commencèrent à jeter sur Sade une horrible renommée. Les _Mémoires de
Bachaumont_ ont raconté son aventure avec une femme de mauvaise vie
qu'il attira chez lui et sur laquelle il exerça des sévices barbares;
cent louis qu'il compta à cette malheureuse et six semaines de détention
au château de Pierre Encise, l'ayant tiré d'affaire, il continua ses
débordements. Cette fameuse aventure de Rose Keller (8 mars 1768) est
racontée par Restif de la Bretonne dans ses _Nuits de Paris_ (194e nuit)
mais d'une manière qui atténue la gravité des faits, et M. Paul Lacroix
qui analyse le récit de Restif (_Bibliographie et Iconographie_ des
écrits de Restif, 1875, _Paris_ A. Fontaine, 1875, page 418) dit qu'on
serait tenté de croire que cette pauvre femme fut simplement victime
d'une indécente et cruelle mystification.--Les écrits du temps
racontent qu'en 1771, il donna, à Marseille, un bal où il invita un
grand nombre de personnes; il glissa dans les bonbons distribués à
celles qui assistaient à cette fête, des pastilles de chocolat où il
avait fait mêler des mouches cantharides. Tout le monde connaît l'effet
de ce redoutable aphrodisiaque; le bal devint une effroyable orgie,
plusieurs personnes moururent, et le parlement d'Aix condamna à mort (11
septembre 1772) l'auteur de cet empoisonnement, et un valet de chambre
son complice. Mais M. Lacroix rétablit l'exactitude des faits, grossis
par la rumeur publique; il s'agissait d'une orgie à laquelle Sade
s'était livré dans un mauvais lieu, et où il avait distribué des
aphrodisiaques. Restif de la Bretonne (284e nuit les _Passetemps_ du
***, de S***) raconte cette histoire mais en la transportant à Paris.
Il enleva sa belle-soeur et passa avec elle en Italie où elle mourut.
Revenu en France, il fut, à la demande de sa famille, que désolaient les
scandales qu'il donnait sans cesse, enfermé à la Bastille. Le 14 juillet
1789 le rendit à la liberté; il traversa l'époque de la Terreur en
affichant les opinions en vogue, et il aurait pu vivre tranquille s'il
n'avait audacieusement publié les ouvrages qui ont voué son nom à
l'infamie. Le Directoire, fort indulgent à l'endroit des attaques
dirigées contre la morale, ferma les yeux; mais un gouvernement plus
ferme ne voulut pas laisser à un maniaque dangereux, une liberté dont il
abusait effrontément.
La _Revue rétrospective_, publiée par M. J. Taschereau, renferme, au
sujet de la détention de Sade, quelques documents administratifs
importants, et qui méritent d'être lus. Le rapport du préfet de police,
celui du directeur de l'hospice de Charenton, sont des pièces
essentielles dans un pareil dossier.
_Rapport du Conseiller d'État, Préfet de police, à Son Excellence le
Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII._
«Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur
le nommé Sade, détenu à Charenton.
«Dans les premiers jours de ventôse an IX, j'avais été informé que le
nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l'auteur de l'infâme roman de
_Justine_, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux
encore, sous le titre de _Juliette_. Je le fis arrêter le 15 du même
mois, chez le libraire éditeur de son ouvrage, où je savais qu'il devait
se trouver muni de son manuscrit.
«L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du
manuscrit était importante, mais l'ouvrage était imprimé, et il
s'agissait de découvrir l'édition. La liberté fut promise à l'éditeur
s'il livrait les exemplaires imprimés.
«Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul
connaissait, et ils en enlevèrent une quantité assez considérable
d'exemplaires pour que l'on pût croire que c'était l'édition entière.
«Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara
qu'il n'était que le copiste et non l'auteur. Il convint même qu'il
avait été payé pour le copier, mais il ne put faire connaître les
personnes de qui il tenait les originaux.
«Il eut été difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune
considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant
un salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en fût l'auteur, lui dont le
cabinet était tapissé de grands tableaux représentant les principales
obscénités du roman de _Justine_.
«Le 23 ventôse, j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opération à
Son Excellence le ministre de la police générale et de lui demander
quelle marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme
aussi profondément pervers. Après diverses conférences que j'eus avec
Son Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire
causerait un éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une
punition assez exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12
germinal de la même année, pour le punir administrativement.
«Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me
demanda les pièces relatives à cette affaire pour aviser, m'écrivait-il,
aux moyens qu'il serait convenable de prendre, et en référer aux
consuls, s'il y avait lieu.
«J'eus l'honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà
tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu
que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal
seraient insuffisantes et nullement proportionnées à son délit, il fut
d'avis qu'il fallait l'oublier pour longtemps dans la maison de
Sainte-Pélagie.
«Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens que lui
suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes
gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à
Sainte-Pélagie, et que le hasard faisait placer dans le même corridor
que lui.
«Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer
à Bicêtre.
«Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence
libertine. À la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait
transféré à Charenton, et son transfèrement eut lieu le 7 floréal, an
XI.
«Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en
opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite, toutes
les plaintes que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.
«J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa
pension et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.
«Le Conseiller d'État, préfet de police.»
À la marge est écrit:
«_Approuvé_, DUBOIS.»
«Paris, 2 août, 1808.
_Le médecin en chef de l'hospice de Charenton à Son Excellence le
sénateur ministre de la police générale._
«Monseigneur,
«J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence pour un
objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre
de la maison dont le service médical m'est confié.
«Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a
malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice
entraîne les inconvénients les plus graves: je veux parler de l'auteur
de l'infâme roman de _Justine_. Cet homme n'est point aliéné. Son seul
délire est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au
traitement médical de l'aliénation que cette espèce de délire peut être
réprimée. Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à la
séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de
ses fureurs, soit pour l'isoler lui-même de tous les objets qui
pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de
Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni l'autre de
ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté beaucoup trop
grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des
deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez
lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la
faculté de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des
malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible
doctrine à quelques-uns, il prête des livres à d'autres; enfin, le bruit
général dans la maison est qu'il est avec une femme qui passe pour sa
fille.
«Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre
dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les
aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi
tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. M. de
Sade est le directeur de ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces,
distribue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de
déclamation des acteurs et des actrices et il les forme au grand art de
la scène. Le jour des représentations publiques, il a toujours un
certain nombre de billets d'entrée à sa disposition et, placé au milieu
des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en
même temps auteur dans les grandes occasions; à la fête du directeur,
par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en
son honneur ou au moins quelques couplets à sa louange.
«Il n'est pas nécessaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale
d'une pareille existence, et de lui représenter les dangers de toute
espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public,
quelle idée se formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi
étranges abus? Comment veut-on que la partie morale du traitement de
l'aliénation puisse se concilier avec eux? Les malades qui sont en
communication journalière avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas
sans cesse l'impression de sa profonde corruption, et la seule idée de
sa présence dans la maison n'est-elle pas suffisante pour ébranler
l'imagination de ceux mêmes qui ne le voient pas?
«J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour
ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que
l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le
laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison;
cette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les
mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie
à Bicêtre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis
m'empêcher de représenter à Votre Excellence qu'une maison de santé ou
un château-fort pour lui, conviendrait beaucoup mieux qu'un
établissement consacré au traitement des malades qui exige la
surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus
délicates.
«ROYER-COLLARD, D. M.»
Des dames s'intéressaient d'ailleurs à Sade, ainsi que le constate un
document curieux que nous reproduisons également d'après la _Revue
rétrospective_:
«Madame Delphine de T... a l'honneur d'envoyer à Son Excellence Monsieur
Fouché les pétitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce matin.
«La première pour M. de Sade, afin qu'il veuille bien donner les ordres
les plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où
il est depuis huit ans, où il reçoit les soins que sa santé exige; ses
supérieurs sont parfaitement contents de sa conduite.
«Madame de T... joint à sa pétition, un certificat de médecin qui prouve
que l'état de M. de Sade demande qu'il reste à Charenton.
«Elle a l'honneur de remercier de nouveau Son Excellence d'avoir bien
voulu la recevoir ce matin. Chaque fois qu'elle a l'honneur de la
revoir, elle a une raison de plus d'ajouter à sa reconnaissance.»
Malgré les demandes du docteur Royer-Collard, Sade demeura à Charenton,
protégé par le directeur de cette maison, l'abbé Culmier, qui, d'après
la _Biographie universelle_, était un homme d'une morale fort relâchée.
Les spectacles furent interdits, mais bientôt on les remplaça par des
bals et des concerts où les mêmes abus se reproduisirent. Royer-Collard
renouvela ses observations, ses efforts, et le ministre interdit ces
nouveaux et dangereux divertissements, par un arrêté du 6 mai 1813.
La _Revue rétrospective_ nous fournit encore un curieux passage d'une
lettre jusqu'alors inédite, adressée par Mirabeau à M. Boucher, premier
commis de la police. Elle est de l'époque où il était détenu à
Vincennes:
«M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en
se nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez
bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J'étais, disait-il moins
décemment, le favori de M. de Rougemont (_le gouverneur du château_),
et c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait; enfin, il m'a
demandé mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa
liberté. La patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui
d'un homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni emprisonné de femmes,
qui vous l'écrira sur le dos à coups de canne, si vous n'êtes roué
auparavant, et qui n'a de crainte que d'être mis par vous en deuil sur
la Grève[17]. Il s'est tu et n'a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si
vous me grondez, vous me gronderez: mais, pardieu! il est aisé de
patienter de loin et assez triste d'habiter la même maison qu'un tel
monstre habite.»
Voici maintenant, toujours d'après la _Revue_ que nous citons, une
lettre dans laquelle Sade, après l'arrestation que signale le rapport du
préfet de police, réclame sa liberté:
«_Sade, homme de lettres, au ministre de la justice._
«PÉLAGIE, CE 30 FLORÉAL AN X.
«Citoyen ministre,
«L'innocence persécutée n'a que vous pour appui. Chef suprême de la
magistrature française, c'est à vous seul qu'il appartient de faire
exécuter les lois et d'écarter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les
mine et les atténue.
«On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de _Justine_; l'accusation
est fausse, je vous le jure, au nom de tout ce que j'ai de plus sacré.
«Massé, imprimeur et éditeur de l'ouvrage, pris sur le fait, est d'abord
arrêté et enfermé avec moi, puis relâché pendant qu'on continue de me
détenir; il est libre, lui qui a imprimé, qui a vendu, qui vend encore,
et moi je gémis... Je gémis depuis quinze mois dans la plus affreuse
prison de Paris, tandis que, d'après la loi, on ne peut retenir plus de
dix jours un prévenu sans le juger. Je demande à l'être. Je suis
l'auteur ou non du livre qu'on m'impute. Si l'on peut me convaincre, je
veux subir mon jugement; dans le cas contraire, je veux être libre.
«Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du
coupable et qui en écrase l'innocent? Est-ce pour arriver là que nous
venons de sacrifier pendant douze ans nos vies et nos fortunes?
«Ces atrocités sont incompatibles avec les vertus que la France admire
en vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus
longtemps la victime.
«Je veux, en un mot, être _libre_ ou _jugé_. J'ai le droit de parler
ainsi; mes malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout
espérer quand c'est à vous que je m'adresse.
«Salut et respect,
«SADE.»
L'infatigable Restif de la Bretonne (nous aurons l'occasion d'en
reparler) a consigné dans plusieurs chapitres des _Nuits de Paris_, les
témoignages qu'il avait recueillis des méfaits de Sade.
À la page 1583, dans un chapitre intitulé: _Nefanda_, nous lisons ceci:
«Le comte de S.... libertin cruel, voulait se venger de la fille d'un
sellier qu'il n'avait pu séduire; elle devait se marier: il disposa tout
pour s'emparer des nouveaux époux sans se compromettre. Lorsqu'il eut
réussi, _virum trium luparum connubio adjungere coëgit, coram alligatâ
uxore quæ quandoque virgis cædebatur_. Tout disparut à l'aurore.»
Dans un chapitre intitulé: _Indignité_, page 1364, Restif raconte que,
passant rue Saint-Honoré, à quatre heures du matin, il dégagea des
attaques d'un laquais une jeune actrice qui lui raconta qu'elle avait eu
le malheur d'accepter l'invitation du comte de..., qui l'avait gardée
jusqu'au matin et qui l'avait renvoyée brutalement en donnant tout bas
des ordres à son laquais qui devait l'accompagner en voiture chez elle.
Le valet voulut exécuter les prescriptions de son maître; l'actrice
cria, Restif intervint, et quoique traqué par le comte et par le
laquais, il se tira avec succès de cette rencontre.
À la page 2460, on rencontre un chapitre intitulé: _les Passe-Temps du
*** de S***_; Restif raconte qu'il se trouvait une nuit devant une
maison du faubourg Saint-Honoré: «J'entendis un bruit sourd, des cris,
des coups aux fenêtres, des carreaux brisés contre les volets
extérieurs. Surpris, j'écoutais. Quelques rares voisins du bout de cette
rue solitaire mirent la tête à la fenêtre, mais ils ne distinguaient
rien. J'allai sous un balcon où étaient un monsieur et une dame, et je
leur demandai ce que signifiait le bruit que j'entendais.--Dans quelle
maison?--Je la lui désignai.--Ha! je m'en doutais, dit le monsieur. Il
rentra. Un demi-quart d'heure après il sortit avec trois domestiques,
malgré la jeune dame qui le voulait retenir.--Le bruit a redoublé,
monsieur, lui dis-je. Je reconnais cette maison. On s'y tue, on s'y
assassine. Le monsieur me dit un seul mot: Voyons. Arrivé à la porte, il
fit frapper à coups redoublés. Nous nous relayons pour frapper. À la
fin, le *** de S*** vint ouvrir lui-même. Nous poussâmes tous la porte
qu'il entrouvrait et nous l'environnâmes.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Vous me
faites violence. Mais dès qu'il eût reconnu le monsieur, il devint poli
et tâcha de rire.--C'est un badinage, lui dit-il. J'ai donné une fête à
de jeunes paysans que j'ai invités à venir me voir; ils sont de ma terre
de ***. Ils ont un peu trop bu et ils se démènent dans la grande
chambre frottée où je les ai fait mettre. Ils glissent, ils tombent.--Ce
n'est pas tout, dit le monsieur, mais cela est déjà fort mal. Je ne sors
pas d'ici que je n'aie délivré ces malheureux. Il faut ouvrir ou je fais
enfoncer les portes. De S*** ouvrit en riant, et nous trouvâmes des
jeunes garçons, des jeunes filles pêle-mêle, les uns en sang, les autres
dans un état horrible par les drogues mises dans leur vin. Des filles
avaient été ou trompées ou violentées par ceux qu'elles n'aimaient pas
et qu'elles n'avaient pu reconnaître dans l'obscurité. Le monsieur les
amena tous; on fut obligé d'en porter quelques-uns, surtout des jeunes
filles. Ce trait est horrible, et j'aurais dévoré le monstre si j'avais
été seul avec lui.»
Dans la 3e édition du _Pied de Fanchette_ (1794, sous la fausse date de
1786), Restif parle indirectement de Sade: «Tels les sacripants dont le
scélérat auteur de _Justine_ nous a décrit les atroces et dégoûtants
plaisirs; le désespoir et la douleur lui paraissent un assaisonnement.»
Dans le tome VI de Monsieur Nicolas, il parle, en désignant les
ouvrages du marquis «des exécrables écrits publiés depuis la Révolution:
J'ai voulu le prévenir, en lui montrant qu'il est encore le publicateur
de la _Théorie du libertinage_ que j'ai lue en manuscrit.»
Et dans le tome XVI du même ouvrage: «Cet homme qui allait disséquer une
femme vivante... il a rêvé toutes ces horreurs dans la Bastille où il a
senti les élans de sa rage contre l'esprit humain. Quel monstre qu'un
homme à pareilles idées! Et c'est un noble, de la famille de la célèbre
Laure de Pétrarque! C'est cet homme à longue barbe blanche qu'on porta
en triomphe en le tirant de la Bastille!»
«Ô peuple aveugle, il le fallut étouffer!»
Un peu plus loin, Restif nous apprend que Sade avait composé l'horrible
_Théorie du libertinage_ dans son repaire «de Clichy où son âme atroce
s'amuse de ces horreurs idéales en y joignant, dit-on, l'horrible
plaisirs de faire saigner, toutes les semaines une infortunée qui lui
sert de maîtresse.»
M. Paul Lacroix a réuni (_Bibliographie de Restif_ p. 417-421), les
passages relatifs au marquis, et suppose qu'ils s'étaient connus dans de
mauvais lieux où l'auteur du _Pornographe_ allait chercher les honteux
matériaux de son livre.
Sade avait feint une grande sympathie pour les principes
révolutionnaires. Les amis de la Révolution le repoussèrent avec
horreur. Il écrivit quatre mauvais vers mis avec sa signature au bas
d'un portrait de Marat:
Du vrai républicain unique et chère idole,
De ta perte, Marat, ton image console:
Qui chérit un grand homme adopte ses vertus:
Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.
La _Revue rétrospective_ transcrit de la poésie d'un autre genre: ce
sont des _couplets chantés à Son Éminence Mgr. le cardinal Maury,
archevêque de Paris, le 6 octobre 1812, à la maison de santé, près de
Charenton_. Fidèle à son système d'anonymie ou de pseudonymie, de Sade
les avait mis sous le nom des recluses de la maison. Nous ignorons si le
cardinal fut bien flatté de cet hommage. Ces couplets sont d'une
platitude complète; on peut en juger par cet échantillon:
Votre âme, pleine de grandeur,
Toujours ferme, toujours égale,
Sous la pourpre pontificale
Ne dédaigne point le malheur.
Les autographes de Sade ne sont pas rares; les amateurs d'autographes
les recherchent avec empressement. _L'Isographie des hommes célèbres ou
collection de fac-simile_ (1823-1843, 4 vol. in-4º), en a publié une qui
atteste les goûts dramatiques du personnage en question; elle a été
fournie par la collection de M. de la Porte, et nous la reproduisons
fidèlement:
«Vive Dieu! voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en
remercie. C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement
proposé par M. Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait
la matière de ma lettre d'hier. Voilà mon poème, et j'attends l'argent
le plus tôt possible.
»Voici maintenant ce qui concerne la comédie. Je vous envoie franc de
port deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à
Versailles, et qui, j'ose le dire, a eu le plus grand succès. Je
remplissais moi-même dedans le rôle de Fabrice. L'un de ces exemplaires
est pour vous; je vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de
l'autre.»
«Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe, et de
lui dire que vous êtes chargé de la part de l'auteur de lui proposer la
représentation de cet ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent, je
remplirai le même rôle que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice),
mais que de toute façon je m'engage à aller moi-même le leur faire
répéter.»
«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon coeur.»
«10 pluviôse an VI, Versailles.»
Les catalogues de quelques collections d'autographes livrées à Paris aux
enchères publiques offrent divers manuscrits de Sade. Voici quelques
indications en ce genre, et elles sont loin d'être complètes:
Vente 15 février 1864, nº 450. Fragment d'une correspondance entre
Phonoé et Zénocrate, 4 pages in-4º.
Vente 16 février 1859. Lettre signée Sade, _auteur d'Aline et Valcour_,
au citoyen Coste, artiste du théâtre Ribié. Elle est relative à une
pièce qu'il veut faire représenter.
Vente 8 avril 1844, nº 446. Lettre adressée au ministre de l'intérieur,
datée de Pélagie, 5 nivôse an X:
«Détenu depuis neuf mois à Pélagie comme prévenu d'avoir fait le livre
de _Justine_, qui pourtant n'émanait jamais de moi, je souffre et ne dis
mot, comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque
des méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent
à me nuire par tous les moyens possibles, je les démasque.»
Il se plaint ensuite d'un prisonnier qui lui a volé des poésies pour les
faire imprimer, et comme, dans ce volume, il y en a contre le premier
consul, il s'élève avec force contre cette publication, et il proteste
de son attachement inviolable aux principes républicains.
Vente 23 mars 1848, nº 579. Lettre écrite au gouverneur du château de
Vincennes, où Sade venait d'être enfermé. Ce qu'il désire le plus
ardemment est de revoir sa femme; c'est une grâce qu'il ose demander à
genoux, les larmes aux yeux. «Donnez-moi la douceur de me réconcilier
avec une personne qui m'est si chère et que j'ai eu la faiblesse
d'offenser si grièvement.... Je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez
pas de voir la personne la plus chère que j'aie au monde. Si elle avait
l'honneur d'être connue de vous, vous verriez que sa conversation, bien
plus que tout est capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui
est au désespoir de s'en être écarté.»