Nous avons entendu ce matin, au dessous de nous, quelques coups de
canon et plusieurs coups de fusil. Nous sommes aussitôt montés sur le
rempart, et de là nous avons vu la guerre avec son horrible cortège.
La France et l'Espagne font couler le sang humain sur les limites de
leur empire. Déjà deux troupes de combattans sont aux mains; le
sentier est comblé de morts, de blessés et de mourans. On ne peut plus
s'égorger qu'en franchissant cette funèbre barrière. Des tirailleurs
des deux partis ont escaladé les flancs des montages, ils brûlent les
chaumières, tuent les vieillards et violent la fille en pleurs sur le
sein de sa mère expirante. D'où est partie l'étincelle qui produit un
tel incendie? quel est le motif d'une guerre où va s'engloutir un
million d'hommes, qui embrasera peut-être toute l'Europe, et
s'étendra dans toutes les parties du Nouveau-Monde? en apparence le
bien public, et en réalité sans doute l'ambition d'un ministre,
l'intrigue d'une courtisanne, ou quelqu'autre sujet aussi important.
Cruels! c'est donc ainsi que vous vous jouez de la vie des hommes!
vous sacrifiez une génération entière à la conservation de votre
pouvoir ou à vos plaisirs! Combien ces germes de discorde et de haine
répandus sur toute la terre nous rendirent encore plus précieuse la
douce paix dont nous jouissions dans notre Vallon! C'étoit le seul
lieu sur la terre où la méchanceté des hommes ne pût pénétrer. En vain
de longues chaînes de montagnes s'élèvent jusqu'aux cieux; en vain de
profondes mers séparent les continens; rien n'arrête l'ambition
effrénée. Nous seuls, au milieu de la servitude et de la destruction,
nous bravons la fureur du génie des conquêtes; il vient expirer à nos
pieds. C'est à nous qu'appartient le véritable empire de cette terre
sur laquelle nous planons; nous pouvions en être les vengeurs, et
dans l'excès de notre indignation nous fûmes violemment tentés de
rouler les quartiers de roches que nous avions sous la main et
d'écraser également espagnols et français, et vainqueurs et vaincus.
Nous pouvions exercer impunément cet acte de justice qu'on auroit cru
et qui eût été en effet un acte de justice céleste. Déjà des roches de
plus de trois quintaux étoient sur le bord du précipice; déjà elles
étoient soulevées et prêtes à tomber sur la tête des tigres qui se
disputoient au pied de nos montagnes le prix de la férocité[13]. On
n'attendoit plus que le signal du gouverneur; mais au lieu de le
donner, il nous fit part d'une réflexion qui nous désarma
sur-le-champ. Vous savez, dit-il, que les peuples de l'Europe sont les
esclaves de leurs Souverains; ces soldats ont été enlevés à leur
charrue ou à leur métier. Ils viennent battre pour une querelle qui
leur est inconnue. Ferons-nous tomber sur l'innocent la peine due au
coupable? non; le ciel a seul le pouvoir de distinguer le crime; c'est
à lui seul aussi qu'appartient le droit de le punir. Pour nous,
contentons-nous de séparer les combattans et de suspendre le carnage;
ne fût-ce que pour le reste du jour, nous aurions obtenu un grand
avantage, et le seul qui soit à la disposition de l'homme; car il est
au-dessus de nos forces de faire le bien: heureux si nous pouvons
seulement empêcher le mal. Un stratagème qui me semble infaillible
pour cela est de persuader aux deux partis qu'ils sont coupés et
cernés par une force supérieure; or, rien n'est plus facile: il ne
faut qu'avancer tous ensemble sur le bord du rempart en poussant de
grands cris et tirant quelques coups de fusil; nous n'aurons pas
répété deux fois ce jeu effrayant, que notre triomphe sera complet.
[13] On a dû être indigné des expressions du peuple aérien,
toutes les fois qu'il a eu occasion de parler de la guerre. Il
faut pardonner à ces hommes extraordinaires et absolument
étrangers à nos moeurs, de n'avoir pas des idées plus justes sur
le devoir imposé aux Souverains de maintenir leur empire dans un
tel état de force et de courage, qu'il ne soit permis à aucun de
leurs voisins de les attaquer avec succès. Quand on est assuré
d'une paix perpétuelle, on peut impunément méconnoître le prix
des guerriers. Partout ailleurs ce langage seroit repréhensible.
Les paisibles Quakers, fidèles à leur religion, ne prennent pas
les armes; mais ils n'en sont pas moins pénétrés d'une profonde
estime pour les défenseurs de leur patrie. Ceux qui ont étudié
l'histoire, savent que les plus malheureux de tous les peuples
ont été les peuples énervés qui ont fini par subir la loi d'un
vainqueur. Tels sont dans les siècles reculés les Perses, les
Carthaginois, les Egyptiens; et dans les tems modernes, les
Italiens et les Portugais. Qu'une philosophie rêveuse voie au
loin dans l'avenir la paix et l'amitié régner sur toute la terre,
l'expérience des siècles fera toujours retentir ce mot terrible à
l'oreille des peuples subjugués: _Malheur aux vaincus!_ Honneur
donc, estime et reconnoissance aux braves qui garantissent, aux
dépens de leur sang, leurs concitoyens de ce comble de l'opprobre
et de la misère!
L'espérance du gouverneur fut pleinement confirmée. Au bruit que nous
fîmes, tous les regards se tournèrent d'abord avec la plus grande
surprise vers nous; des deux côtés on nous fit plusieurs signaux de
reconnoissance; mais voyant que nous n'y répondions pas, chaque parti
s'imagina que le renfort survenu étoit pour son adversaire; et lorsque
nous eûmes cessé de paroître, chacun d'eux prit la fuite, dans la
persuasion sans doute que nous descendions la montagne pour
l'envelopper. Nous réussîmes ainsi, à l'aide d'un innocent artifice, à
arrêter pour quelque tems l'effusion du sang humain.
Nous prévoyions bien que ce tems ne pouvoit être de longue durée, et
qu'aussitôt que les deux partis auroient reconnu le peu de fondement
de leur crainte, ils reviendroient l'un contre l'autre avec plus de
fureur que jamais; mais le bruit des armes à feu qui recommença dès le
lendemain, ne nous attira plus sur le rempart. Quoiqu'étant placés
hors du danger, ces combats sanglans ne pussent être pour nous, comme
ceux du Cirque pour les Romains qu'un objet de curiosité et
d'amusement, nous ne fûmes pas tentés d'en être une seconde fois les
témoins.
En entendant ces organes de terreur et de mort, nous gémissions sur le
triste résultat des progrès de l'esprit humain qui, faute de
direction, ont produit dans tous les tems une foule de maux et si peu
de bien.
Cependant s'approchoit ce jour solemnel qui préside parmi nous à la
renaissance du printems. Des guirlandes de fleurs furent suspendues
dès le matin à la porte des cabanes. Bientôt des bandes de jeunes
garçons et de jeunes filles, parées de leurs plus beaux atours,
arrivèrent en dansant aux sons des flûtes et des hautbois; les
vieillards, le conseil des sages se réunirent à l'assemblée; enfin le
gouverneur parut, et fut accueilli par tous les témoignages du respect
et de l'amour. Alors on se mit en marche pour faire le tour du
Vallon, suivant l'usage accoutumé, en chantant les louanges de
l'Eternel qui, chaque année, renouvelle les fleurs et les fruits de la
terre, et pourvoit à nos besoins ainsi qu'à nos plaisirs. La voix
forte et sonore des hommes, le timbre argenté de leurs compagnes,
soutenus par l'harmonie des instrumens, formoient un concert céleste.
Lorsque nous fûmes arrivés sur le rempart qui regarde l'Espagne, nous
apperçûmes une troupe de soldats espagnols au pied d'un petit fort
recemment élevé sur la montagne qui domine le chemin du port ou
passage dans cette partie de la crête des Pyrénées.
Ces malheureux, fanatisés par les ministres imposteurs du plus simple
des cultes, s'imaginèrent en nous voyant que nous étions des messagers
divins envoyés par l'Etre-Suprême. Ils se prosternèrent à genoux et
nous supplièrent de leur accorder notre médiation. Anges célestes,
purs et sublimes esprits, s'écrièrent-ils, daignez parler pour nous au
souverain arbitre des combats; nous défendons sa cause, qu'il la
fasse triompher de ses superbes ennemis.
Ils avoient à peine achevé, que des troupes de français, après avoir
escaladé leurs montagnes, fondirent sur eux comme des aigles sur de
foibles colombes. Aussitôt changeant de langage en changeant de
fortune, les vaincus nous chargèrent d'imprécations. Perfides,
s'écrièrent-ils, vous êtes venus nous séduire, éblouir nos yeux d'un
éclat trompeur pour nous faire tomber sous le fer de nos ennemis;
anges de ténèbres, quittez votre fausse lumière, rentrez dans l'abîme
où vous fûtes précipités, et soyez à jamais maudits de nous comme vous
l'êtes de Dieu.
C'est ainsi qu'égarés par la superstition qui juge de tout suivant les
seules apparences si souvent contraires à la réalité, dans le même
jour, ils nous adorèrent comme des anges et nous maudirent comme des
diables.
Pendant plus d'une année, le bruit de la guerre et des combats ne
cessa presque pas un seul jour de se faire entendre. La même montagne
passoit alternativement de l'un à l'autre des combattans; mais la
conquête étoit accompagnée de tant de pillages, qu'elle finit par
n'être plus d'aucune valeur. Le vainqueur n'osoit plus y faire paître
ses troupeaux; la pâture, objet de la querelle, couvrit la terre en
pure perte, et ne fut recueillie par aucun des concurrens.
Le coeur de nos anciens militaires se ranimoit à ce bruit; ils
s'entretenoient de leurs vieilles guerres, et brûloient encore
quelquefois de figurer dans la nouvelle; mais ce n'étoit qu'une simple
habitude du corps, le moindre retour sur le présent en effaçoit le
souvenir. S'ils avoient eu leur pays à défendre, ils se seroient
rappelé leur ancien état avec orgueil.
Il ne se trouve aucun oisif dans notre société, aucun frelon qui
dévore le miel des abeilles. Tout le monde travaille; mais quoique le
produit des travaux soit commun, tous les travaux ne sont pas
semblables. Le premier de tous est sans contredit l'agriculture;
cependant avec les agriculteurs il faut des meûniers pour moudre leur
blé, des forgerons pour façonner leurs outils, des tisserands pour
leurs habillemens. Un accident vient de donner naissance à une
nouvelle classe d'ouvriers: le feu a pris à une chaumière du village;
un de nos frères qui étoit monté sur le toit pour l'éteindre, a tombé
avec la couverture et s'est cassé une jambe. Du sein de la foule qui
l'entouroit et qui lui prodiguoit de stériles témoignages d'intérêt,
est sorti tout-à-coup un homme qui, après avoir examiné la fracture,
en a garanti la guérison. Cet homme étoit connu pour être
très-serviable et très-adroit auprès des malades. Un traité d'anatomie
qu'il avoit trouvé dans la bibliothèque avoit décélé de bonne heure
son goût et ses talens pour cette science et pour tout ce qui s'y
rapporte. Il en avoit souvent fait l'application avec succès sur des
animaux; plusieurs avoient été guéris par ses soins d'ulcères, de
luxations et de fractures.
En général, la chirurgie est de toutes les branches de la science
relative à la guérison des maladies de l'homme, la plus certaine, et
peut-être la seule qui soit certaine. Elle n'opère que sur des maux
visibles et par des procédés pareillement évidens. Point de
conjectures, de tâtonnemens, de diversité d'opinions et de systêmes
comme dans la médecine. Un homme a le bras cassé: il n'y a qu'un moyen
de faire reprendre l'os fracturé; par conséquent aucune contestation,
si ce n'est de zèle et d'adresse entre les chirurgiens appelés. Mais
il n'en est pas de même pour un homme attaqué d'une maladie interne.
Quelle est cette maladie? d'où provient-elle? quel est le tempérament
du malade? etc.: autant de questions à résoudre. Viennent ensuite en
aussi grand nombre les différens systêmes curatifs. Chaque médecin a
son opinion fondée sur l'expérience; tous diffèrent entr'eux
d'opinion; et néanmoins tous ont raison, parce que les tempéramens ne
sont pas les mêmes et que le remède qui a guéri un malade en a tué un
autre. Comment discerner, entre une si grande variété de tempéramens,
le remède propre à la maladie, en apparence semblable, et réellement
aussi variable que le sujet? C'est cette incertitude qui, dans tous
les tems a répandu des nuages sur l'utilité de la médecine. De bons
esprits l'ont regardée comme une science conjecturale, aussi souvent
funeste que salutaire. Ainsi, à tout considérer, il est au moins
douteux que notre ignorance sur cette matière soit un malheur; mais
nous avons d'autant plus de raison de cultiver la chirurgie,
qu'indépendamment des cures de maux externes qui lui sont
particuliers, souvent de ceux-ci naissent des maux intérieurs qu'elle
doit connoître mieux, et guérir encore plus sûrement que la médecine.
Il nous a donc paru nécessaire de former une école pour cet art utile.
Le jeune Laurent, que le hasard nous a présenté d'une manière si
favorable, en a été nommé professeur. Quelques élèves, choisis parmi
les jeunes gens qui ont annoncé le plus de disposition, ont été
attachés à cet établissement. La nourriture et l'entretien de ces
disciples d'Esculape est une nouvelle charge pour nos agriculteurs,
dont ils seront loin de se plaindre, puisque ce ne sera qu'une
indemnité des services essentiels qui peuvent leur être nécessaires
d'un moment à l'autre. C'est ainsi que, dans notre société, tous les
individus sont utiles les uns aux autres, et que tous les travaux
concourent à la prospérité commune.
Nous n'avions jusqu'à présent connu que les avantages de notre
isolement du reste de la terre; nous venons d'en éprouver cette année
les inconvéniens. Nos blés en partie gelés par de grands froids
survenus au commencement du printems, et en partie noyés dans des
déluges de pluie tombés au moment de la récolte, n'ont donné que le
quart de leur produit accoutumé. Dans toutes les parties de la terre
civilisées, un pareil déficit se seroit aisément réparé par les canaux
du commerce. Contraints ici de prendre toutes nos ressources en
nous-mêmes, au lieu de chercher à augmenter nos provisions
conformément à nos besoins, nous avons été forcés de régler nos
besoins sur la quantité de nos provisions. C'est là, c'est dans cette
terrible nécessité que s'est développée cette philantropie qui rend
commun à chaque individu le malheur de ses frères. La foiblesse et la
maladie ont des droits qui ne sont nulle part plus sacrés que chez
nous; les femmes enceintes, les nourrices, les enfans, les
convalescens n'ont point éprouvé la disette. Tous ceux à qui la nature
a donné des forces et du courage se sont disputé l'honneur de
supporter une partie de leur lot dans le malheur général.
Frappé de ce triste évènement, notre anglais, M. Odgermont, a vivement
regretté que la pomme de terre naturalisée depuis long-tems dans son
pays, ne le fût pas dans notre vallon. Il nous a souvent entretenus
des grands avantages de cette racine. La pluie qui a fait périr notre
blé eût été très-favorable à son accroissement, et la même cause eût
produit le mal et le remède. Cette racine n'étoit pas connue dans nos
montagnes, quand nos pères en sont sortis pour s'établir ici.
Peut-être l'est-elle à présent; mais comment et par quelle voie nous
la procurer? ce seroit un hasard qui tiendroit du prodige[14].
[14] La suppression de quelques faits dénués de toute espèce
d'intérêt hors de l'enceinte du Vallon, m'oblige de laisser
encore ici une lacune dans le manuscrit. Je le reprends au récit
d'un des plus grands évènemens qui soit consigné dans les Annales
du peuple aérien.
(_Note de M. de Montagnac._)