L'épicuréïsme des Ninon-de-Lenclos, des Marion-de-Lorme, des marquis de

Sévigné et de Lafare, des Chaulieu, des St Evremond, de toute cette

société charmante enfin, qui, revenue des langueurs du dieu de Cythère,

commençait à penser comme Buffon, _qu'il n'y avait de bon en amour que

le physique_, changea bientôt le ton des romans; les écrivains qui

parurent ensuite, sentirent, que les fadeurs n'amuseraient plus un

siècle perverti par le régent, un siècle revenu des folies

chevaleresques, des extravagances religieuses, et de l'adoration des

femmes; et trouvant plus simple d'amuser ces femmes ou de les corrompre,

que de les servir ou de les encenser, ils créèrent des évènements, des

tableaux, des conversations plus à l'esprit du jour; ils enveloppèrent

du cynisme, des immoralités, sous un style agréable et badin,

quelquefois même philosophique, et plurent au moins s'ils

n'instruisirent pas.

Crébillon écrivit le Sopha, Tanzai, les Égarements de coeur et d'esprit,

etc. Tous romans qui flattaient le vice et s'éloignaient de la vertu,

mais qui, lorsqu'on les donna, devaient prétendre aux plus grands

succès.

Marivaux, plus original dans sa manière de peindre, plus nerveux, offrit

au moins des caractères, captiva l'âme, et fit pleurer; mais comment,

avec une telle énergie, pouvait-on avoir un style aussi précieux, aussi

maniéré? Il prouva bien que la nature n'accorde jamais au romancier tous

les dons nécessaires à la perfection de son art.

Le but de Voltaire fut tout différent; n'ayant d'autre dessein que de

placer de la philosophie dans ses romans, il abandonna tout pour ce

projet. Avec quelle adresse il y réussit; et malgré toutes les

critiques, Candide et Zadig ne seront-ils pas toujours des

chefs-d'oeuvre!

Rousseau, à qui la nature avait accordé en délicatesse, en sentiment, ce

qu'elle n'avait donné qu'en esprit à Voltaire, traita le roman d'une

bien autre façon. Que de vigueur, que d'énergie dans l'Héloïse; lorsque

Momus dictait Candide à Voltaire, l'amour lui-même traçait de son

flambeau, toutes les pages brûlantes de Julie, et l'on peut dire avec

raison que ce livre sublime, n'aura jamais d'imitateurs; puisse cette

vérité faire tomber la plume des mains, à cette foule d'écrivains

éphémères qui, depuis trente ans ne cessent de nous donner de mauvaises

copies de cet immortel original; qu'ils sentent donc que pour

l'atteindre, il faut une âme de feu comme celle de Rousseau, un esprit

philosophe comme le sien, deux choses que la nature ne réunit pas deux

fois dans le même siècle.

Au travers de tout cela, Marmontel nous donnait des contes, qu'il

appelait _Moraux_, non pas (dit un littérateur estimable) qu'ils

enseignassent la morale, mais parce qu'ils peignaient nos moeurs;

cependant un peu trop dans le genre maniéré de Marivaux; d'ailleurs que

sont ces contes? des puérilités, uniquement écrites pour les femmes et

pour les enfants et qu'on ne croira jamais de la même main que

Bélisaire, ouvrage qui suffisait seul à la gloire de l'auteur; celui qui

avait fait le quinzième chapitre de ce livre, devait-il donc prétendre à

la petite gloire de nous donner des contes _à l'eau-rose_.

Enfin les romans anglais, les vigoureux ouvrages de Richardson et de

Fielding, vinrent apprendre aux Français, que ce n'est point en peignant

les fastidieuses langueurs de l'amour, ou les ennuyeuses conversations

des ruelles, qu'on peut obtenir des succès dans ce genre; mais en

traçant des caractères mâles qui, jouets et victimes de cette

effervescence du coeur connue sous le nom d'amour, nous en montrent à la

fois et les dangers et les malheurs; de là seul peuvent s'obtenir ces

développements, ces passions si bien tracés dans les romans anglais.

C'est Richardson, c'est Fielding qui nous ont appris que l'étude

profonde du coeur de l'homme, véritable dédale de la nature, peut seule

inspirer le romancier, dont l'ouvrage doit nous faire voir l'homme, non

pas seulement ce qu'il est, ou ce qu'il se montre, c'est le devoir de

l'historien, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le rendre les

modifications du vice, et toutes les secousses des passions; il faut

donc les connaître toutes, il faut donc les employer toutes, si l'on

veut travailler ce genre; là, nous apprîmes aussi, que ce n'est pas

toujours en faisant triompher la vertu qu'on intéresse; qu'il faut y

tendre bien certainement autant qu'on le peut, mais que cette règle, ni

dans la nature, ni dans Aristote, mais seulement celle à laquelle nous

voudrions que tous les hommes s'assujettissent pour notre bonheur, n'est

nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui doit

conduire à l'intérêt; car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce

qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant que de couler; mais

si après les plus rudes épreuves, nous voyons enfin la vertu terrassée

par le vice, indispensablement nos âmes se déchirent, et l'ouvrage nous

ayant excessivement émus, ayant, comme disait Diderot, _ensanglanté nos

coeurs au revers_, doit indubitablement produire l'intérêt qui seul

assure des lauriers.

Que l'on réponde; si après douze ou quinze volumes, l'immortel

Richardson eût _vertueusement_ fini par convertir Lovelace, et par lui

faire _paisiblement_ épouser Clarisse, eût-on versé à la lecture de ce

roman, pris dans le sens contraire, les larmes délicieuses qu'il obtient

de tous les êtres sensibles? C'est donc la nature qu'il faut saisir

quand on travaille ce genre, c'est le coeur de l'homme, le plus singulier

de ses ouvrages, et nullement la vertu, parce que la vertu, quelque

belle, quelque nécessaire qu'elle soit, n'est pourtant qu'un des modes

de ce coeur étonnant, dont la profonde étude est si nécessaire au

romancier, et que le roman, miroir fidèle de ce coeur, doit

nécessairement en tracer tous les plis.

Savant traducteur de Richardson, Prévôt, toi, à qui nous devons d'avoir

fait passer dans notre langue les beautés de cet écrivain célèbre, ne

t'es-t-il pas dû pour ton propre compte un tribut d'éloges, aussi bien

mérité; et n'est-ce pas à juste titre qu'on pourrait t'appeler _le

Richardson français_; toi seul eus l'art d'intéresser longtemps par des

fables implexes, en soutenant toujours l'intérêt, quoiqu'en le divisant;

toi seul, ménageas toujours assez bien tes épisodes, pour que l'intrigue

principale dût plutôt gagner que perdre à leur multitude ou à leur

complication; ainsi cette quantité d'évènements que te reproche Laharpe,

est non-seulement ce qui produit chez toi le plus sublime effet, mais en

même temps ce qui prouve le mieux, et la bonté de ton esprit, et

l'excellence de ton génie. «Les Mémoires d'un homme de qualité, enfin

(pour ajouter à ce que nous pensons de Prévôt, ce que d'autres que nous

ont également pensé) Cléveland; l'Histoire d'une Grecque moderne, le

Monde moral, Manon-Lescaut, surtout,[10] sont remplis de ces scènes

attendrissantes et terribles, qui frappent et attachent invinciblement;

les situations de ces ouvrages, heureusement ménagées, amènent de ces

moments où la nature frémit d'horreur, etc.» Et voilà ce qui s'appelle

écrire le roman; voilà ce qui, dans la postérité, assure à Prévôt une

place où ne parviendra nul de ses rivaux.

Vinrent ensuite les écrivains du milieu de ce siècle: Dorat aussi

maniéré que Marivaux, aussi froid, aussi peu moral que Crébillon, mais

écrivain plus agréable que les deux à qui nous le comparons; la

frivolité de son siècle excuse la sienne, et il eut l'art de la bien

saisir.

Auteur charmant de la reine de Golconde, me permets-tu de t'offrir un

laurier? On eut rarement un esprit plus agréable, et les plus jolis

contes du siècle ne valent pas celui qui t'immortalise; à la fois plus

aimable, et plus heureux qu'Ovide, puisque le héros sauveur de la

France, prouve en te rappelant au sein de ta patrie, qu'il est autant

l'ami d'Apollon que de Mars; réponds à l'espoir de ce grand homme, en

ajoutant encore quelques jolies roses sur le sein de ta belle Aline.

Darnaud, émule de Prévôt, peut souvent prétendre à le surpasser; tous

deux trempèrent leurs pinceaux dans le Styx; mais Darnaud, quelquefois

adoucit le sein des fleurs de l'Elysée; Prévôt, plus énergique, n'altéra

jamais les teintes de celui dont il traça Cléveland.

R... inonde le public, il lui faut une presse au chevet de son lit;

heureusement que celle-là toute seule gémira de ses _terribles

productions_; un style bas et rampant, des aventures dégoûtantes

toujours puisées dans la plus mauvaise compagnie; nul autre mérite

enfin, que celui d'une prolixité... dont les seuls marchands de poivre

le remercieront.

Peut-être devrions-nous analyser ici ces romans nouveaux, dont le

sortilège et la fantasmagorie composent à peu près tout le mérite, en

plaçant à leur tête _le Moine_, supérieur, sous tous les rapports, aux

bizarres élans de la brillante imagination de _Radgliffe_; mais cette

dissertation serait trop longue; convenons seulement que ce genre,

quoiqu'on en puisse dire, n'est assurément pas sans mérite; il devenait

le fruit indispensable des secousses révolutionnaires dont l'Europe

entière se ressentait. Pour qui connaissait tous les malheurs dont les

méchants peuvent accabler les hommes, le roman devenait aussi difficile

à faire que monotone à lire; il n'y avait point d'individu qui n'eût

plus éprouvé d'infortunes en quatre ou cinq ans, que n'en pouvait

peindre en un siècle le plus fameux romancier de la littérature; il

fallait donc appeler l'enfer à son secours, pour se composer des titres

à l'intérêt, et trouver dans le pays des chimères, ce qu'on savait

couramment en ne fouillant que l'histoire de l'homme dans cet âge de

fer. Mais que d'inconvénients présentait cette manière d'écrire!

l'auteur du _Moine_ ne les a pas plus évités que _Radgliffe_; ici

nécessairement de deux choses l'une, ou il faut développer le sortilège,

et dès lors vous n'intéressez plus, ou il ne faut jamais lever le

rideau, et vous voilà dans la plus affreuse invraisemblance. Qu'il

paraisse dans ce genre un ouvrage assez bon pour atteindre le but sans

ce briser contre l'un ou l'autre de ces écueils, loin de lui reprocher

ses moyens, nous l'offrirons alors comme un modèle.

Avant que d'entamer notre troisième et dernière question, _quelles sont

les règles de l'art d'écrire le roman?_ nous devons, ce me semble,

répondre à la perpétuelle objection de quelques esprits atrabilaires

qui, pour se donner le vernis d'une morale, dont souvent leur coeur est

bien loin, ne cessent de vous dire, _à quoi servent les romans?_

À quoi ils servent, hommes hypocrites et pervers, car vous seuls faites

cette ridicule question, ils servent à vous peindre, et à vous peindre

tels que vous êtes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au

pinceau, parce que vous en redoutez les effets: le roman étant, s'il

est possible de s'exprimer ainsi, _le tableau des moeurs séculaires_, est

aussi essentiel que l'histoire, au philosophe qui veut connaître

l'homme; car le burin de l'une, ne le peint que lorsqu'il se fait voir;

et alors ce n'est plus lui; l'ambition, l'orgueil couvrent son front

d'un masque qui ne nous représente que ces deux passions, et non

l'homme; le pinceau du roman, au contraire, le saisit dans son

intérieur... le prend quand il quitte ce masque, et l'esquisse bien plus

intéressante, est en même temps bien plus vraie: voilà l'utilité des

romans; froids censeurs qui ne les aimez pas, vous ressemblez à ce

cul-de-jatte qui disait aussi: _et pourquoi fait-on des portraits?_

S'il est donc vrai que le roman soit utile, ne craignons point de tracer

ici quelques-uns des principes que nous croyons nécessaires à porter ce

genre à sa perfection; je sens bien qu'il est difficile de remplir cette

tâche sans donner des armes contre moi; ne deviens-je pas doublement

coupable de n'avoir pas _bien fait_, si je prouve que je sais ce qu'il

faut pour _faire bien_. Ah! laissons ces vaines considérations, qu'elles

s'immolent à l'amour de l'art.

La connaissance la plus essentielle qu'il exige est bien certainement

celle du coeur de l'homme. Or, cette connaissance importante, tous les

bons esprits nous approuveront sans doute en affirmant qu'on ne

l'acquiert que par des _malheurs_ et par des _voyages_; il faut avoir vu

des hommes de toutes les nations pour les bien connaître, et il faut

avoir été leur victime pour savoir les apprécier; la main de

l'infortune, en exaltant le caractère de celui qu'elle écrase, le met à

la juste distance où il faut qu'il soit pour étudier les hommes; il les

voit de là, comme le passager aperçoit les flots en fureur se briser

contre l'écueil sur lequel l'a jeté la tempête; mais dans quelque

situation que l'ait placé la nature ou le sort, s'il veut connaître les

hommes, qu'il parle peu quand il est avec eux; on n'apprend rien quand

on parle, on ne s'instruit qu'en écoutant; et voilà pourquoi les bavards

ne sont communément que des sots.

Ô toi qui veux parcourir cette épineuse carrière! ne perds pas de vue

que le romancier est l'homme de la nature, elle l'a créé pour être son

peintre; s'il ne devient pas l'amant de sa mère dès que celle-ci l'a

mis au monde, qu'il n'écrive jamais, nous ne le lirons point; mais s'il

éprouve cette soif ardente de tout peindre, s'il entr'ouvre avec

frémissement le sein de la nature, pour y chercher son art et pour y

puiser des modèles, s'il a la fièvre du talent et l'enthousiasme du

génie, qu'il suive la main qui le conduit, il a deviné l'homme, il le

peindra; maîtrisé par son imagination qu'il y cède, qu'il embellisse ce

qu'il voit: le sot cueille une rose et l'effeuille, l'homme de génie la

respire et la peint: voilà celui que nous lirons.

Mais en te conseillant d'embellir, je te défends de t'écarter de la

vraisemblance: le lecteur a droit de se fâcher quand il s'aperçoit que

l'on veut trop exiger de lui; il voit bien qu'on cherche à le rendre

dupe; son amour-propre en souffre, il ne croit plus rien dès qu'il

soupçonne qu'on veut le tromper.

Contenu d'ailleurs par aucune digue, use, à ton aise, du droit de porter

atteinte à toutes les anecdotes de l'histoire, quand la rupture de ce

frein devient nécessaire aux plaisirs que tu nous prépares; encore une

fois, on ne te demande point d'être vrai, mais seulement d'être

vraisemblable; trop exiger de toi serait nuire aux jouissances que nous

en attendons: ne remplace point cependant le vrai par l'impossible, et

que ce que tu inventes soit bien dit; on ne te pardonne de mettre ton

imagination à la place de la vérité que sous la clause expresse d'orner

et d'éblouir. On n'a jamais le droit de mal dire, quand on peut dire

tout ce qu'on veut; si tu n'écris comme R...... _que ce que tout le

monde sait_, dusses-tu, comme lui, nous donner quatre volumes par mois,

ce n'est pas la peine de prendre la plume: personne ne te contraint au

métier que tu fais; mais si tu l'entreprends, fais-le bien. Ne l'adopte

pas surtout comme un secours à ton existence; ton travail se

ressentirait de tes besoins, tu lui transmettrais ta faiblesse; il

aurait la pâleur de la faim: d'autres métiers se présentent à toi; fais

des souliers, et n'écris point des livres. Nous ne t'en estimerons pas

moins, et comme tu ne nous ennuiras pas, nous t'aimerons peut-être

davantage.

Une fois ton esquisse jetée, travaille ardemment à l'étendre, mais sans

te resserrer dans les bornes qu'elle paraît d'abord te prescrire; tu

deviendrais maigre et froid avec cette méthode; ce sont des élans que

nous voulons de toi, et non pas des règles; dépasse tes plans,

varie-les, augmente-les; ce n'est qu'en travaillant que les idées

viennent. Pourquoi ne veux-tu pas que celle qui te presse quand tu

composes, soit aussi bonne que celle dictée par ton esquisse? Je n'exige

essentiellement de toi qu'une seule chose, c'est de soutenir l'intérêt

jusqu'à la dernière page; tu manques le but, si tu coupes ton récit par

des incidents, ou trop répétés, ou qui ne tiennent pas au sujet; que

ceux que tu te permettras soient encore plus soignés que le fond: tu

dois des dédommagements au lecteur quand tu le forces de quitter ce qui

l'intéresse, pour entamer un incident. Il peut bien te permettre de

l'interrompre, mais il ne te pardonnera pas de l'ennuyer; que tes

épisodes naissent toujours du fond du sujet et qu'ils y rentrent; si tu

fais voyager tes héros, connais bien le pays où tu les mènes, porte la

magie au point de m'identifier avec eux; songe que je me promène à leurs

côtés, dans toutes les régions où tu les places; et que peut-être plus

instruit que toi, je ne te pardonnerai ni une invraisemblance de moeurs,

ni un défaut de costume, encore moins une faute de géographie: comme

personne ne te contraint à ces échappées, il faut que tes descriptions

locales soient réelles, ou il faut que tu restes au coin de ton feu;

c'est le seul cas dans tous tes ouvrages où l'on ne puisse tolérer

l'invention, à moins que les pays où tu me transportes ne soient

imaginaires, et, dans cette hypothèse encore, j'exigerai toujours du

vraisemblable.

Évite l'afféterie de la morale; ce n'est pas dans un roman qu'on la

cherche; si les personnages que ton plan nécessite, sont quelquefois

contraints à raisonner, que ce soit toujours sans affectation, sans la

prétention de le faire, ce n'est jamais l'auteur qui doit moraliser,

c'est le personnage, et encore ne le lui permet-on, que quand il y est

forcé par les circonstances.

Une fois au dénouement, qu'il soit naturel, jamais contraint, jamais

machiné, mais toujours né des circonstances; je n'exige pas de toi,

comme les auteurs de l'Encyclopédie, qu'il soit _conforme au désir du

lecteur_; quel plaisir lui reste-t-il quand il a tout deviné? le

dénouement doit être tel que les évènements le préparent, que la

vraisemblance l'exige, que l'imagination l'inspire; et avec ces

principes que je charge ton goût et ton esprit d'étendre, si tu ne fais

pas bien, au moins feras-tu mieux que nous; car, il faut en convenir,

dans les nouvelles que l'on va lire, le vol hardi que nous nous sommes

permis de prendre, n'est pas toujours d'accord avec la sévérité des

règles de l'art; mais nous espérons que l'extrême vérité des caractères

en dédommagera peut-être; la nature plus bizarre que les moralistes ne

nous la peignent, s'échappe à tout instant des digues que la politique

de ceux-ci voudrait lui prescrire; uniforme dans ses plans, irrégulière

dans ses effets, son sein toujours agité, ressemble au foyer d'un volcan

d'où s'élancent tour à tour, ou des pierres précieuses servant au luxe

des hommes, ou des globes de feu qui les anéantissent; grande, quand

elle peuple la terre d'Antonin et de Titus; affreuse, quand elle y vomit

des Andronics ou des Nérons; mais toujours sublime, toujours

majestueuse, toujours digne de nos études, de nos pinceaux et de notre

respectueuse admiration, parce que ces desseins nous sont inconnus,

qu'esclaves de ses caprices ou de ses besoins, ce n'est jamais sur ce

qu'ils nous font éprouver que nous devons régler nos sentiments pour

elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que puissent être les

résultats.

À mesure que les esprits se corrompent, à mesure qu'une nation vieillit,

en raison de ce que la nature est plus étudiée, mieux analysée, que les

préjugés sont mieux détruits, il faut la faire connaître davantage.

Cette loi est la même pour les arts; ce n'est qu'en avançant qu'ils se

perfectionnent, ils n'arrivent au but que par des essais. Sans doute il

ne fallait pas aller si loin dans ces temps affreux de l'ignorance, où

courbés sous les fers religieux, on punissait de mort celui qui voulait

les apprécier, où les bûchers de l'inquisition devenaient le prix des

talents; mais dans notre état actuel, partons toujours de ce principe:

quand l'homme a soupesé tous ses freins, lorsque d'un regard audacieux,

son oeil mesure ses barrières, quand, à l'exemple des Titans, il ose

jusqu'au ciel porter sa main hardie, et qu'armé de ses passions, comme

ceux-ci l'étaient des laves du Vésuve, il ne craint plus de déclarer la

guerre à ceux qui le faisaient frémir autrefois, quand ses _écarts_

mêmes ne lui paraissent plus que des _erreurs_ légitimées par ses

études, ne doit-on pas alors lui parler avec la même énergie qu'il

emploie lui-même à se conduire? l'homme du dix-huitième siècle, en un

mot, est-il donc celui du onzième?

Terminons par une assurance positive, que les nouvelles que nous donnons

aujourd'hui, sont absolument neuves et nullement brodées sur des fonds

connus. Cette qualité est peut-être de quelque mérite dans un temps où

tout semble être _fait_, où l'imagination épuisée des auteurs paraît ne

pouvoir plus rien créer de nouveau, et où l'on n'offre plus au public

que des compilations, des extraits ou des traductions.

Cependant la Tour Enchantée, et la Conspiration d'Amboise, ont quelques

fondements historiques; on voit, à la sincérité de nos aveux, combien

nous sommes loin de vouloir tromper le lecteur; il faut être original

dans ce genre, ou ne pas s'en mêler.

Voici ce que dans l'une et l'autre de ces nouvelles, on peut trouver aux

sources que nous indiquons.

L'historien arabe _Abul-cæcim-terif-aben-tariq_, écrivain assez peu

connu de nos littérateurs du jour, rapporte ce qui suit, à l'occasion de

la Tour Enchantée.

«Rodrigue, prince efféminé, attirait à la cour, par principe de volupté,

les filles de ses vassaux, et il en abusait. De ce nombre fut Florinde,

fille du comte Julien. Il la viola. Son père, qui était en Afrique,

reçut cette nouvelle par une lettre allégorique de sa fille; il souleva

les Mores, et revint en Espagne à leur tête; Rodrigue ne sait que faire,

nul fonds dans ses trésors, aucune place: il va fouiller la Tour

Enchantée, près de Tolède, où on lui dit qu'il doit trouver des sommes

immenses; il y pénètre, et voit une statue du Temps qui frappe de sa

massue, et qui, par une inscription, annonce à Rodrigue toutes les

infortunes qui l'attendent; le prince avance et voit une grande cuve

d'eau, mais point d'argent; il revient sur ses pas; il fait fermer la

tour; un coup de tonnerre emporte cet édifice, il n'en reste plus que

des vestiges. Le roi, malgré ces funestes pronostics, assemble une

armée, se bat huit jours près de Cordoue, et est tué sans qu'on puisse

retrouver son corps.»

Voilà ce que nous a fourni l'histoire; qu'on lise notre ouvrage

maintenant, et qu'on voie si la multitude d'événements que nous avons

ajoutés à la sécheresse de ce fait, mérite ou non que nous regardions

l'anecdote comme nous appartenant en propre[11].

Quant à la Conspiration d'Amboise, qu'on la lise dans Garnier, et l'on

verra le peu que nous a prêté l'histoire.

Aucun Guide ne nous a précédé dans les autres nouvelles; fond, narré,

épisode, tout est à nous; peut-être n'est-ce pas ce qu'il y a de plus

heureux; qu'importe, nous avons toujours cru, et nous ne cesserons

d'être persuadé, qu'il vaut mieux inventer, fût-on même faible, que de

copier ou de traduire; l'un a la prétention du génie, c'en est une au

moins; quelle peut être celle du plagiaire? Je ne connais pas de métier

plus bas, je ne conçois pas d'aveux plus humiliant que ceux où de tels

hommes sont contraints, en avouant eux-mêmes, qu'il faut bien qu'ils

n'aient pas d'esprit, puisqu'ils sont obligés d'emprunter celui des

autres.

À l'égard du traducteur, à Dieu ne plaise que nous enlevions son mérite;

mais il ne fait valoir que nos rivaux; et ne fût-ce que pour l'honneur

de la patrie, ne vaut-il pas mieux dire à ces fiers rivaux, _et nous

aussi nous savons créer_.

Les crimes de l'amour Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur les romans, de l'auteur des crimes de l'amour à Villeterque, d'une notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et ses écrits et du discours prononcé par le marquis de Sade à la section des piques. · 第 5 / 12 段