M. Lacroix explique fort bien les deux affaires scandaleuses qui

commencèrent à jeter sur Sade une horrible renommée. Les _Mémoires de

Bachaumont_ ont raconté son aventure avec une femme de mauvaise vie

qu'il attira chez lui et sur laquelle il exerça des sévices barbares;

cent louis qu'il compta à cette malheureuse et six semaines de détention

au château de Pierre Encise, l'ayant tiré d'affaire, il continua ses

débordements. Cette fameuse aventure de Rose Keller (8 mars 1768) est

racontée par Restif de la Bretonne dans ses _Nuits de Paris_ (194e nuit)

mais d'une manière qui atténue la gravité des faits, et M. Paul Lacroix

qui analyse le récit de Restif (_Bibliographie et Iconographie_ des

écrits de Restif, 1875, _Paris_ A. Fontaine, 1875, page 418) dit qu'on

serait tenté de croire que cette pauvre femme fut simplement victime

d'une indécente et cruelle mystification.--Les écrits du temps

racontent qu'en 1771, il donna, à Marseille, un bal où il invita un

grand nombre de personnes; il glissa dans les bonbons distribués à

celles qui assistaient à cette fête, des pastilles de chocolat où il

avait fait mêler des mouches cantharides. Tout le monde connaît l'effet

de ce redoutable aphrodisiaque; le bal devint une effroyable orgie,

plusieurs personnes moururent, et le parlement d'Aix condamna à mort (11

septembre 1772) l'auteur de cet empoisonnement, et un valet de chambre

son complice. Mais M. Lacroix rétablit l'exactitude des faits, grossis

par la rumeur publique; il s'agissait d'une orgie à laquelle Sade

s'était livré dans un mauvais lieu, et où il avait distribué des

aphrodisiaques. Restif de la Bretonne (284e nuit les _Passetemps_ du

***, de S***) raconte cette histoire mais en la transportant à Paris.

Il enleva sa belle-soeur et passa avec elle en Italie où elle mourut.

Revenu en France, il fut, à la demande de sa famille, que désolaient les

scandales qu'il donnait sans cesse, enfermé à la Bastille. Le 14 juillet

1789 le rendit à la liberté; il traversa l'époque de la Terreur en

affichant les opinions en vogue, et il aurait pu vivre tranquille s'il

n'avait audacieusement publié les ouvrages qui ont voué son nom à

l'infamie. Le Directoire, fort indulgent à l'endroit des attaques

dirigées contre la morale, ferma les yeux; mais un gouvernement plus

ferme ne voulut pas laisser à un maniaque dangereux, une liberté dont il

abusait effrontément.

La _Revue rétrospective_, publiée par M. J. Taschereau, renferme, au

sujet de la détention de Sade, quelques documents administratifs

importants, et qui méritent d'être lus. Le rapport du préfet de police,

celui du directeur de l'hospice de Charenton, sont des pièces

essentielles dans un pareil dossier.

_Rapport du Conseiller d'État, Préfet de police, à Son Excellence le

Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII._

«Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur

le nommé Sade, détenu à Charenton.

«Dans les premiers jours de ventôse an IX, j'avais été informé que le

nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l'auteur de l'infâme roman de

_Justine_, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux

encore, sous le titre de _Juliette_. Je le fis arrêter le 15 du même

mois, chez le libraire éditeur de son ouvrage, où je savais qu'il devait

se trouver muni de son manuscrit.

«L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du

manuscrit était importante, mais l'ouvrage était imprimé, et il

s'agissait de découvrir l'édition. La liberté fut promise à l'éditeur

s'il livrait les exemplaires imprimés.

«Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul

connaissait, et ils en enlevèrent une quantité assez considérable

d'exemplaires pour que l'on pût croire que c'était l'édition entière.

«Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara

qu'il n'était que le copiste et non l'auteur. Il convint même qu'il

avait été payé pour le copier, mais il ne put faire connaître les

personnes de qui il tenait les originaux.

«Il eut été difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune

considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant

un salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en fût l'auteur, lui dont le

cabinet était tapissé de grands tableaux représentant les principales

obscénités du roman de _Justine_.

«Le 23 ventôse, j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opération à

Son Excellence le ministre de la police générale et de lui demander

quelle marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme

aussi profondément pervers. Après diverses conférences que j'eus avec

Son Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire

causerait un éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une

punition assez exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12

germinal de la même année, pour le punir administrativement.

«Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me

demanda les pièces relatives à cette affaire pour aviser, m'écrivait-il,

aux moyens qu'il serait convenable de prendre, et en référer aux

consuls, s'il y avait lieu.

«J'eus l'honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà

tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu

que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal

seraient insuffisantes et nullement proportionnées à son délit, il fut

d'avis qu'il fallait l'oublier pour longtemps dans la maison de

Sainte-Pélagie.

«Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens que lui

suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes

gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à

Sainte-Pélagie, et que le hasard faisait placer dans le même corridor

que lui.

«Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer

à Bicêtre.

«Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence

libertine. À la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait

transféré à Charenton, et son transfèrement eut lieu le 7 floréal, an

XI.

«Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en

opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite, toutes

les plaintes que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.

«J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa

pension et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.

«Le Conseiller d'État, préfet de police.»

À la marge est écrit:

«_Approuvé_, DUBOIS.»

«Paris, 2 août, 1808.

_Le médecin en chef de l'hospice de Charenton à Son Excellence le

sénateur ministre de la police générale._

«Monseigneur,

«J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence pour un

objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre

de la maison dont le service médical m'est confié.

«Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a

malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice

entraîne les inconvénients les plus graves: je veux parler de l'auteur

de l'infâme roman de _Justine_. Cet homme n'est point aliéné. Son seul

délire est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au

traitement médical de l'aliénation que cette espèce de délire peut être

réprimée. Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à la

séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de

ses fureurs, soit pour l'isoler lui-même de tous les objets qui

pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de

Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni l'autre de

ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté beaucoup trop

grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des

deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez

lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la

faculté de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des

malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible

doctrine à quelques-uns, il prête des livres à d'autres; enfin, le bruit

général dans la maison est qu'il est avec une femme qui passe pour sa

fille.

«Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre

dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les

aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi

tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. M. de

Sade est le directeur de ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces,

distribue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de

déclamation des acteurs et des actrices et il les forme au grand art de

la scène. Le jour des représentations publiques, il a toujours un

certain nombre de billets d'entrée à sa disposition et, placé au milieu

des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en

même temps auteur dans les grandes occasions; à la fête du directeur,

par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en

son honneur ou au moins quelques couplets à sa louange.

«Il n'est pas nécessaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale

d'une pareille existence, et de lui représenter les dangers de toute

espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public,

quelle idée se formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi

étranges abus? Comment veut-on que la partie morale du traitement de

l'aliénation puisse se concilier avec eux? Les malades qui sont en

communication journalière avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas

sans cesse l'impression de sa profonde corruption, et la seule idée de

sa présence dans la maison n'est-elle pas suffisante pour ébranler

l'imagination de ceux mêmes qui ne le voient pas?

«J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour

ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que

l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le

laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison;

cette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les

mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie

à Bicêtre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis

m'empêcher de représenter à Votre Excellence qu'une maison de santé ou

un château-fort pour lui, conviendrait beaucoup mieux qu'un

établissement consacré au traitement des malades qui exige la

surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus

délicates.

«ROYER-COLLARD, D. M.»

Des dames s'intéressaient d'ailleurs à Sade, ainsi que le constate un

document curieux que nous reproduisons également d'après la _Revue

rétrospective_:

«Madame Delphine de T... a l'honneur d'envoyer à Son Excellence Monsieur

Fouché les pétitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce matin.

«La première pour M. de Sade, afin qu'il veuille bien donner les ordres

les plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où

il est depuis huit ans, où il reçoit les soins que sa santé exige; ses

supérieurs sont parfaitement contents de sa conduite.

«Madame de T... joint à sa pétition, un certificat de médecin qui prouve

que l'état de M. de Sade demande qu'il reste à Charenton.

«Elle a l'honneur de remercier de nouveau Son Excellence d'avoir bien

voulu la recevoir ce matin. Chaque fois qu'elle a l'honneur de la

revoir, elle a une raison de plus d'ajouter à sa reconnaissance.»

Malgré les demandes du docteur Royer-Collard, Sade demeura à Charenton,

protégé par le directeur de cette maison, l'abbé Culmier, qui, d'après

la _Biographie universelle_, était un homme d'une morale fort relâchée.

Les spectacles furent interdits, mais bientôt on les remplaça par des

bals et des concerts où les mêmes abus se reproduisirent. Royer-Collard

renouvela ses observations, ses efforts, et le ministre interdit ces

nouveaux et dangereux divertissements, par un arrêté du 6 mai 1813.

La _Revue rétrospective_ nous fournit encore un curieux passage d'une

lettre jusqu'alors inédite, adressée par Mirabeau à M. Boucher, premier

commis de la police. Elle est de l'époque où il était détenu à

Vincennes:

«M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en

se nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez

bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J'étais, disait-il moins

décemment, le favori de M. de Rougemont (_le gouverneur du château_),

et c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait; enfin, il m'a

demandé mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa

liberté. La patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui

d'un homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni emprisonné de femmes,

qui vous l'écrira sur le dos à coups de canne, si vous n'êtes roué

auparavant, et qui n'a de crainte que d'être mis par vous en deuil sur

la Grève[17]. Il s'est tu et n'a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si

vous me grondez, vous me gronderez: mais, pardieu! il est aisé de

patienter de loin et assez triste d'habiter la même maison qu'un tel

monstre habite.»

Voici maintenant, toujours d'après la _Revue_ que nous citons, une

lettre dans laquelle Sade, après l'arrestation que signale le rapport du

préfet de police, réclame sa liberté:

«_Sade, homme de lettres, au ministre de la justice._

«PÉLAGIE, CE 30 FLORÉAL AN X.

«Citoyen ministre,

«L'innocence persécutée n'a que vous pour appui. Chef suprême de la

magistrature française, c'est à vous seul qu'il appartient de faire

exécuter les lois et d'écarter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les

mine et les atténue.

«On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de _Justine_; l'accusation

est fausse, je vous le jure, au nom de tout ce que j'ai de plus sacré.

«Massé, imprimeur et éditeur de l'ouvrage, pris sur le fait, est d'abord

arrêté et enfermé avec moi, puis relâché pendant qu'on continue de me

détenir; il est libre, lui qui a imprimé, qui a vendu, qui vend encore,

et moi je gémis... Je gémis depuis quinze mois dans la plus affreuse

prison de Paris, tandis que, d'après la loi, on ne peut retenir plus de

dix jours un prévenu sans le juger. Je demande à l'être. Je suis

l'auteur ou non du livre qu'on m'impute. Si l'on peut me convaincre, je

veux subir mon jugement; dans le cas contraire, je veux être libre.

«Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du

coupable et qui en écrase l'innocent? Est-ce pour arriver là que nous

venons de sacrifier pendant douze ans nos vies et nos fortunes?

«Ces atrocités sont incompatibles avec les vertus que la France admire

en vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus

longtemps la victime.

«Je veux, en un mot, être _libre_ ou _jugé_. J'ai le droit de parler

ainsi; mes malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout

espérer quand c'est à vous que je m'adresse.

«Salut et respect,

«SADE.»

L'infatigable Restif de la Bretonne (nous aurons l'occasion d'en

reparler) a consigné dans plusieurs chapitres des _Nuits de Paris_, les

témoignages qu'il avait recueillis des méfaits de Sade.

À la page 1583, dans un chapitre intitulé: _Nefanda_, nous lisons ceci:

«Le comte de S.... libertin cruel, voulait se venger de la fille d'un

sellier qu'il n'avait pu séduire; elle devait se marier: il disposa tout

pour s'emparer des nouveaux époux sans se compromettre. Lorsqu'il eut

réussi, _virum trium luparum connubio adjungere coëgit, coram alligatâ

uxore quæ quandoque virgis cædebatur_. Tout disparut à l'aurore.»

Dans un chapitre intitulé: _Indignité_, page 1364, Restif raconte que,

passant rue Saint-Honoré, à quatre heures du matin, il dégagea des

attaques d'un laquais une jeune actrice qui lui raconta qu'elle avait eu

le malheur d'accepter l'invitation du comte de..., qui l'avait gardée

jusqu'au matin et qui l'avait renvoyée brutalement en donnant tout bas

des ordres à son laquais qui devait l'accompagner en voiture chez elle.

Le valet voulut exécuter les prescriptions de son maître; l'actrice

cria, Restif intervint, et quoique traqué par le comte et par le

laquais, il se tira avec succès de cette rencontre.

À la page 2460, on rencontre un chapitre intitulé: _les Passe-Temps du

*** de S***_; Restif raconte qu'il se trouvait une nuit devant une

maison du faubourg Saint-Honoré: «J'entendis un bruit sourd, des cris,

des coups aux fenêtres, des carreaux brisés contre les volets

extérieurs. Surpris, j'écoutais. Quelques rares voisins du bout de cette

rue solitaire mirent la tête à la fenêtre, mais ils ne distinguaient

rien. J'allai sous un balcon où étaient un monsieur et une dame, et je

leur demandai ce que signifiait le bruit que j'entendais.--Dans quelle

maison?--Je la lui désignai.--Ha! je m'en doutais, dit le monsieur. Il

rentra. Un demi-quart d'heure après il sortit avec trois domestiques,

malgré la jeune dame qui le voulait retenir.--Le bruit a redoublé,

monsieur, lui dis-je. Je reconnais cette maison. On s'y tue, on s'y

assassine. Le monsieur me dit un seul mot: Voyons. Arrivé à la porte, il

fit frapper à coups redoublés. Nous nous relayons pour frapper. À la

fin, le *** de S*** vint ouvrir lui-même. Nous poussâmes tous la porte

qu'il entrouvrait et nous l'environnâmes.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Vous me

faites violence. Mais dès qu'il eût reconnu le monsieur, il devint poli

et tâcha de rire.--C'est un badinage, lui dit-il. J'ai donné une fête à

de jeunes paysans que j'ai invités à venir me voir; ils sont de ma terre

de ***. Ils ont un peu trop bu et ils se démènent dans la grande

chambre frottée où je les ai fait mettre. Ils glissent, ils tombent.--Ce

n'est pas tout, dit le monsieur, mais cela est déjà fort mal. Je ne sors

pas d'ici que je n'aie délivré ces malheureux. Il faut ouvrir ou je fais

enfoncer les portes. De S*** ouvrit en riant, et nous trouvâmes des

jeunes garçons, des jeunes filles pêle-mêle, les uns en sang, les autres

dans un état horrible par les drogues mises dans leur vin. Des filles

avaient été ou trompées ou violentées par ceux qu'elles n'aimaient pas

et qu'elles n'avaient pu reconnaître dans l'obscurité. Le monsieur les

amena tous; on fut obligé d'en porter quelques-uns, surtout des jeunes

filles. Ce trait est horrible, et j'aurais dévoré le monstre si j'avais

été seul avec lui.»

Dans la 3e édition du _Pied de Fanchette_ (1794, sous la fausse date de

1786), Restif parle indirectement de Sade: «Tels les sacripants dont le

scélérat auteur de _Justine_ nous a décrit les atroces et dégoûtants

plaisirs; le désespoir et la douleur lui paraissent un assaisonnement.»

Dans le tome VI de Monsieur Nicolas, il parle, en désignant les

ouvrages du marquis «des exécrables écrits publiés depuis la Révolution:

J'ai voulu le prévenir, en lui montrant qu'il est encore le publicateur

de la _Théorie du libertinage_ que j'ai lue en manuscrit.»

Et dans le tome XVI du même ouvrage: «Cet homme qui allait disséquer une

femme vivante... il a rêvé toutes ces horreurs dans la Bastille où il a

senti les élans de sa rage contre l'esprit humain. Quel monstre qu'un

homme à pareilles idées! Et c'est un noble, de la famille de la célèbre

Laure de Pétrarque! C'est cet homme à longue barbe blanche qu'on porta

en triomphe en le tirant de la Bastille!»

«Ô peuple aveugle, il le fallut étouffer!»

Un peu plus loin, Restif nous apprend que Sade avait composé l'horrible

_Théorie du libertinage_ dans son repaire «de Clichy où son âme atroce

s'amuse de ces horreurs idéales en y joignant, dit-on, l'horrible

plaisirs de faire saigner, toutes les semaines une infortunée qui lui

sert de maîtresse.»

M. Paul Lacroix a réuni (_Bibliographie de Restif_ p. 417-421), les

passages relatifs au marquis, et suppose qu'ils s'étaient connus dans de

mauvais lieux où l'auteur du _Pornographe_ allait chercher les honteux

matériaux de son livre.

Sade avait feint une grande sympathie pour les principes

révolutionnaires. Les amis de la Révolution le repoussèrent avec

horreur. Il écrivit quatre mauvais vers mis avec sa signature au bas

d'un portrait de Marat:

Du vrai républicain unique et chère idole,

De ta perte, Marat, ton image console:

Qui chérit un grand homme adopte ses vertus:

Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.

La _Revue rétrospective_ transcrit de la poésie d'un autre genre: ce

sont des _couplets chantés à Son Éminence Mgr. le cardinal Maury,

archevêque de Paris, le 6 octobre 1812, à la maison de santé, près de

Charenton_. Fidèle à son système d'anonymie ou de pseudonymie, de Sade

les avait mis sous le nom des recluses de la maison. Nous ignorons si le

cardinal fut bien flatté de cet hommage. Ces couplets sont d'une

platitude complète; on peut en juger par cet échantillon:

Votre âme, pleine de grandeur,

Toujours ferme, toujours égale,

Sous la pourpre pontificale

Ne dédaigne point le malheur.

Les autographes de Sade ne sont pas rares; les amateurs d'autographes

les recherchent avec empressement. _L'Isographie des hommes célèbres ou

collection de fac-simile_ (1823-1843, 4 vol. in-4º), en a publié une qui

atteste les goûts dramatiques du personnage en question; elle a été

fournie par la collection de M. de la Porte, et nous la reproduisons

fidèlement:

«Vive Dieu! voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en

remercie. C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement

proposé par M. Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait

la matière de ma lettre d'hier. Voilà mon poème, et j'attends l'argent

le plus tôt possible.

»Voici maintenant ce qui concerne la comédie. Je vous envoie franc de

port deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à

Versailles, et qui, j'ose le dire, a eu le plus grand succès. Je

remplissais moi-même dedans le rôle de Fabrice. L'un de ces exemplaires

est pour vous; je vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de

l'autre.»

«Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe, et de

lui dire que vous êtes chargé de la part de l'auteur de lui proposer la

représentation de cet ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent, je

remplirai le même rôle que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice),

mais que de toute façon je m'engage à aller moi-même le leur faire

répéter.»

«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon coeur.»

«10 pluviôse an VI, Versailles.»

Les catalogues de quelques collections d'autographes livrées à Paris aux

enchères publiques offrent divers manuscrits de Sade. Voici quelques

indications en ce genre, et elles sont loin d'être complètes:

Vente 15 février 1864, nº 450. Fragment d'une correspondance entre

Phonoé et Zénocrate, 4 pages in-4º.

Vente 16 février 1859. Lettre signée Sade, _auteur d'Aline et Valcour_,

au citoyen Coste, artiste du théâtre Ribié. Elle est relative à une

pièce qu'il veut faire représenter.

Vente 8 avril 1844, nº 446. Lettre adressée au ministre de l'intérieur,

datée de Pélagie, 5 nivôse an X:

«Détenu depuis neuf mois à Pélagie comme prévenu d'avoir fait le livre

de _Justine_, qui pourtant n'émanait jamais de moi, je souffre et ne dis

mot, comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque

des méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent

à me nuire par tous les moyens possibles, je les démasque.»

Il se plaint ensuite d'un prisonnier qui lui a volé des poésies pour les

faire imprimer, et comme, dans ce volume, il y en a contre le premier

consul, il s'élève avec force contre cette publication, et il proteste

de son attachement inviolable aux principes républicains.

Vente 23 mars 1848, nº 579. Lettre écrite au gouverneur du château de

Vincennes, où Sade venait d'être enfermé. Ce qu'il désire le plus

ardemment est de revoir sa femme; c'est une grâce qu'il ose demander à

genoux, les larmes aux yeux. «Donnez-moi la douceur de me réconcilier

avec une personne qui m'est si chère et que j'ai eu la faiblesse

d'offenser si grièvement.... Je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez

pas de voir la personne la plus chère que j'aie au monde. Si elle avait

l'honneur d'être connue de vous, vous verriez que sa conversation, bien

plus que tout est capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui

est au désespoir de s'en être écarté.»

Les crimes de l'amour Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur les romans, de l'auteur des crimes de l'amour à Villeterque, d'une notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et ses écrits et du discours prononcé par le marquis de Sade à la section des piques. · 第 7 / 12 段