CHAPITRE II.

Le lendemain je me levai avant le jour. J'étois impatient de connoître

le domaine des solitaires et les conquêtes que leur industrie avoit

faites sur la nature sauvage. L'air étoit calme, le ciel pur, le

firmament parsemé des seules étoiles principales; le reste avoit

disparu, éclipsé par l'approche du jour; il blanchissoit déjà le point

de l'horizon, où le grand astre alloit se lever dans toute sa majesté.

Bientôt je pus distinguer les contours du vallon. J'observai qu'il

étoit découvert à l'orient, et qu'aucune montagne n'étoit interposée

de ce côté dans la direction du soleil; d'où je conclus que ses

premiers rayons devoient y paroître aussitôt que dans la plaine située

à la même latitude. La partie du nord qui regardoit la France étoit au

contraire fermée par un coteau très-élevé; c'est celui par lequel

j'étois descendu. Je jugeai qu'une pareille disposition, dans

l'encaissement du vallon, devoit beaucoup adoucir la vivacité de l'air

de cette haute région, et que même au coeur de l'hiver, si le soleil

n'étoit voilé d'aucun nuage, il y avoit tel endroit où la température

étoit aussi douce qu'à Hières ou Nice.

Je marchois plongé dans les rêveries que m'inspiroit la beauté du lieu

et ses bons habitans. Ma pensée se reportoit à la vallée de Tempé, au

paradis terrestre, à cet âge d'or si heureux, l'une des plus belles

fictions de la poésie. Je me disois: «Ces gens-ci ont vécu dans le

grand monde; tout annonce qu'ils sont aussi distingués par leur

naissance que par leur courage. Quelque grande infortune les a sans

doute jetés dans cette solitude. Eh! quel est l'homme balotté par les

événemens sur les écueils semés en si grand nombre au sein de la

société, qui, pour échapper au naufrage, n'ait pas aussi songé à

chercher un asile sur quelque île déserte, dans quelque coin du monde

à jamais séparé du despotisme et de la servitude! mais on rêve le

bonheur, et l'on pense à la fortune. Voici, peut-être, les seuls

hommes qui ayent eu le courage de se rendre libres et heureux en dépit

de l'opinion et des préjugés.

Cependant, le soleil doroit déjà la cîme des monts à l'occident,

lorsque je me trouvai sur le bord d'un lac dont le cristal étoit clair

et transparent comme l'air. Je voyois à mes pieds la truite raser le

sable des profondes eaux, et loin au-dessus de ma tête, l'aigle

décrire de vastes cercles dans les airs; le troupeau s'acheminoit vers

la montagne, précédé des chèvres aventurières portant au cou la petite

clochette, et guidé par le fils du pâtre, petit Orphée qui charmoit la

marche silencieuse de ses fidèles compagnons par la vieille romance du

pays.

En suivant les rives du lac, j'arrivai à la clôture d'une espèce de

parc dont l'entrée étoit fermée par une porte à claire-voie. J'y

rencontrai Siméon avec son fils Rubens qui me servirent de guides dans

cet enclos. Si l'harmonie de la veille m'avoit frappé d'étonnement, ce

que je vis à mesure que j'avançai ne m'en causa pas moins. C'étoit un

jardin dans le genre chinois; mais autant au-dessus de tous ceux de

cette espèce, que les grands modèles de la nature sont au-dessus des

chétives copies de l'art. Qu'on se figure la distribution la plus

ingénieuse des beautés du pays, des eaux, des rochers, des cavernes,

des montagnes, de la verdure et des fleurs. Toutes ces choses avoient

reçu des mains d'une savante industrie les combinaisons les plus

pittoresques et les plus heureuses. Ici, une cascade remontoit d'un

seul jet à la moitié de sa hauteur; là, l'eau tomboit en nappe

disposée de manière à former aux rayons du soleil un superbe

arc-en-ciel; plus loin, on passoit sous une arche de rocher qui

servoit de lit au torrent. Sortant de là, on se trouvoit au milieu de

blocs de granit énormes, dispersés confusément, parmi lesquels

serpentoit un étroit sentier, et tout-à-coup on arrivoit à une prairie

émaillée des plus belles fleurs alpines. Au bout s'élevoit un énorme

rocher au bas duquel étoit une porte presqu'entièrement cachée par le

lierre, la vigne et les autres arbustes qui la tapissoient. Cette

porte fermoit l'entrée d'une grotte au fond de laquelle étoient deux

baignoires taillées dans le même rocher, qui recevoient une source

d'eau thermale de la plus grande vertu.

D'un autre côté, des allées de saules, d'acacias, de sorbiers,

d'aubépines, de tilleuls, laissoient tomber des guirlandes parfumées

de diverses couleurs.

Le ruisseau qui avoit disparu sous d'épais feuillages, revenoit au

jour, et formoit dans le lointain différens Méandres; on le voyoit

entourer de ses bras recourbés un vaste rocher. Un pont rustique, qui

traversoit ici le ruisseau, s'appuyoit de l'autre bout sur ce rocher,

au haut duquel on parvenoit par une suite de saillies disposées tout

autour en forme de spirale. On arrivoit ainsi au sommet qui étoit

applati et couvert de fleurs, parmi lesquelles on distinguoit la jolie

rose sans épines. Au milieu s'élevoit un hêtre qui, étendant ses

vastes rameaux, faisoit régner une agréable fraîcheur. Des sièges de

mousse embrassoient le pied de l'arbre; la vue pouvoit de là se

promener sur toute l'étendue du vallon.

Le même ruisseau alloit former dans la plaine une autre île plus

étendue, sur laquelle paissoient quelques chamois dérobés à l'état

sauvage dans l'âge le plus tendre, et que l'habitude avoit soumis à

l'état domestique. Le lit du ruisseau, creusé et élargi dans cet

endroit, avoit éteint en eux toute idée de liberté, et les soins les

plus attentifs des maîtres leur avoient rendu la servitude aimable.

Cependant, loin d'avoir sacrifié l'utile à l'agréable, on avoit fait

contribuer celui-ci à la conservation et à l'accroissement de l'autre.

Les arbres, les rochers garantissoient des vents froids et

destructeurs un verger et un potager situés dans la partie du vallon

le plus long-tems exposée aux rayons du soleil.

Un sentier sablé avoit dirigé notre marche, et nous nous retrouvâmes,

mes deux guides et moi, à l'entrée du parc, lorsque je croyois être

encore au bout opposé. A quelque distance de cet enclos, je me

retournai et je l'admirai davantage, en observant qu'il n'occupoit

qu'une des parties du vallon la moins précieuse. Toute la partie basse

de ce vallon qui recevoit l'engrais des montagnes, étoit destinée à la

culture, et n'attendoit qu'un plus grand nombre de bras; les flancs

étoient en prairies, et le sommet étoit couronné de bois.

En rentrant dans la cabane nous trouvâmes Antonin avec sa fille Dina

qui nous attendoient pour déjeûner. Ce déjeûne étoit composé de lait,

de beurre et de gâteaux.

Lorsqu'il fut fini, Antonin me dit: «Nous n'interromprons pas l'ordre

accoutumé de nos occupations; agissez de votre côté, monsieur, avec

la même franchise. Quand vous voudrez nous quitter, vous en serez bien

le maître, nous faciliterons votre sortie; mais nous vous prévenons en

même tems que nous prendrons des mesures infaillibles pour que ni

vous, ni qui que ce soit ne puisse à l'avenir pénétrer dans cette

retraite. Dans le cas, au contraire, où vous désireriez vous fixer

avec nous, nous vous dirons dans quelques jours si vous nous

convenez.» Après ces mots, les deux ermites sortirent avec Rubens; je

leur dis que j'allois achever de connoître leur vallon, et je dirigeai

mes pas vers le côté du midi qui regardoit l'Espagne. Ce côté n'étoit

fermé que par une simple colline assez peu élevée, au haut de laquelle

il étoit aisé de parvenir. La pureté de l'air, le parfum des plantes,

la variété des sites, la riche herborisation que je rencontrai à

chaque pas, me firent de ce petit voyage une promenade délicieuse. Du

sommet de la colline, la vue s'étendoit sur un horizon immense; mais

la disposition du revers de la colline rendoit l'accès dans cette

partie du Vallon encore plus impraticable que dans l'autre; car toute

la crête, dans l'étendue du demi-cercle entier, s'avançoit

extérieurement en saillie, de manière qu'il étoit impossible

d'appercevoir le pied du rocher qui étoit à plus de trois cents toises

de profondeur. Je parcourus cette crête dans la direction de la partie

qui regardoit la France, jusqu'à l'escarpement qu'il me fut impossible

d'escalader.

Il me fut aisé de juger par cette disposition de l'encaissement du

vallon, qu'entièrement ouvert au midi et fermé au nord, il devoit

éprouver la température la plus douce que son élévation pût permettre.

Peu de tems après mon retour à la cabane, on servit le dîner; mes

hôtes me prévinrent qu'ils suivroient dès ce jour leur usage de ne

faire que deux repas, et à l'abondance de celui-ci, j'avois bien

compris que le souper y étoit réuni. La surprise, pour ces solitaires,

de voir après trois ans un habitant d'un monde qui n'existoit plus que

dans leur souvenir, les idées que cette rencontre leur inspiroit, et

pour moi le désir de satisfaire à la curiosité de ces bons ermites,

prolongèrent le repas.

Je ne rapporterai de la conversation qui lui succéda que ce qui est

indispensable à l'explication de mon établissement dans le

Vallon.--Monsieur voudra bien permettre, me dit le père de Dina, que

nous continuions la lecture commencée avant son arrivée. Rubens, va

prendre dans la bibliothèque.....--Une bibliothèque! m'écriai-je. Et

en effet, Rubens ayant tiré un rideau dans le fond de la chambre,

j'apperçus plusieurs rayons de livres.--Vous voyez, reprit Antonin,

l'excellente société de nos soirées. Voilà les seuls amis qui nous

soient restés fidèles. Aussi sont-ils les seuls dont nous ne nous

soyons pas séparés.

M'étant approché de la bibliothèque, je remarquai quelques livres

endommagés par les insectes.--Vos amis, lui dis-je, se ressentent un

peu de votre solitude. Dans peu d'années ils vous auront abandonnés

comme les autres, si vous n'en prenez pas plus de soin.--Notre projet,

me répondit-il, étoit bien de les renfermer dans une armoire; mais,

après avoir perdu du bois et du tems, nous y avons renoncé; mon cher

Siméon ne s'est pas trouvé plus habile que moi pour ce travail.--A

votre place, je n'aurois pas été aussi embarrassé.--Monsieur est

apparemment menuisier?--Oui, comme Télémaque. Ce livre venoit de

paroître lorsque mon père s'occupa de mon éducation; et, graces à un

peu d'adresse naturelle, je pourrois le disputer au meilleur ouvrier

de Paris dans ce genre. Vous avez le bois et les outils; je vous

garantis que dans huit jours vos livres seront à l'abri de tout

accident.

Dès ce moment je fis partie de la petite famille. Nous réunissions

entre nous trois tout ce qu'il faut, non-seulement pour fonder une

société, mais encore pour la civiliser et l'instruire. L'un étoit

excellent cultivateur, l'autre bon musicien et bon littérateur; et

moi, outre l'art de la menuiserie, je possédois quelques connoissances

en mathématiques, et j'étois passable dessinateur.

L'ouvrage alla grand train, et le corps de bibliothèque fut en place

avant le tems où je l'avois promis.

Ce travail fut immédiatement suivi d'un autre que rendoit bien

pressant la rigueur de la saison qui commençoit à se faire sentir;

c'étoit d'avoir des portes et des fenêtres qui fermassent exactement.

Les Pyrénées, dans cette partie de l'architecture, et en général sous

le rapport des arts et même de la civilisation, sont en arrière de

deux siècles du reste de la France. Situées à l'extrémité de la France

et de l'Espagne, pendant près de huit mois elles sont sans

communication avec aucun de ces deux empires; pendant les quatre

autres mois elles ne voient que des gens riches qui viennent échanger

leur argent et leurs vices contre les eaux minérales du pays. S'il

passe quelque savant, quelque artiste, il est là comme il seroit parmi

les Hottentots, incapables d'apprécier son talent, et encore plus d'en

profiter. D'ailleurs, l'habitant de ces montagnes s'éloigne rarement

de son sol natal; il n'a ni le goût du travail, ni l'industrie

nécessaires pour faire fortune en d'autres pays. Son jargon, moitié

espagnol, moitié français, auquel il est communément borné, suffiroit

même pour le rendre étranger partout ailleurs. Ainsi, tout concourt à

isoler les Pyrénées; et jusqu'à ce qu'on y découvre une branche de

commerce et de sociabilité, cette partie de la France languira

long-tems dans l'ignorance et l'espèce de barbarie où elle est

plongée.

Cette matière servoit souvent de texte à l'entretien de nos soirées;

nous y réunissions la lecture et la musique; enfin, ayant entièrement

obtenu la confiance de mes hôtes, l'un d'eux me révéla en ces termes

les motifs de leur retraite dans cette solitude.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 31 / 62 题