et Valcourt_. Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice
des traits trop odieux; en veut-on savoir la raison? je ne veux pas
faire aimer le vice; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le
dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages qui les
trompent; je veux, au contraire, qu'elles les détestent; c'est le seul
moyen qui puisse les empêcher d'en être dupes; et, pour y réussir, j'ai
rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice, tellement
effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour; en
cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent
permis de les embellir; les pernicieux ouvrages de ces auteurs
ressemblent à ces fruits de l'Amérique qui, sous le plus brillant
coloris, portent la mort dans leur sein; cette trahison de la nature,
dont il ne nous appartient pas de dévoiler le motif, n'est pas faite
pour l'homme; jamais enfin, je le répète, jamais je ne peindrai le crime
que sous les couleurs de l'enfer; je veux qu'on le voie à nu, qu'on le
craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point d'autre façon pour
arriver là, que de le montrer avec toute l'horreur qui le caractérise.
Malheur à ceux qui l'entourent de roses! leurs vues ne sont pas aussi
pures, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus,
d'après ces systèmes, le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels
ouvrages, et je n'en ferai sûrement jamais; il n'y a que des imbéciles
ou des méchants qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent
me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus
souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je
combattrai leurs calomnies.
[Note 9: Hercule est un nom générique, composé de deux mots celtiques,
_Her-Coule_, ce qui veut dire, monsieur le capitaine, _Hercoule_ était
le nom du général de l'armée, ce qui multiplia infiniment les
_Hercoules_; la fable attribua ensuite à un seul, les actions
merveilleuses de plusieurs.
(_Voy. hist. des Celtes, par PELOUTIER._)]
[Note 10: Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce
délicieux ouvrage! comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y
soutient, comme il augmente par degrés, que de difficultés vaincues! que
de philosophie à avoir fait ressortir tout cet intérêt d'une fille
perdue; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage a des droits au
titre de notre meilleur roman? ce fut là où Rousseau vit que malgré des
imprudences et des étourderies, une héroïne pouvait prétendre encore à
nous attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans
Manon-Lescaut.]
[Note 11: Cette anecdote est celle que commence Brigandos, dans
l'épisode du roman d'Aline et Valcourt, ayant pour titre: _Sainville_ et
_Léonore_, et qu'interrompt la circonstance du cadavre trouvé dans la
tour; les contrefacteurs de cet épisode, en le copiant mot pour mot,
n'ont pas manqué de copier aussi les quatre premières lignes de cette
anecdote, qui se trouvent dans la bouche du chef des Bohémiens. Il est
donc aussi essentiel pour nous, dans ce moment-ci, que pour ceux qui
achètent des romans, de prévenir que l'ouvrage qui se vend chez Pigoreau
et Leroux sous le titre de _Valmor_ et _Lidia_, et chez Cérioux et
Moutardier, sous celui d'_Alzonde_ et _Koradin_, ne sont absolument que
la même chose, et tous les deux littéralement pillés phrase pour phrase
de l'épisode de _Sainville_ et _Léonore_, formant à peu près trois
volumes de mon roman d'Aline et Valcourt.]
L'AUTEUR
DES
CRIMES DE L'AMOUR
À VILLETERQUE
FOLLICULAIRE[12]
Je suis convaincu il y a bien longtemps que les injures dictées par
l'envie, ou par quelque autre motif plus vif encore, parvenant ensuite
à nous par le souffle empesté d'un folliculaire, ne doivent pas
affecter davantage un homme de lettres, que ne l'est des aboiements du
mâtin de basse-cour, le voyageur paisible et raisonnable. Plein de
mépris en conséquence pour l'impertinente diatribe du folliculaire
Villeterque, je ne prendrais assurément pas la peine d'y répondre, si je
ne voulais mettre le public en garde contre les perpétuelles
diffamations de ces messieurs.
Par le sot compte que Villeterque rend des _Crimes de l'Amour_, il est
clair qu'il ne les a pas lus; s'il les connaissait, il ne me ferait pas
dire ce à quoi je n'ai jamais pensé; il n'isolerait pas des phrases
qu'on lui a dictées sans doute, pour, en les tronquant à sa guise, leur
donner ensuite un sens qu'elles n'eurent jamais.
Cependant, sans l'avoir lu (je viens de le prouver) Villeterque débute
par traiter mon ouvrage de DÉTESTABLE et par assurer CHARITABLEMENT _que
cet ouvrage DÉTESTABLE, vient d'un homme soupçonné d'en avoir fait un
plus HORRIBLE encore_.
Ici, je somme Villeterque de deux choses auxquelles il ne peut se
refuser: 1º de publier, non des phrases isolées, tronquées, défigurées,
mais des traits entiers qui prouvent que mon livre mérite la
qualification de DÉTESTABLE, tandis que ceux qui l'ont lu, conviennent,
au contraire, que la morale la plus épurée en forme la base principale;
ensuite, je le somme de PROUVER que je suis l'auteur de ce livre plus
HORRIBLE encore. Il n'y a qu'un calomniateur qui jette ainsi, sans
aucune preuve, des soupçons sur la probité d'un individu. L'homme
véritablement honnête prouve, nomme et ne soupçonne pas. Or, Villeterque
dénonce sans prouver; il fait planer sur ma tête un affreux soupçon sans
l'éclaircir, sans le constater; Villeterque est donc un calomniateur;
donc Villeterque ne rougit pas de se montrer comme un calomniateur, même
avant que de commencer sa diatribe.
Quoi qu'il en soit, j'ai dit et affirme que je n'avais point fait de
_livres immoraux_, que je n'en ferai jamais; je le répète encore ici, et
non pas au folliculaire Villeterque, j'aurais l'air d'être jaloux de son
opinion, mais au public dont je respecte le jugement autant que je
méprise celui de Villeterque[13].
Après cette première gentillesse, l'écrivassier entre en matière;
suivons-le, si le dégoût ne nous arrête pas; car il est difficile de
suivre Villeterque sans dégoût: il en fait éprouver pour ses opinions,
il en fait naître pour ses écrits, ou plutôt pour ses plagiats, il en
inspire... N'importe, un peu de courage.
Dans mon _Idée sur les Romans_, le très-ignare Villeterque assure
qu'avec une _apparente érudition_, je tombe dans une infinité d'erreurs.
Ne serait-ce pas encore ici le cas de prouver? Mais il faudrait avoir
soi-même un peu d'_érudition_ pour relever des erreurs en _érudition_,
et Villeterque, qui va bientôt prouver qu'il n'a même pas connaissance
des livres scholastiques, est bien loin de l'_érudition_ qu'il faudrait
pour prouver mes erreurs. Aussi se contente-t-il de dire que j'en
commets, sans oser les relever. Certes, il n'est pas difficile de
critiquer ainsi; je ne m'étonne plus s'il y a tant de critiques et si
peu de bons ouvrages; et voilà pourquoi la plupart de ces journaux de
littérature, à commencer par celui de Villeterque, ne seraient nullement
connus, si leurs rédacteurs ne les glissaient dans les poches comme ces
adresses de charlatans lancées dans les rues.
Mes erreurs bien établies, bien démontrées, comme on le voit, sur la
parole du savant Villeterque qui n'ose pourtant en citer une, l'aimable
folliculaire passe à mes principes, et c'est ici où il est profond:
c'est ici où Villeterque tonne, foudroie: on ne tient point à la
finesse, à la sagacité de ses raisonnements; ce sont des éclairs, c'est
de la foudre; malheur à qui n'est pas convaincu, dès
qu'Aliboron-Villeterque a parlé!
Oui, docte et profond _Vile stercus_, j'ai dit et je dis encore que
l'étude des grands maîtres m'avait prouvé que ce n'était pas toujours en
faisant triompher la vertu qu'on pouvait prétendre à l'intérêt dans un
roman ou dans une tragédie; que cette règle ni dans la nature, ni dans
Aristote, ni dans aucune de nos poétiques, est seulement celle à
laquelle il faudrait que tous les hommes s'assujettissent pour leur
bonheur commun, sans être absolument essentielle dans un ouvrage
dramatique de quelque genre qu'il soit; mais ce ne sont point mes
principes que je donne ici; je n'invente rien, qu'on me lise, et l'on
verra que, non-seulement ce que je rapporte en cet endroit de mon
discours n'est que le résultat de l'effet produit par l'étude des
grands maîtres, mais que je ne me suis même pas assujetti à cette
maxime, telle bonne, telle sage que je la croie. Car enfin, quels sont
les deux principaux ressorts de l'art dramatique? Tous les bons auteurs
ne nous ont-ils pas dit que c'était la _terreur_ et la _pitié_. Or, d'où
peut naître la _terreur_, si ce n'est des tableaux du crime triomphant,
et d'où naît la _pitié_, si ce n'est de ceux de la vertu malheureuse? Il
faut donc ou renoncer à l'intérêt ou se soumettre à ces principes. Que
Villeterque n'ait pas assez lu pour être persuadé de la bonté de ces
bases, rien de plus simple. Il est inutile de connaître les règles d'un
art quand on s'en tient à faire des _Veillées_ qui _endorment_, ou à
copier de petits contes dans les _Mille et une Nuits_, pour les donner
ensuite _orgueilleusement_ sous son nom. Mais si le plagiaire
Villeterque ignore ces principes, parce qu'il ignore à peu près tout, du
moins il ne les conteste pas; et quand, pour prix de son journal, il a
escroqué quelques billets de comédie, et que, placé au rang des
_gratis_, on lui donne, pour sa mauvaise monnaie, la représentation des
chefs-d'oeuvre de Racine et de Voltaire, qu'il apprenne donc là, en
voyant _Mahomet_, par exemple, que Palmire et Séide périssent l'un et
l'autre innocents et vertueux, tandis que Mahomet triomphe; qu'il se
convainque à _Britannicus_ que ce jeune prince et sa maîtresse meurent
vertueux et innocents pendant que Néron règne; qu'il voie la même chose
dans _Polyeucte_, dans _Phèdre_, etc. etc.; qu'en ouvrant Richardson,
lorsqu'il est de retour chez lui, il voie à quel degré ce célèbre
Anglais intéresse en rendant la vertu malheureuse; voilà des vérités
dont je voudrais que Villeterque se convainquît, et s'il pouvait l'être,
il blâmerait moins _bilieusement_, moins _arrogamment_, moins
_sottement_ enfin, ceux qui les mettent en pratique, à l'exemple de nos
plus grands maîtres. Mais c'est que Villeterque, qui n'est pas un grand
maître, ne connaît pas les ouvrages des grands maîtres; c'est
qu'aussitôt qu'on arrache la cognée du bilieux Villeterque, le cher
homme ne sait plus où il en est. Écoutons néanmoins cet _original_,
quand il parle de l'usage que je fais des principes; oh! c'est ici que
le _pédant_ est bon à entendre.
Je dis que pour intéresser, il faut quelquefois que le vice offense la
vertu; je dis que c'est un moyen sûr de prétendre à l'intérêt, et sur
cet axiome, Villeterque attaque ma moralité. _En vérité, en vérité_, je
vous le dis, Villeterque, mais vous êtes aussi _bête_ en jugeant les
hommes qu'en prononçant sur leurs ouvrages. Ce que j'établis ici est
peut-être le plus bel éloge qu'il soit possible de faire de la vertu, et
en effet, si elle n'était pas aussi belle, pleurerait-on ses infortunes?
si moi-même je ne la croyais pas l'idole la plus respectable des hommes,
dirais-je aux auteurs dramatiques: Quand vous voudrez inspirer la pitié,
osez attaquer un instant ce que le ciel et la terre ont de plus beau, et
vous verrez de quelle amertume sont les larmes produites par ce
sacrilège? Je fais donc l'éloge de la vertu quand Villeterque m'accuse
de rébellion à son culte; mais Villeterque, qui n'est pas vertueux sans
doute, ne sait pas comment on adore la vertu. Aux seuls sectateurs d'une
divinité appartient l'accès de son temple, et Villeterque qui n'a
peut-être ni divinité ni culte, ne connaît pas un mot de tout cela; mais
quand la page d'ensuite, Villeterque assure que penser comme nos grands
maîtres, qu'honorer comme eux la vertu, devient une preuve indubitable
que je suis l'auteur du livre où elle est le plus humiliée, on avouera
que c'est là où la logique de Villeterque éclate dans tout son jour. Je
prouve que sans mettre en action la vertu, il est impossible de faire un
bon ouvrage dramatique; je l'élève, puisque je pense et que je dis que
l'indignation, la colère, les larmes doivent être le résultat des
insultes qu'elle reçoit ou des malheurs qu'elle éprouve, et de là, selon
Villeterque, il s'ensuit que je suis l'auteur du livre exécrable où l'on
voit précisément tout le contraire des principes que je professe et que
j'établis! Oui, certes, tout le contraire; car l'auteur du livre dont il
s'agit ne semble prêter au vice de l'empire sur la vertu que par
méchanceté... que par libertinage; dessein perfide duquel sans doute il
n'a pas cru devoir retirer aucun intérêt dramatique, tandis que les
modèles que je cite ont toujours pris une marche contraire et que moi,
tant que ma faiblesse m'a permis de suivre ces maîtres, je n'ai montré
le vice dans mes ouvrages que sous les couleurs les plus capables de le
faire à jamais détester, et que, si parfois je lui ai laissé quelque
succès sur la vertu, ce n'a jamais été que pour rendre celle-ci plus
intéressante et plus belle. En agissant par des voies opposées à celles
de l'auteur du livre en question, je n'ai donc pas consacré les
principes de cet auteur; en abhorrant ces principes et m'en éloignant
dans mes ouvrages, je n'ai donc pas pu les adopter; et l'inconséquent
Villeterque, qui imagine prouver mes torts, précisément par ce qui m'en
disculpe, n'est donc plus qu'un lâche _calomniateur_ qu'il est important
de démasquer.
Mais à quoi servent ces tableaux du crime triomphant? dit le
folliculaire. Ils servent, Villeterque, à mettre les tableaux contraires
dans un plus beau jour, et c'est assez prouver leur utilité. Au surplus,
où le crime triomphe-t-il dans ces nouvelles que vous attaquez avec
autant de _bêtise_ que d'_impudence_? Qu'on m'en permette une
très-courte analyse seulement, pour prouver au public que Villeterque ne
sait ce qu'il dit quand il prétend que je donne dans ces nouvelles le
plus grand ascendant au vice sur la vertu.
Où la vertu se trouve-t-elle mieux récompensée que dans _Juliette et
Raunai_?
Si elle est malheureuse dans la _Double Épreuve_, y voit-on le crime
triompher? Assurément non, puisqu'il n'y a pas un seul personnage
criminel dans cette nouvelle toute sentimentale.
La vertu, comme dans _Clarisse_, succombe, j'en conviens, dans
_Henriette Stralsond_; mais le crime n'y est-il pas puni par la main
même de la vertu?
Dans _Faxelange_, ne l'est-il pas plus rigoureusement encore, et la
vertu n'est-elle pas délivrée de ses fers?
Le fatalisme de _Florville de Courval_ laisse-t-il triompher le crime?
Tous ceux qui s'y commettent involontairement, ne sont que les effets de
ce fatalisme dont les Grecs armaient la main de leurs dieux; ne
voyons-nous pas tous les jours les mêmes évènements dans les malheurs
d'_OEdipe_ et de sa famille?
Où le crime est-il plus malheureux et mieux puni que dans _Rodrigue_?
Le plus doux hymen ne couronne-t-il point la vertu dans _Laurence et
Antonio_, et le crime n'y succombe-t-il pas?
Dans _Ernestine_, n'est-ce pas de la main du vertueux père de cette
infortunée qu'Oxtiern est puni?
N'est-ce pas sur un échafaud que monte le crime, dans _Dorgeville_?
Les remords qui conduisent _la Comtesse de Sancerre_ au tombeau, ne
vengent-ils pas la vertu qu'elle outrage?
Dans _Eugène de Franval_, enfin, le monstre que j'ai peint ne se
perce-t-il pas lui-même.
Villeterque... folliculaire Villeterque, où donc le crime triomphe-t-il
dans mes nouvelles? Ah! si je vois quelque chose triompher ici, ce n'est
en vérité que ton ignorance et ton lâche désir de diffamation.
À présent, je demande à mon _méprisable censeur_ de quel front il ose
appeler un tel ouvrage _une complication d'atrocités révoltantes_, quand
aucun des reproches qu'il lui prête ne se trouve fondé? Et cela prouvé,
que résulte-t-il du jugement porté par cet inepte _phraseur_? de la
satire sans esprit, de la critique sans discernement et du fiel sans
aucun motif; et tout cela parce que Villeterque est un sot, et que d'un
sot il n'émana jamais que des sottises. Je suis en contradiction avec
moi-même, ajoute le _pédagogue_ Villeterque, quand je fais parler un de
mes héros d'une manière opposée à celle dont j'ai parlé dans ma préface.
Mais, détestable ignorant, apprends donc que chaque acteur d'un ouvrage
dramatique doit y parler le langage établi par le caractère qu'il porte;
qu'alors c'est le personnage qui parle et non l'auteur, et qu'il est on
ne saurait plus simple dans ce cas que ce personnage, absolument inspiré
par son rôle, dise des choses totalement contraires à ce que dit
l'auteur quand c'est lui-même qui parle. Certes, quel homme eût été
Crébillon s'il eût toujours parlé comme Artée; quel individu que Racine,
s'il eût pensé comme Néron; quel monstre que Richardson, s'il n'eût eu
d'autres principes que ceux de Lovelace! Oh! monsieur Villeterque, que
vous êtes bête; voilà, par exemple, une vérité sur laquelle les
personnages de mes romans et moi, nous nous entendrons toujours, quand
il nous arrivera soit aux uns, soit aux autres, de nous entretenir de
votre fastidieuse existence. Mais quelle faiblesse de ma part! dois-je
donc employer des raisons où il ne faut que du mépris? Et en effet, que
mérite de plus un lourdaud qui ose dire à celui qui partout a puni le
vice: _Montrez-moi des scélérats heureux, c'est ce qu'il faut au
perfectionnement de l'art; l'auteur des _Crimes de l'Amour_ vous le
prouve!_ Non, Villeterque, je n'ai ni dit ni prouvé cela; et pour en
convaincre, j'en appelle de ta bêtise au public éclairé; j'ai dit tout
le contraire, Villeterque, et c'est le contraire qui sert de base à mes
ouvrages.
Une belle invocation termine enfin la basse diatribe de notre
barbouilleur:
«Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding, Richardson, vous n'avez pas
fait de romans (s'écrie-t-il): vous avez peint des _moeurs_, il fallait
peindre des _crimes_!» comme si les crimes ne faisaient pas partie des
moeurs, et comme s'il n'y avait pas des _moeurs criminelles_ et des _moeurs
vertueuses_. Mais ceci est trop fort pour Villeterque, il n'en sait pas
tant.
Au reste, était-ce à moi que devaient s'adresser de tels reproches, moi
qui, plein de respect pour ceux que nomme Villeterque, n'ai cessé de les
exalter dans mon _Esquisse sur les romans_; et d'ailleurs ces mortels
perpétuellement loués par moi, et que cite ici Villeterque, n'ont-ils
aussi présenté des crimes? Est-ce une fille bien vertueuse que la
_julie_ de Rousseau? Est-ce un homme bien moral que le héros de
_Clarisse_? Y a-t-il beaucoup de vertu dans _Zadig_ et dans _Candide_,
etc., etc.? Oh! Villeterque, j'ai dit quelque part que quand on voulait
écrire sans aucun talent pour ce métier, il valait beaucoup mieux faire
des escarpins ou des bottes, je ne savais pas alors que ce conseil
s'adresserait à vous; suivez-le, mon ami, suivez-le, vous serez
peut-être un cordonnier passable, mais à coup sûr vous ne serez jamais
qu'un triste écrivain. Eh! console-toi, Villeterque, on lira toujours
Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding et Richardson; tes stupides
plaisanteries sur cela ne prouveront à qui que ce soit que j'ai dénigré
ces grands hommes, quand je ne cesse au contraire de les offrir pour
modèles; mais ce qu'on ne lira sûrement jamais, Villeterque, ce sera
vous, premièrement parce qu'il n'existe rien de vous qui puisse vous
survivre, et qu'à supposer même que l'on rencontrât quelques-uns de vos
vols littéraires, on aimera mieux les lire dans l'original, où ils
s'offrent dans toute leur pureté, que souillés par une plume aussi
grossière que la vôtre.
Villeterque, vous avez déraisonné, menti, vous avez entassé des bêtises
sur des calomnies, des inepties sur des impostures, et tout cela pour
venger des auteurs _à la glace_, au rang desquels vos ennuyeuses
compilations vous placent à si juste titre[14]; je vous ai donné une
leçon et suis prêt à vous en donner de nouvelles, s'il vous arrive
encore de m'insulter.
D. A. F. SADE.
[Note 12: On appelle journaliste un homme instruit, un homme en état de
raisonner sur un ouvrage, de l'analyser et d'en rendre au public un
compte éclairé, qui le lui fasse connaître; mais celui qui n'a ni
l'esprit, ni le jugement nécessaire à cette honorable fonction, celui
qui compile, imprime, diffame, ment, calomnie, déraisonne, et tout cela
pour vivre, celui-là, dis-je, n'est qu'un _folliculaire_; et cet homme,
c'est _Villeterque_. (_Voy._ sa feuille du 30 vendémiaire an IX nº 90.)]
[Note 13: C'est ce même mépris qui me fit garder le silence sur
l'imbécile rapsodie diffamatoire d'un nommé _Despaze_, qui prétendait
aussi que j'étais l'auteur de ce livre infâme que pour l'intérêt même
des moeurs on ne doit jamais nommer. Sachant que ce polisson n'était
qu'un chevalier d'industrie, vomi par la Garonne pour venir stupidement
dénigrer à Paris des arts dont il n'avait pas la moindre idée, des
ouvrages qu'il n'avait jamais lus et d'honnêtes gens qui auraient dû se
réunir pour le faire mourir sous le bâton; parfaitement instruit que cet
homme obscur, ce bélitre, n'avait durement forgé quelques détestables
vers que dans cette perfide intention, des effets de laquelle le
mendiant attendait un morceau de pain, je m'étais décidé à le laisser
honteusement languir dans l'humiliation et l'opprobre où le plongeait
incessamment son barbouillage, craignant de souiller mes idées en les
laissant errer, même une minute, sur un être aussi dégoûtant. Mais comme
ces messieurs ont imité les ânes qui braient tous à la fois, quand ils
ont faim, il a bien fallu, pour les faire taire, frapper sur tous
indistinctement. Voilà ce qui me contraint à les tirer un instant, par
les oreilles, du bourbier où ils périssaient, pour que le public les
reconnaisse au sceau de l'ignominie dont se couvre leur front; et ce
service rendu à l'humanité, je les replonge d'un coup de pied l'un et
l'autre au fond de l'égoût infect où leur bassesse et leur avilissement
les feront croupir à jamais.]
[Note 14: On ne connaît, Dieu merci! de ce gribouilleur, que des
_Veillées_ qu'il appelle _philosophiques_, quoiqu'elles ne soient que
_soporifiques_; ramassis dégoûtant, monotone, ennuyeux, où le pédagogue,
toujours sur des échasses, voudrait bien qu'aussi bêtes que lui, nous
consentissions à prendre son bavardage pour de l'élégance, son style
ampoulé pour de l'esprit, et ses plagiats pour de l'imagination; mais
malheureusement, on ne trouve en le lisant que des platitudes quand il
est lui-même, et du mauvais goût quand il pille les autres.]
LE
MARQUIS DE SADE
I
L'HOMME.
Ce n'est pas sans répugnance que nous abordons les questions relatives à
un homme dont le nom est frappé d'une réprobation légitime; mais
lorsqu'on se dévoue à des études d'histoire littéraire et de
bibliographie, il faut savoir remuer courageusement bien des immondices
dans le but de rétablir la vérité.
De nombreuses erreurs ont été émises au sujet de Sade. L'article que lui
a consacré la _Biographie universelle_ (il est de M. Michaud jeune) est
loin d'en être exempt; celui qui renferme la _Biographie générale_
(tome XLII) signé J. M.-R.-I., laisse aussi à redire; tous deux sont
bien incomplets.
Nous ne nous arrêterons pas à une note de Jules Janin insérée dans la
_Revue de Paris_ en 1834 et reproduite dans les _Catacombes_ du même
auteur, 6 volumes in-8º. Ce n'est qu'une improvisation brillante où la
vérité historique est peu respectée.
Pour ce qui concerne la première période de la vie de Sade, il faut
consulter un opuscule de M. Paul Lacroix: _la Vérité sur les deux procès
criminels du marquis de Sade_. Cette notice a été publiée en 1834, dans
une collection de dissertations historiques tirée à fort peu
d'exemplaires; elle a reparu dans les _Curiosités de l'histoire de
France_, du même auteur (Paris, in-18).
Il y a deux phases bien marquées dans cette existence: l'une appartient
à l'histoire des moeurs de l'époque, l'autre à celle des plus affreuses
maladies de l'âme: la seconde est la conséquence de la première.
Sade fut d'abord un libertin comme il y en avait tant d'autres; il
n'était pas plus corrompu que certains de ses contemporains, parmi
lesquels on peut nommer Sénac de Meilhan, auteur du poème en six chants
dont on ne saurait même transcrire le titre; Tilly, roué, digne émule
des plus effrontés coryphées de l'époque de la Régence[15]; Laclos,
auteur d'un livre resté célèbre, _les Liaisons dangereuses_[16]. Se
blasant sur la débauche, Sade imagina des raffinements cruels qui
attirèrent justement sur lui l'animadversion publique et les rigueurs de
l'autorité; enfermé dans des prisons d'état, il voulut se distraire en
écrivant des ouvrages orduriers; Mirabeau, dans une pareille situation,
tomba dans de pareils écarts; mais le fougueux tribun, devenant libre,
se précipita avec le plus grand éclat dans les agitations de la
politique, tandis que Sade, restant sous les verrous, fut saisi d'une
véritable aliénation causée par le désespoir; sa tête s'échauffant de
plus en plus au milieu d'une longue oisiveté, il fut en proie à une
monomanie qui le jeta dans un abîme où il aurait voulu entraîner le
genre humain. En s'efforçant de répandre la corruption la plus infecte,
il se regardait comme usant de représailles contre la société.