Après plusieurs jours d'interruption, je reprends la suite de cet
écrit, non plus en mon nom, mais au nom du Vallon aérien.
Les sauvages habitans de quelques îles récemment découvertes, ignorant
leur origine, s'en sont fait de chimériques. Les relations des
voyageurs sur cette matière ont souvent donné lieu à de savantes
dissertations. Le Vallon aérien est pareillement une île; mais sa
position et le fluide qui l'environne, impraticable à l'industrie
humaine, la déroberont pour jamais sans doute à toutes les recherches
de la curiosité. Ce n'est donc point pour les savans étrangers à notre
asile que je travaille, c'est pour nos seuls descendans co-habitans de
ce vallon. Un des principes fondamentaux de notre nouveau gouvernement
étant de ne pas égarer le peuple par des mensonges, et de lui dire au
contraire toujours la vérité, il est indispensable qu'il la sache sur
son origine.
Dorénavant ce récit prendra le titre d'_Annales du Vallon aérien_. Je
suis chargé de les rédiger par les nouveaux gouverneurs. Eternellement
séparé du reste de la terre, la louange et la critique me sont
absolument étrangers, et j'espère que la vérité de mes écrits sera
toujours conforme à la pureté de ma conscience.
_Annales du Vallon aérien._
Le 10 septembre 16..... les habitans du village de Garringue,
poursuivis par les satellites du fanatisme qui vouloit, sous peine de
mort, les faire renoncer à la religion de leurs pères, sont accourus
nous demander un asile au moment où nous allions détruire le reste de
corniche qui, serpentant sur la face perpendiculaire du rocher de
France, tenoit encore ouverte une communication de notre Vallon avec
les hommes de l'extérieur. Ayant consenti à leurs demandes, nous avons
facilité leur passage en posant des planches sur toutes les brèches de
la corniche. Voici le dénombrement des hommes et des animaux qui ont
été introduits:
102 personnes, tant hommes que femmes
et enfans.
52 vaches.
3 taureaux.
20 mules et mulets.
10 chevaux.
400 moutons.
32 chèvres.
10 chiens.
22 chats.
Plusieurs charrues et autres instrumens aratoires, différentes
espèces de métiers avec leurs outils convenables.
Lorsque tout a été monté sur le rempart du Vallon, nous avons dit un
éternel adieu au reste de la terre, et nous avons rompu l'unique voie
de communication que nous avions encore avec elle.
Tout ce monde, embarrassé pour la nourriture et le logement, s'est
adressé aux deux propriétaires du Vallon, Antonin et Siméon; mais
avant d'user de l'autorité qui leur étoit accordée, ceux-ci ont voulu
qu'elle fût déférée par les voies ordinaires, et qu'en conséquence on
nommât à la pluralité des suffrages, un ou plusieurs chefs qui fussent
revêtus d'un pouvoir supérieur. D'après cette proposition, les voix
ont été prises individuellement. Elles se sont toutes réunies sur
Antonin et Siméon, dont les noms ont été décorés par une distinction
particulière du titre de dom. Dom Antonin et dom Siméon ont accepté le
gouvernement du Vallon, à condition toutefois que leur puissance
seroit limitée par une constitution et des lois qu'ils seroient
autorisés à proposer.
Le premier soin des gouverneurs a été de faire le recensement de ce
qu'il y avoit dans le Vallon de subsistances de différentes espèces,
tant de ce que les nouveaux arrivans venoient d'y apporter que de ce
qui restoit des amples récoltes qu'on y avoit faites. Il s'y est
trouvé de quoi nourrir toute la population jusqu'à la prochaine
récolte. Le besoin du présent étant assuré, il ne s'agissoit plus que
de pourvoir à celui de l'avenir. Ils ont ordonné, en conséquence, que
dès le lendemain tout le monde, indistinctement, fût employé au
labourage et à l'ensemencement des terres.
Ce qui concerne la religion et les moeurs a pareillement été réglé par
les gouverneurs. Voici la substance des différens discours qu'a
prononcés dom Antonin à ce sujet:
Une foule de causes agissant les unes sur les autres, depuis la
formation des empires, les modifient diversement de siècle en siècle,
sans que toute la science et tout le pouvoir de l'homme puissent ni
changer, ni même prévoir l'état qui succédera à leur état actuel.
C'est un métal en fusion qui ne peut prendre aucune forme déterminée,
parce qu'il est continuellement exposé au feu le plus ardent.
Notre position est absolument différente. Le peuple que nous avons à
gouverner ne vient que de naître avec des moeurs vierges et un
tempérament sain et robuste. Pour conserver ses moeurs et sa santé, il
faut que ses lois soient simples comme ses alimens. Adam fut gouverné
par la seule parole de Dieu, et se nourrit des seuls fruits d'Eden
tant qu'il fut dans le paradis terrestre. Ce Vallon est un second
Eden, et ses habitans sont les enfans d'Adam avant sa chute.
Accoutumons-les donc à ne reconnoître d'autre souverain que Dieu même.
Qu'ils l'aiment par les bienfaits qu'il prodigue chaque jour; qu'ils
redoutent sa justice qui punit comme elle récompense. Surtout que rien
ne soit interposé entre le créateur et la créature. On a beau dire au
peuple que les figures de pierre, de métal ou de bois qu'il vénère, ne
sont rien par elles-mêmes, et que c'est à l'objet qu'elles
représentent que doit s'adresser son hommage: les sens obscurcissent
l'intelligence; ils en prennent la place, et bientôt l'idée de Dieu
s'évanouit, tandis que l'image seule captive la pensée.
C'est principalement à cette cause qu'on doit attribuer la
dégénération du christianisme. Cette religion, si douce et si humaine,
n'a souvent eu pour protecteurs que des souverains imbéciles qui
persécutoient tous ceux qui, reconnoissant le créateur de l'univers,
ne l'adoroient pas comme eux sous une image mensongère. Il falloit ne
point avoir de religion pour être de la leur, et rendre hommage, non
pas à l'auteur incréé de toutes choses, mais à celui qui étoit
l'ouvrage de leurs propres mains. En un mot, les chrétiens de ce
tems-là étoient de vrais athées.
C'est ainsi qu'en s'éloignant de sa source, le christianisme s'est
dénaturé. Si on veut le considérer dans toute l'horreur de sa
dégénération, qu'on jette les yeux sur l'Espagne, sur l'inquisition,
sur le massacre des Vaudois, sur celui de la St.-Barthélemy, et enfin,
sur cette révocation de l'édit de Nantes dont nous sommes les
innocentes et malheureuses victimes[9].
[9] On s'appercevra aisément que l'homme qui parle ici, est un
protestant aigri par les persécutions qui l'ont forcé de s'exiler
de sa patrie. Il est impossible qu'on juge sainement des choses
quand on a l'esprit troublé par le ressentiment d'un violent
outrage.
Peut-être, je l'avoue, le rétablissement de la pureté primitive du
christianisme parmi les nations de l'Europe vieillies dans la
corruption, ne seroit-il maintenant qu'un frein trop foible et trop
facilement bridé par la tempête des passions; mais c'est à un peuple
vierge que je l'offre; c'est à une société naissante, aussi pure que
l'air qu'elle respire.