Le lendemain je me levai avant le jour. J'étois impatient de connoître
le domaine des solitaires et les conquêtes que leur industrie avoit
faites sur la nature sauvage. L'air étoit calme, le ciel pur, le
firmament parsemé des seules étoiles principales; le reste avoit
disparu, éclipsé par l'approche du jour; il blanchissoit déjà le point
de l'horizon, où le grand astre alloit se lever dans toute sa majesté.
Bientôt je pus distinguer les contours du vallon. J'observai qu'il
étoit découvert à l'orient, et qu'aucune montagne n'étoit interposée
de ce côté dans la direction du soleil; d'où je conclus que ses
premiers rayons devoient y paroître aussitôt que dans la plaine située
à la même latitude. La partie du nord qui regardoit la France étoit au
contraire fermée par un coteau très-élevé; c'est celui par lequel
j'étois descendu. Je jugeai qu'une pareille disposition, dans
l'encaissement du vallon, devoit beaucoup adoucir la vivacité de l'air
de cette haute région, et que même au coeur de l'hiver, si le soleil
n'étoit voilé d'aucun nuage, il y avoit tel endroit où la température
étoit aussi douce qu'à Hières ou Nice.
Je marchois plongé dans les rêveries que m'inspiroit la beauté du lieu
et ses bons habitans. Ma pensée se reportoit à la vallée de Tempé, au
paradis terrestre, à cet âge d'or si heureux, l'une des plus belles
fictions de la poésie. Je me disois: «Ces gens-ci ont vécu dans le
grand monde; tout annonce qu'ils sont aussi distingués par leur
naissance que par leur courage. Quelque grande infortune les a sans
doute jetés dans cette solitude. Eh! quel est l'homme balotté par les
événemens sur les écueils semés en si grand nombre au sein de la
société, qui, pour échapper au naufrage, n'ait pas aussi songé à
chercher un asile sur quelque île déserte, dans quelque coin du monde
à jamais séparé du despotisme et de la servitude! mais on rêve le
bonheur, et l'on pense à la fortune. Voici, peut-être, les seuls
hommes qui ayent eu le courage de se rendre libres et heureux en dépit
de l'opinion et des préjugés.
Cependant, le soleil doroit déjà la cîme des monts à l'occident,
lorsque je me trouvai sur le bord d'un lac dont le cristal étoit clair
et transparent comme l'air. Je voyois à mes pieds la truite raser le
sable des profondes eaux, et loin au-dessus de ma tête, l'aigle
décrire de vastes cercles dans les airs; le troupeau s'acheminoit vers
la montagne, précédé des chèvres aventurières portant au cou la petite
clochette, et guidé par le fils du pâtre, petit Orphée qui charmoit la
marche silencieuse de ses fidèles compagnons par la vieille romance du
pays.
En suivant les rives du lac, j'arrivai à la clôture d'une espèce de
parc dont l'entrée étoit fermée par une porte à claire-voie. J'y
rencontrai Siméon avec son fils Rubens qui me servirent de guides dans
cet enclos. Si l'harmonie de la veille m'avoit frappé d'étonnement, ce
que je vis à mesure que j'avançai ne m'en causa pas moins. C'étoit un
jardin dans le genre chinois; mais autant au-dessus de tous ceux de
cette espèce, que les grands modèles de la nature sont au-dessus des
chétives copies de l'art. Qu'on se figure la distribution la plus
ingénieuse des beautés du pays, des eaux, des rochers, des cavernes,
des montagnes, de la verdure et des fleurs. Toutes ces choses avoient
reçu des mains d'une savante industrie les combinaisons les plus
pittoresques et les plus heureuses. Ici, une cascade remontoit d'un
seul jet à la moitié de sa hauteur; là, l'eau tomboit en nappe
disposée de manière à former aux rayons du soleil un superbe
arc-en-ciel; plus loin, on passoit sous une arche de rocher qui
servoit de lit au torrent. Sortant de là, on se trouvoit au milieu de
blocs de granit énormes, dispersés confusément, parmi lesquels
serpentoit un étroit sentier, et tout-à-coup on arrivoit à une prairie
émaillée des plus belles fleurs alpines. Au bout s'élevoit un énorme
rocher au bas duquel étoit une porte presqu'entièrement cachée par le
lierre, la vigne et les autres arbustes qui la tapissoient. Cette
porte fermoit l'entrée d'une grotte au fond de laquelle étoient deux
baignoires taillées dans le même rocher, qui recevoient une source
d'eau thermale de la plus grande vertu.
D'un autre côté, des allées de saules, d'acacias, de sorbiers,
d'aubépines, de tilleuls, laissoient tomber des guirlandes parfumées
de diverses couleurs.
Le ruisseau qui avoit disparu sous d'épais feuillages, revenoit au
jour, et formoit dans le lointain différens Méandres; on le voyoit
entourer de ses bras recourbés un vaste rocher. Un pont rustique, qui
traversoit ici le ruisseau, s'appuyoit de l'autre bout sur ce rocher,
au haut duquel on parvenoit par une suite de saillies disposées tout
autour en forme de spirale. On arrivoit ainsi au sommet qui étoit
applati et couvert de fleurs, parmi lesquelles on distinguoit la jolie
rose sans épines. Au milieu s'élevoit un hêtre qui, étendant ses
vastes rameaux, faisoit régner une agréable fraîcheur. Des sièges de
mousse embrassoient le pied de l'arbre; la vue pouvoit de là se
promener sur toute l'étendue du vallon.
Le même ruisseau alloit former dans la plaine une autre île plus
étendue, sur laquelle paissoient quelques chamois dérobés à l'état
sauvage dans l'âge le plus tendre, et que l'habitude avoit soumis à
l'état domestique. Le lit du ruisseau, creusé et élargi dans cet
endroit, avoit éteint en eux toute idée de liberté, et les soins les
plus attentifs des maîtres leur avoient rendu la servitude aimable.
Cependant, loin d'avoir sacrifié l'utile à l'agréable, on avoit fait
contribuer celui-ci à la conservation et à l'accroissement de l'autre.
Les arbres, les rochers garantissoient des vents froids et
destructeurs un verger et un potager situés dans la partie du vallon
le plus long-tems exposée aux rayons du soleil.
Un sentier sablé avoit dirigé notre marche, et nous nous retrouvâmes,
mes deux guides et moi, à l'entrée du parc, lorsque je croyois être
encore au bout opposé. A quelque distance de cet enclos, je me
retournai et je l'admirai davantage, en observant qu'il n'occupoit
qu'une des parties du vallon la moins précieuse. Toute la partie basse
de ce vallon qui recevoit l'engrais des montagnes, étoit destinée à la
culture, et n'attendoit qu'un plus grand nombre de bras; les flancs
étoient en prairies, et le sommet étoit couronné de bois.
En rentrant dans la cabane nous trouvâmes Antonin avec sa fille Dina
qui nous attendoient pour déjeûner. Ce déjeûne étoit composé de lait,
de beurre et de gâteaux.
Lorsqu'il fut fini, Antonin me dit: «Nous n'interromprons pas l'ordre
accoutumé de nos occupations; agissez de votre côté, monsieur, avec
la même franchise. Quand vous voudrez nous quitter, vous en serez bien
le maître, nous faciliterons votre sortie; mais nous vous prévenons en
même tems que nous prendrons des mesures infaillibles pour que ni
vous, ni qui que ce soit ne puisse à l'avenir pénétrer dans cette
retraite. Dans le cas, au contraire, où vous désireriez vous fixer
avec nous, nous vous dirons dans quelques jours si vous nous
convenez.» Après ces mots, les deux ermites sortirent avec Rubens; je
leur dis que j'allois achever de connoître leur vallon, et je dirigeai
mes pas vers le côté du midi qui regardoit l'Espagne. Ce côté n'étoit
fermé que par une simple colline assez peu élevée, au haut de laquelle
il étoit aisé de parvenir. La pureté de l'air, le parfum des plantes,
la variété des sites, la riche herborisation que je rencontrai à
chaque pas, me firent de ce petit voyage une promenade délicieuse. Du
sommet de la colline, la vue s'étendoit sur un horizon immense; mais
la disposition du revers de la colline rendoit l'accès dans cette
partie du Vallon encore plus impraticable que dans l'autre; car toute
la crête, dans l'étendue du demi-cercle entier, s'avançoit
extérieurement en saillie, de manière qu'il étoit impossible
d'appercevoir le pied du rocher qui étoit à plus de trois cents toises
de profondeur. Je parcourus cette crête dans la direction de la partie
qui regardoit la France, jusqu'à l'escarpement qu'il me fut impossible
d'escalader.
Il me fut aisé de juger par cette disposition de l'encaissement du
vallon, qu'entièrement ouvert au midi et fermé au nord, il devoit
éprouver la température la plus douce que son élévation pût permettre.
Peu de tems après mon retour à la cabane, on servit le dîner; mes
hôtes me prévinrent qu'ils suivroient dès ce jour leur usage de ne
faire que deux repas, et à l'abondance de celui-ci, j'avois bien
compris que le souper y étoit réuni. La surprise, pour ces solitaires,
de voir après trois ans un habitant d'un monde qui n'existoit plus que
dans leur souvenir, les idées que cette rencontre leur inspiroit, et
pour moi le désir de satisfaire à la curiosité de ces bons ermites,
prolongèrent le repas.
Je ne rapporterai de la conversation qui lui succéda que ce qui est
indispensable à l'explication de mon établissement dans le
Vallon.--Monsieur voudra bien permettre, me dit le père de Dina, que
nous continuions la lecture commencée avant son arrivée. Rubens, va
prendre dans la bibliothèque.....--Une bibliothèque! m'écriai-je. Et
en effet, Rubens ayant tiré un rideau dans le fond de la chambre,
j'apperçus plusieurs rayons de livres.--Vous voyez, reprit Antonin,
l'excellente société de nos soirées. Voilà les seuls amis qui nous
soient restés fidèles. Aussi sont-ils les seuls dont nous ne nous
soyons pas séparés.
M'étant approché de la bibliothèque, je remarquai quelques livres
endommagés par les insectes.--Vos amis, lui dis-je, se ressentent un
peu de votre solitude. Dans peu d'années ils vous auront abandonnés
comme les autres, si vous n'en prenez pas plus de soin.--Notre projet,
me répondit-il, étoit bien de les renfermer dans une armoire; mais,
après avoir perdu du bois et du tems, nous y avons renoncé; mon cher
Siméon ne s'est pas trouvé plus habile que moi pour ce travail.--A
votre place, je n'aurois pas été aussi embarrassé.--Monsieur est
apparemment menuisier?--Oui, comme Télémaque. Ce livre venoit de
paroître lorsque mon père s'occupa de mon éducation; et, graces à un
peu d'adresse naturelle, je pourrois le disputer au meilleur ouvrier
de Paris dans ce genre. Vous avez le bois et les outils; je vous
garantis que dans huit jours vos livres seront à l'abri de tout
accident.
Dès ce moment je fis partie de la petite famille. Nous réunissions
entre nous trois tout ce qu'il faut, non-seulement pour fonder une
société, mais encore pour la civiliser et l'instruire. L'un étoit
excellent cultivateur, l'autre bon musicien et bon littérateur; et
moi, outre l'art de la menuiserie, je possédois quelques connoissances
en mathématiques, et j'étois passable dessinateur.
L'ouvrage alla grand train, et le corps de bibliothèque fut en place
avant le tems où je l'avois promis.
Ce travail fut immédiatement suivi d'un autre que rendoit bien
pressant la rigueur de la saison qui commençoit à se faire sentir;
c'étoit d'avoir des portes et des fenêtres qui fermassent exactement.
Les Pyrénées, dans cette partie de l'architecture, et en général sous
le rapport des arts et même de la civilisation, sont en arrière de
deux siècles du reste de la France. Situées à l'extrémité de la France
et de l'Espagne, pendant près de huit mois elles sont sans
communication avec aucun de ces deux empires; pendant les quatre
autres mois elles ne voient que des gens riches qui viennent échanger
leur argent et leurs vices contre les eaux minérales du pays. S'il
passe quelque savant, quelque artiste, il est là comme il seroit parmi
les Hottentots, incapables d'apprécier son talent, et encore plus d'en
profiter. D'ailleurs, l'habitant de ces montagnes s'éloigne rarement
de son sol natal; il n'a ni le goût du travail, ni l'industrie
nécessaires pour faire fortune en d'autres pays. Son jargon, moitié
espagnol, moitié français, auquel il est communément borné, suffiroit
même pour le rendre étranger partout ailleurs. Ainsi, tout concourt à
isoler les Pyrénées; et jusqu'à ce qu'on y découvre une branche de
commerce et de sociabilité, cette partie de la France languira
long-tems dans l'ignorance et l'espèce de barbarie où elle est
plongée.
Cette matière servoit souvent de texte à l'entretien de nos soirées;
nous y réunissions la lecture et la musique; enfin, ayant entièrement
obtenu la confiance de mes hôtes, l'un d'eux me révéla en ces termes
les motifs de leur retraite dans cette solitude.