Je suis né à Toulouse dans la religion réformée. Mon père étoit un des
conseillers luthériens du Parlement de cette ville. C'étoit le
meilleur des hommes. La philanthropie étoit sa seule passion. Sans
cesse occupé du bonheur de ses semblables, il consacroit à cette
honorable occupation tout son tems et une partie de sa fortune. Elevé
dans le culte protestant, il y étoit surtout attaché parce qu'il étoit
le plus tolérant, parce qu'en le pratiquant on pouvoit accorder son
estime à toutes les religions qui rendent l'homme sensible,
compatissant, généreux, qui le portent à aimer son semblable, à le
considérer comme son propre frère, quel que soit son pays, son culte
et sa naissance. Le créateur de l'Univers, disoit-il, est le père de
tous les hommes; il répand son soleil et sa rosée sur toutes les
parties de la terre. L'homme qui persécute son frère, parce qu'il ne
rend pas à Dieu le même culte que lui, est un fou ou un méchant. Ce
qui se passe entre le créateur et sa créature doit être étranger au
gouvernement; son seul devoir est de veiller sur les actions des
hommes entr'eux.
En exerçant toutes les vertus, il vécut constamment chéri de sa
famille, estimé de ses collègues, honoré du public. Mon éducation fut
au premier rang de ses plaisirs autant que de ses devoirs; et pour la
compléter, il prit soin de diriger les premiers sentimens de mon coeur
vers une jeune personne qu'il jugea le mieux concourir à mon bonheur
par ses qualités personnelles ainsi que par celles relatives à
l'opinion publique. Peu de tems après, il obtint pour moi la
survivance de sa charge de conseiller. Enfin, sa santé étant altérée
par le travail, plus encore que par l'âge, on m'accorda sur sa demande
la faculté d'exercer cette charge dont il conserva seulement le titre
honorifique. Je la remplissois depuis dix ans, heureux autant qu'il
est permis à l'homme de l'être avec ma digne épouse, mon fils,
quelques amis, et le meilleur de tous, mon respectable père, lorsque
les persécutions contre les réformés commencèrent.
Le gouvernement avoit alors pour ministres deux hommes, qui, soit par
ignorance, soit par préjugé, soit par ambition, excitèrent le monarque
à des démarches violentes contre les habitans de son royaume qui
professoient la croyance de Luther. On essaya d'abord de gagner, par
l'argent et les honneurs, les chefs du parti; mais, lorsque l'on
s'apperçut que ce moyen n'avoit de succès que sur des ames lâches qui
n'avoient aucun crédit, on se décida alors pour le moyen opposé, celui
de la rigueur. Il se passa près de cinq ans dans l'incertitude et
l'irrésolution, ce qui prouvoit l'ignorance du gouvernement encore
plus que sa foiblesse. Enfin, l'esprit militaire et despotique du
maître prévalut sur tous les avis et toutes les considérations; en
conséquence, l'édit de Nantes fut révoqué, on annulla toutes les
faveurs accordées aux réformés, et surtout la principale, les
Parlemens composés mi-partie de catholiques et de protestans. Nous
avions prévu le coup de loin, et je m'étois défait de ma charge avant
que l'arrêt fût publié; mais ce qui me fut infiniment plus sensible,
ce fut l'ordre du conseil d'enlever les enfans aux familles des
protestans pour les faire élever dans le culte catholique. Cet ordre
terrible frappa du coup de la mort les deux êtres qui m'étoient les
plus chers, mon père et ma femme. Je restai seul avec mon fils;
accablé du chagrin des pertes que je venois d'éprouver, je tremblois à
chaque instant qu'on n'y mît le comble en m'arrachant mon enfant. Bien
avant la vente de ma charge, j'avois déjà réalisé en argent toutes mes
propriétés dans le pays; étant ainsi parfaitement libre, je n'hésitai
pas à me dérober au dernier et au plus affreux des malheurs qui me
menaçoient. Je m'évadai furtivement de ma maison, emmenant avec mon
fils tous mes domestiques, qui, professant la même religion que moi,
auroient été exposés aux mêmes persécutions, et j'allai me réfugier
dans un village des Pyrénées, dont les habitans, tous du culte
réformé, avoient à mon père les plus grandes obligations. Je vis
arriver peu de tems après, dans le même village, un de mes plus
anciens amis qui habitoit toute l'année une terre considérable aux
environs de Toulouse; il avoit avec lui sa fille, âgée de douze ans;
c'étoit le même motif qui les avoit arrachés de leur demeure. Ce fut
une grande consolation dans mon malheur de le partager avec un tel
ami; nous nous promîmes de ne jamais nous séparer; mais avant de
prendre un parti extrême, nous pensâmes qu'il convenoit d'être
exactement instruit de l'état actuel des choses. Nous nous flattions
que l'orage avoit été trop violent pour être durable, et nous
espérions que la saine politique auroit prévalu sur la passion et
auroit ouvert les yeux sur les suites désastreuses d'un moment
d'erreur. Nous envoyâmes en conséquence un homme éclairé et prudent,
chargé de connoître le présent et de sonder l'avenir. Les nouvelles
qu'il nous apporta ne firent qu'augmenter nos alarmes; le barbare
conseil de la France, désespérant de convertir, avoit résolu de
soumettre ou d'anéantir; des dragons indisciplinés couvroient toutes
les routes et chassoient devant eux les protestans fugitifs, comme des
tigres cruels chassent un troupeau de timides brebis. Tout ce qui
étoit atteint étoit massacré sans pitié. Il n'y avoit plus à
délibérer; il falloit sortir de la France; mais où aller de la
frontière où nous étions acculés? en Espagne? dans le pays de
l'ignorance et de l'inquisition? il n'y auroit point eu de bûcher
assez ardent pour nous consumer; ainsi, nous étions renfermés de tous
côtés dans ces montagnes. Nouveaux Israëlites, chassés de nos foyers,
il nous falloit chercher une nouvelle terre promise qui, sans être
couverte de miel et arrosée de lait, pût du moins pourvoir à nos
besoins, et nous mettre à l'abri des poursuites de Pharaon. Nous
apprîmes de nos hôtes qu'il existoit un vallon sur la frontière de
l'Espagne, qui appartenoit autrefois à ce royaume, et qu'il avoit
concédé au duc de Bellegarde en échange d'un domaine dans les Pays-Bas
que ce seigneur avoit donné aux Espagnols. Ce vallon, qui étoit loué à
des bergers, tant de l'Espagne que de la France, nous parut, d'après
la description qu'on nous fit, convenir parfaitement à nos vues. Nous
l'allâmes visiter, et nous trouvâmes qu'il n'étoit en effet aucun
asile qui réunît autant d'avantages. Nous en fîmes traiter sous un nom
emprunté. Les parties furent bientôt d'accord sur le prix, M. de
Bellegarde étant aussi empressé de vendre un domaine presque sans
revenu que nous étions de l'acheter. Nous nous arrangeâmes ensuite de
tous les animaux qui étoient dans le vallon, moutons, vaches, mulets,
chevaux, ainsi que des cabanes et des étables qui y avoient été
construites. Notre projet étoit d'emmener avec nous tous les habitans
du village protestant où nous étions, et de fonder dans cette région
isolée une nouvelle colonie parfaitement indépendante; mais le peuple,
presqu'entièrement borné à l'existence physique, ne voit guères
au-delà du moment. Les maux de l'avenir ne l'affectent que comme de
mauvais rêves, rarement assez pour influer sur sa conduite. Nos hôtes
tenoient d'ailleurs au sol qu'ils habitoient par leurs propriétés dont
aucune autre ne pouvoit, à leurs yeux, compenser la perte. Quelques
jeunes gens non mariés, réduits à l'état de domesticité, furent les
seuls qui consentirent à nous suivre. Ils nous aidèrent à transporter
une grande quantité d'objets de toute espèce dont nous allions être
privés peut-être pour jamais.
Notre premier soin en arrivant dans ce lieu fut de le rendre
inaccessible. Un seul chemin y conduisoit, c'est cette corniche que
vous avez escaladée, et qui étoit assez large pour donner passage aux
animaux. Nous parvînmes, à l'aide d'un assidu et long travail, à la
rétrécir au point où vous l'avez vue. Vous êtes le premier, depuis
trois ans, qui nous ayiez prouvé, à notre grande surprise, qu'elle
n'étoit point impraticable. De tous les animaux, le seul chamois
pouvoit la franchir; l'accès étant absolument impossible aux deux
autres espèces de l'ours et du loup, si meurtrières dans ces
montagnes, nous n'eûmes plus qu'à détruire ceux de ces animaux qui se
trouvoient renfermés dans le vallon pour mettre nos troupeaux à l'abri
des fureurs de leurs ennemis, comme nous l'étions des nôtres.
Aussitôt que nous eûmes assuré notre tranquillité contre toute espèce
d'attaque du dehors, nous tournâmes nos soins vers l'intérieur, et
d'abord nous réglâmes l'ordre du travail. Nous avions apporté une
suffisante quantité de provisions pour passer la mauvaise saison;
mais, après nous être entièrement isolés dans cette retraite, il
falloit nécessairement trouver dans son enceinte des moyens de
pourvoir aux besoins de l'avenir. Nos prédécesseurs avoient déjà fait
un essai de la culture qui avoit parfaitement réussi; ce qui étoit
infaillible dans une terre vierge fécondée depuis tant de siècles par
les riches dépôts des montagnes. Nous n'eûmes plus qu'à augmenter et à
varier cette culture. Toutes les plantations réussirent. Nous avons
recueilli d'abondantes récoltes de blé; vous avez vu la beauté de
notre potager; les arbres fruitiers, la vigne même, si rebelle dans
les Pyrénées, nous donnent d'heureuses espérances.
La seule chose qui nous manque sont des tisserans pour mettre en
oeuvre la laine de nos brebis et le lin de nos récoltes. L'étude que
vous paroissez avoir faite des arts mécaniques nous sera sûrement fort
utile pour cet objet; et j'espère qu'avec votre secours nous pourrons
bientôt renoncer à nos habits de sauvages et nous vêtir comme les
peuples civilisés.
Il me reste à vous parler de l'administration de la colonie et de
l'éducation de nos enfans, ce qui comprend tout, le civil et le moral;
car la politique est désormais une partie absolument nulle pour nous;
mais la soirée est trop avancée pour entamer cette matière. Nous la
reprendrons un autre jour, si toutefois vous consentez à rester avec
nous. C'est assez franchement vous dire que nous le désirons. Vous
avez eu tout le tems d'y réfléchir; et nous attendons votre réponse
demain matin; mais il faut vous prévenir, ajouta-t-il d'un ton
solennel, que quelque soit le parti que vous preniez, ou de demeurer
dans cette solitude, ou d'en sortir, nous sommes décidés à briser le
reste de corniche qui vous en a permis l'entrée. Ainsi, ou vous y
serez fixé pour la vie, ou vous n'y rentrerez jamais.