J'avois passé une partie de la nuit à réfléchir sur le parti qui
m'étoit proposé. Le lendemain, j'allai trouver mes hôtes: je leur
annonçai que j'étois décidé à partager leur solitude; mais, qu'avant
de m'accepter pour compagnon, il convenoit qu'ils sussent qui j'étois,
et je leur fis en ces termes un court récit de mon histoire.
Je descends d'une ancienne famille d'Ecosse attachée de tout tems à la
maison des Stuart. Mon père, lord Odgermont, occupoit une place
distinguée à la cour de Charles Ier; et quoique fidèle à la religion
réformée de ses ancêtres, il jouissoit de toute l'estime de cet
infortuné monarque; s'il avoit également possédé sa confiance, il lui
auroit inspiré des mesures plus conformes aux moeurs des Anglois et
aux principes de leur gouvernement; et le bon, mais trop foible
souverain, auroit pu conserver la couronne et la vie. Sa mort entraîna
la ruine de toute ma famille. Mon père fut pris et condamné peu de
tems après lui; et moi, seul héritier de biens immenses qui furent
tous confisqués et vendus, je fus sauvé par un de nos fidèles
serviteurs, et conduit en France à la suite de Charles II. Lorsque ce
prince fut rappelé dans sa patrie pour remonter sur le trône de ses
pères, je résistai constamment à toutes les instances qu'il me fit
pour l'accompagner. Qu'aurois-je été trouver en Angleterre? une
brillante servitude dans une cour corrompue, ou des vengeances
cruelles à exercer, si j'aspirois à rentrer dans mon ancien héritage!
une morale et des principes que j'avois en horreur! De quel oeil les
jeunes favoris d'un roi livré sans frein à toute la fougue des sens,
verroient-ils un sage de leur âge faisant par sa conduite la censure
journalière de la cour? mais il faut vous avouer que cette sagesse
précoce m'étoit inspirée bien moins par la vertu que par l'amour dont
j'étois épris pour une jeune françoise de la cour de Louis XIV.
J'étois payé de retour; et occupant déjà un grade distingué dans
l'armée, je pouvois espérer de faire promptement ma fortune sous un
roi conquérant, et d'obtenir un jour le consentement des parens de ma
maîtresse. Je ne tardai pas à faire voir en effet que j'étois guidé
par l'amour et par l'honneur: les campagnes que je fis me couvrirent
de gloire et de récompenses. Accueilli dès-lors avec distinction par
la famille dans laquelle je désirois entrer, je hasardai une
explication qui fut favorablement écoutée. Peu de tems après, notre
union fut décidée et le contrat porté à la signature du roi. J'étois
dans l'attente de cette formalité à laquelle on attachoit un
très-grand prix, lorsqu'éclata, comme un coup de tonnerre, l'édit qui
défendit les mariages entre les catholiques et les protestans, et
ferma pour les derniers l'entrée à toutes les places, tant civiles
que militaires. Je ne fus pas nommément désigné aux fureurs de
l'intolérance; je n'avois aucune fortune susceptible d'encourager le
zèle des persécuteurs, et j'appartenois d'ailleurs à une famille
accréditée dans une cour qu'on avoit trop intérêt de ménager. Mais le
refroidissement subit des parens de ma maîtresse, la politesse
insultante des ministres, l'accueil circonspect et réservé des
courtisans, m'apprirent que je devois peu compter sur les égards
politiques qu'on avoit pour moi, et que tôt ou tard je grossirois la
liste des infortunés en but aux fureurs du fanatisme. Je n'ai pas
attendu ce dernier moment; je me suis retiré dans ces montagnes, où
des maux cruels, fruit de mon zèle pour le service du roi, m'avoient
déjà conduit pendant deux années de suite. Indécis sur le choix d'une
troisième patrie qui remplace celle où je suis né, et celle que
j'avois adoptée, la retraite que vous m'offrez est la plus heureuse
que je pusse rencontrer. Nous avons tous été battus de la même
tempête, nous sommes maintenant réunis dans le même port. Je bénis mes
malheurs, puisqu'ils me procurent une semblable consolation.
Je fis partir, peu de temps après, un des domestiques de mes hôtes
avec quelques lettres, les unes pour arranger mes affaires, les autres
pour dire à mes amis un éternel adieu. Le même homme devoit apporter à
son retour quelques effets que j'avois laissés.
Dans l'intervalle, mes hôtes me firent part du projet qu'ils avoient
conçu pour assurer l'inviolable tranquillité de notre asile. C'étoit
de miner, par des trous creusés de distance en distance, et remplis de
poudre, les restes de corniche qui associoient encore cet asile à la
France; à chacun de ces trous aboutiroit une mèche qui descendroit du
haut du rocher. Ainsi, en mettant le feu à ces mèches, on applaniroit
la face perpendiculaire du rocher, de manière à le rendre absolument
inaccessible.
Les trous étoient déjà creusés depuis quelque tems. Il ne s'agissoit
plus que de les remplir de poudre et de poser les mèches. C'est ce que
nous fîmes dès le lendemain; et remontés sur le rempart du vallon,
nous n'attendions que le retour du commissionnaire pour mettre le feu
aux mèches, lorsque voilà tout-à-coup des cris tumultueux qui
s'élèvent du bas du rocher; c'étoient tous les habitans du village
protestant qui avoit servi de refuge aux deux amis, et qu'ils
reconnurent aussitôt à la figure ainsi qu'à la voix. Un d'eux étant
descendu et remonté peu de tems après, nous apprit que ces malheureux
s'étoient dérobés avec beaucoup de peine à la fureur des dragons,
tandis que ceux-ci étoient occupés à piller et incendier leurs
demeures; ils amenoient une partie de leurs troupeaux et de leurs
mulets, chargés de ce qu'ils avoient pu sauver. Ils imploroient
l'hospitalité, se soumettant à toutes les conditions qu'on voudroit
leur imposer. Leurs demandes furent aisément accordées. Nous nous
empressâmes aussitôt d'établir des planches sur les interruptions de
la corniche, afin de donner un passage aux animaux, et de faciliter
celui des femmes et des enfans. Lorsque toute la troupe eut passé et
gagné le sommet, nous remontâmes après elle, et nous mîmes le feu aux
mèches. Elles furent à peine allumées que nous vîmes accourir les
dragons le sabre à la main; et quelques momens après, les mines
éclatèrent. Cette détonation inattendue, les quartiers de pierre
qu'elle lança sur les satellites du fanatisme les frappa sans doute
d'épouvante et de désespoir; car depuis ce jour nous avons bien vu
quelques observateurs mesurer de l'oeil nos remparts inaccessibles,
mais aucun ne s'en est approché avec le projet insensé de les
escalader.
Ici finit mon récit. Je ne l'avois fait que dans le dessein de faire
connoître au public, à mon retour du vallon, les choses vraiment
étonnantes que j'y avois vues. Maintenant il n'est plus de public
pour moi. Toute la terre est dans le vallon que j'habite; et mes deux
hôtes forment la population du monde entier. C'est donc à eux que je
remets ce manuscrit; ils en disposeront comme ils le jugeront
convenable.