l'aventure de Rose Keller mais avec des variantes. Des personnes,
passant dans une rue isolée de Paris, entendirent des gémissements,
pénétrèrent dans la maison, trouvèrent une femme nue, attachée sur une
table; le sang coulait de deux saignées faites aux bras; les seins
étaient légèrement tailladés, les parties sexuelles également incisées
et baignées de sang. Lorsque les premiers secours lui eurent été
prodigués, elle raconta qu'elle avait été attirée dans cette maison par
le marquis; le souper terminé, elle avait été dépouillée de ses
vêtements, étendue et liée sur une table. Un homme avec une lancette lui
avait ouvert les veines et pratiqué un grand nombre d'incisions sur le
corps, le marquis s'était ensuite livré sur elle à ses débauches
habituelles. Son intention, disait-il, n'était point de lui faire du
mal, mais comme elle ne cessait de crier, et qu'on entendait du bruit
dans les environs de la maison, le marquis de Sade disparut avec ses
gens (Brière de Boismont, _Gazette médicale de Paris_, 21 juillet,
1869.)
Nous avons fait mention d'un livre allemand intitulé: _Justine und
Juliette, oder die Gefahren der Tugend und die Wonne des Lasters
Kritische Ausgabe nach dem Franzosischen des marquis de Sade_. Leipzig,
Carl Minde. Druck von Ernst Sorge, in Armstadt in-12 de 150 p.
Cet ouvrage est extrêmement peu connu en France; il présente des choses
fort singulières; nous en donnerons une analyse rapide.
L'auteur débute par une généalogie fantastique; il donne à tort au héros
les prénom et surnom de Charles-Louis; sa famille remonte aux premières
invasions des Normands; elle a fourni à l'État, sous toutes les
dynasties de la France, des militaires, des ecclésiastiques du plus
grand mérite. Son père perdit une grande partie de sa fortune, dans les
spéculations qu'engendra le système de Law, ce qui l'amena à épouser en
secondes noces une femme d'un rang fort inférieur au sien, une juive
convertie, veuve d'un riche marchand d'Amsterdam.
Il avait de sa première femme qui appartenait à la famille ducale, de
Liancourt, deux enfants, un garçon voué à une déplorable célébrité, et
une fille, Camille, qui devint plus tard comtesse de Bray: il avait pris
part à la guerre de la Succession; il avait été grièvement blessé à
Ramillies; mécontent de ne pas être élevé au delà du grade de colonel,
il quitta le service et se retira dans ses terres. Il avait un frère
cadet qui embrassa la carrière ecclésiastique et entra dans l'ordre des
Jésuites; il jouit d'un grand crédit auprès de la marquise, de Prie, et
des ministres Bourbon et Fleury; intrigant habile, il se maintenait en
faveur. Son frère et lui étaient de très beaux hommes, auxquels peu de
belles résistaient, et la comtesse de Bray fut l'une des femmes les plus
galantes de tout Paris.
Le jeune Sade porta dans sa jeunesse le titre de vicomte; son oncle
discerna promptement chez lui des passions fougueuses et une
intelligence remarquable. Il le plaça au couvent des Jésuites à
Noisy-le-Sec. Le vicomte se distingua par ses progrès dans l'étude. Les
bons Pères cherchèrent à le faire entrer dans leur ordre; ils se
flattaient de trouver en lui une recrue qui leur serait utile. Son oncle
l'en dissuada: «Tu as tout ce qu'il faut pour réussir; c'est pour toi,
non pour d'autres qu'il faut travailler.»
L'oncle quitta Noisy-le-Sec lorsque son neveu eut fini ses études; il
avait eu des querelles avec ses confrères; le vicomte et lui
entreprirent ensemble de longs voyages; ils parcourent les Pays-Bas,
l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie; la mort du père de notre héros les
ramena en France.
Il rencontra dans la diligence qui le conduisait à Paris, une jeune
fille d'une beauté remarquable, mademoiselle Aroult; elle était
protestante; ses parents avaient figuré parmi les victimes de la
révocation de l'Édit de Nantes; ils lui avaient fait prêter serment de
ne jamais épouser un catholique. Ce fut en vain que Sade, animé pour
elle de la passion la plus vive, lui offrit sa main; elle refusa, sans
nier toutefois l'impression qu'il avait produite sur son coeur. C'est
dans un sentiment de vengeance qu'il s'est plu à accumuler sur elle
outrages et infortunes, car les romans de Sade sont des autobiographies;
Justine, c'est mademoiselle Aroult; Juliette, c'est la comtesse de Bray;
l'oncle c'est le père Vitin.
On sait quelle était l'immoralité qui régnait à la cour de Louis XV;
Sade se précipita avec ardeur dans tous les excès; son nom devint
célèbre; on parla de lui dans le boudoir de madame de Pompadour et aux
petits soupers du roi. Ce monarque que l'ennui dévorait, voulut
connaître le libertin déjà fameux; le cardinal de Fleury s'en mêla; Sade
vint prendre part à un souper auquel assistaient le roi, la maîtresse,
le maréchal de Richelieu, les ministres Choiseul et Sartiges (_sic_).
Le souper se termina, comme d'usage, par une orgie; Sade y joua un rôle
si brillant que le roi, étonné et charmé, voulut lui faire visiter le
Parc-aux-Cerfs, et lui demander ses conseils sur les perfectionnements à
introduire dans ce sérail. Plusieurs des scènes décrites dans les quatre
derniers volumes de l'oeuvre de Sade, sont un récit de ce qui se passait
parfois au Parc-aux-Cerfs.
Nous ne suivrons pas l'écrivain allemand dans tous les détails qu'il se
plaît à raconter. Il nous dit que mademoiselle Aroult épousa un
négociant nommé Sevrin; Sade veut se venger sur l'homme qui lui a été
préféré; il l'attire dans un guet à pens et lui fait subir une horrible
mutilation. Il entreprend ensuite un voyage en Italie, s'y livre à
toutes sortes d'infamies et de crimes, et revenu en France, trouve le
roi très empressé de le revoir. Le marquis raconte tout ce qu'il a fait,
sans rien omettre ni dissimuler. Louis XV est enchanté; il veut
réaliser, pour son compte, ce que Sade décrit si bien. Il s'adresse,
dans ce but, au ministre de la police qui lui procure tout ce qu'il
désire. Le roi se donne, entre autres distractions, celle d'assister à
l'exécution de quelques criminels, et l'auteur ajoute qu'on sait que
Louis XV, caché derrière une des fenêtres de l'Hôtel de ville, fut
témoin de l'horrible supplice infligé à Damiens en place de Grève.
Le roi nomme Sade son «maître secret des plaisirs.» Juliette lui a été
présentée; il l'accueille avec la plus vive satisfaction, et il lui fait
de riches cadeaux.
Quelque temps après, le marquis, son oncle et Juliette retournent en
Italie; ils s'y livrent à toutes sortes d'excès, et ils finissent par
être inquiétés par la police romaine, ce qui les engagea à revenir en
France. Ils trouvèrent de nouveau à Versailles l'accueil le plus
empressé; madame du Barry voulut, elle aussi, entendre le récit très
détaillé des aventures du marquis; quelques épisodes la choquèrent un
peu; l'histoire de la femme livrée aux bêtes féroces pour amuser le
marquis et son entourage lui causa quelques émotions; mais elle se remit
promptement, et elle prit une part brillante à de nouvelles orgies.
Arrivé à ce point, l'auteur allemand s'arrête dit qu'il a longtemps
manqué de renseignements sur le reste de la vie de son héros qui mourut,
à ce qu'il pense, vers 1775 ou 1776; heureusement, dans le cours d'un
voyage qu'il fit en Angleterre, il rencontra un vieil émigré français,
le marquis de M-ss-e qui, depuis 1792, n'avait pas quitté Londres, et
qui était très au fait de la chronique scandaleuse de l'ancien régime;
il connaissait l'histoire du marquis; il en présente le dénouement par
un aspect fort inattendu.
Fatigué de tant d'excès, cédant aux reproches d'une conscience fort
longtemps endormie, le marquis alla consulter son oncle, le père Vitin
qui était rentré dans le couvent des Jésuites à Noisy-le-Sec; le vieux
pécheur conseilla à son digne neveu d'entrer dans l'ordre des
Camaldules; il y fut fort bien accueilli; il y vécut en paix jusqu'à ce
que la mort vint le frapper à l'âge de 63 ans; son aménité l'avait rendu
cher à ses confrères; sa piété les édifia tellement qu'ils demandèrent
au pape de le canoniser. Il légua toute sa fortune au couvent. Sa soeur,
la comtesse de Bray, fut fort irritée; elle attaqua le testament: il en
résulta un procès qui traîna si bien en longueur qu'il n'était pas
terminé lorsque la révolution éclata; il n'en fut plus question.
Juliette était devenue vieille et laide; elle chercha à se mettre en
rapport avec les hommes que les événements élevaient au pouvoir,
Barnave, Petion, Robespierre, mais ils ne firent aucune attention à
elle. De dépit, elle changea de parti, elle se mêla d'intrigues
contre-révolutionnaires, elle se lia avec Madame du Barry, et traduite
devant le redoutable tribunal révolutionnaire, elle périt sur l'échafaud
le même jour que l'ancienne favorite de Louis XV.
Une lettre de Sade faisait partie de la collection d'autographes de M.
Michelot, (de Bordeaux) vendue à Paris en mai 1880: elle est adressée
au gouverneur de Vincennes (prison de Vincennes, 2 nov. 1763, 6 p. pl.
in-4), lettre fort curieuse, écrite à l'âge de vingt-deux ans, et très
importante pour la biographie qu'elle rectifie sur plusieurs points.
Emprisonné pour des excès commis dans une petite maison (peut-être celle
d'Arcueil), Sade demande qu'on instruise sa femme de son arrestation,
donne l'adresse de sa belle-mère, la présidente de Montreuil, et
sollicite la permission de voir un prêtre. «Tout malheureux que je me
trouve ici, Monsieur, je ne me plains point de mon sort. Je méritais la
vengeance de Dieu, je l'éprouve: pleurer mes fautes, détester mes
erreurs, est mon unique occupation.» Il demande son valet de chambre et
le prie de ne pas instruire sa famille du sujet de sa détention. «Je
serais, dit-il, perdu sans ressources dans leur esprit.» La date de son
mariage, d'après cette lettre, serait du 17 mai 1763, et non 1766, comme
l'ont dit certains biographes. On a joint à cette curieuse épitre une
minute de lettre du gouverneur de Vincennes qui invite le Père Griffet à
aller voir un jeune homme de vingt-deux ans, le marquis de Sade, qui a
bien besoin de son ministère.
Un volume publié en 1861 (_Paris, Techener_, in-8º) sous le titre de:
_Mélanges curieux et anecdotiques tirés d'une collection de lettres
autographes ayant appartenu à M. Fossé d'Arcosse_, nous offre (nº 1003,
p. 416) une lettre autographe adressée à un négociant de Lyon (16
pluviose an VI) pour intérêts particuliers, et 6 pages in-4º, de
_Fragments_ autographes paraissant se rapporter soit au _Journal_ de sa
détention à la Bastille ou à Vincennes, soit à ses mémoires... temps
divisé en 12 parties... Supposition... la première division de 33, sans
air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au monde... la deuxième de
34, une heure de promenade et permission d'écrire une seule fois la
semaine. Celui sur lequel sont les mots: _Histoire de ma détention_ est
particulièrement curieux.
Un de nos amis, bibliophile fervent, nous adresse la lettre suivante que
nous croyons devoir reproduire:
«Vous avez bien voulu me communiquer les épreuves de votre étude sur le
marquis de Sade; vous me demandez si je n'aurais pas quelques
communications à vous faire à cet égard. J'en aurai sans doute, mais en
ce moment, éloigné de mes livres et fort occupé d'ailleurs, je dois me
borner à quelques notes rapides.
«L'auteur de _Justine_ offre à la psychologie un objet d'études des plus
curieux; pour bien le comprendre, il ne faut pas l'isoler de l'époque
qu'il traversa. Les derniers de ses écrits n'auraient pas eu le
caractère de férocité qu'ils présentent, s'il n'avait pas vu les excès
du régime de la Terreur; en inventant les _Mariages républicains_ et les
bateaux à soupapes, Carrier n'offrait-il pas la réalité de quelques-unes
des inventions du marquis?
«Sade n'a point, de nos jours, manqué d'imitateurs parmi nos écrivains.
Sans aller aussi loin que lui, des romanciers ont montré des héros et
des héroïnes de la perversité la plus raffinée. Quant aux principes de
la philosophie _sadesque_, quant à sa négation de toute morale, quant à
son athéisme, on retrouve tout cela partout aujourd'hui.
«Proudhon, entre autres, a beaucoup emprunté à Sade; il s'en est inspiré
en maint endroit; il serait facile d'enregistrer, à cet égard, les
rapprochements les plus frappants.
«La _Biographie_ Michaud avance que le marquis fit hommage à chacun des
cinq directeurs de la République française, d'un exemplaire de ses
monstrueuses productions; ce fait a été révoqué en doute comme tout à
fait invraisemblable; il est cependant exact, et des recherches
persévérantes ont fait découvrir quel avait été le sort de quelques-uns
de ces exemplaires, notamment de celui de Barras; le journal
l'_Intermédiaire_, habituellement si riche en faits curieux, a donné à
cet égard des détails piquants.
«Un mot et je finis, Madame Tallien, dont parle une de vos notes, ne
jouissait pas, fort peu de temps après la publication de _Zoloé_, d'une
excellente réputation, puisque c'est à elle que fut adressée, selon le
_Catalogue_ imprimé de la _Bibliothèque nationale_ (_Histoire de
France_, tom. X. p. 273 nº 19331), une _Lettre du diable à la plus
grande putain de Paris. La reconnaissez-vous?_»
Ce libellé est signé BEELZBUD. L'administration de l'immense dépôt de la
rue Richelieu a placé cet opuscule dans la _réserve_ où elle range ce
qu'elle possède de plus précieux.
Nous ne nous dissimulons pas d'ailleurs combien notre étude reste
incomplète; une biographie complète du marquis de Sade, ayant pour point
d'appui des documents authentiques est encore à faire; ces documents
existent, ils sont dans des mains qui en connaissent le prix; un jour
viendra, nous l'espérons du moins, où ils seront livrés au public.
Au moment de mettre sous presse on nous signale un article de la _Revue
des deux Mondes_ où il est question des diplomates étrangers résidant à
Madrid vers 1840; le ministre des États-Unis est signalé comme un
négociateur fort habile, mais se livrant parfois à des excentricités
d'un goût douteux: ne s'avisa-t-il pas un jour, imitateur trop fidèle du
marquis, d'inviter à souper une vingtaine de _manolas_, auxquelles il
distribua des substances par trop irritantes?
[Note 19: Sotades, auteur fort licentieux, grec contemporain de Ptolémée
Philadelphe. On dit qu'ayant imprudemment attaqué de puissants
personnages, il fut enfermé dans un coffre et jeté à la mer. Il en est
fait mention dans Athénée; _Deipnos_. XIV, dans Suidas; dans Plutarque.
Il ne reste de ses écrits que quelques faibles débris. Voir Hermana:
_Élement. doct. met. (Leipzig.)_ 1816, p. 144, et Fabricius, _Bibl.
groec._ II. 495.]
[Note 20: Parmi les autres publications de Bertrandet, nous trouvons la
traduction des _Nouvelles galantes_ de B..., (Batachi) par un
académicien des Arcades de Rome (Louet de Chaumont) _Paris_, an XII. Ce
recueil est devenu peu commun; un bel ex. payé 44 frs., vente J. D. L.
M. janvier 1866. À l'égard des diverses éditions italiennes de ces
contes, voir G. Passano: _I Novellieri italiani in verso_. Bologna. 1868
p. 137.]
[Note 21: Voir sur ce personnage trop célèbre une notice de M. Armand
Guiraud. 1836, in-8º, et un article de M. Vallet de Viriville: 495.
_Nouvelle-Biographie générale._ XLI, 496.]
[Note 22: On comprend sans peine que _Justine_ ne figure guère sur les
catalogues des livres publiés en France; un exemplaire de l'édition de
1791, 2 vol. in-8º (gravures ajoutées), se montra cependant au catalogue
Pixérécourt, numéro 1239, mais il ne passa pas aux enchères. Nous
trouvons aussi les dix volumes sur le catalogue de la bibliothèque (non
destinée à la vente) de M. Joachim Gomez de la Cortina, à Madrid (1855,
nº 3908); ces dix volumes sont indiqués comme ayant coûté trois mille
réaux, (750 francs). Ils se montrent aussi au catalogue d'une importante
collection qu'un libraire fort connu à Paris, M. Techener, avait envoyée
à Londres pour y être livrée aux enchères et qu'un incendie a détruite
le 29 juin 1865.
Le comte Tullio Dandolo, dans ses _Reminisence fantasie, scherzi
litterari_ (Turin, 1840), avance que l'empereur Napoléon défendit, sous
peine de mort, la lecture de _Justine_ aux militaires de ses armées.
Nous n'avons trouvé nulle autre part l'indication de cette prohibition
qui nous paraît dénuée de vérité historique.]
[Note 23: C'est, à ce qu'il paraît, l'exemplaire qui se trouvait dans la
bibliothèque de M. Cigongne, acquise en bloc par le duc d'Aumale, qui
rétrocéda ce volume.]
[Note 24: Le titre porte par le citoyen S***. La marque des frontispices
est une lyre surmontée d'une couronne avec des rameaux de laurier de
chaque côté et les mots VERITAS IMPAVIDA. Une autre édition,
très-probablement la même avec un frontispice renouvelé, porte l'adresse
de la veuve Girouard, 1795. Le nom de Sade et la marque ont disparu;
l'ouvrage est précédé d'une épigraphe de sept vers latins empruntés à
Lucrèce et énonçant la pensée qu'il faut faire avaler aux enfants des
breuvages amers, mais salutaires: «Nam veluti pueris absinthia tetra
medentes...»]
[Note 25: Signalons encore ici une lettre autographe fort curieuse
écrite par Napoléon 1er, lorsqu'il n'était sans doute que premier
consul, et adressée à Joséphine; elle a été insérée dans un catalogue
d'autographes publié au mois d'octobre 1865, par le libraire Charavay et
reproduite dans la _Petite Revue_, numéro du 4 novembre 1865, pages 170
et 171, lettre signée _N._ avec paraphe, lundi à midi.
Dans cette lettre fort curieuse, Napoléon défend à sa femme de voir
madame Tallien sous aucun prétexte. «Si tu tiens à mon estime, et si tu
veux me plaire, ne transgresse jamais le présent ordre... Un misérable
l'a épousée avec huit bâtards. Je la méprise elle-même plus qu'avant.
Elle était une fille aimable; elle est devenue une femme d'horreur et
infâme. Je serai à Malmaison bientôt. Je t'en préviens pour qu'il n'y
ait point d'amoureux la nuit; je serais fâché de les déranger.....»
Née à Saragosse vers 1775, Mme Tallien divorça et épousa en 1805, M. de
Caraman, qui devint peu après Prince de Chimay; elle mourut le 15
janvier 1835; M. Arsène Houssaye, lui a consacré sous le titre de
_Notre-Dame de Termidor_, un volume où la fantaisie tient plus de place
que la vérité historique.]
[Note 26: Joséphine, née en 1763, avait près de trente-huit ans lorsque
_Zoloé_ fut livrée à l'impression.]
[Note 27: Le comte François de Cabarus, né à Bayonne, mort en 1810,
célèbre par ses opérations financières en Espagne.]
[Note 28: Il existe divers manuscrits du procès fait à ce monstre
exécrable, qui subit, le 25 octobre 1440, le dernier supplice, peine
bien douce de tant de forfaits. Voir, Desessarts, _Procès fameux_, la
_Bibliographie universelle, etc._]
[Note 29: Voir les Fous littéraires. Bruxelles, Gay et Doucé, 1680, p.
171.]
SECTION DES PIQUES
DISCOURS
_Prononcé à la fête décernée par la Section des Piques, aux mânes de
MARAT et de LE PELLETIER, par Sade, citoyen de cette section, et
membre de la Société populaire._
CITOYENS,
Le devoir le plus cher à des coeurs vraiment républicains, est la
reconnaissance due aux grands hommes; de l'épanchement de cet acte sacré
naissent toutes les vertus nécessaires au maintien et à la gloire de
l'État. Les hommes aiment la louange, et toute nation qui ne la refusera
pas au mérite, trouvera toujours dans son sein des hommes envieux de
s'en rendre dignes; trop avares de ces nobles tributs, les Romains, par
une loi sévère, exigeaient un long intervalle entre la mort de l'homme
célèbre et son panégyrique; n'imitons point cette rigueur: elle
refroidirait nos vertus; n'étouffons jamais un enthousiasme dont les
inconvénients sont médiocres et dont les fruits sont si nécessaires:
Français, honorez, admirez toujours vos grands hommes. Cette
effervescence précieuse les multipliera parmi vous, et si jamais la
postérité vous accusait de quelque erreur, n'auriez-vous pas votre
sensibilité pour excuse?
Marat! Le Pelletier! ils sont à l'abri de ces craintes ceux qui vous
célèbrent en cet instant, et la voix des siècles à venir ne fera
qu'ajouter aux hommages que vous rend aujourd'hui la génération qui
fleurit. Sublimes martyrs de la liberté, déjà placés au temple de
mémoire, c'est de là que, toujours révérés des humains, vous planerez
au-dessus d'eux, comme les astres bienfaisants qui les éclairent, et
qu'également utiles aux hommes, s'ils trouvent dans les uns la source
de tous les trésors de la vie, ils auront aussi dans les autres
l'heureux modèle de toutes les vertus.
Étonnante bizarrerie du sort! Marat, c'était du fond de cet antre obscur
où ton ardent patriotisme combattait les tyrans avec autant d'ardeur,
que le génie de la France indiquait ta place dans ce temple où nous te
révérons aujourd'hui.
L'égoïsme est, dit-on, la première base de toutes les actions humaines;
il n'en est aucune, assure-t-on, qui n'ait l'intérêt personnel pour
premier motif, et, s'appuyant de cette opinion cruelle, les terribles
détracteurs de toutes les belles choses en réduisent à rien le mérite. Ô
Marat! combien tes actions sublimes te soustrayent à cette loi générale!
Quel motif d'intérêt personnel t'éloignait du commerce des hommes, te
privait de toutes les douceurs de la vie, te reléguait vivant dans une
espèce de tombeau! Quel autre que celui d'éclairer tes semblables et
d'assurer le bonheur de tes frères? Qui te donnait le courage de braver
tout... jusques à des armées dirigées contre toi, si ce n'était le
désintéressement le plus entier, le plus pur amour du peuple, le
civisme le plus ardent dont on ait encore vu l'exemple!
Scévole, Brutus, votre seul mérite fut de vous armer un moment pour
trancher les jours de deux despotes, une heure au plus votre patriotisme
a brillé; mais toi, Marat, par quel chemin plus difficile tu parcourus
la carrière de l'homme libre! Que d'épines entravèrent ta route avant
que d'atteindre le but. C'était au milieu des tyrans que tu nous parlais
de liberté; peu faits encore au nom sacré de cette déesse, tu l'adorais
avant que nous la connussions; les poignards de Machiavel s'agitaient en
tout sens sur ta tête sans que ton front auguste en parût altéré;
Scévole et Brutus menaçaient chacun leurs tyrans: ton âme, bien plus
grande, voulut immoler à la fois tous ceux qui surchargeaient la terre,
et des esclaves t'accusaient d'aimer le sang! Grand homme, c'était le
leur que tu voulais répandre; tu ne te montrais prodigue de celui-là que
pour épargner celui du peuple; avec autant d'ennemis, comment ne
devais-tu pas succomber? Tu désignais les traîtres, la trahison devait
te frapper.
Sexe timide et doux, comment se peut-il que vos mains délicates ayent
saisi le poignard que la sédiction aiguisait?... Ah! votre empressement
à venir jeter des fleurs sur le tombeau de ce véritable ami du peuple,
nous fait oublier que le crime put trouver un bras parmi vous. Le
barbare assassin de Marat, semblable à ces êtres mixtes auxquels on ne
peut assigner aucun sexe, vomi par les enfers pour le désespoir de tous
deux, n'appartient directement à aucun. Il faut qu'un voile funèbre
enveloppe à jamais sa mémoire; qu'on cesse surtout de nous présenter,
comme on ose le faire, son effigie sous l'emblème enchanteur de la
beauté. Artistes trop crédules, brisez, renversez, défigurez les traits
de ce monstre, ou ne l'offrez à nos yeux indignés qu'au milieu des
furies du Tartare!
Ames douces et sensibles! Le Pelletier, que tes vertus viennent un
instant adoucir les idées qu'ont aigries ces tableaux. Si tes heureux
principes sur l'éducation nationale se suivent un jour, les crimes dont
nous nous plaignons ne flétriront plus notre histoire. Ami de l'enfance
et des hommes, que j'aime à te suivre dans les moments où ta vie
politique se consacre tout entière au personnage sublime de représentant
du peuple; tes premières opinions tendirent à nous assurer cette liberté
précieuse de la presse sans laquelle il n'est plus de liberté sur la
terre; méprisant le faux éclat du rang où des préjugés absurdes et
chimériques te plaçaient alors, tu crus, tu publias que s'il pouvait
exister des différences entre les hommes, ce n'était qu'aux vertus,
qu'aux talents qu'il appartenait de les établir.