à un négociant de Lyon, pour des intérêts particuliers, et trois
fragments autographes formant 6 pages in-4º. Ils paraissent se
rapporter, soit au journal de sa détention à la Bastille et à Vincennes,
soit à ses mémoires.... «Temps divisé en 12 parties, supposition; la
première division de 33, sans air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce
soit au monde... La seconde de 34, une heure de promenade et permission
d'écrire, une seule fois par semaine.»
Nous trouvons au catalogue de la vente du comte de H., par M. Charavay,
avril 1864, nº 637, un extrait d'une lettre intéressante; elle est datée
de Paris du 5 ventôse an III et adressée au représentant Rabaut
Saint-Étienne avec renvoi de ce dernier et une recommandation de
Bernard Saint-Afrique:
«Ayant perdu toutes ses propriétés littéraires à la prise de la Bastille
et ses biens venant d'être saccagés par les brigands de Marseille, il se
trouve hors d'état d'exister, et il demande un emploi de bibliothécaire
ou de conservateur d'un Museum. On ne doit pas douter que les effets de
ma reconnaissance ne raniment alors dans mon coeur toutes les vertus qui
caractérisent un républicain.»
Divers auteurs se sont occupés de Sade; nous nous bornerons à en
signaler quelques-uns:
Le poète Despaze (mort en 1814) l'a mentionné dans une de ses satires;
il le montre comme proclamant ses affreux principes:
«Si votre soeur vous plaît, oubliez tout le reste;
Savourez avec joie les douceurs de l'inceste;
Servez-vous du poison, et du fer et du feu;
«La vertu n'est qu'un nom, le vice n'est qu'un jeu.»
Telle est, de point en point, son infâme doctrine.
L'ami de la morale, en parcourant _Justine_,
Noir roman que l'enfer semble avoir inventé,
Se trouble, et malgré lui demande, épouvanté,
Comment le monstre affreux qui traça ces peintures,
Ne l'a pas expié dans l'horreur des tortures?»
Un article de M. Jules Janin, inséré d'abord dans la _Revue de Paris_,
est reproduit dans les _Catacombes_ (6 vol. in-18) de cet écrivain
spirituel et aimé du public. Ce morceau est écrit avec la verve, avec le
brillant éclat de style qui caractérise toutes les productions du
célèbre feuilletonniste des _Débats_; il ne faut pas lui demander une
exactitude bien rigoureuse. Nous reproduirons quelques passages de cette
notice:
«Voulez-vous que je vous fasse l'analyse du livre de Sade? Ce ne sont
que cadavres sanglants, enfants arrachés aux bras de leurs mères, jeunes
femmes qu'on égorge à la fin d'une orgie; coupes remplies de sang et de
vin, tortures inouïes. On allume des chaudières, on dresse des
chevalets, on dépouille des hommes de leur peau fumante; on crie, on
jure, on blasphème, on se mord, on s'arrache le coeur de la poitrine, et
cela pendant douze ou quinze volumes sans fin, et cela à chaque page, à
chaque ligne, toujours. Oh! quel infatigable scélérat! Dans son premier
livre (_Justine_), il nous montre une pauvre fille aux abois, perdue,
abîmée, accablée de coups, conduite par des monstres de souterrain en
souterrain, de cimetière en cimetière, battue, brisée, dévorée à mort,
flétrie, écrasée... Quant l'auteur est à bout de crimes, quand il n'en
peut plus d'incestes et de monstruosités, quand il est là, haletant sur
les cadavres qu'il a poignardés et violés, quand il n'y a pas une église
qu'il n'ait souillée, pas un enfant qu'il n'ait immolé à sa rage, pas
une pensée morale sur laquelle il n'ait jeté les immondices de ses idées
et de sa parole, cet homme s'arrête enfin, il se regarde, il se sourit à
lui-même, il ne se fait pas peur. Au contraire, le voilà qui se complaît
dans son oeuvre, et comme il trouve qu'à son oeuvre, toute abominable
qu'il l'a faite, il manque encore quelque chose, voilà ce damné qui
s'amuse à illustrer son livre, et qui dessine sa pensée, et qui
accompagne de gravures dignes de ce livre, ce livre digne de ces
gravures. À peine ce roman est-il achevé que voilà son exécrable auteur
qui, en le relisant, se dit à lui-même qu'il est resté bien au-dessous
de ce qu'il pouvait faire; et, sur-le-champ, il recommence de plus
belle... Croyez-moi, qui que vous soyez, ne touchez pas à ces livres.
Quant à ceux qui les pourraient lire par plaisir, ceux-là ne les lisent
pas; ils sont au bagne ou à Charenton.»
M. Frédéric Soulié, dans les _Mémoires du Diable_, a dit en passant un
mot des écrits de Sade: «Immonde assemblage de toutes les ordures et de
tous les crimes.»
Charles Nodier raconte dans ses _Souvenirs_, qu'ayant été arrêté et
enfermé au Temple, le hasard lui donna le marquis pour l'un des
compagnons de la première nuit de sa captivité; mais chacun sait que
l'imagination joue le plus grand rôle dans les récits du spirituel
académicien, et nous pouvons regarder comme certain que cette rencontre
n'a jamais eu lieu. Voici d'ailleurs le récit de Nodier:
«Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obésité énorme qui gênait assez
ses mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et
d'élégance dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manières
et de son langage. Ses yeux, fatigués conservaient cependant je ne sais
quoi de brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à autre comme une
étincelle expirante sur un charbon éteint. Ce n'était pas un
conspirateur, et personne ne pouvait l'accuser d'avoir pris part aux
affaires politiques. Comme ses attaques ne s'étaient jamais adressées
qu'à deux puissances sociales d'une assez grande importance, mais dont
la stabilité entre pour fort peu de chose dans les instructions secrètes
de la police, c'est-à-dire la religion et la morale, l'autorité venait
de lui faire une grande part d'indulgence. Il était envoyé aux bords des
belles eaux de Charenton, relégué sous ses riches ombrages, et il
s'évada quand il voulut. Nous apprîmes quelques mois plus tard, en
prison, que M. de Sade s'était sauvé.
«Je n'ai point d'idée nette de ce qu'il a écrit. J'ai aperçu ces
livres-là; je les ai retournés plutôt que feuilletés, pour voir de
droite à gauche si le crime filtrait partout. J'ai conservé de ces
monstrueuses turpitudes une impression vague d'étonnement et d'horreur;
mais il y a une grande question de droit politique à placer à côté de ce
grand intérêt de la société, si cruellement outragée dans un ouvrage
dont le titre même est devenu obscène. Ce de Sade est le prototype des
victimes _extra_-judiciaires de la haute police du Consulat et de
l'Empire. On ne sut comment soumettre aux tribunaux, à leurs formes
politiques et à leurs débats spectaculeux un délit qui offensait
tellement la pudeur morale de la société toute entière, qu'on pouvait à
peine le caractériser sans danger, et il est vrai de dire que les
matériaux de cette hideuse procédure étaient plus repoussants à explorer
que le haillon sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui décèlent un
assassinat. Ce fut un corps non judiciaire, le Conseil d'État, je crois,
qui prononça contre l'accusé la détention perpétuelle, et l'arbitraire
ne manqua pas d'occasion pour se fonder, comme on dirait aujourd'hui,
sur ce précédent arbitraire. Je n'examine pas le fond de la question. Il
y a des cas où la publicité est peut-être plus funeste que l'attentat,
mais il faudrait alors un code réservé pour des cas réservés.»
«J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me
souviens seulement qu'il était poli jusqu'à l'obséquiosité, affable
jusqu'à l'onction et qu'il parlait respectueusement de tout ce qu'on
respecte.»
On lit dans la _Nouvelle Biographie générale_: «Sade conserva jusqu'à sa
mort ses goûts et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour,
il traçait sur le sable des figures obscènes. Venait-on le visiter, sa
première parole était une ordure, et cela avec une voix très-douce, avec
des cheveux blancs très-beaux, avec l'air le plus aimable, avec une
admirable politesse. C'était un vieillard robuste et sans infirmités.»
Il est question du marquis dans la _Gazette noire par un homme qui n'est
pas blanc_, libellé attribué à Thevenot de Morandu.
Lalande, l'auteur du _Dictionnaire des Athées_, s'exprime ainsi,
_Supplément_ page 84:
«Je voudrais pouvoir citer M. Sade; il a bien assez d'esprit, de
raisonnement, d'érudition, mais ses infâmes écrits le font rejeter d'une
secte (athéiste) où l'on ne parle que de vertu.»
Il paraît que dans sa jeunesse Sade était possesseur d'un physique
séduisant: «il avait la figure ronde, les yeux bleus, les cheveux
blonds et frisés. C'était ce qu'on appelle un joli homme.» (Paul
Lacroix.)
Un auteur allemand qui a pris la peine de donner une analyse abrégée de
_Justine_ et de _Juliette_, imprimée en 1874 (in-12º, 166 p.) s'exprime
ainsi:
«Sa figure était charmante et lorsqu'il n'était qu'un enfant, toutes les
dames qui le rencontraient s'arrêtaient pour le regarder. Il mettait
dans ses moindres mouvements une grâce parfaite, et sa voix harmonieuse
pénétrait jusqu'au fond du coeur de toutes les femmes. Dès sa première
jeunesse, il se livra aux lectures les plus étendues, et il conçut un
système basé sur les principes de l'épicuréisme; il ne négliga point les
beaux-arts; il était excellent musicien, danseur habile, fort à
l'escrime, et il consacra quelques moments à la sculpture. Amateur
fervent de la peinture, il passait des journées entières dans les
galeries de tableaux et surtout dans celle du Louvre[18].» Tout cela est
de la fantaisie.
Parmi les auteurs qui ont parlé de Sade, on peut signaler Mercier,
_Nouveau Tableau de Paris_ et Arsène Houssaye, _Notre-Dame de
Thermidor_, ainsi que Michelet, _Histoire de la Révolution_ tome VI
chap. 7, les Moeurs en 94, de Maxime Du Camp (_Paris, sa vie et ses
organes_ t. V. _les Prisons_.)
Nous avons sous les yeux un _Catalogue de livres rares et curieux_.
(Milan Dumolard frères, 1880, 8º, 427 p.) rédigé par M. Jacques
Piazzoli; il y est question de Sade, p. 394-396, «l'un des fous les plus
extraordinaires et en même temps les plus repoussants.» Après avoir
indiquée divers ouvrages où il est fait mention du marquis M. Piazzoli
ajoute: «Si le temps nous le permettra (_sic_) nous publierons un
(_sic_) étude physiologique (_sic_) sur cet homme et ses ouvrages.»
Quand à la réimpression faite en 1834 (Paris marchand de nouveautés),
in-12 de la notice de Jules Janin et de celle du bibliophile Jacob, M.
Piazzoli regarde l'une comme sans valeur, l'autre comme incomplète. La
bibliographie jointe à ce petit volume est très inexacte, le portrait
est de fantaisie.
Un écrivain français, établi en Allemagne et auquel on doit des écrits
remarquables. Ch. de Villers (voir l'article intéressant que lui a
consacré la _Biographie Universelle_) inséré en 1797, dans le _Spectatus
du Nord_. (journal imprimé à Hambourg) une lettre sur _Justine_; ce
morceau enfoui dans une publication fort oubliée, a été exhumé et
reproduit à Paris. (J. Baur. in-16. 37 pages 150 ex.) avec un
avant-propos signé A. P.-M. (Auguste Poulet-Malassis).
Circonstance notable: cette lettre est adressée à une dame qui avait
ordonné à Villers de lire l'oeuvre de Sade et de lui en rendre compte.
«Vingt fois le dégoût et l'indignation m'ont fait tomber le livre des
mains; sa trop grande célébrité me l'a toujours fait reprendre.
«Il était réservé à notre siècle de le reproduire, et il ne pouvait être
conçu qu'au milieu des barbaries et des sanglantes convulsions qui ont
déchiré la France.»
«Ce roman n'inspire même pas cet intérêt que l'esprit sait répandre
quelquefois sur les mauvaises moeurs; il blesse également à chaque page
la vraisemblance, le sens commun et la délicatesse même des libertins;
il est plat et bête à force d'exagérations ridicules et de choses contre
nature; on est plus pressé de le quitter qu'on n'a été de le prendre.
«Diriez-vous bien cependant que peu d'ouvrages ont eu autant d'éditions
que cette misérable _Justine_? Que penser d'un temps où il s'est trouvé
un écrivain pour composer un tel roman, un libraire pour le débiter et
un public pour l'acheter?»
Villers ajoute que le docteur Meyer, dans ses _Fragments de Paris_,
attribue _Justine_ à l'auteur des _Liaisons dangereuses_; c'est une
erreur qu'il serait superflu de relever. L'ouvrage de Choderlos de
Laclos a été d'ailleurs signalé dès 1836, par Charles Nodier, dans le
_Bulletin du bibliophile_, comme «diffamant la nature humaine et comme
ne méritant pas plus de commentaire que les hideuses spinthrées d'un
émule effronté de Laclos, M. de Sade qui emporte sur lui le prix
dégoûtant du cynisme et non celui de la corruption.»
[Note 15: Les _Mémoires_ de Tilly ont été publiés en 1828, 3 volumes
in-8º. Ils offrent un tableau frappant de la corruption qui régnait
alors dans certaines classes de la société française. M. de Lescure a
dit avec raison que Tilly, type exact et effroyablement réussi de
l'homme à tempérament du dix-huitième siècle, portait jusqu'en son abîme
de corruption une sorte d'intrépidité héroïque.]
[Note 16: Charles Nodier a apprécié sévèrement ce livre célèbre dans une
notice _Sur quelques livres satyriques et sur leur clef_, notice égarée
en 1834 dans un cahier du _Bulletin du Bibliophile_ et que peu de
personnes possèdent aujourd'hui: «Laclos a été le Pétrone d'une époque
moins littéraire et plus dépravée que l'époque où vécut Pétrone. Puisque
les _Liaisons dangereuses_ passent encore pour un ouvrage remarquable
dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire quelque chose, et je
ne sais jusqu'à quel point j'en ai le droit, car il m'a été impossible
de les lire jusqu'à la fin. Peinture de moeurs, si l'on veut, mais de
moeurs tellement exceptionnelles qu'on aurait pu se dispenser de les
peindre sans laisser une lacune sensible dans l'histoire honteuse de nos
travers; oeuvre de style, si l'on veut, mais d'un style si affecté, si
maniéré, si faux, qu'il révèle tout au plus dans son auteur ce qu'il
fallait de vide dans le coeur et d'aptitude au jargon pour en faire le
Lycophron des ruelles: voilà les _Liaisons dangereuses_. Ce livre a
aussi sa clef ou plutôt il en a dix. Je ne crois pas avoir traversé une
ville principale de nos provinces où l'on ne me montrât du doigt, dans
ma jeunesse, un des héros impurs et pervers de ce _Satyricon_ de
garnison, dont l'ennui, plus puissant que la décence et le goût, devrait
dès longtemps avoir fait justice. On laissera sans doute au rebut ces
clefs diffamatoires d'un ouvrage qui diffame la nature humaine et qui ne
mérite pas plus de commentaires que les hideuses spinthries d'un émule
effronté de M. Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le prix dégoûtant
du cynisme et non de la corruption.»]
[Note 17: Il y avait des liens de parenté entre Sade et Mirabeau.]
[Note 18: "Von so aussergewohlicher Schonheit dass alle Damen" etc.]
LE
MARQUIS DE SADE
II
SES ÉCRITS
Après avoir donné sur la vie de Sade quelques détails que nous avons
tenu à ne pas trop développer, il reste à parler de ses écrits.
Entreprise difficile, mais que nous accomplirons avec tous les
ménagements qu'elle réclame.
La _Biographie universelle_ entre à l'égard des ouvrages de Sade dans
des détails étendus.
L'article qui se trouve dans la _France littéraire_ de Quérard (VIII,
303) n'apprend rien de neuf; il est en grande partie emprunté à la
_Biographie universelle_.
Ersch dans sa _France littéraire_ se borne à mentionner _Aline et
Valcour_ et les _Crimes de l'Amour_.
Commençons par les productions dramatiques. Le marquis aima constamment
la comédie de société, et il se plaisait à faire jouer des pièces qui
restaient d'ailleurs au-dessous du médiocre.
Il existe un drame en prose et en trois actes, imprimé à Versailles,
l'an VIII, in-8º; l'auteur ne se désigne que sous les initiales de ses
prénoms et de son nom. Cette production a pour titre: _Oxtiren, ou les
Malheurs du libertinage_, par D. A. F. S., Versailles, Blaizot, an VIII,
2 feuillets et 48 pages. Elle figure au catalogue de la bibliothèque
dramatique de M. de Soleinne, nº 2542. Une note s'exprime ainsi:
«L'auteur a beau prodiguer les noms de _scélérat_ et de _monstre_ à son
héros, on sent qu'il le peint avec complaisance, d'après nature, qu'il
lui prête ses sentiments. Il y a même beaucoup d'analogie entre sa
propre histoire et le sujet de cette pièce. La théorie du crime se
retrouve partout: «Ce valet m'impatiente, il frémit. Ces imbéciles-là
n'ont point de principes; tout ce qui sort de la règle ordinaire du
vice et de la friponnerie les étonne; le remords les effraie.»
Le rédacteur du catalogue en question émet l'opinion que Sade doit être
l'auteur des pièces obscènes qui parurent, de 1789 à 1793, contre
Marie-Antoinette, la princesse de Lamballe et madame de Polignac. Cette
conjecture nous semble très-hasardée; Sade n'avait aucun motif de
multiplier avec fureur des attaques infâmes contre le parti de la cour,
et il ne manquait pas alors d'écrivains ignobles très-disposés à pousser
la licence au delà de toutes les limites.
Nous trouvons au même catalogue, nº 3879, un manuscrit intitulé: _Julia,
ou le Mariage sans femme_, folie-vaudeville en un acte. Le rédacteur met
en note: «Cette pièce est sotadique, comme son titre l'indique.
L'écriture ressemble à celle du marquis de Sade, qui avait, comme on
sait, démoralisé les prisonniers de Bicêtre en les dressant à jouer des
pièces infâmes qu'il composait pour eux.»
Nous croyons qu'il y a de l'exagération dans cette allégation. La
tolérance des administrateurs de l'hospice n'aurait pu aller si loin.
Quand au mot _sotadique_, ce n'est peut-être pas celui qu'il fallait
employer, mais un autre emprunté aux habitudes des habitants d'une ville
engloutie dans la Mer Morte.[19]
On connaît deux autres pièces de Sade qui furent reçues, la première, au
Théâtre Français, en 1790 (_le Misanthrope par amour_, _Sophie et
Dufrasne_) la seconde au théâtre Favart (_l'Homme dangereux, ou le
Suborneur_). Ces comédies sont en vers; elles n'ont pas été imprimées.
La _Biographie universelle_ indique seize autres pièces de divers genres
(il serait sans intérêt d'en donner les titres) dont les manuscrits
restèrent entre les mains de la famille; elle mentionne un devis
raisonné sur le projet d'un _spectacle de gladiateurs_, à l'instar des
Romains, dans lequel Sade devait être intéressé. Cette idée était en
effet digne de lui.
Le rédacteur du catalogue Soleinne (Mr Paul Lacroix, nº 3876) est porté
à attribuer à Sade une autre pièce très-rare et que son titre fait
rechercher: _la France f...!_ Les personnages de cette comédie, qui
s'intitule «lubrique et royaliste,» sont la France, l'Angleterre, la
Vendée, le duc d'Orléans, le comte de Puisaye, le roi de Prusse,
l'empereur François II et le roi d'Espagne, Charles IV. La dédicace au
ministre de la police n'est pas longue: «Devine si tu peux, et choisis
si tu l'oses.» La préface commence ainsi: «J'ai cherché à être lu par
tout le monde. Si mon ouvrage va jusqu'à la postérité, je la supplie de
ne pas me juger sur le style, mais sur le fond. Lecteurs, ne vous
prévenez pas contre le titre; femmes aimables, pardonnez-le moi! plus
vous me lirez, plus je réclame votre indulgence. Libertins, hommes de
lettres, politiques, historiens, philosophes, patriotes, royalistes,
étrangers, lisez-moi; j'écris pour vous tous. Et vous, souveraine de ma
pensée, vous que j'adore, si vous me devinez, ne craignez rien pour le
sentiment. J'ai écrit avec ma plume; mon coeur n'y est pour rien.»
Les notes présentent des faits curieux, mais d'une exactitude suspecte.
L'auteur ne doute pas que son ignoble badinage ne produise des fruits
honnêtes: «Lorsqu'il s'agit du bien, qu'importe comment on l'opère?
N'avez-vous jamais pris de poison pour vous guérir?»
La pièce a été certainement imprimée après l'an 1796, date que semble
désigner le chiffre de 5796; les vers suivants en sont la preuve:
Buonarparte règne en maître,
À sa guise il nous fait des lois,
Puis, en despote, il nous les donne.
Petit-fils d'un petit bourgeois,
Assis sur le trône des rois,
Que lui manque-t-il? la couronne.
Ce n'était qu'à l'époque du Consulat qu'il était possible de s'exprimer
de la sorte.
Des notes sont remplies de traits mordants contre les hommes de
l'époque. En voici deux échantillons: «Notre Brutus de Douay (_Merlin_),
de mauvais mari, devint mauvais père, autant qu'il était mauvais
Français.--Notre Caïn (_J.-M. Chénier_) dénonça son frère Abel, et le
fit assassiner, non par la jalousie de ses succès, mais pour avoir ses
ouvrages, qu'il nous donne comme les siens.»
_La France f..._ a paru sur divers catalogues de vente (Saint-Mauris,
Baillet, etc.). Nous la rencontrons aussi dans deux collections qui
n'ont pas été dispersées, celles de Leber (nº 5016) et de Pixérécourt
(page 368 du catalogue de 1839). Il en a été publié il y a quelques
années une réimpression tirée à petit nombre.
La _Biographie universelle_ indique aussi comme oeuvres dramatiques de
Sade, indépendamment de celles déjà mentionnées, _l'Epreuve_, comédie en
un acte et en vers, saisie par la police en 1782, et non rendue, parce
qu'elle contenait des passages libres; _l'Ecole des jaloux_; le
_Boudoir_, reçu en 1791 au théâtre Favart, et un drame en trois actes:
_Cléontine, ou la Fille malheureuse_.
Le plus célèbre des ouvrages de Sade, celui qui a voué son nom à
l'infamie, c'est _Justine, ou les Malheurs de la Vertu_. Il en existe
plusieurs éditions successivement accrues et amplifiées. Quelques
détails bibliographiques à cet égard doivent trouver place ici. La
première impression porte l'indication: en Hollande, chez les libraires
associés, 1791, 2 vol. in-8, le 1er de 283 p. et le 2e de 191 p.--Autre
édition, en Hollande, chez les libraires associés, 1791, 2 vol. in-12,
le 1er de 337 p. et le 2e de 228 p.--Londres, 1792, 2 vol. in-18
(_Paris-Cazin_.) de 291 et 306 p. avec un frontispice, réduction de
celui de l'édition originale. Il existe une reproduction ou contrefaçon
en 4 volumes. _Hollande_, 1800, avec 4 frontispices, 6 figures obscènes.
Cette première rédaction, tout abominable qu'elle soit, l'est un peu
moins que la suivante, qui est la seconde. Les horreurs de Bressac, par
exemple, sont commises sur sa tante, au lieu de sa mère.--Troisième
édition, corrigée et augmentée: Philadelphie, (_Paris_), 1794, 2 vol.
in-18 avec 6 grav. jolie impression.
_La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la Vertu_ suivie de _Juliette,
sa soeur, ou les Prospérités du Vice_, ouvrage orné d'un frontispice et
de cent sujets gravés avec soin. Hollande (Paris, Bertrandet?),
1797,[20] 10 vol. in-18 dont 4 de Justine et 6 de Juliette.--Troisième
rédaction, dans laquelle le marquis de Sade a poussé les atrocités au
dernier période.--L'auteur, dit-on, imprima lui-même son ouvrage dans un
souterrain. On dit que Saint-Just, de la Convention, le lisait pour
s'exciter à la cruauté. L'auteur en adressa un exemplaire sur papier
vélin à chacun des membres du Directoire. On doit trouver, à la fin du
tome VI, l'indication au relieur, contenant l'ordre des gravures, en 4
pages, qui a été enlevé dans beaucoup d'exemplaires. Cette indication
est nécessaire pour vérifier le nombre de gravures, incomplet dans la
plupart des exemplaires, tantôt pour quelques-unes des figures, tantôt
pour d'autres--_Juliette, ou la suite de Justine_, avait paru pour la
première fois en 1796, en 4 vol. in-8º. (Voir Barbier, _Dict. des
Anonymes_, nº 9127.) Dans l'édition de 1797, elle occupe 6 vol. in-18
avec 60 grav.--Un bibliophile nous remet la note suivante: «Je crois
qu'il existe d'autres éditions portant le même titre que l'édition de
Hollande, 1797, mais peut-être n'est-ce que cette édition avec des
gravures différentes. J'ai vu plusieurs exemplaires d'une édition dont
les planches, copiées exactement sur celles de l'édition de 1797, sont
moins bien exécutées, et dans tous les exemplaires que j'ai vus, il n'y
a que 100 figures, y compris le frontispice. La figure du tome II, p.
241 de l'édition de 1797, représentant une parodie des cérémonies
religieuses, est omise. Dans une autre édition, les figures sont
lithographiées et souvent modifiées. Je crois que le nombre de ces
lithographies est moins considérable. En sus des trois séries de figures
que j'ai vues, j'ai une portion d'une suite de gravures semblables à
celles de l'édition de 1797; la planche que je viens d'indiquer s'y
trouve. Ces figures sont presque au trait; peut-être faut-il y
reconnaître un tirage des planches originales avant qu'elles n'eussent
été terminées.»