Toutes les éditions de cet ouvrage sont rares et chères, et un

exemplaire complet et bien conservé ne se cède guère aujourd'hui à

moins de 600 et 800 francs.--Il y a eu, pour _Justine_, une condamnation

le 19 mai 1815, et une autre condamnation a été insérée au _Moniteur_ du

15 décembre 1843.

_Justine_ est un récit d'atrocités et de folies sanguinaires beaucoup

plus qu'érotiques; la difficulté de comprendre le motif qui avait pu

dicter cet ouvrage a fait quelquefois supposer la folie chez son auteur.

Cependant, comme le fait observer M. Paul Lacroix, dans la 5e de ses

_Dissertations sur divers points curieux de l'histoire de France_,

plusieurs personnages ont pu lui servir de modèle, et notamment le

maréchal de France, Gilles de Rais ou Retz étranglé en 1440 et qui avait

exécuté une partie de ce que Sade a décrit.[21]

La préface mise en tête de l'édition de _Justine_ de 1797 est curieuse à

plusieurs égards; nous la placerons ici. C'est d'ailleurs le seul

endroit de ce roman dont la reproduction soit possible:

«Le manuscrit original de cet ouvrage qui, tout tronqué, tout défiguré

qu'il était, avait cependant obtenu plusieurs éditions entièrement

épuisées aujourd'hui, nous étant tombé entre les mains, nous nous

empressons de le donner au public tel qu'il a été conçu par son auteur,

qui l'écrivit en 1788. Un infidèle ami à qui ce manuscrit fut confié,

trompant la bonne foi et les intentions de cet auteur, qui ne voulait

pas que son manuscrit fût imprimé de son vivant, en fit un extrait bien

au-dessous de l'original, et qui fut constamment désavoué par celui dont

l'énergique crayon a dessiné la Justine et sa soeur que l'on va voir ici.

«Nous n'hésitons pas à les offrir telles que les enfanta le génie de cet

écrivain à jamais célèbre, ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadés que

le siècle philosophique dans lequel nous vivons, ne se scandalisera pas

des systèmes hardis qui s'y trouvent disséminés; et, quant aux tableaux

cyniques, nous croyons avec l'auteur que toutes les situations possibles

de l'âme étant à la disposition du romancier, il n'en est aucune dont

il n'ait la permission de faire usage; il n'y a que les sots qui se

scandalisent; la véritable vertu ne s'effraie ni se s'alarme jamais des

peintures du vice; elle n'y trouve qu'un motif de plus à la marche

sacrée qu'elle s'impose. On criera peut-être contre cet ouvrage, mais

qui criera? Ce seront les libertins, comme autrefois les hypocrites

contre le _Tartufe_.

«Nous certifions du reste que, dans cette édition, on s'est absolument

conformé à l'original que nous possédons seuls; coupe de l'ouvrage,

systèmes philosophiques, tout s'y trouve; les gravures, même, ont été

exécutées d'après les dessins que l'artiste avait fait faire avant sa

mort et qui étaient annexés au manuscrit.

«Aucun livre, d'ailleurs, n'est fait pour exciter une curiosité plus

vive; en aucun, l'intérêt, ce ressort si difficile à produire dans un

ouvrage de cette nature, ne se soutient d'une manière plus attachante;

dans aucun, les replis du coeur des libertins ne sont développés plus

adroitement, ni les écarts de leur imagination tracés d'une manière plus

forte; dans aucun enfin n'est écrit ce que l'on va lire ici. Ne

sommes-nous donc pas autorisés à croire que, sous ce rapport, il est

fait pour parvenir à la postérité la plus reculée? La Vertu même,

dût-elle en frémir un instant, peut-être faudrait-il oublier ses larmes

pour l'orgueil de posséder en France une aussi piquante production.»

On voit que de Sade avait la précaution de donner son livre comme

l'oeuvre d'un auteur déjà décédé. On prétend d'ailleurs que, dans la

conversation, il ne faisait aucune difficulté de reconnaître la

paternité de ses monstrueuses productions.

Citons encore le jugement qu'il porte sur un homme célèbre avec lequel

il avait eu, nous l'avons déjà dit, de vives altercations:

«Mirabeau voulut être libertin pour être quelque chose; il n'est et ne

sera pourtant rien toute sa vie.»

Une note ajoute:

«Une des meilleures preuves du délire et de la déraison qui

caractérisent la France en 1789, est l'enthousiasme ridicule qu'inspire

ce vil espion de la monarchie. Quelle idée reste-t-il aujourd'hui de cet

homme immoral et de fort peu d'esprit? Celle d'un traître, d'un fourbe

et d'un ignorant.»

On a dit que l'édition de 1797 avait été exécutée avec luxe; c'est une

erreur; l'impression est fort ordinaire; les gravures sont bien

médiocres[22].

Les dessins originaux existent encore aujourd'hui, avec des annotations

de la main de Sade, dans le cabinet d'un bibliophile qui a réuni un

grand nombre de livres difficiles à rencontrer.

L'_Histoire de l'art pendant la Révolution_, écrite par M. J. Renouvier

et publiée par M. A. de Montaiglon, parle d'un frontispice gravé par

Chéry et qui est peut-être destiné «à un de ces livres infâmes d'un

maniaque qui souilla l'époque de la liberté.»

En 1835, un spéculateur en librairie eut l'idée de faire écrire un roman

très-mal fait qu'on intitula _Justine, ou les Malheurs de la vertu_,

avec une préface par le marquis de Sade (on donna en effet un extrait de

la préface). 2 vol. in-8º. Cette narration, où figuraient des voleurs et

des garnements de la pire espèce étalant des principes fort peu

édifiants, fut, dit-on, rédigée par un auteur d'un ordre infime, le

fécond Raban, publiée par un éditeur nommé Bordeaux (Fr.-M. J.) Ce livre

fut annoncé publiquement; le scandale fut grand: l'autorité intervint,

et l'éditeur, traduit en justice, fut condamné à six mois de prison et

2.000 francs d'amende.

Il existe un ouvrage de Restif intitulé l'_Anti-Justine_. _Au

Palais-Royal, chez feue la veuve Girouard, très connue_, 1798, 2

parties, in-12; la première 204 pages, la seconde s'arrête à la page

252; l'impression n'a pas été achevée. Le titre annonce 60 figures qui

n'ont jamais paru. L'impression commencée, vers 1798, par Restif,

écrivain typographe, et qu'il exécutait lui-même, est restée inachevée

et il n'en a été tiré que fort peu d'exemplaires, qui, sans doute, ont

été détruits pour la plupart. On prétend qu'on n'en connaît plus que

cinq ou six. Un se trouve, dit-on, dans la réserve de la Bibliothèque

nationale; un autre aurait été payé 2,000 francs par un riche Anglais,

amateur du fruit défendu en fait de raretés bibliographiques[23]. Quoi

qu'il en soit, l'ouvrage est aujourd'hui assez répandu, parce qu'il a

obtenu récemment plusieurs réimpressions exécutées en Belgique, l'une en

2 vol. in-18, avec de mauvaises lithographies coloriées, les autres

beaucoup plus soignées, est in-12, avec des gravures.

L'_Anti-Justine_ est un tissu d'ordures révoltantes; L'auteur semble

s'être proposé de dépasser tout ce qu'on avait osé écrire jusqu'alors en

fait de cynisme. Cette production est mise sous le nom de Linguet, qui

en est fort innocent. Elle est divisée en 48 chapitres, dont il est

presque toujours impossible de transcrire les titres; en voici, du

moins, quelques-uns qu'on peut citer: Du bon Mari Spartiate.--Des

Conditions du Mariage.--Du Dédommagement.--Du chef-d'oeuvre de tendresse

paternelle.--D'une nouvelle Actrice, etc.

En écrivant ces ordures, Restif s'était proposé, à ce qu'il prétend, un

but moral. Il s'exprime de la façon suivante, dans un _Épilogue_:

«J'ai longtemps hésité pour savoir si je publierai cet ouvrage posthume

du trop fameux Linguet. Le casement déjà commencé, je résolus de n'en

tirer que quelques exemplaires pour mettre quelques amis éclairés et

deux ou trois femmes d'esprit à même de juger sciemment de son effet, et

s'il ne fera pas autant de mal que l'oeuvre infernale à laquelle on veut

le faire servir de contre-poison. Je ne suis pas assez dépourvu de sens

pour ne pas sentir que l'_Anti-Justine_ est un poison; mais ce n'est pas

là ce dont il s'agit. Sera-ce le contre-poison de l'infâme _Justine_?

Voilà ce que je veux consulter près des hommes et des femmes

désintéressés qui jugeront de l'effet que le livre imprimé produit sur

eux et sur elles.

«On a vu par la table même combien cet ouvrage est saturé, mais il le

fallait pour produire l'effet attendu. Jugez donc, mes amis, et craignez

de m'induire en erreur.

«L'ouvrage aura cinq, six ou sept parties comme celle-ci. Il est destiné

à ramener les maris blasés auxquels les femmes n'inspirent plus rien.

Tel est le but de cette étonnante production que le nom de Linguet

rendra immortelle.»

Dans le chapitre 26, Restif revient sur l'idée qui l'a guidé: «J'ai un

but important: je veux préserver les femmes de la cruauté.

L'_Anti-Justine_, non moins savoureuse, non moins emportée que la

_Justine_, mais sans barbarie, empêchera désormais les hommes d'avoir

recours à celle-ci; la publication du concurrent antidote est urgente,

et je me déshonore volontiers aux yeux des sots, des puristes et des

irréfléchis pour la donner à mes compatriotes.»

Restif a poussé la prévoyance jusqu'à indiquer minutieusement les sujets

d'un grand nombre d'estampes destinées à accompagner ce qu'il avait

composé de l'_Anti-Justine_, nous avons dit qu'elles n'avaient jamais

existé.

M. Paul Lacroix dans le volume qu'il a publié sous le titre de

_Bibliographie et Iconographie, de tous les ouvrages de Restif de la

Bretonne_, (Paris, A. Fontaine, 1875, gr. 8.) entre, au sujet de l'écrit

qui nous occupe (p. 413 et suiv.) dans de longs détails auxquels nous

renvoyons.

_La Philosophie dans le Boudoir_, de Sade, est un ouvrage tout aussi

dégoûtant que _Justine_. C'est une série de dialogues et d'orgies entre

quelques libertins, dignes émules du marquis, et des femmes bien faites

pour figurer dans une pareille société. De longues discussions

philosophiques, où s'étalent l'athéisme le plus effronté et la négation

de toute morale, se mêlent à des scènes ignobles. On connaît deux

éditions, Londres, (_Paris_,) dépens de la Compagnie, MDCCXCXC (_sic_

pour 1795) 2 parties, petit in-12 de 190 et 216 pages avec un joli

frontispice non libre et 4 figures libres médiocres.--A été réimprimé en

1830, en 2 volumes in-18, avec 10 lithographies obscènes; et aussi

depuis, avec des gravures libres.

Nous avons vu une édition où des photographies fort mal faites

remplacent les lithographies.

Nous ne connaissons que de titre la _Théorie du libertinage_ que Restif

de la Bretonne, dans son étrange auto-biographie, intitulée _Monsieur

Nicolas_, mentionne comme un ouvrage de Sade; il n'est pas probable

qu'elle ait été imprimée.

_Aline et Valcourt, ou le Roman philosophique, écrit à la Bastille, un

an avant la Révolution_, est une production épistolaire qui fut publiée

en 1793, chez Girouard, libraire, en 8 volumes petit in-12[24] 8

faux-titres et 16 figures. La figure du tome III page 216 manque

souvent; elle est trop découverte. On y retrouve ces personnages ayant

les goûts cruels ou dépravés que Sade plaçait dans tous ses écrits. Il

se met en scène sous le nom de Valcourt, et il retrace quelques traits

de sa propre histoire. D'après la _Biographie universelle_, ce roman,

moins immoral que _Justine_, est peut-être plus dangereux, parce qu'il

n'offre pas des tableaux aussi dégoûtants. D'après M. Pigoreau (_Petite

bibliographie romancière_), quelques extraits de cet ouvrage, choisis

dans ce qu'il y a de plus admissible, ont été insérés dans deux romans

fort oubliés aujourd'hui, publiés à l'époque du Directoire, et qui

pourraient bien être aussi des productions de Sade: _Valmor et Lydia_.

1798, 3 volumes in-12; _Alzonde et Koradin_, 1799, 2 volumes in-18.

Les tirades ultra-philosophiques abondent dans le roman de Sade; un des

principaux personnages est un président aussi cruel que débauché,

souillé de crimes et de turpitudes. De très-longs épisodes coupent le

récit; un d'eux fait le tableau du gouvernement d'un roi nègre qui a

établi dans ses États un régime tout à fait contraire aux idées de

morale admises chez les nations civilisées, régime dont ses sujets se

trouvent très-satisfaits et très-heureux; un autre hors-d'oeuvre retrace

les malheurs d'une femme qui est tombée au pouvoir de l'Inquisition, et

il va sans dire que Sade, tout en prodiguant les épithètes de monstre et

de scélérat au grand-inquisiteur, don Crispe Brutaldi Barbaridos de

Torturentia, décrit avec complaisance la luxure et la férocité de cet

exécrable personnage.

On a attribué à Sade deux autres romans:

_La Marquise de Ganges_, 1813, 2 vol. in-12, récit ennuyeux et sombre,

mais non licencieux d'une histoire criminelle et véritable; toutefois

Sade altérait la réalité des faits afin de noircir la mémoire d'une

infortunée victime des machinations de quelques scélérats.

_Pauline de Belval, Mémoire anecdote parisienne du dix-huitième siècle_,

1796, 2 vol. in-12, 1816, production indiquée dans la

_Bibliographie-romancière_ de M. Pigoreau; Luérard dit ne pas la

connaître, et nous ne l'avons point rencontrée.

Il existe un roman mal écrit, mal intrigué: l'_Étourdi_, Lampsaque,

1784, 2 vol. in-12. L'auteur ne s'est pas gêné pour transcrire

littéralement de longs passages dans d'autres livres de l'époque et pour

les enchasser dans ses peu édifiantes narrations. M. P. L. (Paul

Lacroix), dans une note qui accompagne l'annonce d'un exemplaire de cet

ouvrage (_Bulletin du bibliophile_, 1857, p. 153), l'attribue à Sade. Le

chapitre intitulé _la Comédie_ n'est qu'un souvenir du théâtre de

société que le marquis avait inauguré dans son château de la Coste, où

les médecins l'envoyèrent se refaire de ses fatigues de débauche, et où

il amena mademoiselle Beauvoisin, actrice du Théâtre-Français, qu'il

faisait passer pour sa femme. Voici quelques lignes à ce sujet (tome II.

p. 84), dans lesquelles on reconnaît l'auteur de tant de turpitudes:

«Comme je n'ai jamais ressemblé à ces malades dont Molière a si bien

peint le ridicule, qui n'ont jamais d'autre occupation que de se

médicamenter, qu'il me faut un objet de dissipation et que l'amour ne

pouvait m'en fournir dans ces pays où presque toutes les femmes ont

encore de la vertu ou du moins les sots préjugés qui la remplacent, que

je n'avais ni la volonté ni le désir de les combattre, j'employai mon

temps à former une troupe pour jouer la comédie en société: passion que

j'ai toujours eue et qui souvent m'a tenu lieu de bien d'autres. Que

d'obstacles n'eus-je pas à vaincre avant de réussir! C'était la conquête

de la Toison d'Or. Il me fallut terrasser tous ces monstres qu'on nomme

préjugés et qu'il est difficile de détruire et même d'affaiblir dans

l'esprit des personnes qui les ont reçus dans leur enfance.»

À la fin de ce roman, qui offre parfois, pour les noms des personnages,

des anagrammes qu'il serait curieux de déchiffrer et qui côtoie en

quelque sorte les aventures du marquis lui-même, l'auteur revendique

pour son compte une plaisante mystification dont le _Journal de Paris_

fut complice involontaire en 1777, et que les _Mémoires_ de Bachaumont

ont prise au sérieux: c'est le jeune homme à marier proposé en loterie

à 3,000 francs le billet. Sade fut-il, en effet, l'inventeur de cette

facétie?

Mentionnons aussi _Zoloé et ses deux acolytes_; chez tous les marchands

de nouveautés, thermidor, an VIII. Turin (Paris) in-18, frontispice

gravé, non signé. Les productions immondes de Sade sont mentionnées avec

complaisance dans ce petit roman. Hâtons-nous de dire que, si _Zoloé_

outrage la décence, elle n'est pas, du moins, plus coupable qu'une foule

d'autres oeuvres plus ou moins lestes qui se sont multipliées depuis un

siècle. Quant au but que poursuit ce pamphlet, on découvre que c'est une

satire violente, et, qui plus est un tissu de calomnies dirigées contre

Joséphine de Beauharnais, alors épouse du premier consul. Les deux

_acolytes_ que lui assigne l'auteur, et qu'il affuble des noms de

_Laureda_ et de _Volsange_, passent pour avoir été mesdames Tallien[25]

et Visconti. Dès l'avant-propos, la situation de l'héroïne est tracée

de manière à dissiper toute incertitude:

«Qu'avez-vous, ma chère Zoloé? Votre front sourcilleux n'annonce que la

triste mélancolie. La fortune n'a-t-elle pas assez souri à vos voeux? Que

manque-t-il à votre gloire, à votre puissance? Votre immortel époux

n'est-il pas le soleil de la patrie?»

Vient ensuite un portrait dans lequel l'âge, la patrie, la famille, tout

s'accorde point pour point avec la personne que l'on voit attaquée par

le libelliste avec tant d'audace:

«Zoloé a l'Amérique pour origine. Sur les limites de la quarantaine[27],

elle n'en a pas moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq; un ton

très insinuant, une dissimulation hypocrite consommée; à tout ce qui

peut séduire et captiver, elle joint l'ardeur la plus vive pour les

plaisirs, une avidité d'usurier pour l'argent qu'elle dissipe avec la

promptitude d'un joueur, un luxe effréné qui engloutirait les revenus de

dix provinces. Elle n'a jamais été belle; mais sa coquetterie déjà

raffinée avait attaché à son char un essaim d'adorateurs. Loin de se

disperser par son mariage avec le comte Bermont, ils jurèrent tous de ne

pas être malheureux, et Zoloé, la sensible Zoloé, ne put consentir à

leur faire violer leur serment. De cette union sont nés un fils et une

fille, aujourd'hui attachés à la fortune de leur illustre beau-père.»

Quant à Laureda, elle justifie l'opinion qu'on a conçue de la nation

espagnole: «elle est tout feu et tout amour. Fille d'un comte de

nouvelle date[26], mais extrêmement riche, sa fortune lui permet de

satisfaire tous ses goûts.»

L'auteur raconte en style très négligé et très incorrect des orgies où

figurent ces trois dames; il les met en scène avec _Fessinot_, époux de

Laureda, avec l'ex-domestique _Parmesan_ et l'ex-capucin _Pacôme_. Il

serait assez inutile de rechercher quels sont les personnages cachés

sous ces divers noms.

Chemin faisant, on rencontre de vives attaques contre des gens alors en

évidence et dont la conduite n'était pas édifiante. Les mésaventures du

sénateur D..., libertin perdu de vices, l'ardeur de S... pour le jeu,

sont l'objet de sarcasmes violents; l'intempérance du représentant du

peuple C... fournit le sujet d'un tableau repoussant.

«En traversant le Carrousel, je rencontrai deux forts qui portaient sur

un brancart une espèce d'homme, couché et enveloppé dans un grand

manteau bleu. Je m'imaginai d'abord que quelque affaire d'honneur avait

envoyé le personnage dans l'autre monde, et qu'on allait le remettre à

sa famille pour en disposer. Je demande à un des porteurs, avec un air

d'intérêt, de quoi il s'agissait.--Suivez-nous, me dit-il, vous en

jugerez. Le brancart s'arrête à la maison du citoyen C..., car c'était

lui-même qu'on promenait en cet état. Sa figure couperosée, des yeux

qu'il roulait pleins de vin, des paroles sans suite, des gestes d'un

insensé, des restes impurs qui sortaient de sa bouche et dont ses habits

étaient tout dégoûtants, me firent bientôt connaître la cause de l'état

où je trouvais l'un des représentants de la France.

«Comme ce spectacle paraissait m'affecter, l'un des porteurs me dit:

«Vous êtes bien bon de plaindre le citoyen C... Cinq fois par décade,

notre ministère lui est nécessaire.»

Il est permis de croire que l'histoire de _Zoloé_ entrait pour quelque

chose dans le parti que prit la police de faire enfermer le marquis de

Sade à Charenton. Ce fut en 1801, peu de temps après la date indiquée

sur le titre de ce pamphlet, qu'il perdit sa liberté.

On peut facilement supposer qu'aucun libraire ne voulut se charger de la

publication d'un libellé qui devait susciter de redoutables colères.

Les mots: _de l'imprimerie de l'auteur_, écrits sur le frontispice,

s'accordent avec une phrase de la préface: «Je me procurerai moi-même

l'honneur d'être imprimé, et je n'en aurai l'obligation à personne.»

Nous ignorons si de Sade possédait une imprimerie particulière; en tout

cas, il était très au fait des mystères de la typographie clandestine.

Saisi par la police, le petit volume que nous indiquons est devenu rare;

nous le rencontrons sur quelques catalogues (40 fr. Saint-Mauris, nº

276;--38 fr. 50, exemplaire broché, Bignon, nº 1832.)

Transcrivons le dernier paragraphe de _Zoloé_: «Qu'on se rappelle que

nous parlons en historien. Ce n'est pas notre faute si nos tableaux sont

chargés des couleurs de l'immoralité, de la perfidie et de l'intrigue.

Nous avons peint les hommes d'un siècle qui n'est plus. Puisse celui-ci

en produire de meilleurs et prêter à mes pinceaux les charmes de la

vertu.»

On sait que, tout en traçant avec une infatigable complaisance des

tableaux où s'étalaient tous les vices et tous les crimes, de Sade

avait la manie de vanter la vertu.

_Zoloé_ ne figure point parmi les divers ouvrages de Sade que

mentionnent la _Biographie universelle_ et la _France littéraire_ de

Quérard; même silence dans la _Nouvelle Biographie générale_. Les

détails qu'on vient de lire à l'égard de ce libellé se retrouvent dans

les _Fantaisies bibliographiques_ de M. Gustave Brunet (_Paris, J. Gay_,

1864, in-18.)

Il existe une réimpression de Zoloé _avec notices biographiques et

bibliographiques_. Bruxelles, chez tous les libraires, 1870, in-12 178

pages. Le titre annonce un tirage à 130 exemplaires, mais il a sans

doute été dépassé. Le frontispice à l'eau-forte est la reproduction de

celui du titre de l'édition originale. Pisanus Fraxi (_Index libr.

prohib._, p. 407) a parlé de Zoloé: il n'y voit qu'une sotte et plate

attaque contre Bonaparte et Joséphine; point de vérité historique, nulle

trace d'esprit. Voir aussi: _OEuvres posthumes de Quérard, publiées par

G. Brunet; Livres à clef_, 1873, p. 174.

_Les Crimes de l'Amour, ou le délire des Passions_, nouvelles

historiques et tragiques, précédées d'une idée sur les romans, par D. A.

F. Sade. Paris, Massé, an VIII, 2 volumes in-8º ou 4 volumes in-12, 4

frontispices non signés. Un bel exemplaire papier vélin, figures avant

la lettre, fait partie du cabinet d'un bibliophile parisien. Un

exemplaire relié a été adjugé à 45 francs vente Solar, nº 2224.

Un critique de l'époque, Villeterque, ayant avec raison signalé dans le

_Journal de Paris_ cet ouvrage comme détestable à tous égards, Sade se

fâcha, et il fit promptement paraître une brochure intitulée: _l'Auteur

des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire_, in-12, 19 pages; il

désavoue ses autres écrits avec son audace habituelle, et adresse au

critique des injures grossières.

Cet ouvrage étant aujourd'hui fort peu connu, nous entrerons à son égard

dans quelques détails.

L'épigraphe est assez caractéristique; elle est indiquée comme empruntée

aux _Nuits_ d'Young (ce que nous n'avons pas perdu notre temps à

vérifier): «Amour, fruit délicieux que le ciel permet à la terre de

produire pour le bonheur de la vie, pourquoi faut-il que tu fasses

naître des crimes, et pourquoi l'homme abuse-t-il de tout?»

Les titres des onze nouvelles contenues dans ce recueil sont: Juliette

et Raunai, ou la Conspiration d'Amboise.--La Double épreuve.--Miss

Henriette Stralsond.--Faxelange.--Florville et

Courval.--Rodrigue.--Laurence et Antonio.--Ernestine.--Dorgeville, ou le

Criminel par vertu.--La comtesse de Sancerre.--Eugène de Franval.

Parmi les personnages figurent lord Grandville, «l'homme le plus

débauché, le plus méchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et

malheureusement le plus riche.» Voici un passage pris au hasard: «Les

moyens de faire succomber une femme sont si connus, leur faiblesse est

si sûre, que les tentatives d'épreuve sont absolument superflues. Les

femmes, ainsi que les villes de guerre, ont toutes un côté hors de

défense; il ne s'agit que de le chercher. Est-il découvert, la place est

bientôt rendue; cet art, ainsi que les autres, a ses principes.»

Dans la préface, Sade trace une histoire fort superficielle du roman

depuis son origine, et il expose ses idées sur les règles qu'on doit se

prescrire lorsqu'on veut aborder ce genre de composition:

Les crimes de l'amour Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur les romans, de l'auteur des crimes de l'amour à Villeterque, d'une notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et ses écrits et du discours prononcé par le marquis de Sade à la section des piques. · 第 9 / 12 段