«L'ouvrage du romancier doit nous faire voir l'homme, non pas seulement

ce qu'il est ou ce qu'il se montre, mais tel qu'il peut être, tel que

doivent le rendre les modifications du vice et toutes les secousses des

passions; il faut donc les connaître toutes; il faut les employer

toutes, si l'on veut travailler ce genre. Ce n'est pas non plus en

faisant triompher la vertu qu'on intéresse; il faut y tendre bien

certainement le plus qu'on peut, mais cette règle, à laquelle nous

voudrions que tous les hommes s'assujettisent pour notre bonheur, n'est

nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui doit

conduire à l'intérêt, car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce

qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant de couler; mais, si

après les plus rudes épreuves, nous voyons la vertu terrassée par le

vice, nos âmes se déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus,

doit indubitablement produire l'intérêt qui seul assure des lauriers.»

Sade désavoue ensuite les écrits qui l'avaient signalé à l'indignation

publique, mais ses affirmations ne trouvèrent aucune créance:

«Jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je

veux qu'on le voie nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne

connais point d'autre façon pour arriver là que de le montrer avec toute

l'horreur qui le caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses!

Leurs vues ne sont pas aussi pures que les miennes, et je ne les

copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus le roman de J...; jamais

je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai jamais; il n'y a que des

imbéciles ou des méchants qui, malgré l'authenticité de mes dénégations,

puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le

plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je

combattrai leurs calomnies.»

À la fin de son livre, il s'adresse au lecteur: «Si les pinceaux dont je

me suis servi pour te peindre le crime, t'affligent et te font frémir,

ton amendement n'est pas loin et j'ai produit sur toi l'effet que je

voulais.»

Voici, entre mille, un passage où se révèle le genre d'idées qui

dominent constamment chez Sade: «Qui? moi! je connaîtrai l'amour! Loin

de moi ce sentiment vulgaire. S'il y avait une femme au monde capable de

me le faire éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt

que de plier sous son art.»

Dans une des nouvelles qui forment les quatre volumes en question, on

retrouve le héros d'une oeuvre dramatique que nous avons déjà signalée.

Oxtiern, noble Suédois fort riche, ne soupçonnant aucune borne à ses

désirs; sans principe comme sans vertu, il croit que rien au monde ne

peut imposer un frein à ses passions.

L'auteur des _Crimes de l'Amour_ aime à entasser des enlèvements, des

assassinats, des empoisonnements; il montre une fille, «l'horreur et le

miracle de la nature,» vivant incestueusement avec son père, lequel se

justifie au moyen de sophismes détestables. Il n'oublie pas les brigands

qui ont pour captives des femmes vertueuses. Il ne cesse de retracer

des hommes horriblement corrompus et cruels, tourmentant sans relâche

des épouses honnêtes et malheureuses.

Employant très-mal, la plupart du temps, les interminables loisirs que

lui laissait le séjour forcé dans les prisons où s'écoula une grande

partie de sa carrière, Sade écrivait, écrivait sans jamais se lasser. Il

a laissé un grand nombre de manuscrits. M. Michaud, qui paraît avoir été

bien renseigné à cet égard, en signale plusieurs dans la _Biographie

universelle_: des _contes_, au nombre de trente (on ignore s'ils étaient

en vers ou en prose); le _Portefeuille d'un homme de lettres_, 4 volumes

(écrit à la Bastille en 1788); _Conrad_, roman tiré de l'histoire des

Albigeois (saisi lors de l'arrestation de l'auteur, en 1801); _Marcel_,

autre roman; _Isabelle de Bavière_; _Adélaïde de Brunswick_, deux romans

historiques composés à Charenton; les sujets sont du genre sombre, mais

il n'y a d'ailleurs ni ordures, ni impiété; des _Mémoires_ ou

_Confessions_ qui paraissent avoir eu pour but de tenter une

justification bien difficile: un journal en onze cahiers de la situation

de l'auteur depuis 1777 jusqu'en 1790 (il y avait treize cahiers, mais

deux ne furent pas retrouvés). «Tout ce que le marquis a dit, fait ou

entendu, lu, écrit, senti ou pensé pendant ces treize années se trouve

dans ce recueil; mais les choses les plus remarquables sont écrites en

chiffres dont lui seul avait la clef.» Citons aussi cinq cahiers de

notes, pensées, extraits, chansons, mélanges de vers ou de prose,

composés ou recueillis pendant la dernière détention de Sade.

Un zélé bibliophile, Bérard, auteur d'un livre consacré à la

bibliographie des Elzeviers, qui joua en 1830 un certain rôle politique,

a laissé parmi des notes inédites, celle-ci que reproduit Pisanus Fraxi

(p. 35 de _l'Index_ déjà cité): «Anglès était préfet de police lors de

la mort du marquis de Sade. Je lui ai entendu dire qu'on avait trouvé

dans sa chambre un grand nombre de vers licencieux dignes de Voltaire,

qu'il s'était empressé de faire brûler. Si ces vers étaient en effet

dignes de Voltaire, leur destruction serait une perte; mais je crois

pouvoir en douter: d'abord parce qu'Anglès se connaissait mieux en

administration qu'en poésie; ensuite parce que les vers que l'on

connaît de Sade sont plus que médiocres.»

Dans ses _Mélanges bibliographiques_, page 186, le bibliophile Jacob,

(M. Paul Lacroix), mentionne une lettre de Sade qui parle d'une tragédie

dont il est l'auteur, lue au théâtre français le 24 novembre, 1791, et

dont l'héroïne paraît avoir été Jeanne Hachette; on ne connaît pas cette

pièce.

Il a existé d'ailleurs d'autres ouvrages de cet incorrigible libertin;

ils étaient, à ce qu'il paraît des tissus d'infamies, et ils étaient

décorés de dessins dignes du texte. On a annoncé qu'ils avaient été

brûlés en présence de fonctionnaires publics, mais quelques doutes

paraissent planer sur l'exactitude de cette assertion.

Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. A. Jubinal: _Lettre

inédite de Montaigne_. (Paris, 1850, p. 53):

«Napoléon ordonna que tous les manuscrits laissés par le trop célèbre de

Sade fussent livrés aux flammes. Un procès-verbal constata que cette

mesure avait reçu son exécution, mais tous les bibliophiles savent

qu'une vingtaine d'années plus tard, les compositions les plus

immorales, les plus licencieuses de Sade, écrites de sa propre main,

celles dont le procès-verbal constatait la destruction, commencèrent à

arriver à Paris une à une. Plusieurs de ces autographes furent achetés à

grand prix par la Bibliothèque royale, où plusieurs personnes les ont

vus, mais d'où ils ont disparu, à ce qu'on assure, du moins les

principaux. On prétend que c'est le fonctionnaire qui avait dressé le

procès-verbal de destruction de ces papiers qui s'en était emparé.»

Nous ferons toutefois observer ici que, Sade étant mort à la fin de l'an

1814, Napoléon, alors à l'île d'Elbe, n'eut rien à ordonner à l'égard

des manuscrits en question; pendant les Cent-Jours, il ne trouva pas

sans doute le temps de songer à cet objet.

Un bibliophile parisien (M. H. B.) possède entre autres autographes et

documents relatifs à Sade, le projet d'un lupanar projeté par le

marquis; il trace la disposition de la maison entière, le vestibule, les

appartements des femmes, les _chambres de torture_ (chacune de ces

chambres est consacrée à un supplice spécial); il n'oublie point le

cimetière où seront déposés les cadavres des victimes qui auront

succombé dans ces orgies; des passages pratiqués dans les murs

extérieurs faciliteront les entrées ou les sorties clandestines, et

l'auteur porte l'attention jusqu'à dresser le _menu d'un dîner

irritant_.

Restif eut connaissance de ces atroces et folles inventions, car il

écrit dans _Monsieur Nicolas_ (t. XVI, p. 4783): «le monstre propose à

l'imitation du _Pornographe_ l'établissement d'un lieu de débauche.

J'avais travaillé pour arrêter la dégradation de la nature; le but de

l'infâme disséqueur à vif, en parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a été

d'outrer à l'excès, cette odieuse, cette infernale dégradation»

M. de Reiffenberg, dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, dit avoir vu

à la Bibliothèque nationale, il y a quarante ans environ, les manuscrits

dont parle M. Jubinal.

On ne connaît, nous le croyons du moins, aucun portrait de Sade. Un

petit volume in-18, publié vers 1840: _les Fous célèbres_, renferme, à

son égard, une notice qui n'apprend rien de neuf et une lithographie

fort mal faite qui est une image de fantaisie, sans aucune valeur

quelconque. Il en est de même de deux portraits publiés à Bruxelles,

l'un fort bien exécuté, dans un cadre ovale, indiqués comme faisant

partie de la collection de M. de La Porte.

Pour compléter notre esquisse, il ne serait pas hors de propos d'y

joindre un _Sadiana_, c'est-à-dire une réunion des passages extraits des

différents écrivains qui ont fait mention de l'auteur de _Justine_, mais

le temps nous a manqué pour faire ce travail; nous laissons à d'autres

chercheurs le soin de l'accomplir et nous nous bornerons à deux

citations:

«Un honnête homme a toujours dans sa poche un volume du marquis de

Sade.» (Pétrus Borel, le lycanthrope. _Madame Putiphar_). On reconnaîtra

dans cette assertion paradoxale l'originalité de cet auteur, sur lequel

il a été publié une notice curieuse par M. Claretie (Paris, librairie

Pincebourde, 1865, in-18.)

«Avant la révolution, les moeurs n'étaient nulle part aussi corrompues

qu'à Lyon. Ce n'est pas sans motifs qu'un écrivain trop célèbre y a

placé quelques épisodes de son exécrable roman.» (Michelet, _Histoire

de la Révolution_.)

Un autre sujet d'investigation historique et psychologique se

présenterait aussi: ce serait de demander aux annales des égarements de

l'esprit humain, s'il n'y a pas eu d'autres exemples des aberrations

cruelles dans lesquelles le marquis se précipita. L'antiquité, les

fastes des despotes de l'Orient, font connaître des personnages de cette

trempe. Le quinzième siècle vit avec effroi le maréchal Gilles de Retz,

qui poussa bien plus loin ses cruelles expériences, peut-être parce

qu'il eut plus de moyens de satisfaire ses goûts monstrueux, mais qui du

moins n'en consacra pas les principes dans des livres infâmes[28].

Nous ignorons jusqu'à quel point est fondée l'accusation que Mayer

(_Galerie philosophique du XVIe siècle_, t. I, p. 200) porte contre le

duc d'Epernon, qui aurait mêlé le sang à la débauche. La _Biographie

universelle_ parle d'un noble Polonais, auteur de divers livres

d'histoire, le comte de Potocki, et elle fait observer que ses goûts,

dans le genre de ceux du marquis de Sade, lui attirèrent des

désagréments qui le contraignirent à s'expatrier.

Le comte de Charolois de la maison de Condé, se signala également par

les cruautés qu'il apportait dans ses orgies. Brantôme, dans les _Dames

galantes_, parle d'une femme de haut parage qui se plaisait à exercer

des sévices sur ses caméristes.

L'histoire a conservé les noms de divers autres personnages qui, pour

réaliser les monstruosités impossibles qu'enfante l'imagination de Sade,

unirent la cruauté à la débauche. On peut mentionner Tibère, un empereur

de la Chine dont le nom nous échappe, le duc Valentino Borgia, Pier

Luigi Farnese dont Varchi a raconté les infamies, le marquis Annibale

Porrone dont on trouve la vie et les crimes dans l'ouvrage de Grégoire

Leti (Vie de Bartholomé Aresec cités dans le _Catalogue d'une collection

de livres anciens et modernes par J. Piazzoli_. Milan, 1878). Les

annales judiciaires mentionnent de nombreux scélérats, violateurs et

assassins (Dumolard, les meurtriers des dames Gay près de Lyon, etc.)

Pisanus Fraxi, que nous avons déjà cité, nous offre, dans son _Index

librorum prohibitorum_ des témoignages fréquents d'un goût cruel répandu

en Angleterre et consistant à flageller des femmes. Diverses maisons où

moyennant finances, on pouvait se livrer à cet amusement barbare,

existaient à Londres (elles subsistent probablement encore), et la

littérature britannique compte un assez grand nombre d'ouvrages vendus

sous le manteau et consacrés à la flagellation active et passive.

L'_Index_ en question en parle avec détail, et dans l'introduction, il

entre dans des particularités minutieuses: il donne même le dessin d'une

machine sur laquelle se plaçait le patient ou la patiente. Voir page 345

de longs détails sur un ouvrage intitulé: Th. ROMANCE _of Chastisement_;

l'auteur s'exprime avec enthousiasme; il avance qu'il y a des femmes qui

trouvent un grand plaisir à fouetter de jeunes personnes de leur sexe,

et la patiente _feels a luxurious sensation_, car une sorte de courant

magnétique s'établit entre la prêtresse et la victime.

Sade reste seul à part en son genre en raison des scènes de cruauté

qu'il mêle à des tableaux du cynisme le plus repoussant, mais il faut

reconnaître qu'à certains points de vue il avait eu des devanciers et

qu'il a trouvé des imitateurs. Sous le rapport de l'audace immorale des

paradoxes, Diderot, le plus corrompu des écrivains du XVIIIe siècle, ne

lui est pas inférieur, et l'auteur du _Supplément au voyage de

Bougainville_ s'est plu à retracer des passions qui outragent la nature,

exemple suivi par des romanciers modernes dont les honteuses productions

ont eu un grand succès. Un journaliste qui a fait jadis quelque bruit,

Capo de Feuillade, écrivait que la _Lelia_ de George Sand lui offrait

des doctrines dont il ne retrouvait les équivalents que dans les

monstrueuses productions d'un auteur qu'il n'osait pas nommer, et c'est

à propos de ce même roman que Proudhon qualifiait de «digne fille du

marquis de Sade,» la femme célèbre qui l'a écrit.

Un romancier et auteur fort oublié aujourd'hui, Révéroni Saint Cyr,

décédé dans un hospice d'aliénés[29] a publié _Pauliska, ou la

Perversité moderne_. (Paris, an VI), roman où il retrace quelques actes

de barbarie, mais en restant fort au dessous du marquis.

De nos jours il s'est trouvé un écrivain allemand qui a pris pour modèle

les écrits de Sade et qui s'est montré son émule, c'est l'auteur anonyme

du livre intitulé:

_Aus den Memoiren einer Sängerin._ (Extrait des Mémoires d'une

cantatrice.) _Boston, Reginald Chesterfield_, 2 vol. pet. in-8º, VII et

244 p.; 251 p. Cet ouvrage a été imprimé à Altona: le premier volume en

1868; le second en 1875; il se compose d'une série de lettres adressées

à un vieil ami, à un médecin, et après sa mort, elles furent trouvées

parmi ses papiers par un neveu qui s'en fit l'éditeur.

M. Pisanus Fraxi (_Index librorum prohibitorum_, p. 102-109) entre dans

des détails assez étendus au sujet de cette espèce d'autobiographie. Il

s'y trouve, surtout dans le second volume, des épisodes dégoûtants, des

orgies semblables à celles que Sade se plaît à décrire. Il est, dans le

cours du récit, fait plusieurs fois mention de _Justine_ et de quelques

autres ouvrages fort libres.

Nous n'avons pas à nous occuper de divers écrivains qui appartenaient à

la famille de Sade, qui portaient le même nom, mais qui heureusement se

sont exercés sur des sujets très différents de ceux qui occupaient le

marquis.

Son oncle, l'abbé de Sade, mort en 1778, a laissé un ouvrage estimé: les

_Mémoires sur la vie de Pétrarque_. 1764-1767, 3 vol. in-4º.

Nous connaissons aussi l'existence d'un ouvrage difficile sans doute à

rencontrer en France:

_Typologie, ou Science des marées_, par le chevalier de Sade, officier

de la marine de S. M. T. C. et capitaine d'artillerie de S. M. B.; 2

gros volumes in-8º avec figures. Londres, 1810, 21 sh.

Cet officier français, passé au service de l'Angleterre, était sans

doute un ancien émigré appartenant à la même famille que le marquis.

Nous terminerons cette notice en reproduisant un document fort peu

connu aujourd'hui et qui est un témoignage du civisme dont le citoyen

Sade jugea prudent de donner des gages à une époque critique.

Un bibliographe anglais, M. Pisanus Fraxi, dans le très curieux volume

qu'il a intitulé: _Index librorum prohibitorum_ (_London_, 1878, in-4)

signale, page 422, un ouvrage inédit de Sade; il est la propriété du

marquis de V., dont le grand-père l'acheta à un nommé Armoux de Saint

Maximin qui assistait à la prise de la Bastille et qui trouva cette

production dans la chambre où le marquis avait été enfermé.

Le manuscrit en question se compose d'une suite de morceaux de papier,

ayant un centimètre de large et qui, attachés les uns au bout des

autres, forme un rouleau de 12 mètres de long. Chaque morceau est écrit

des deux côtés; l'écriture est tellement fine qu'elle ne peut être lue

qu'avec l'aide d'une loupe. Après une préface, vient le récit, divisé en

52 chapitres, des faits et gestes d'une association d'individus des deux

sexes ayant à leur disposition des sommes énormes et deux splendides

maisons de campagne aux environs de Paris (on voit qu'il s'agit d'une

société dans le genre des _Aphrodites_ d'Andrea de Nerciat.)

Cette production abonde en détails obscènes, mais on n'y retrouve pas

les discussions philosophiques qui se rencontrent dans d'autres écrits

du marquis. À la fin on lit: terminé le 25 novembre 1783.

Pisanus Fraxi (_Index libr. prohixi._ p. 10 et suiv.) entre dans des

détails étendus au sujet d'_Aline et Valcourt_; ouvrage puissant

«(powerful) et original, et considérant qu'il a été écrit avant la

révolution française, très remarquable. Quoique plongé dans tous les

vices de la classe à laquelle il appartenait, Sade prévoyait nettement,

et prophétisait avec clarté à quels résultats aboutissait un pareil état

social; il écrivait: «Ô France! tu t'éclaireras un jour, je l'espère;

l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de

la tyrannie; et, foulant à tes pieds les scélérats qui servent l'un et

l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par sa nature et par son génie,

ne doit être gouverné que par lui-même (tome II, p. 41). Une grande

révolution se prépare dans ta patrie (France); les crimes de vos

souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie

ont lassé la France; elle est excédée du despotisme; elle est à la

veille de briser les fers.» (Tom. II, p. 448). On pourrait citer

d'autres passages semblables.

«Au point de vue littéraire, l'ouvrage présente de graves défauts; il

est trop long, trop encombré de digressions et de tirades

philosophiques; la narration est prolixe; en adoptant la forme

épistolaire, l'auteur s'est imposé des entraves pénibles; son récit

devient souvent embarrassé et peu vraisemblable.»

«Sans cesse et presque à chaque page, Sade se plaît à exposer des

théories sur le gouvernement, la morale, l'éducation, l'économie

politique, les relations des sexes, etc. Ses opinions souvent

extravagantes et outrageantes (_outrageous_) offrent cependant parfois

des aperçus fort dignes d'attention.

«L'auteur décrit deux royaumes, en contraste complet l'un avec l'autre;

dans celui de Batna, tout est vil et dégradant; les crimes les plus

atroces s'y commettent au grand jour et ne trouvent que des

encouragements; à Tamoë, au contraire, la vertu, le bonheur, la

prospérité fleurissent sans obstacle. Les deux descriptions sont

remarquables; celle de Batna est tracée avec énergie.

«L'auteur prévient (p. 2) que l'ouvrage comprend trois genres: le

comique, le sentimental, l'érotique. Le comique s'y montre à peine ou

pas du tout; le sentiment est forcé, dépourvu de naturel; la portion

érotique est de beaucoup la plus importante.

«Nous retrouvons à peu près dans _Aline et Valcourt_, les mêmes

personnages que ceux que présentent _Justine et Juliette_; le président

de Blamont, cruel, dénaturé, adonné à tous les vices, même à l'inceste,

Aline, vertueuse, soumise, modeste, toujours persécutée et préférant le

suicide à l'horreur de devenir l'épouse d'un vieux libertin; son père

exige ce mariage parce qu'il y voit le moyen de s'assurer la possession

de sa propre fille; Sophie a les mêmes vertus qu'Aline, et elle souffre

également, tandis que Rose et Léonore essentiellement vicieuses, se

plongent avec ardeur dans le désordre; Rose prospère, c'est une autre

Juliette.

«Mais ici du moins on ne nous fait pas assister aux dégoûtantes, aux

sauvages orgies que Sade se plaît à retracer dans _Justine_ et dans

_Juliette_; le libertinage se concentre dans le cercle d'une famille; il

est moins révoltant, mais il est d'une pratique plus facile et par

conséquent plus dangereux.

«Quérard (France littéraire, VIII. 303), avance que l'auteur se peint

sous le nom de Valcourt et raconte parfois sa propre histoire; Valcourt

n'est toutefois qu'un bien triste héros; il ne cesse de jouer un rôle

passif; il ne montre aucune qualité décidée, soit en bien, soit en mal.

«Des extraits d'_Aline et Valcourt_, ont servi à composer deux romans

fort oubliés aujourd'hui: _Valmor et Lydia_, 1798; _Alzonde et Koradin_,

1799.»

Une production de Sade, _Idée sur les romans_, a été réimprimée en 1878,

à la librairie Rouveyre (petit in-8, XLIII et 50 pages avec une préface

sur l'oeuvre de Sade).

À la tête une lettre adressée à l'éditeur par un jeune et spirituel

écrivain qui, on peut l'affirmer, rendra bien des services à l'histoire

littéraire et à l'étude du passé; ce qu'on lui doit déjà est une

garantie certaine.

M. Uzanne se félicite «d'avoir trouvé dans la fange sadique, une

brochure décente, d'un intérêt indiscutable qui forme le plus étrange

contraste avec l'originalité de son auteur. «Il raconte, à l'égard du

_joli marquis_ des faits déjà connus pour la plupart; il transcrit page

XXIII, le testament daté du 30 janvier 1807 et publié pour la première

fois par Janin dans le _Livre_, 1870, page 291.

Sade formule dans ses dernières volontés que son corps ne soit ouvert

sous aucun prétexte et qu'il soit transporté sur sa terre de Malmaison

où il sera déposé sans aucune espèce de cérémonie dans le premier

taillis fourré qui se trouve à droite.

Après une courte notice biographique. L'éditeur a placé la liste

raisonnée des divers ouvrages de Sade, elle se compose de 23 numéros;

on y voit figurer, nº 5 la _France f-tue_, comédie datée du 5796 (1796)

et que le catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, nº

3712, attribue au marquis; c'est assez probable mais il existe encore

des doutes.

À la suite de l'_Idée sur les romans_, dont le texte est accompagné de

notes instructives, l'éditeur a placé quelques lettres inédites qui

offrent un intérêt d'autant plus grand qu'elles présentent le marquis de

Sade comme un des nombreux auteurs dramatiques monomanes.

Il est question dans le livre du docteur Paul Moreau de Tours: _Des

aberrations du sens génésique_, (Paris, 1880) du marquis de Sade,

«fameux dans les annales psychologiques» on y trouve le récit du bal

suivi d'un souper dans lequel on servit à profusion des pastilles de

chocolat à la vanille.

«Tout à coup les convives, hommes et femmes, se sentent brûlés d'une

ardeur impudique; les cavaliers attaquent ouvertement les dames. Les

cantharides dont l'essence circule dans les veines de ces infortunés, ne

leur permettent ni pudeur ni réserve; les excès sont portés jusqu'à la

plus funeste extrémité; le plaisir devient meurtrier, le sang coule sur

le parquet; les femmes ne font que sourire à cet horrible excès de leur

fureur utérine. Prévoyant l'éclat que cette scène, comparable aux orgies

de Néron, aurait quand le délire cesserait, Sade s'était sauvé avant le

lever du soleil avec sa belle-soeur, toute sanglante encore de ces

embrassements brutaux. Plusieurs dames titrées sont mortes des suites de

cette nuit de dégoûtantes horreurs.» (_Mémoires du temps_, 1778).

Nous observerons que ce récit, souvent reproduit avec quelques variantes

est fort exagéré; les documents officiels du procès devant le Parlement

d'Aix, atténuent la gravité des faits qui restent toutefois fort

criminels.

Les crimes de l'amour Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur les romans, de l'auteur des crimes de l'amour à Villeterque, d'une notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et ses écrits et du discours prononcé par le marquis de Sade à la section des piques. · 第 10 / 12 段