CHAPITRE III.

Je suis né à Toulouse dans la religion réformée. Mon père étoit un des

conseillers luthériens du Parlement de cette ville. C'étoit le

meilleur des hommes. La philanthropie étoit sa seule passion. Sans

cesse occupé du bonheur de ses semblables, il consacroit à cette

honorable occupation tout son tems et une partie de sa fortune. Elevé

dans le culte protestant, il y étoit surtout attaché parce qu'il étoit

le plus tolérant, parce qu'en le pratiquant on pouvoit accorder son

estime à toutes les religions qui rendent l'homme sensible,

compatissant, généreux, qui le portent à aimer son semblable, à le

considérer comme son propre frère, quel que soit son pays, son culte

et sa naissance. Le créateur de l'Univers, disoit-il, est le père de

tous les hommes; il répand son soleil et sa rosée sur toutes les

parties de la terre. L'homme qui persécute son frère, parce qu'il ne

rend pas à Dieu le même culte que lui, est un fou ou un méchant. Ce

qui se passe entre le créateur et sa créature doit être étranger au

gouvernement; son seul devoir est de veiller sur les actions des

hommes entr'eux.

En exerçant toutes les vertus, il vécut constamment chéri de sa

famille, estimé de ses collègues, honoré du public. Mon éducation fut

au premier rang de ses plaisirs autant que de ses devoirs; et pour la

compléter, il prit soin de diriger les premiers sentimens de mon coeur

vers une jeune personne qu'il jugea le mieux concourir à mon bonheur

par ses qualités personnelles ainsi que par celles relatives à

l'opinion publique. Peu de tems après, il obtint pour moi la

survivance de sa charge de conseiller. Enfin, sa santé étant altérée

par le travail, plus encore que par l'âge, on m'accorda sur sa demande

la faculté d'exercer cette charge dont il conserva seulement le titre

honorifique. Je la remplissois depuis dix ans, heureux autant qu'il

est permis à l'homme de l'être avec ma digne épouse, mon fils,

quelques amis, et le meilleur de tous, mon respectable père, lorsque

les persécutions contre les réformés commencèrent.

Le gouvernement avoit alors pour ministres deux hommes, qui, soit par

ignorance, soit par préjugé, soit par ambition, excitèrent le monarque

à des démarches violentes contre les habitans de son royaume qui

professoient la croyance de Luther. On essaya d'abord de gagner, par

l'argent et les honneurs, les chefs du parti; mais, lorsque l'on

s'apperçut que ce moyen n'avoit de succès que sur des ames lâches qui

n'avoient aucun crédit, on se décida alors pour le moyen opposé, celui

de la rigueur. Il se passa près de cinq ans dans l'incertitude et

l'irrésolution, ce qui prouvoit l'ignorance du gouvernement encore

plus que sa foiblesse. Enfin, l'esprit militaire et despotique du

maître prévalut sur tous les avis et toutes les considérations; en

conséquence, l'édit de Nantes fut révoqué, on annulla toutes les

faveurs accordées aux réformés, et surtout la principale, les

Parlemens composés mi-partie de catholiques et de protestans. Nous

avions prévu le coup de loin, et je m'étois défait de ma charge avant

que l'arrêt fût publié; mais ce qui me fut infiniment plus sensible,

ce fut l'ordre du conseil d'enlever les enfans aux familles des

protestans pour les faire élever dans le culte catholique. Cet ordre

terrible frappa du coup de la mort les deux êtres qui m'étoient les

plus chers, mon père et ma femme. Je restai seul avec mon fils;

accablé du chagrin des pertes que je venois d'éprouver, je tremblois à

chaque instant qu'on n'y mît le comble en m'arrachant mon enfant. Bien

avant la vente de ma charge, j'avois déjà réalisé en argent toutes mes

propriétés dans le pays; étant ainsi parfaitement libre, je n'hésitai

pas à me dérober au dernier et au plus affreux des malheurs qui me

menaçoient. Je m'évadai furtivement de ma maison, emmenant avec mon

fils tous mes domestiques, qui, professant la même religion que moi,

auroient été exposés aux mêmes persécutions, et j'allai me réfugier

dans un village des Pyrénées, dont les habitans, tous du culte

réformé, avoient à mon père les plus grandes obligations. Je vis

arriver peu de tems après, dans le même village, un de mes plus

anciens amis qui habitoit toute l'année une terre considérable aux

environs de Toulouse; il avoit avec lui sa fille, âgée de douze ans;

c'étoit le même motif qui les avoit arrachés de leur demeure. Ce fut

une grande consolation dans mon malheur de le partager avec un tel

ami; nous nous promîmes de ne jamais nous séparer; mais avant de

prendre un parti extrême, nous pensâmes qu'il convenoit d'être

exactement instruit de l'état actuel des choses. Nous nous flattions

que l'orage avoit été trop violent pour être durable, et nous

espérions que la saine politique auroit prévalu sur la passion et

auroit ouvert les yeux sur les suites désastreuses d'un moment

d'erreur. Nous envoyâmes en conséquence un homme éclairé et prudent,

chargé de connoître le présent et de sonder l'avenir. Les nouvelles

qu'il nous apporta ne firent qu'augmenter nos alarmes; le barbare

conseil de la France, désespérant de convertir, avoit résolu de

soumettre ou d'anéantir; des dragons indisciplinés couvroient toutes

les routes et chassoient devant eux les protestans fugitifs, comme des

tigres cruels chassent un troupeau de timides brebis. Tout ce qui

étoit atteint étoit massacré sans pitié. Il n'y avoit plus à

délibérer; il falloit sortir de la France; mais où aller de la

frontière où nous étions acculés? en Espagne? dans le pays de

l'ignorance et de l'inquisition? il n'y auroit point eu de bûcher

assez ardent pour nous consumer; ainsi, nous étions renfermés de tous

côtés dans ces montagnes. Nouveaux Israëlites, chassés de nos foyers,

il nous falloit chercher une nouvelle terre promise qui, sans être

couverte de miel et arrosée de lait, pût du moins pourvoir à nos

besoins, et nous mettre à l'abri des poursuites de Pharaon. Nous

apprîmes de nos hôtes qu'il existoit un vallon sur la frontière de

l'Espagne, qui appartenoit autrefois à ce royaume, et qu'il avoit

concédé au duc de Bellegarde en échange d'un domaine dans les Pays-Bas

que ce seigneur avoit donné aux Espagnols. Ce vallon, qui étoit loué à

des bergers, tant de l'Espagne que de la France, nous parut, d'après

la description qu'on nous fit, convenir parfaitement à nos vues. Nous

l'allâmes visiter, et nous trouvâmes qu'il n'étoit en effet aucun

asile qui réunît autant d'avantages. Nous en fîmes traiter sous un nom

emprunté. Les parties furent bientôt d'accord sur le prix, M. de

Bellegarde étant aussi empressé de vendre un domaine presque sans

revenu que nous étions de l'acheter. Nous nous arrangeâmes ensuite de

tous les animaux qui étoient dans le vallon, moutons, vaches, mulets,

chevaux, ainsi que des cabanes et des étables qui y avoient été

construites. Notre projet étoit d'emmener avec nous tous les habitans

du village protestant où nous étions, et de fonder dans cette région

isolée une nouvelle colonie parfaitement indépendante; mais le peuple,

presqu'entièrement borné à l'existence physique, ne voit guères

au-delà du moment. Les maux de l'avenir ne l'affectent que comme de

mauvais rêves, rarement assez pour influer sur sa conduite. Nos hôtes

tenoient d'ailleurs au sol qu'ils habitoient par leurs propriétés dont

aucune autre ne pouvoit, à leurs yeux, compenser la perte. Quelques

jeunes gens non mariés, réduits à l'état de domesticité, furent les

seuls qui consentirent à nous suivre. Ils nous aidèrent à transporter

une grande quantité d'objets de toute espèce dont nous allions être

privés peut-être pour jamais.

Notre premier soin en arrivant dans ce lieu fut de le rendre

inaccessible. Un seul chemin y conduisoit, c'est cette corniche que

vous avez escaladée, et qui étoit assez large pour donner passage aux

animaux. Nous parvînmes, à l'aide d'un assidu et long travail, à la

rétrécir au point où vous l'avez vue. Vous êtes le premier, depuis

trois ans, qui nous ayiez prouvé, à notre grande surprise, qu'elle

n'étoit point impraticable. De tous les animaux, le seul chamois

pouvoit la franchir; l'accès étant absolument impossible aux deux

autres espèces de l'ours et du loup, si meurtrières dans ces

montagnes, nous n'eûmes plus qu'à détruire ceux de ces animaux qui se

trouvoient renfermés dans le vallon pour mettre nos troupeaux à l'abri

des fureurs de leurs ennemis, comme nous l'étions des nôtres.

Aussitôt que nous eûmes assuré notre tranquillité contre toute espèce

d'attaque du dehors, nous tournâmes nos soins vers l'intérieur, et

d'abord nous réglâmes l'ordre du travail. Nous avions apporté une

suffisante quantité de provisions pour passer la mauvaise saison;

mais, après nous être entièrement isolés dans cette retraite, il

falloit nécessairement trouver dans son enceinte des moyens de

pourvoir aux besoins de l'avenir. Nos prédécesseurs avoient déjà fait

un essai de la culture qui avoit parfaitement réussi; ce qui étoit

infaillible dans une terre vierge fécondée depuis tant de siècles par

les riches dépôts des montagnes. Nous n'eûmes plus qu'à augmenter et à

varier cette culture. Toutes les plantations réussirent. Nous avons

recueilli d'abondantes récoltes de blé; vous avez vu la beauté de

notre potager; les arbres fruitiers, la vigne même, si rebelle dans

les Pyrénées, nous donnent d'heureuses espérances.

La seule chose qui nous manque sont des tisserans pour mettre en

oeuvre la laine de nos brebis et le lin de nos récoltes. L'étude que

vous paroissez avoir faite des arts mécaniques nous sera sûrement fort

utile pour cet objet; et j'espère qu'avec votre secours nous pourrons

bientôt renoncer à nos habits de sauvages et nous vêtir comme les

peuples civilisés.

Il me reste à vous parler de l'administration de la colonie et de

l'éducation de nos enfans, ce qui comprend tout, le civil et le moral;

car la politique est désormais une partie absolument nulle pour nous;

mais la soirée est trop avancée pour entamer cette matière. Nous la

reprendrons un autre jour, si toutefois vous consentez à rester avec

nous. C'est assez franchement vous dire que nous le désirons. Vous

avez eu tout le tems d'y réfléchir; et nous attendons votre réponse

demain matin; mais il faut vous prévenir, ajouta-t-il d'un ton

solennel, que quelque soit le parti que vous preniez, ou de demeurer

dans cette solitude, ou d'en sortir, nous sommes décidés à briser le

reste de corniche qui vous en a permis l'entrée. Ainsi, ou vous y

serez fixé pour la vie, ou vous n'y rentrerez jamais.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 32 / 62 题