Sévigné et de Lafare, des Chaulieu, des St Evremond, de toute cette
société charmante enfin, qui, revenue des langueurs du dieu de Cythère,
commençait à penser comme Buffon, _qu'il n'y avait de bon en amour que
le physique_, changea bientôt le ton des romans; les écrivains qui
parurent ensuite, sentirent, que les fadeurs n'amuseraient plus un
siècle perverti par le régent, un siècle revenu des folies
chevaleresques, des extravagances religieuses, et de l'adoration des
femmes; et trouvant plus simple d'amuser ces femmes ou de les corrompre,
que de les servir ou de les encenser, ils créèrent des évènements, des
tableaux, des conversations plus à l'esprit du jour; ils enveloppèrent
du cynisme, des immoralités, sous un style agréable et badin,
quelquefois même philosophique, et plurent au moins s'ils
n'instruisirent pas.
Crébillon écrivit le Sopha, Tanzai, les Égarements de coeur et d'esprit,
etc. Tous romans qui flattaient le vice et s'éloignaient de la vertu,
mais qui, lorsqu'on les donna, devaient prétendre aux plus grands
succès.
Marivaux, plus original dans sa manière de peindre, plus nerveux, offrit
au moins des caractères, captiva l'âme, et fit pleurer; mais comment,
avec une telle énergie, pouvait-on avoir un style aussi précieux, aussi
maniéré? Il prouva bien que la nature n'accorde jamais au romancier tous
les dons nécessaires à la perfection de son art.
Le but de Voltaire fut tout différent; n'ayant d'autre dessein que de
placer de la philosophie dans ses romans, il abandonna tout pour ce
projet. Avec quelle adresse il y réussit; et malgré toutes les
critiques, Candide et Zadig ne seront-ils pas toujours des
chefs-d'oeuvre!
Rousseau, à qui la nature avait accordé en délicatesse, en sentiment, ce
qu'elle n'avait donné qu'en esprit à Voltaire, traita le roman d'une
bien autre façon. Que de vigueur, que d'énergie dans l'Héloïse; lorsque
Momus dictait Candide à Voltaire, l'amour lui-même traçait de son
flambeau, toutes les pages brûlantes de Julie, et l'on peut dire avec
raison que ce livre sublime, n'aura jamais d'imitateurs; puisse cette
vérité faire tomber la plume des mains, à cette foule d'écrivains
éphémères qui, depuis trente ans ne cessent de nous donner de mauvaises
copies de cet immortel original; qu'ils sentent donc que pour
l'atteindre, il faut une âme de feu comme celle de Rousseau, un esprit
philosophe comme le sien, deux choses que la nature ne réunit pas deux
fois dans le même siècle.
Au travers de tout cela, Marmontel nous donnait des contes, qu'il
appelait _Moraux_, non pas (dit un littérateur estimable) qu'ils
enseignassent la morale, mais parce qu'ils peignaient nos moeurs;
cependant un peu trop dans le genre maniéré de Marivaux; d'ailleurs que
sont ces contes? des puérilités, uniquement écrites pour les femmes et
pour les enfants et qu'on ne croira jamais de la même main que
Bélisaire, ouvrage qui suffisait seul à la gloire de l'auteur; celui qui
avait fait le quinzième chapitre de ce livre, devait-il donc prétendre à
la petite gloire de nous donner des contes _à l'eau-rose_.
Enfin les romans anglais, les vigoureux ouvrages de Richardson et de
Fielding, vinrent apprendre aux Français, que ce n'est point en peignant
les fastidieuses langueurs de l'amour, ou les ennuyeuses conversations
des ruelles, qu'on peut obtenir des succès dans ce genre; mais en
traçant des caractères mâles qui, jouets et victimes de cette
effervescence du coeur connue sous le nom d'amour, nous en montrent à la
fois et les dangers et les malheurs; de là seul peuvent s'obtenir ces
développements, ces passions si bien tracés dans les romans anglais.
C'est Richardson, c'est Fielding qui nous ont appris que l'étude
profonde du coeur de l'homme, véritable dédale de la nature, peut seule
inspirer le romancier, dont l'ouvrage doit nous faire voir l'homme, non
pas seulement ce qu'il est, ou ce qu'il se montre, c'est le devoir de
l'historien, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le rendre les
modifications du vice, et toutes les secousses des passions; il faut
donc les connaître toutes, il faut donc les employer toutes, si l'on
veut travailler ce genre; là, nous apprîmes aussi, que ce n'est pas
toujours en faisant triompher la vertu qu'on intéresse; qu'il faut y
tendre bien certainement autant qu'on le peut, mais que cette règle, ni
dans la nature, ni dans Aristote, mais seulement celle à laquelle nous
voudrions que tous les hommes s'assujettissent pour notre bonheur, n'est
nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui doit
conduire à l'intérêt; car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce
qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant que de couler; mais
si après les plus rudes épreuves, nous voyons enfin la vertu terrassée
par le vice, indispensablement nos âmes se déchirent, et l'ouvrage nous
ayant excessivement émus, ayant, comme disait Diderot, _ensanglanté nos
coeurs au revers_, doit indubitablement produire l'intérêt qui seul
assure des lauriers.
Que l'on réponde; si après douze ou quinze volumes, l'immortel
Richardson eût _vertueusement_ fini par convertir Lovelace, et par lui
faire _paisiblement_ épouser Clarisse, eût-on versé à la lecture de ce
roman, pris dans le sens contraire, les larmes délicieuses qu'il obtient
de tous les êtres sensibles? C'est donc la nature qu'il faut saisir
quand on travaille ce genre, c'est le coeur de l'homme, le plus singulier
de ses ouvrages, et nullement la vertu, parce que la vertu, quelque
belle, quelque nécessaire qu'elle soit, n'est pourtant qu'un des modes
de ce coeur étonnant, dont la profonde étude est si nécessaire au
romancier, et que le roman, miroir fidèle de ce coeur, doit
nécessairement en tracer tous les plis.
Savant traducteur de Richardson, Prévôt, toi, à qui nous devons d'avoir
fait passer dans notre langue les beautés de cet écrivain célèbre, ne
t'es-t-il pas dû pour ton propre compte un tribut d'éloges, aussi bien
mérité; et n'est-ce pas à juste titre qu'on pourrait t'appeler _le
Richardson français_; toi seul eus l'art d'intéresser longtemps par des
fables implexes, en soutenant toujours l'intérêt, quoiqu'en le divisant;
toi seul, ménageas toujours assez bien tes épisodes, pour que l'intrigue
principale dût plutôt gagner que perdre à leur multitude ou à leur
complication; ainsi cette quantité d'évènements que te reproche Laharpe,
est non-seulement ce qui produit chez toi le plus sublime effet, mais en
même temps ce qui prouve le mieux, et la bonté de ton esprit, et
l'excellence de ton génie. «Les Mémoires d'un homme de qualité, enfin
(pour ajouter à ce que nous pensons de Prévôt, ce que d'autres que nous
ont également pensé) Cléveland; l'Histoire d'une Grecque moderne, le
Monde moral, Manon-Lescaut, surtout,[10] sont remplis de ces scènes
attendrissantes et terribles, qui frappent et attachent invinciblement;
les situations de ces ouvrages, heureusement ménagées, amènent de ces
moments où la nature frémit d'horreur, etc.» Et voilà ce qui s'appelle
écrire le roman; voilà ce qui, dans la postérité, assure à Prévôt une
place où ne parviendra nul de ses rivaux.
Vinrent ensuite les écrivains du milieu de ce siècle: Dorat aussi
maniéré que Marivaux, aussi froid, aussi peu moral que Crébillon, mais
écrivain plus agréable que les deux à qui nous le comparons; la
frivolité de son siècle excuse la sienne, et il eut l'art de la bien
saisir.
Auteur charmant de la reine de Golconde, me permets-tu de t'offrir un
laurier? On eut rarement un esprit plus agréable, et les plus jolis
contes du siècle ne valent pas celui qui t'immortalise; à la fois plus
aimable, et plus heureux qu'Ovide, puisque le héros sauveur de la
France, prouve en te rappelant au sein de ta patrie, qu'il est autant
l'ami d'Apollon que de Mars; réponds à l'espoir de ce grand homme, en
ajoutant encore quelques jolies roses sur le sein de ta belle Aline.
Darnaud, émule de Prévôt, peut souvent prétendre à le surpasser; tous
deux trempèrent leurs pinceaux dans le Styx; mais Darnaud, quelquefois
adoucit le sein des fleurs de l'Elysée; Prévôt, plus énergique, n'altéra
jamais les teintes de celui dont il traça Cléveland.
R... inonde le public, il lui faut une presse au chevet de son lit;
heureusement que celle-là toute seule gémira de ses _terribles
productions_; un style bas et rampant, des aventures dégoûtantes
toujours puisées dans la plus mauvaise compagnie; nul autre mérite
enfin, que celui d'une prolixité... dont les seuls marchands de poivre
le remercieront.
Peut-être devrions-nous analyser ici ces romans nouveaux, dont le
sortilège et la fantasmagorie composent à peu près tout le mérite, en
plaçant à leur tête _le Moine_, supérieur, sous tous les rapports, aux
bizarres élans de la brillante imagination de _Radgliffe_; mais cette
dissertation serait trop longue; convenons seulement que ce genre,
quoiqu'on en puisse dire, n'est assurément pas sans mérite; il devenait
le fruit indispensable des secousses révolutionnaires dont l'Europe
entière se ressentait. Pour qui connaissait tous les malheurs dont les
méchants peuvent accabler les hommes, le roman devenait aussi difficile
à faire que monotone à lire; il n'y avait point d'individu qui n'eût
plus éprouvé d'infortunes en quatre ou cinq ans, que n'en pouvait
peindre en un siècle le plus fameux romancier de la littérature; il
fallait donc appeler l'enfer à son secours, pour se composer des titres
à l'intérêt, et trouver dans le pays des chimères, ce qu'on savait
couramment en ne fouillant que l'histoire de l'homme dans cet âge de
fer. Mais que d'inconvénients présentait cette manière d'écrire!
l'auteur du _Moine_ ne les a pas plus évités que _Radgliffe_; ici
nécessairement de deux choses l'une, ou il faut développer le sortilège,
et dès lors vous n'intéressez plus, ou il ne faut jamais lever le
rideau, et vous voilà dans la plus affreuse invraisemblance. Qu'il
paraisse dans ce genre un ouvrage assez bon pour atteindre le but sans
ce briser contre l'un ou l'autre de ces écueils, loin de lui reprocher
ses moyens, nous l'offrirons alors comme un modèle.
Avant que d'entamer notre troisième et dernière question, _quelles sont
les règles de l'art d'écrire le roman?_ nous devons, ce me semble,
répondre à la perpétuelle objection de quelques esprits atrabilaires
qui, pour se donner le vernis d'une morale, dont souvent leur coeur est
bien loin, ne cessent de vous dire, _à quoi servent les romans?_
À quoi ils servent, hommes hypocrites et pervers, car vous seuls faites
cette ridicule question, ils servent à vous peindre, et à vous peindre
tels que vous êtes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au
pinceau, parce que vous en redoutez les effets: le roman étant, s'il
est possible de s'exprimer ainsi, _le tableau des moeurs séculaires_, est
aussi essentiel que l'histoire, au philosophe qui veut connaître
l'homme; car le burin de l'une, ne le peint que lorsqu'il se fait voir;
et alors ce n'est plus lui; l'ambition, l'orgueil couvrent son front
d'un masque qui ne nous représente que ces deux passions, et non
l'homme; le pinceau du roman, au contraire, le saisit dans son
intérieur... le prend quand il quitte ce masque, et l'esquisse bien plus
intéressante, est en même temps bien plus vraie: voilà l'utilité des
romans; froids censeurs qui ne les aimez pas, vous ressemblez à ce
cul-de-jatte qui disait aussi: _et pourquoi fait-on des portraits?_
S'il est donc vrai que le roman soit utile, ne craignons point de tracer
ici quelques-uns des principes que nous croyons nécessaires à porter ce
genre à sa perfection; je sens bien qu'il est difficile de remplir cette
tâche sans donner des armes contre moi; ne deviens-je pas doublement
coupable de n'avoir pas _bien fait_, si je prouve que je sais ce qu'il
faut pour _faire bien_. Ah! laissons ces vaines considérations, qu'elles
s'immolent à l'amour de l'art.
La connaissance la plus essentielle qu'il exige est bien certainement
celle du coeur de l'homme. Or, cette connaissance importante, tous les
bons esprits nous approuveront sans doute en affirmant qu'on ne
l'acquiert que par des _malheurs_ et par des _voyages_; il faut avoir vu
des hommes de toutes les nations pour les bien connaître, et il faut
avoir été leur victime pour savoir les apprécier; la main de
l'infortune, en exaltant le caractère de celui qu'elle écrase, le met à
la juste distance où il faut qu'il soit pour étudier les hommes; il les
voit de là, comme le passager aperçoit les flots en fureur se briser
contre l'écueil sur lequel l'a jeté la tempête; mais dans quelque
situation que l'ait placé la nature ou le sort, s'il veut connaître les
hommes, qu'il parle peu quand il est avec eux; on n'apprend rien quand
on parle, on ne s'instruit qu'en écoutant; et voilà pourquoi les bavards
ne sont communément que des sots.
Ô toi qui veux parcourir cette épineuse carrière! ne perds pas de vue
que le romancier est l'homme de la nature, elle l'a créé pour être son
peintre; s'il ne devient pas l'amant de sa mère dès que celle-ci l'a
mis au monde, qu'il n'écrive jamais, nous ne le lirons point; mais s'il
éprouve cette soif ardente de tout peindre, s'il entr'ouvre avec
frémissement le sein de la nature, pour y chercher son art et pour y
puiser des modèles, s'il a la fièvre du talent et l'enthousiasme du
génie, qu'il suive la main qui le conduit, il a deviné l'homme, il le
peindra; maîtrisé par son imagination qu'il y cède, qu'il embellisse ce
qu'il voit: le sot cueille une rose et l'effeuille, l'homme de génie la
respire et la peint: voilà celui que nous lirons.
Mais en te conseillant d'embellir, je te défends de t'écarter de la
vraisemblance: le lecteur a droit de se fâcher quand il s'aperçoit que
l'on veut trop exiger de lui; il voit bien qu'on cherche à le rendre
dupe; son amour-propre en souffre, il ne croit plus rien dès qu'il
soupçonne qu'on veut le tromper.
Contenu d'ailleurs par aucune digue, use, à ton aise, du droit de porter
atteinte à toutes les anecdotes de l'histoire, quand la rupture de ce
frein devient nécessaire aux plaisirs que tu nous prépares; encore une
fois, on ne te demande point d'être vrai, mais seulement d'être
vraisemblable; trop exiger de toi serait nuire aux jouissances que nous
en attendons: ne remplace point cependant le vrai par l'impossible, et
que ce que tu inventes soit bien dit; on ne te pardonne de mettre ton
imagination à la place de la vérité que sous la clause expresse d'orner
et d'éblouir. On n'a jamais le droit de mal dire, quand on peut dire
tout ce qu'on veut; si tu n'écris comme R...... _que ce que tout le
monde sait_, dusses-tu, comme lui, nous donner quatre volumes par mois,
ce n'est pas la peine de prendre la plume: personne ne te contraint au
métier que tu fais; mais si tu l'entreprends, fais-le bien. Ne l'adopte
pas surtout comme un secours à ton existence; ton travail se
ressentirait de tes besoins, tu lui transmettrais ta faiblesse; il
aurait la pâleur de la faim: d'autres métiers se présentent à toi; fais
des souliers, et n'écris point des livres. Nous ne t'en estimerons pas
moins, et comme tu ne nous ennuiras pas, nous t'aimerons peut-être
davantage.
Une fois ton esquisse jetée, travaille ardemment à l'étendre, mais sans
te resserrer dans les bornes qu'elle paraît d'abord te prescrire; tu
deviendrais maigre et froid avec cette méthode; ce sont des élans que
nous voulons de toi, et non pas des règles; dépasse tes plans,
varie-les, augmente-les; ce n'est qu'en travaillant que les idées
viennent. Pourquoi ne veux-tu pas que celle qui te presse quand tu
composes, soit aussi bonne que celle dictée par ton esquisse? Je n'exige
essentiellement de toi qu'une seule chose, c'est de soutenir l'intérêt
jusqu'à la dernière page; tu manques le but, si tu coupes ton récit par
des incidents, ou trop répétés, ou qui ne tiennent pas au sujet; que
ceux que tu te permettras soient encore plus soignés que le fond: tu
dois des dédommagements au lecteur quand tu le forces de quitter ce qui
l'intéresse, pour entamer un incident. Il peut bien te permettre de
l'interrompre, mais il ne te pardonnera pas de l'ennuyer; que tes
épisodes naissent toujours du fond du sujet et qu'ils y rentrent; si tu
fais voyager tes héros, connais bien le pays où tu les mènes, porte la
magie au point de m'identifier avec eux; songe que je me promène à leurs
côtés, dans toutes les régions où tu les places; et que peut-être plus
instruit que toi, je ne te pardonnerai ni une invraisemblance de moeurs,
ni un défaut de costume, encore moins une faute de géographie: comme
personne ne te contraint à ces échappées, il faut que tes descriptions
locales soient réelles, ou il faut que tu restes au coin de ton feu;
c'est le seul cas dans tous tes ouvrages où l'on ne puisse tolérer
l'invention, à moins que les pays où tu me transportes ne soient
imaginaires, et, dans cette hypothèse encore, j'exigerai toujours du
vraisemblable.
Évite l'afféterie de la morale; ce n'est pas dans un roman qu'on la
cherche; si les personnages que ton plan nécessite, sont quelquefois
contraints à raisonner, que ce soit toujours sans affectation, sans la
prétention de le faire, ce n'est jamais l'auteur qui doit moraliser,
c'est le personnage, et encore ne le lui permet-on, que quand il y est
forcé par les circonstances.
Une fois au dénouement, qu'il soit naturel, jamais contraint, jamais
machiné, mais toujours né des circonstances; je n'exige pas de toi,
comme les auteurs de l'Encyclopédie, qu'il soit _conforme au désir du
lecteur_; quel plaisir lui reste-t-il quand il a tout deviné? le
dénouement doit être tel que les évènements le préparent, que la
vraisemblance l'exige, que l'imagination l'inspire; et avec ces
principes que je charge ton goût et ton esprit d'étendre, si tu ne fais
pas bien, au moins feras-tu mieux que nous; car, il faut en convenir,
dans les nouvelles que l'on va lire, le vol hardi que nous nous sommes
permis de prendre, n'est pas toujours d'accord avec la sévérité des
règles de l'art; mais nous espérons que l'extrême vérité des caractères
en dédommagera peut-être; la nature plus bizarre que les moralistes ne
nous la peignent, s'échappe à tout instant des digues que la politique
de ceux-ci voudrait lui prescrire; uniforme dans ses plans, irrégulière
dans ses effets, son sein toujours agité, ressemble au foyer d'un volcan
d'où s'élancent tour à tour, ou des pierres précieuses servant au luxe
des hommes, ou des globes de feu qui les anéantissent; grande, quand
elle peuple la terre d'Antonin et de Titus; affreuse, quand elle y vomit
des Andronics ou des Nérons; mais toujours sublime, toujours
majestueuse, toujours digne de nos études, de nos pinceaux et de notre
respectueuse admiration, parce que ces desseins nous sont inconnus,
qu'esclaves de ses caprices ou de ses besoins, ce n'est jamais sur ce
qu'ils nous font éprouver que nous devons régler nos sentiments pour
elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que puissent être les
résultats.
À mesure que les esprits se corrompent, à mesure qu'une nation vieillit,
en raison de ce que la nature est plus étudiée, mieux analysée, que les
préjugés sont mieux détruits, il faut la faire connaître davantage.
Cette loi est la même pour les arts; ce n'est qu'en avançant qu'ils se
perfectionnent, ils n'arrivent au but que par des essais. Sans doute il
ne fallait pas aller si loin dans ces temps affreux de l'ignorance, où
courbés sous les fers religieux, on punissait de mort celui qui voulait
les apprécier, où les bûchers de l'inquisition devenaient le prix des
talents; mais dans notre état actuel, partons toujours de ce principe:
quand l'homme a soupesé tous ses freins, lorsque d'un regard audacieux,
son oeil mesure ses barrières, quand, à l'exemple des Titans, il ose
jusqu'au ciel porter sa main hardie, et qu'armé de ses passions, comme
ceux-ci l'étaient des laves du Vésuve, il ne craint plus de déclarer la
guerre à ceux qui le faisaient frémir autrefois, quand ses _écarts_
mêmes ne lui paraissent plus que des _erreurs_ légitimées par ses
études, ne doit-on pas alors lui parler avec la même énergie qu'il
emploie lui-même à se conduire? l'homme du dix-huitième siècle, en un
mot, est-il donc celui du onzième?
Terminons par une assurance positive, que les nouvelles que nous donnons
aujourd'hui, sont absolument neuves et nullement brodées sur des fonds
connus. Cette qualité est peut-être de quelque mérite dans un temps où
tout semble être _fait_, où l'imagination épuisée des auteurs paraît ne
pouvoir plus rien créer de nouveau, et où l'on n'offre plus au public
que des compilations, des extraits ou des traductions.
Cependant la Tour Enchantée, et la Conspiration d'Amboise, ont quelques
fondements historiques; on voit, à la sincérité de nos aveux, combien
nous sommes loin de vouloir tromper le lecteur; il faut être original
dans ce genre, ou ne pas s'en mêler.
Voici ce que dans l'une et l'autre de ces nouvelles, on peut trouver aux
sources que nous indiquons.
L'historien arabe _Abul-cæcim-terif-aben-tariq_, écrivain assez peu
connu de nos littérateurs du jour, rapporte ce qui suit, à l'occasion de
la Tour Enchantée.
«Rodrigue, prince efféminé, attirait à la cour, par principe de volupté,
les filles de ses vassaux, et il en abusait. De ce nombre fut Florinde,
fille du comte Julien. Il la viola. Son père, qui était en Afrique,
reçut cette nouvelle par une lettre allégorique de sa fille; il souleva
les Mores, et revint en Espagne à leur tête; Rodrigue ne sait que faire,
nul fonds dans ses trésors, aucune place: il va fouiller la Tour
Enchantée, près de Tolède, où on lui dit qu'il doit trouver des sommes
immenses; il y pénètre, et voit une statue du Temps qui frappe de sa
massue, et qui, par une inscription, annonce à Rodrigue toutes les
infortunes qui l'attendent; le prince avance et voit une grande cuve
d'eau, mais point d'argent; il revient sur ses pas; il fait fermer la
tour; un coup de tonnerre emporte cet édifice, il n'en reste plus que
des vestiges. Le roi, malgré ces funestes pronostics, assemble une
armée, se bat huit jours près de Cordoue, et est tué sans qu'on puisse
retrouver son corps.»
Voilà ce que nous a fourni l'histoire; qu'on lise notre ouvrage
maintenant, et qu'on voie si la multitude d'événements que nous avons
ajoutés à la sécheresse de ce fait, mérite ou non que nous regardions
l'anecdote comme nous appartenant en propre[11].
Quant à la Conspiration d'Amboise, qu'on la lise dans Garnier, et l'on
verra le peu que nous a prêté l'histoire.
Aucun Guide ne nous a précédé dans les autres nouvelles; fond, narré,
épisode, tout est à nous; peut-être n'est-ce pas ce qu'il y a de plus
heureux; qu'importe, nous avons toujours cru, et nous ne cesserons
d'être persuadé, qu'il vaut mieux inventer, fût-on même faible, que de
copier ou de traduire; l'un a la prétention du génie, c'en est une au
moins; quelle peut être celle du plagiaire? Je ne connais pas de métier
plus bas, je ne conçois pas d'aveux plus humiliant que ceux où de tels
hommes sont contraints, en avouant eux-mêmes, qu'il faut bien qu'ils
n'aient pas d'esprit, puisqu'ils sont obligés d'emprunter celui des
autres.
À l'égard du traducteur, à Dieu ne plaise que nous enlevions son mérite;
mais il ne fait valoir que nos rivaux; et ne fût-ce que pour l'honneur
de la patrie, ne vaut-il pas mieux dire à ces fiers rivaux, _et nous
aussi nous savons créer_.