Annales du Vallon Aérien.
J'écris les annales du Vallon aérien: ces annales seroient sans
intérêt pour les hommes de notre ancienne patrie; ils n'y verroient,
ni guerres sanglantes, ni révolution terrible, ni trônes renversés, ni
grands empires détruits; ils diroient: Que nous importe l'histoire
d'un peuple qui n'a fait aucun bruit sur la terre? car c'est par le
bruit qu'ils ont fait, que sont appréciés là-bas les peuples comme les
souverains. Mais nos lecteurs seront aussi paisibles que nous; ils
seront touchés du bonheur dont nous aurons joui; les grands exemples
des pères serviront de modèles aux enfans, et successivement d'âge en
âge, nos vertus et notre félicité passeront jusqu'à notre dernière
postérité. Mais devons-nous espérer une postérité? Peut-être l'air
raréfié qu'on respire dans ce Vallon n'est-il pas approprié à la vie
de l'homme; peut-être la population qui habite ce lieu isolé entre le
ciel et la terre disparoîtra-t-elle sans laisser de génération. Mais
si cette population se perpétue, il est du moins probable que le peu
de connoissances qu'elle possède se perdra faute de moyens de les
entretenir. Les lumières ont fait le tour du monde; elles sont
maintenant fixées en Europe dans une certaine latitude; mais les
communications étant devenues plus faciles que jamais, et tous les
hommes se touchant moralement, les contrées qui sont aujourd'hui dans
les ténèbres, seront peut-être demain brillantes de clarté. Cette
chance est inespérable ici. Si les germes de quelques connoissances
que nous cultivons dans ce Vallon viennent à périr, c'est pour jamais;
le sol redeviendra agreste comme il étoit avant que nous y fussions
établis, et ce sera désormais sans retour. Cet avenir de ténèbres et
de mort est cependant inévitable; car l'histoire de tous les peuples
prouve, sans réplique, que les sciences et les arts ont une période
d'accroissement, un point stationnaire, et ensuite une autre période
de décadence; et cette succession est aussi générale et paroît aussi
naturelle que la vie et la mort de tout ce qui existe sur la terre.
Cet écrit sera donc un jour, et peut-être dans un très-petit nombre
d'années, enseveli dans l'éternel abîme de l'oubli[6]: c'est dommage,
car je pense qu'il seroit vraiment curieux dans quelques siècles de
connoître l'origine de l'établissement de cette haute région. Mais
combien cette connoissance seroit encore plus curieuse pour la terre
dont nous sommes pour jamais séparés! quel incroyable roman notre
histoire paroîtroit à toute l'Europe, si elle parvenoit à en être
connue! comme on traiteroit le pauvre auteur de visionnaire et
d'extravagant! Cependant je ne dis que la simple vérité: mes frères de
ce Vallon, les seuls qui liront cet écrit, ne lui laisseroient pas un
moment d'existence si je me permettois d'y mêler la moindre fiction.
Je la dirai, cette vérité, sur les choses comme sur les personnes,
sans être, plus que Tacite, stimulé par le desir de la louange ou
retenu par la crainte du blâme.
[6] Il n'y a personne qui, dans la situation où se trouvoit
l'auteur de ces annales, n'en eût dit autant que lui. Il falloit
une découverte aussi merveilleuse que celle des ballons pour
démentir sa prédiction. Le Vallon aérien, ses habitans, leurs
moeurs seront connus hors de son enceinte. Cet auteur s'est
également trompé sur la durée des lumières dans ce coin des
Pyrénées: ces lumières y sont répandues plus généralement que de
son tems; et si elles n'ont pas fait plus de progrès dans la même
proportion, du moins paroît-il certain qu'elles n'ont pas
décliné. Nos conjectures sur l'avenir ultérieur n'auroient pas de
base plus solide que celles de l'auteur des Annales. Eh! qui peut
assigner les bornes de l'esprit humain? Qui peut prévoir jusqu'à
quelle étendue une société parfaitement organisée porteroit le
développement de ses facultés morales? L'esprit est une puissance
qui jusqu'à présent n'a été dirigée que par l'ambition. Qui sait
ce qu'elle seroit capable de produire, si elle étoit mise en jeu
par la sagesse.
(_Note de M. de Montagnac._)
Je commencerai par faire connoître les motifs qui m'ont amené dans ce
Vallon. Cet évènement tient à l'histoire de ma vie, dont le récit
trouvera sa place dans un autre lieu. Mais si tant est que la
colonie aérienne subsiste et ait une postérité, cette postérité
m'entendra-t-elle quand je parlerai du monde que j'ai quitté et
qu'elle ne connoîtra jamais? pourra-t-elle se faire une idée de cet
autre monde, soit au moral, soit au physique? l'enceinte de ce Vallon
ne sera-t-il pas pour elle les bornes de la terre? comprendra-t-elle
que ce Vallon n'est qu'un point imperceptible sur la vaste étendue du
globe? Les cartes géographiques ne présentent de figures sensibles que
pour ceux qui ont pu comparer l'objet réel avec sa représentation; il
faut avoir un peu voyagé, parcouru quelques distances, visité
quelques pays, pour bien rapporter ces différens objets sur la carte;
et c'est ensuite, en étendant par analogie les connoissances positives
qu'on a acquises, qu'on parvient à connoître nettement toutes les
parties et toutes les divisions de la terre.
Mais en supposant même que notre postérité ne fût pas arrêtée par cet
obstacle dans l'étude de la description du globe, les cartes que nous
avons apportées, quelques soins que nous en prenions, périront sous
les coups du tems ainsi que nos livres imprimés; alors cette postérité
sera comme la Souris de Lafontaine; son trou sera tout l'univers. Mais
laissons là l'avenir qui s'arrangera bien de lui-même: nous avons fait
de notre mieux pour l'éclairer et le rendre heureux. Nos moyens sont
foibles et bornés, mais ceux de la Providence sont tout-puissans;
espérons qu'elle aura le même soin des enfans qu'elle a eu des pères.
Après cette digression, qui ne sera pas la dernière, et que mes frères
seront sûrement bien disposés à me pardonner, je viens à l'historique
de mon établissement dans ce Vallon.
Je n'en suis pas un des premiers fondateurs: il y avoit déjà depuis
trois ans un commencement de colonie lorsque je vins m'y réunir. Voici
ce qui donna lieu à cet évènement.
Une maladie cruelle m'avoit amené a Barrèges; j'y étois depuis deux
ans, l'hiver à Tarbes, l'été près de mon urne salutaire. Les eaux de
ce coin des Pyrénées jouissoient d'une grande faveur depuis le voyage
encore récent qu'y avoit fait le duc du Maine accompagné de Mme
Scarron: la mode, plus que le besoin, y attiroit, avec le monde
brillant de la cour, les gens riches des provinces voisines. Mais
autant la cour de Louis XIV brilloit d'esprit, de grace et d'élégance,
autant la province étoit obscurcie d'ignorance et de gaucherie[7].
Cette ligne de démarcation disparut, et il s'en forma une autre par
le mélange. Le changement ne fut pas en bien, car l'ignorance
provinciale étoit compensée par beaucoup de franchise et de
simplicité. Ces bonnes qualités firent place au précieux et à
l'affectation; le vice brillant fit rougir l'innocence; on devint
ridicule en voulant imiter les manières de la cour, et l'art ne
réussit qu'à défigurer la nature.
[7] Les tems sont bien changés: il n'y a plus maintenant que de
très-légères différences entre la Cour, la Capitale et les
Provinces. Les communications étant devenues plus fréquentes, les
habitans de la France ont tous à-peu-près la même physionomie; il
seroit difficile de distinguer à présent le provincial du
parisien, à moins que ce ne fût par l'heure du dîner et quelques
autres usages aussi importans. Mais les provinces ne tarderont
pas sans doute à s'élever à la hauteur de la capitale sur ces
graves objets; et il faut espérer que leurs habitans auront
bientôt, comme les Parisiens, de grands collets, de gros ventres,
de bons estomacs et de forts poumons.
(_Note de l'Editeur._)
J'allois rarement dans ces assemblées où un brillant essaim de jeunes
courtisans se faisoit un jeu de berner quelques nigauds, de faire des
dupes au lansquenet, ou d'enlever quelque beauté novice à sa mère ou à
son mari; j'aimois mieux errer au milieu de ces belles montagnes qui
présentent, comme dans un tableau, une variété de culture, de
productions, de couleurs que contiendroit à peine la surface de la
plaine la plus étendue et la plus diversifiée. Ce qui achève de donner
un aspect magique à ce tableau, ce sont les légères vapeurs qui, en
s'élevant continuellement des vallées, l'enrichissent d'un vernis tel
qu'il n'en a jamais paru d'aussi brillant sur les plus beaux paysages
du Poussin.
Cependant la saison des eaux touchoit à sa fin; déjà les sapins des
montagnes élevant leur sombre verdure pyramidale au milieu du
feuillage jaunissant du hêtre, du charme et du bouleau, sembloient
autant de tiges noircies et à demi consumées par le feu du tonnerre:
les brillantes voitures étoient parties; il ne restoit plus que
quelques habitans du pays et des environs, qui, soit par l'humidité
de leurs vallées, soit par les viandes salées dont ils se nourrissent,
soit par la malpropreté de leur demeure et de leurs vêtemens, soit
enfin par l'habitude de marcher pieds nus dans une eau aussi froide
que la neige, dont elle provient, étoient attaqués de goîtres, de
rhumatismes, de paralysies et autres semblables maladies; heureusement
pour eux la nature a placé le remède près du mal[8].
[8] Je crois que le défaut de renouvellement d'air est la
principale cause des goîtres dans les Pyrénées. J'ai toujours
observé que les habitans affectés de ces excroissances avoient
leur demeure à l'abri du vent et du soleil dans le fond de
quelque gorge de montagne où règnent une humidité qui n'est
jamais pompée et un air constamment tranquille et stagnant. Je
citerai, entre plusieurs autres villages, celui de St.-Mamé
adossé au nord de la montagne tout au bout de la vallée de
Luchon, dont presque tous les habitans sont goîtreux, tandis qu'à
une demi-lieue de là, Bagnères de Luchon, plus avancé dans la
plaine et exposé aux rayons du levant et du midi, est exempt de
cette maladie. Ce qui fortifie mon opinion, c'est que tous les
goîtreux guérissent parfaitement au bout de quelque tems de
séjour sur la montagne.
(_Note de l'Editeur._)
Avant que les communications fussent fermées par les neiges, et que
les hommes eussent cédé la place aux loups et aux ours, les seuls
habitans de Barrèges pendant l'hiver, je désirois beaucoup connoître
deux ermites qui vivoient, disoit-on, au milieu des Pyrénées, sur le
sommet presqu'inaccessible d'une de leurs montagnes. Tout le monde en
parloit; mais personne ne savoit quel étoit le lieu qu'ils habitoient,
ni même quel chemin y conduisoit. On m'assura que j'aurois de sûrs
renseignemens sur cet objet dans un petit village peu fréquenté, situé
à trois lieues de Barrèges. Je résolus d'aller m'établir pendant
quelque tems dans ce village, afin d'obtenir plus aisément la
confiance des habitans, et par ce moyen les éclaircissemens que je
cherchois. Je colorai mon voyage du prétexte de voir quelques terres
qui étoient à vendre dans l'endroit; et je m'y introduisis sous le
simple vêtement d'un montagnard qui jouissoit d'un peu d'aisance dans
sa fortune. Cette aisance me fournissant le moyen de faire faire
quelques bons dîners aux habitans, je fus bientôt admis dans leur
familiarité. J'appris alors qu'ils étoient tous de la religion
réformée; et quand ils surent que je professois le même culte, ils
n'eurent plus aucun secret pour moi. Celui des ermites me fut confié.
C'étoient deux protestans persécutés pour leur croyance qui s'étoient
réfugiés avec leur famille dans cet asile ignoré. Ils y étoient
établis depuis trois années. Pendant les deux premières ils avoient
entretenu de fréquentes relations avec le village pour se procurer les
moyens de subsistance nécessaires; mais aussitôt que la terre les eut
assurés d'une récolte suffisante et qu'ils eurent été pourvus de
quelques objets indispensables, ils parurent renoncer entièrement à
la société. Il y a un an, ajoutèrent les habitans du village, qu'aucun
de nous n'a été chez eux, et une seule fois leur domestique est venu
nous voir de leur part. Il nous a réitéré en leur nom l'offre qu'ils
nous avoient déjà faite d'aller partager leur asile; et nous serons
infailliblement forcés à cette émigration, si la persécution continue:
nous vous invitons à vous réunir à nous dans le tems. En attendant,
nous vous offrons une lettre pour nos frères communs, et un guide pour
leur demeure. Je refusai la recommandation, mais j'acceptai le guide
qui m'étoit indispensable, et nous partîmes dès le lendemain matin.
Après huit heures de marche, j'arrivai au pied d'un long rempart de
rochers perpendiculaires d'environ trois cents toises de hauteur. Je
crus alors que mon guide s'étoit trompé de route; car il me parut
absolument impossible de pénétrer plus loin par celle où nous étions
venus jusques-là; mais la vue de cette énorme barrière lui rendit au
contraire son assurance qui commençoit à chanceler.--Me voilà
maintenant hors d'inquiétude, s'écria-t-il, nous touchons au Vallon
aérien; il n'y a plus que ce rocher qui nous en sépare.--Eh! comment
le franchir à moins d'avoir les ailes de ces aigles qui planent
au-dessus de sa cîme?--Cela ne nous sera pas tout-à-fait aussi facile
qu'à ces aigles-là; mais nous y parviendrons. Commençons par laisser
ici nos mulets, et armons-nous chacun d'un bâton ferré que j'ai
apporté. Nous mîmes pied à terre, et je suivis mon guide qui se
dirigea d'abord sur le lit d'un ruisseau qui sortoit du pied du
rocher. Cette sortie étoit masquée par une épaisse fourrée d'arbustes;
et ce ne fut qu'en nous baissant presque jusqu'à terre que nous pûmes
avancer. Nous marchâmes ainsi courbés une cinquantaine de pas; au bout
de cette distance se trouva un petit sentier très-escarpé sur la
droite, que nous suivîmes pendant un quart-d'heure, et enfin nous
atteignîmes une étroite corniche qui serpentoit sur les flancs du
rocher. C'est là surtout que notre chaussure de corde et notre bâton
ferré nous rendirent de grands services; nous le changions de main,
suivant les différentes directions de la corniche, de manière à ce que
le bout fût toujours appuyé sur le bord du précipice. Quelquefois la
corniche se trouvoit interrompue, il falloit alors sauter d'un bord à
l'autre; mon guide étoit un intrépide chasseur de chamois; cependant,
lorsque nous fûmes parvenus au sommet du rocher, il avoua qu'il
n'auroit point entrepris la route s'il l'avoit crue aussi périlleuse.
De ce sommet nous eûmes la vue du Vallon qui me parut avoir environ
une lieue de diamètre; il étoit partout entouré d'une enceinte de
rochers pareils à celui que nous venions d'escalader. Je distinguai
à-peu-près vers le centre les cabanes des ermites; il falloit, pour
arriver au Vallon, descendre à-peu-près autant que nous venions de
monter; mais cette descente, par un sentier facile dont on pouvoit
suivre de l'oeil toutes les sinuosités jusqu'au commencement du
Vallon, étoit exempte de toute espèce de dangers; et comme il ne
restoit désormais que peu de jour, je pris le parti de congédier mon
guide, afin qu'il eût le tems de descendre la corniche et de chercher
un gîte sous quelque pointe de roche, avant que la nuit fût venue.
Le soleil étoit couché; l'obscurité commençoit à descendre, et déjà
quelques étoiles scintilloient dans les cieux lorsque je fus rendu
dans le Vallon. La plus pure sérénité promettoit une de ces nuits
brillantes qu'on ne voit dans toute leur beauté que sur les lieux
élevés au-dessus des grossières vapeurs de l'atmosphère. J'admirois le
profond silence de ces deserts qui n'étoit interrompu que par le
bruissement de quelques insectes et le gazouillement mélancolique des
eaux lointaines, descendant des monts supérieurs. Bientôt des sons
harmonieux vinrent frapper mon oreille: je crus d'abord que c'étoit
l'effet de la chute du ruisseau sur quelques corps sonore; mais en
écoutant avec attention; ô charme des arts! ô suprême ordonnateur des
choses! des sons ravissans dans la tanière des ours! une musique
céleste sous le pôle! Je marchai à grands pas pendant plus d'un
quart-d'heure, et j'entendis alors distinctement une voix de femme qui
chantoit une romance en s'accompagnant du téorbe. Une autre voix plus
mâle renforçoit par intervalles les passages qui prêtoient à
l'harmonie. J'étois tour-à-tour retenu par la crainte d'effrayer, et
excité par le désir de voir des organes d'un concert si surprenant en
pareil lieu. Un chien dont j'entendis l'aboiement me décida
précipitamment à avancer.
La porte de la cabane étoit ouverte. A peine eus-je paru au-devant,
que la jeune fille poussa un cri de frayeur, et que l'homme vint à moi
brusquement. Il resta un moment interdit; mais, me voyant sans armes,
mon chapeau à la main, et le sourire de la cordialité sur les lèvres,
il se remit aussitôt.
«Qui êtes-vous, monsieur? s'écria-t-il; comment avez-vous pu pénétrer
dans cette enceinte; et que venez-vous y chercher?»
Tandis qu'il me parloit, une foule d'idées confuses captivoit mon
esprit: ce n'étoient pas des étrangers, c'étoient des Français qui
paroissoient nés dans une classe distinguée. On m'avoit parlé de deux
hommes et je n'en voyois qu'un. La jeune femme auroit-elle déguisé son
sexe? mais pourquoi ce mystère? pourquoi..... Le regard de l'homme qui
s'armoit de sévérité me rendit à moi-même.
«Monsieur, lui répondis-je, le seul désir de vous voir m'a conduit
dans ces lieux; j'espère que vous ne trouverez pas ma curiosité
indiscrète, quand vous en connoîtrez le motif. Je vous demande
l'hospitalité pour cette nuit.»
Ma réponse ne parut pas le satisfaire. Il me reçut dans sa maison avec
une froide politesse; mais ma démarche étant parfaitement innocente,
je ne me sentis point offensé de cette froideur, et j'acceptai
franchement le siège qu'il me montra de la main au-devant du feu. Des
baguettes de sapin allumé éclairèrent la cabane, et je pus considérer
les prétendus ermites.
L'homme qui paroissoit avoir environ cinquante ans, portoit une de ces
figures caractérisées par de grandes épreuves. Lorsque la fougue de
l'âge est passée, et que la lutte des passions et de la raison
commence à s'affoiblir, on apperçoit au-dehors, avec le triomphe de la
vertu, les cicatrices du coeur. Il reste dans les traits une empreinte
d'austère mélancolie qui effarouche au premier abord; et ce n'est que
lorsqu'on a mieux connu l'homme, lorsqu'on a pénétré dans son ame,
qu'on s'attache à lui et qu'on l'aime.
La jeune fille, car son visage étoit évidemment celui d'une vierge,
annonçoit de seize à dix-huit ans. Jamais je n'avois vu tant de
beauté unie à tant de naïveté. A l'étonnement, à l'émotion, à la
curiosité qui se peignoit dans tous ses traits, il étoit facile de
deviner que j'étois le premier homme civilisé qui paroissoit devant
elle. Sa timidité, sa pudeur et ses graces, étoient l'ouvrage de la
seule nature. Il me sembla être tout-à-coup transporté au premier âge
du monde et me trouver au sein de la famille de quelqu'ancien
patriarche. L'habillement de l'homme étoit fait de peau d'ours; celui
de la jeune fille d'une peau de brebis.
Le père, car je ne tardai pas à apprendre que la jeune personne étoit
sa fille, ne s'occupa d'abord que de savoir qui j'étois, d'où je
venois et par quel moyen incompréhensible j'avois escaladé l'enceinte
du vallon. Je lus sur son visage que mes réponses l'avoient satisfait,
et ce n'est que de ce moment que je le fus aussi moi-même. Si rien ne
trouble autant l'esprit que la crainte de déplaire, il n'est rien
aussi qui rende la respiration plus libre que la certitude d'être vu
d'un bon oeil par les personnes chez qui l'on se trouve pour la
première fois.
Je ne pus m'empêcher de lui adresser à mon tour une foule de
questions: voici les seuls éclaircissemens qu'il jugea à propos de me
donner pour l'instant.
Il y avoit trois ans qu'ils vivoient dans ce vallon avec six autres
personnes que je ne tarderois pas à voir. Le sentier qui les y avoit
conduits étoit alors plus large; il leur avoit permis d'y introduire
avec eux plusieurs animaux. C'étoient eux-mêmes qui avoient depuis
brisé la corniche. Ils n'imaginoient pas qu'ils pussent être visités
par aucun autre être vivant que les aigles et les chamois. Ces
derniers animaux ne se hasardoient encore à franchir cette périlleuse
route que lorsqu'ils étoient vivement poursuivis. Le retour même leur
étoit impraticable, de sorte que ceux qui pénétroient dans le Vallon
s'y trouvoient prisonniers pour le reste de leur vie.
Pendant notre entretien, Dina, c'étoit le nom de la jeune personne,
avoit pris une quenouille et filoit au fuseau, en jetant sur moi de
tems en tems, à la dérobée, quelques regards de curiosité autant que
d'étonnement; l'un et l'autre sentimens étoient bien naturels à la vue
de mon étrange visite et de mon habillement tout aussi étrange.
«Ah! les voilà,» s'écria-t-elle tout-à-coup. A l'instant la porte
s'ouvre, et je vois entrer deux hommes qui me parurent un père et son
fils. L'un et l'autre avoient de ces belles figures à la Henri IV, qui
respirent la franchise et attirent la confiance. Ils étoient également
vêtus de peaux de bêtes, et portoient sur leur épaule des outils
d'agriculture qu'ils allèrent déposer dans une pièce voisine de celle
où nous étions.
Tous deux en m'appercevant poussèrent un cri de surprise; mais le plus
âgé reprit sa gaîté ordinaire aussitôt qu'il eut observé la
tranquillité de son ami. «Monsieur, dit-il, vous êtes apparemment venu
ici sur le dos de quelqu'aigle. J'imagine que votre étonnement est
égal au nôtre, et que vous ne vous attendiez guères à trouver des
hommes si près du ciel.»
Tandis que je lui répétois l'histoire de mon voyage, on apprêtoit le
souper dans la pièce voisine, et peu de tems après il fut servi.
Je m'attendois à un très-frugal repas de racines; mais une jeune
femme, qui paroissoit être la domestique, garnit la table d'un plat de
belles truites, de pain blanc et de bouteilles de bierre faite dans le
Vallon.
«Vous voyez, me dit Siméon, c'est ainsi que se nommoit celui des
ermites que j'avois vu le dernier, que si notre désert ressemble à
celui de la Thébaïde, nous ne vivons cependant pas tout-à-fait comme
des anachorètes.» J'en convins, et ils purent s'appercevoir aussi à
mon appétit que je me serois difficilement contenté d'un repas de
racines; ce qui n'étoit pas étonnant après une route aussi longue et
aussi pénible.
Après le souper on se remit en cercle autour du feu. Je cherchois à
plaire à mes hôtes, et je crus n'y mieux parvenir qu'en mettant la
conversation sur les nouvelles politiques, qui, depuis si long-tems,
leur étoient absolument inconnues; mais, à ma grande surprise, je fus
interrompu dès les premiers mots par Antonin; ainsi se nommoit le plus
âgé des deux solitaires. «Eh! que nous importent, me dit il, les
nouvelles d'une maison dont nous ne sommes plus les locataires? que
nous apprendriez-vous? des villes incendiées, des pays dévastés, le
sang répandu de plusieurs milliers d'hommes, et toutes ces horreurs-là
en échange de quelques lieues de terrain qui repasseront au même prix,
le lendemain, à leurs premiers propriétaires ou à d'autres?
parlez-nous des sciences, de la littérature, des arts; voilà les
seules choses dont le progrès nous intéresse, parce qu'elles font le
bonheur ou du moins la consolation du genre humain.» «Pour moi, dit
Siméon, je m'intéresse encore plus au sort des bons agriculteurs. Que
le peuple, que le laboureur qui fait la plus nombreuse et la plus
saine partie de ce peuple, soit heureux, c'est tout ce que je désire.
La gloire des grands me fatiguoit autrefois; je ne respirois à mon
aise qu'avec l'idée de la tranquillité et du bonheur public.»
Nous n'avions à craindre l'espionnage ni la délation des valets de Le
Tellier et de Louvois, et nous pouvions dire la vérité avec franchise.
Comme je savois que ces ermites étoient du nombre des victimes
persécutées pour leur religion par les ordres de Louis XIV, je
m'attendois à de violentes déclamations contre ce monarque; mais je
vis au contraire la confirmation de cette remarque: Que la solitude
amortit les passions, et surtout la haine, en fortifiant la raison.
«Nous plaignons sincèrement, me dirent-ils, les rois qui veulent le
bien et qui ne le font pas; ils sont entourés de tant de gens qui ont
intérêt à ce que ce soit plutôt le mal qui se fasse. Il faudroit la
pénétration de Dieu même pour distinguer le véritable ami du bien
public parmi cette foule d'égoïstes qui ne sont occupés que
d'eux-mêmes. Et quelles lumières donne-t-on aux enfans des rois pour
les éclairer dans les épaisses ténèbres qui les environnent? sans
contredit, le plus difficile de tous les métiers est le gouvernement
d'une grande nation, et c'est celui qu'étudient le moins ceux que la
fortune y a destinés. Que dis-je? Ils n'apprennent au contraire que
les moyens de mal faire cette grande besogne. Qu'auroit-on à reprocher
à un élève dans l'art d'Apelles qui ne seroit qu'un barbouilleur, ou à
un poète qui ne seroit qu'un rimailleur, si, au lieu d'exercer une
censure salutaire sur leurs défauts, on les avoit constamment érigés
en beautés sublimes? En vérité, en considérant tous les obstacles
qu'ils ont à surmonter, ce n'est pas de la rareté des bons rois qu'il
faut être étonné, mais c'est qu'il en paroisse encore. Ce sont des
phénomènes, des faveurs extraordinaires de la Providence qu'on ne
peut trop admirer et trop chérir. Mais remettons cet entretien à un
autre jour; vous devez avoir besoin de repos; on va vous conduire dans
la cabane où vous pourrez passer tranquillement la nuit. Alors, un
jeune pâtre prit plusieurs mèches de pin allumées; et, marchant devant
moi, me guida vers une petite chaumière, à quelques pas de celle d'où
je sortois. J'y trouvai un lit, qui, ainsi que l'intérieur de la
chaumière, étoit de la plus grande propreté. Cette propreté, qui
contrastoit d'une manière si remarquable avec l'habitude des habitans
de ces montagnes, est le spectacle qui m'avoit le plus frappé d'abord
en entrant dans la demeure des ermites, et depuis je ne l'ai vue
démentie nulle part dans ce qui leur appartenoit.