CHAPITRE IV.

J'avois passé une partie de la nuit à réfléchir sur le parti qui

m'étoit proposé. Le lendemain, j'allai trouver mes hôtes: je leur

annonçai que j'étois décidé à partager leur solitude; mais, qu'avant

de m'accepter pour compagnon, il convenoit qu'ils sussent qui j'étois,

et je leur fis en ces termes un court récit de mon histoire.

Je descends d'une ancienne famille d'Ecosse attachée de tout tems à la

maison des Stuart. Mon père, lord Odgermont, occupoit une place

distinguée à la cour de Charles Ier; et quoique fidèle à la religion

réformée de ses ancêtres, il jouissoit de toute l'estime de cet

infortuné monarque; s'il avoit également possédé sa confiance, il lui

auroit inspiré des mesures plus conformes aux moeurs des Anglois et

aux principes de leur gouvernement; et le bon, mais trop foible

souverain, auroit pu conserver la couronne et la vie. Sa mort entraîna

la ruine de toute ma famille. Mon père fut pris et condamné peu de

tems après lui; et moi, seul héritier de biens immenses qui furent

tous confisqués et vendus, je fus sauvé par un de nos fidèles

serviteurs, et conduit en France à la suite de Charles II. Lorsque ce

prince fut rappelé dans sa patrie pour remonter sur le trône de ses

pères, je résistai constamment à toutes les instances qu'il me fit

pour l'accompagner. Qu'aurois-je été trouver en Angleterre? une

brillante servitude dans une cour corrompue, ou des vengeances

cruelles à exercer, si j'aspirois à rentrer dans mon ancien héritage!

une morale et des principes que j'avois en horreur! De quel oeil les

jeunes favoris d'un roi livré sans frein à toute la fougue des sens,

verroient-ils un sage de leur âge faisant par sa conduite la censure

journalière de la cour? mais il faut vous avouer que cette sagesse

précoce m'étoit inspirée bien moins par la vertu que par l'amour dont

j'étois épris pour une jeune françoise de la cour de Louis XIV.

J'étois payé de retour; et occupant déjà un grade distingué dans

l'armée, je pouvois espérer de faire promptement ma fortune sous un

roi conquérant, et d'obtenir un jour le consentement des parens de ma

maîtresse. Je ne tardai pas à faire voir en effet que j'étois guidé

par l'amour et par l'honneur: les campagnes que je fis me couvrirent

de gloire et de récompenses. Accueilli dès-lors avec distinction par

la famille dans laquelle je désirois entrer, je hasardai une

explication qui fut favorablement écoutée. Peu de tems après, notre

union fut décidée et le contrat porté à la signature du roi. J'étois

dans l'attente de cette formalité à laquelle on attachoit un

très-grand prix, lorsqu'éclata, comme un coup de tonnerre, l'édit qui

défendit les mariages entre les catholiques et les protestans, et

ferma pour les derniers l'entrée à toutes les places, tant civiles

que militaires. Je ne fus pas nommément désigné aux fureurs de

l'intolérance; je n'avois aucune fortune susceptible d'encourager le

zèle des persécuteurs, et j'appartenois d'ailleurs à une famille

accréditée dans une cour qu'on avoit trop intérêt de ménager. Mais le

refroidissement subit des parens de ma maîtresse, la politesse

insultante des ministres, l'accueil circonspect et réservé des

courtisans, m'apprirent que je devois peu compter sur les égards

politiques qu'on avoit pour moi, et que tôt ou tard je grossirois la

liste des infortunés en but aux fureurs du fanatisme. Je n'ai pas

attendu ce dernier moment; je me suis retiré dans ces montagnes, où

des maux cruels, fruit de mon zèle pour le service du roi, m'avoient

déjà conduit pendant deux années de suite. Indécis sur le choix d'une

troisième patrie qui remplace celle où je suis né, et celle que

j'avois adoptée, la retraite que vous m'offrez est la plus heureuse

que je pusse rencontrer. Nous avons tous été battus de la même

tempête, nous sommes maintenant réunis dans le même port. Je bénis mes

malheurs, puisqu'ils me procurent une semblable consolation.

Je fis partir, peu de temps après, un des domestiques de mes hôtes

avec quelques lettres, les unes pour arranger mes affaires, les autres

pour dire à mes amis un éternel adieu. Le même homme devoit apporter à

son retour quelques effets que j'avois laissés.

Dans l'intervalle, mes hôtes me firent part du projet qu'ils avoient

conçu pour assurer l'inviolable tranquillité de notre asile. C'étoit

de miner, par des trous creusés de distance en distance, et remplis de

poudre, les restes de corniche qui associoient encore cet asile à la

France; à chacun de ces trous aboutiroit une mèche qui descendroit du

haut du rocher. Ainsi, en mettant le feu à ces mèches, on applaniroit

la face perpendiculaire du rocher, de manière à le rendre absolument

inaccessible.

Les trous étoient déjà creusés depuis quelque tems. Il ne s'agissoit

plus que de les remplir de poudre et de poser les mèches. C'est ce que

nous fîmes dès le lendemain; et remontés sur le rempart du vallon,

nous n'attendions que le retour du commissionnaire pour mettre le feu

aux mèches, lorsque voilà tout-à-coup des cris tumultueux qui

s'élèvent du bas du rocher; c'étoient tous les habitans du village

protestant qui avoit servi de refuge aux deux amis, et qu'ils

reconnurent aussitôt à la figure ainsi qu'à la voix. Un d'eux étant

descendu et remonté peu de tems après, nous apprit que ces malheureux

s'étoient dérobés avec beaucoup de peine à la fureur des dragons,

tandis que ceux-ci étoient occupés à piller et incendier leurs

demeures; ils amenoient une partie de leurs troupeaux et de leurs

mulets, chargés de ce qu'ils avoient pu sauver. Ils imploroient

l'hospitalité, se soumettant à toutes les conditions qu'on voudroit

leur imposer. Leurs demandes furent aisément accordées. Nous nous

empressâmes aussitôt d'établir des planches sur les interruptions de

la corniche, afin de donner un passage aux animaux, et de faciliter

celui des femmes et des enfans. Lorsque toute la troupe eut passé et

gagné le sommet, nous remontâmes après elle, et nous mîmes le feu aux

mèches. Elles furent à peine allumées que nous vîmes accourir les

dragons le sabre à la main; et quelques momens après, les mines

éclatèrent. Cette détonation inattendue, les quartiers de pierre

qu'elle lança sur les satellites du fanatisme les frappa sans doute

d'épouvante et de désespoir; car depuis ce jour nous avons bien vu

quelques observateurs mesurer de l'oeil nos remparts inaccessibles,

mais aucun ne s'en est approché avec le projet insensé de les

escalader.

Ici finit mon récit. Je ne l'avois fait que dans le dessein de faire

connoître au public, à mon retour du vallon, les choses vraiment

étonnantes que j'y avois vues. Maintenant il n'est plus de public

pour moi. Toute la terre est dans le vallon que j'habite; et mes deux

hôtes forment la population du monde entier. C'est donc à eux que je

remets ce manuscrit; ils en disposeront comme ils le jugeront

convenable.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 33 / 62 题