous n'avions jusqu'à présent connu que les avantages de notre

isolement du reste de la terre; nous venons d'en éprouver cette année

les inconvéniens. Nos blés en partie gelés par de grands froids

survenus au commencement du printems, et en partie noyés dans des

déluges de pluie tombés au moment de la récolte, n'ont donné que le

quart de leur produit accoutumé. Dans toutes les parties de la terre

civilisées, un pareil déficit se seroit aisément réparé par les canaux

du commerce. Contraints ici de prendre toutes nos ressources en

nous-mêmes, au lieu de chercher à augmenter nos provisions

conformément à nos besoins, nous avons été forcés de régler nos

besoins sur la quantité de nos provisions. C'est là, c'est dans cette

terrible nécessité que s'est développée cette philantropie qui rend

commun à chaque individu le malheur de ses frères. La foiblesse et la

maladie ont des droits qui ne sont nulle part plus sacrés que chez

nous; les femmes enceintes, les nourrices, les enfans, les

convalescens n'ont point éprouvé la disette. Tous ceux à qui la nature

a donné des forces et du courage se sont disputé l'honneur de

supporter une partie de leur lot dans le malheur général.

Frappé de ce triste évènement, notre anglais, M. Odgermont, a vivement

regretté que la pomme de terre naturalisée depuis long-tems dans son

pays, ne le fût pas dans notre vallon. Il nous a souvent entretenus

des grands avantages de cette racine. La pluie qui a fait périr notre

blé eût été très-favorable à son accroissement, et la même cause eût

produit le mal et le remède. Cette racine n'étoit pas connue dans nos

montagnes, quand nos pères en sont sortis pour s'établir ici.

Peut-être l'est-elle à présent; mais comment et par quelle voie nous

la procurer? ce seroit un hasard qui tiendroit du prodige[14].

[14] La suppression de quelques faits dénués de toute espèce

d'intérêt hors de l'enceinte du Vallon, m'oblige de laisser

encore ici une lacune dans le manuscrit. Je le reprends au récit

d'un des plus grands évènemens qui soit consigné dans les Annales

du peuple aérien.

(_Note de M. de Montagnac._)

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 50 / 62 题