LE GOUVERNEUR.

Tout comme il vous plaira, si vous êtes indiscret. Observez cependant

que nous ne songeons point à attaquer, mais seulement à nous bien

défendre si l'on nous attaque.

Nous étions au bas du coteau lorsqu'il acheva ces mots. Je reprimai

l'émotion qu'ils excitèrent en moi en songeant que la conduite de M.

Renou justifioit celle du conseil. On m'avoit d'abord reçu à bras

ouverts, et j'aurois sans doute toujours joui de la même confiance, si

mes hôtes ne s'étoient pas rappelé la leçon de l'expérience. Cette

leçon avoit été terrible, et ils auroient été inexcusables de n'en pas

profiter. Quelque injurieuse que me fût la décision du conseil, je ne

pus donc que l'approuver, et je me hâtai de m'y soumettre en allant

travailler aux préparatifs de mon départ.

Il restoit encore beaucoup de gaz dans le ballon; j'en augmentai

facilement le volume avec l'air raréfié par le feu. Lorsqu'au moyen de

ce procédé il sollicita son ascension, je mis dans la nacelle les

plantes que j'avois découvertes dans le Vallon avec les manuscrits, et

quelques objets curieux qui m'avoient été donnés.

Je ne pus prendre congé de mes hôtes sans verser des larmes. Ils

étoient également émus, et me témoignèrent plusieurs fois combien ils

étoient affligés de la dure loi que leur imposoit l'expérience. Sans

cette terrible leçon du malheur, je me serois peut-être fixé parmi

eux. Eh! comment avec des goûts simples et paisibles, n'aurois-je pas

chéri le seul lieu sur la terre où l'homme n'a pas besoin de fortune

pour être estimé, où tous les coeurs étrangers à la haine ne sont

pleins que de bienveillance et d'amour? Ah! sans doute, je le garderai

ce secret qui m'a été imposé sur la situation de ce dernier asile de

l'innocence. Ce n'est plus pour le convertir à la foi du christianisme

qu'on entreprendroit sa conquête; car il ne possède que des vertus

sans aucune parcelle d'or ou d'argent; mais en s'annonçant pour

étudier les moeurs de ses habitans, nos doctes missionnaires les

infecteroient des leurs; ils répandroient dans la source des

générations de cet Elysée, le poison terrible qui dévore la population

de nos modernes Babylones.

Ces réflexions s'accumulèrent dans mon sein au moment de quitter mes

hôtes, et je m'écriai: «Adieu, dignes habitans d'une terre céleste;

adieu, peuple vraiment chéri de Dieu: persistez dans votre sage

sévérité, repoussez sans pitié le téméraire qui prétendroit violer

votre asile. Vous vous livrez maintenant sans crainte aux désirs de la

nature, réglés par la raison; vos chastes épouses ne connoissent

d'autres plaisirs que leurs devoirs; vos filles modestes n'écoutent

d'autre amant que celui qui doit être leur mari; vous n'avez ni

maîtres, ni esclaves, et vous êtes exempts d'orgueil comme de

bassesse. Tout seroit bouleversé si vous permettiez à l'étranger de

s'établir parmi vous. Plus de moeurs, plus d'innocence, plus de

bonheur; un vain babil, un stérile étalage, des dehors imposteurs

remplaceroient ce qu'il y a de plus précieux au monde, la probité chez

les hommes, la pudeur parmi les femmes.»

Je m'élevai dans les airs aux yeux étonnés des habitans du vallon. Des

cris d'admiration se mêlèrent aux voeux pour mon heureux voyage,

exprimés en chants harmonieux. J'avois cessé de paroître à leurs

regards, que la ravissante mélodie retentissoit encore à mon oreille.

Je suis descendu, toujours poursuivi par les accens célestes. Toutes

les choses merveilleuses que je venois de voir et d'entendre m'avoient

tellement ravi, qu'en touchant la terre, je crus me réveiller et

sortir d'un rêve qui m'avoit transporté dans les cieux. Lorsque

l'illusion fut dissipée, et que je fus bien convaincu de la réalité de

mon voyage, mon premier soin fut d'en rédiger la relation; c'est celle

qu'on vient de lire. Elle est très-imparfaite sous plusieurs rapports,

et l'eût été moins si j'avois eu la liberté de faire un second voyage

dans ce paradis terrestre. J'avoue que l'amour de la science n'eût pas

été mon principal motif pour l'entreprendre. Lorsque le coeur est

pleinement satisfait, l'esprit n'a pas de désirs; et il n'est aucun

moment de ma vie où j'aie été aussi complètement heureux que dans le

Vallon aérien. Puisque je ne puis prétendre à le revoir, je vais du

moins m'entretenir des souvenirs que m'a laissés ce séjour enchanteur,

en relisant ses annales que je copie à la suite de cet écrit.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 29 / 62 题