apprendre, monsieur; mais il est certain, dit-elle en faisant étinceler
son poignard aux yeux du duc de Guise, il est certain que voilà l'arme
qui nous vengeait tous deux, ordonnez son supplice ou mes fers, et vous
allez connaître Juliette.
--Il est donc temps, dit le duc, sans jamais quitter le flegme le plus
entier, il est donc temps que je punisse l'insolent subterfuge de cet
imposteur, ainsi que vos dédains, madame: paraissez Castelnau, venez
voir les tourments que je destine à ceux qui vous sont chers....
Quel étonnement pour Juliette et Raunai de voir le baron dégagé de ses
chaînes!
--Mon ami, mon vieux camarade, lui dit le duc de Guise, que je joigne au
plaisir de vous rendre l'honneur et la vie, celui de remettre en vos
mains et votre gendre et votre fille. Vive Castelnau, voilà Juliette...
et vous, madame, voilà votre amant, je veux qu'il soit votre époux
demain, Juliette...; Castelnau... Raunai, vous ne soupçonnerez plus au
moins les vertus impossibles dans l'âme de ceux qui professent ce culte
que vous abhorrez.
--Ô grand homme! Monsieur le duc, dit Raunai, dans le délire du bonheur,
jamais la France n'aura de serviteurs qui nous vaillent.
Le duc:
--Raunai, serai-je votre ami?
Raunai:
--Ah! mon libérateur.
Le duc:
--Votre ami Raunai, votre ami, et c'est à ce seul titre que je vous
conjure d'abandonner des erreurs, dont votre âme sera la triste victime.
--Raunai, dit impétueusement Castelnau, offre ton sang à notre
libérateur... le mien... celui de ton épouse; mais ne trahis jamais ta
conscience; ne sacrifie point par un désaveu humiliant dont ton âme
serait loin, le bonheur éternel qui t'attend au sein de notre religion
pure.
--Allez mes amis, dit le duc, vous presser davantage serait perdre le
fruit de l'action que vient de me dicter mon coeur. Jouissez de votre
grâce et de ma protection; Dieu seul jugera nos âmes.
--Ah! monsieur le duc, s'écria Castelnau en se retirant avec sa fille et
son gendre, que cette tolérance précieuse vous éclaire jusqu'à votre
dernier soupir, et notre malheureux pays ne verra plus son sein inondé
du sang de ses enfants; ce sang qui n'est dû qu'à la patrie, ne se
répandra plus que pour elle, et bientôt la maîtresse du monde, elle
verra tomber l'univers à ses pieds.
Le comte de Sancerre ne laissa point ignorer à la cour, la grande action
du duc de Guise.
Les deux reines voulurent embrasser Juliette et Raunai. Ce fut là qu'on
leur permit d'aller jouir en repos, dans leur province, de la liberté
qu'on leur laissait sous le serment de ne jamais porter les armes contre
l'état. Les reines accablèrent Juliette de présents.
Anne d'Est, même, qui n'avait appris une partie des torts de son époux,
qu'avec leur sublime réparation, voulut voir sa rivale; elle la pria en
l'embrassant, d'accepter son portrait.
--Je vous le donne, lui dit cette princesse, afin qu'il ajoute à votre
triomphe.... afin qu'en vous comparant à lui, vous vous rappelliez
chaque jour, combien devait être effrayée celle à qui la noblesse de
votre âme rend le bonheur et la tranquillité et qui vous demande à tant
de titres, d'être éternellement votre amie.
Ce grand trait de la générosité du duc de Guise ne calma pourtant point
les troubles.
Nous laissons à l'histoire le soin de les apprendre, et nous nous
bornons à remener dans leur province, Castelnau, Raunai et Juliette, où
la prospérité, l'union la plus intime, les plus longs jours, et les plus
beaux enfants, leur composèrent un bonheur solide.... digne récompense
de leurs vertus.
Ô vous qui tenez dans vos mains le sort de vos compatriotes, puissent de
tels exemples vous convaincre que voilà les vrais ressorts avec lesquels
on meut toutes les âmes! les chaînes, les délations, les mensonges, les
trahisons, les échafauds, font des esclaves, et produisent des crimes;
ce n'est qu'à la tolérance qu'il appartient d'éclairer et de conquérir
des coeurs; elle seule en offrant des vertus, les inspire et les fait
adorer.
_Nota_. Une exactitude trop scrupuleuse à suivre l'histoire n'eut jeté
aucune sorte d'intérêt dans cette nouvelle; il a fallu s'en écarter pour
ôter à ce récit appartenant plus au roman qu'à la vérité, l'air de
massacre et de boucherie qu'il y a dans nos historiens.
Nous avons donc créé les personnages de Juliette, de Castelnau et de
Raunai, ainsi que le trait du duc de Guise.
Raunai et Castelnau existent pourtant dans l'histoire; tous deux
périrent sur les échafauds d'Amboise, et n'agirent point comme nous les
présentons, à l'exception néanmoins de Castelnau dont l'interrogatoire
ici ressemble assez à celui de l'histoire.
On a fort peu parlé du prince de Condé, parce qu'il agit peu dans
Amboise, il y est ou trop grand, ou absolument inactif; comme trop grand
il eut écrasé Castelnau et Raunai sur lesquels nous voulions répandre
l'intérêt; comme inactif, il n'eut que du froid dans une anecdote......
la plus ingrate de nos annales, pour en sortir, une action nerveuse et
dramatique, comme doit l'être celle d'une nouvelle historique.
[Note 1: Le duc François de Guise, dans son contrat de mariage avec Anne
d'Est, fille du duc de Ferrare et de Renée de France, ce qui le rendait
oncle du roi, prend la qualité de duc d'Anjou, fondée sur la prétention
qu'avait cette maison de descendre d'Iolande, fille de Renée d'Anjou;
c'est celui-là, et le même dont il s'agit ici, qui fut assassiné devant
Orléans; il fut la tige de la branche de Mayenne, éteinte en 1621, et
père de Henri massacré à Blois; le fils de Henri, nommé Charles, fut
père de Henri, duc de Guise, qui souleva la ville de Naples et qui n'eut
point d'enfant. La postérité de ses frères a fini en 1675. (Voyez de
Thou, et Hainault.)]
[Note 2: Il fut tué par un page du jeune Pardaillan: celui-ci l'ayant
rencontré dans la forêt de Château-Renaud, courut sur lui le pistolet à
la main; la Renaudie passa deux fois son épée au travers du corps de
Pardaillan, dont il était cousin. Le page décharge sur-le-champ son
arquebuse sur la Renaudie et l'étend sur le corps de son maître. On
apporta le cadavre de la Renaudie à Amboise; on l'attacha à une haute
potence au milieu du pont, avec cette inscription: «La Renaudie, dit la
Forêt, chef des rebelles».]
[Note 3: Voilà comme germaient déjà dans ces âmes fières les premières
semences de la liberté.]
[Note 4: L'événement où Henri de Guise, un des enfants d'Anne d'Est fut
assassiné à Blois, ne rendait-il pas cette très-véritable complainte une
sorte de prédiction?]
[Note 5: Raunai parle ici de l'anecdote de 1358, pendant que Charles V
était régent du royaume, lors de la prison du roi Jean après la bataille
de Poitiers. Les mécontents de la capitale ayant à leur tête Étienne
Marcel, prévôt des marchands, massacrèrent dans la chambre même du
dauphin régent, et à ses pieds, Robert de Clermont, maréchal de
Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de Champagne. C'est ce Marcel
qui, la même année, voulut livrer Paris aux Anglais; mais comme il
s'avançait vers la Porte Saint-Antoine, Maillard, fidèle citoyen, dont
la statue devrait être érigée sur le lieu même, sauva la ville et
assomma le traître d'un coup de hache. Nous avons bâti beaucoup
d'églises, depuis, et pas un malheureux piédestal à cet homme célèbre.]
[Note 6: Le conseil de guerre présidé par le maréchal de Saint-André
l'avait décidé de cette manière.]
[Note 7: Peu avant ces troubles, il y avait eu des enlèvements d'enfants
qui n'avaient point la religion pour cause; on voyait dans les campagnes
les mères éplorées s'enfuir en pressant leurs enfants dans leur sein;
d'autres les cachaient dans des trous, dans des buissons où elles
revenaient les chercher après; la désolation était générale, on ne sut
jamais trop le véritable sujet de ces rapts; on les trouve à quatre
différentes époques dans les annales secrètes de la monarchie; une fois
sous la première race, ensuite sous Louis XI, sous François II et sous
Louis XV. On en a douté, mais à tort, ils ont eu lieu très-certainement
à chacune des ces époques.]
[Note 8: Le duc de Nemours.]
IDÉE
SUR LES ROMANS
On appelle roman, l'ouvrage _fabuleux_ composé d'après les plus
singulières aventures de la vie des hommes.
Mais pourquoi ce genre d'ouvrage porte-t-il le nom de roman?
Chez quel peuple devons-nous en chercher la source, quels sont les plus
célèbres?
Et quelles sont, enfin, les règles qu'il faut suivre pour arriver à la
perfection de l'art de l'écrire?
Voilà les trois questions que nous nous proposons de traiter; commençons
par l'étymologie du mot.
Rien ne nous apprenant le nom de cette composition chez les peuples de
l'antiquité, nous ne devons, ce me semble, nous attacher qu'à découvrir
par quel motif elle porta chez nous celui que nous lui donnons encore.
La langue _Romane_ était comme on le sait, un mélange de l'idiome
celtique et latin, en usage sous les deux premières races de nos rois,
il est assez raisonnable de croire que les ouvrages du genre dont nous
parlons, composés dans cette langue, durent en porter le nom, et l'on
put dire _une romane_, pour exprimer l'ouvrage où il s'agissait
d'aventures amoureuses, comme on a dit une _romance_ pour parler des
complaintes du même genre. En vain chercherait-on une étymologie
différente à ce mot; le bon sens n'en offrant aucune autre, il paraît
simple d'adopter celle-là.
Passons donc à la seconde question.
Chez quel peuple devons-nous trouver la source de ces sortes d'ouvrages,
et quels sont les plus célèbres?
L'opinion commune croit la découvrir chez les Grecs; elle passa de là
chez les Mores, d'où les Espagnols la prirent pour la transmettre
ensuite à nos troubadours, de qui nos romanciers de chevalerie la
reçurent.
Quoique je respecte cette filiation, et que je m'y soumette quelquefois,
je suis loin cependant de l'adopter rigoureusement; n'est-elle pas en
effet bien difficile dans des siècles où les voyages étaient si peu
connus, et les communications si interrompues; il est des modes, des
usages, des goûts qui ne se transmettent point; inhérents à tous les
hommes, ils naissent naturellement avec eux: partout où ils existent, se
retrouvent des traces inévitables de ces goûts, de ces usages et de ces
modes.
N'en doutons point, ce fut dans les contrées qui, les premières
reconnurent des Dieux, que les romans prirent leur source, et par
conséquent en Égypte, berceau certain de tous les cultes; à peine les
hommes eurent-ils _soupçonné_ des êtres immortels, qu'ils les firent
agir et parler; dès lors, voilà des métamorphoses, des fables, des
paraboles, des romans; en un mot voilà des ouvrages de fictions, dès que
la fiction s'empare de l'esprit des hommes. Voilà des livres fabuleux,
dès qu'il est question de chimères; quand les peuples, d'abord guidés
par des prêtres, après s'être égorgés pour leurs fantastiques divinités,
s'arment enfin pour leur rois ou pour leur patrie, l'hommage offert à
l'héroïsme, balance celui de la superstition; non-seulement on met,
très-sagement alors, les héros à la place des Dieux, mais on chante les
enfants de Mars comme on avait célébré ceux du ciel; on ajoute aux
grandes actions de leur vie, ou, las de s'entretenir d'eux, on crée des
personnages qui leur ressemblent... qui les surpassent, et bientôt de
nouveaux romans paraissent, plus vraisemblables sans doute, et bien plus
faits pour l'homme que ceux qui n'ont célébré que des fantômes.
Hercule,[9] grand capitaine, dut vaillamment combattre ses ennemis,
voilà le héros et l'histoire; Hercule détruisant des monstres,
pourfendant des géants, voilà le Dieu... la fable et l'origine de la
superstition; mais de la superstition raisonnable, puisque celle-ci n'a
pour base que la récompense de l'héroïsme, la reconnaissance due aux
libérateurs d'une nation, au lieu que celle qui forge des êtres incréés,
et jamais aperçus, n'a que la crainte, l'espérance, et le dérèglement
d'esprit pour motifs. Chaque peuple eut donc ses Dieux, ses demi-dieux,
ses héros, ses véritables histoires et ses fables; quelque chose comme
on vient de le voir, put être vrai dans ce qui concernait les héros;
tout fut controuvé, tout fut fabuleux dans le reste, tout fut ouvrage
d'invention, tout fut roman, parce que les Dieux ne parlèrent que par
l'organe des hommes, qui plus ou moins intéressés à ce ridicule
artifice, ne manquèrent pas de composer le langage des fantômes de leur
esprit, de tout ce qu'ils imaginèrent de plus fait pour séduire ou pour
effrayer, et par conséquent de plus fabuleux; «c'est une opinion reçue,
(dit le savant Huet) que le nom de roman se donnait autrefois aux
histoires, et qu'il s'appliqua depuis aux fictions, ce qui est un
témoignage invincible que les uns sont venus des autres.»
Il y eut donc des romans écrits dans toutes les langues, chez toutes les
nations, dont le style et les faits se trouvèrent calqués, et sur les
moeurs nationales, et sur les opinions reçues par ces nations.
L'homme est sujet à deux faiblesses qui tiennent à son existence, qui la
caractérisent. Partout il faut _qu'il prie_, partout il faut _qu'il
aime_; et voilà la base de tous les romans; il en a fait pour peindre
les êtres qu'il _implorait_, il en a fait pour célébrer ceux qu'il
_aimait_. Les premiers, dictés par la terreur ou l'espoir, durent être
sombres, gigantesques, pleins de mensonges et de fictions, tels sont
ceux qu'Esdras composa durant la captivité de Babylone. Les seconds,
remplis de délicatesse et de sentiment, tel est celui de Théagène et de
Chariclée, par Héliodore; mais comme l'homme _pria_, comme il _aima_
partout, sur tous les points du globe qu'il habita, il y eut des romans,
c'est-à-dire des ouvrages de fictions qui, tantôt peignirent les objets
fabuleux de son culte, tantôt ceux plus réels de son amour.
Il ne faut donc pas s'attacher à trouver la source de ce genre d'écrire,
chez telle ou telle nation de préférence; on doit se persuader par ce
qui vient d'être dit, que toutes l'ont plus ou moins employé, en raison
du plus ou moins de penchant qu'elles ont éprouvé, soit à l'amour, soit
à la superstition.
Un coup d'oeil rapide maintenant sur les nations qui ont le plus
accueilli ces ouvrages mêmes, et sur ceux qui les ont composés; amenons
le fil jusqu'à nous, pour mettre nos lecteurs à même d'établir quelques
idées de comparaison.
Aristide de Milet est le plus ancien romancier dont l'antiquité parle;
mais ses ouvrages n'existent plus. Nous savons seulement qu'on nommait
ses contes, _les Milésiaques_; un trait de la préface de l'âne d'or,
semble prouver que les productions d'Aristide étaient licencieuses, _je
vais écrire dans ce genre_, dit Apulée en commençant son âne d'or.
Antoine Diogène, contemporain d'Alexandre, écrivit d'un style plus
châtié les amours de Dinias et de Dercillis, roman plein de fictions, de
sortilèges, de voyages et d'aventures fort extraordinaires, que le
Seurre copia en 1745 dans un petit ouvrage plus singulier encore; car
non content de faire comme Diogène voyager ses héros dans des pays
connus, il les promène tantôt dans la lune, et tantôt dans les enfers.
Viennent ensuite les aventures de Sinonis et de Rhodanis, par Jamblique;
les amours de Théagène et de Chariclée, que nous venons de citer; la
Cyropédie, de Xénophon; les amours de Daphnis et Chloé, de Longus; ceux
d'Ismène, et beaucoup d'autres, ou traduits, ou totalement oubliés de
nos jours.
Les Romains plus portés à la critique, à la méchanceté qu'à l'amour ou
qu'à la prière, se contentèrent de quelques satyres, telle que celles de
Pétrone et de Varron, qu'il faudrait bien se garder de classer au nombre
des romans.
Les Gaulois, plus près de ces deux faiblesses, eurent leurs bardes qu'on
peut regarder comme les premiers romanciers de la partie de l'Europe que
nous habitons aujourd'hui. La profession de ces bardes, dit Lucain,
était d'écrire en vers, les actions immortelles des héros de leur
nation, et de les chanter au son d'un instrument qui ressemblait à la
lyre; bien peu de ces ouvrages sont connus de nos jours. Nous eûmes
ensuite, les faits et gestes de Charles-le-Grand, attribués à
l'archevêque Turpin, et tous les romans de la Table ronde, les Tristan,
les Lancelot du lac, les Perce-Forêts, tous écrits dans la vue
d'immortaliser des héros connus, ou d'en inventer d'après ceux-là qui,
parés par l'imagination, les surpassassent en merveilles; mais quelle
distance de ces ouvrages longs, ennuyeux, empestés de superstition, aux
romans grecs qui les avaient précédés! Quelle barbarie, quelle
grossièreté succédaient aux romans pleins de goût et d'agréables
fictions, dont les Grecs nous avaient donné les modèles; car bien qu'il
y en eût sans doute d'autres avant eux, au moins alors ne connaissait-on
que ceux-là.
Les troubadours parurent ensuite; et quoiqu'on doive les regarder,
plutôt comme des poètes que comme des romanciers, la multitude de jolis
contes qu'ils composèrent en prose, leur obtiennent cependant avec juste
raison, une place parmi les écrivains dont nous parlons. Qu'on jette,
pour s'en convaincre, les yeux sur leurs fabliaux, écrits en langue
_romane_, sous le règne de Hugues Capet, et que l'Italie copia avec tant
d'empressement.
Cette belle partie de l'Europe, encore gémissante sous le joug des
Sarrasins, encore loin de l'époque où elle devait être le berceau de la
renaissance des arts, n'avait presque point eu de romanciers jusqu'au
dixième siècle; ils y parurent à peu près à la même époque que nos
troubadours en France, et les imitèrent; mais osons convenir de cette
gloire, ce ne furent point les Italiens qui devinrent nos maîtres dans
cet art, comme le dit Laharpe, (pag. 242, vol. 3) ce fut au contraire
chez nous qu'ils se formèrent; ce fut à l'école de nos troubadours que
Dante, Boccace, Tassoni, et même un peu Pétrarque, esquissèrent leurs
compositions; presque toutes les nouvelles de Boccace, se retrouvent
dans nos fabliaux.
Il n'en est pas de même des Espagnols, instruits dans l'art de la
fiction, par les Dores, qui eux-mêmes le tenaient des Grecs, dont ils
possédaient tous les ouvrages de ce genre, traduits en Arabe: ils firent
de délicieux romans, imités par nos écrivains; nous y reviendrons.
À mesure que la galanterie prit une face nouvelle en France, le roman se
perfectionna, et ce fut alors, c'est-à-dire au commencement du siècle
dernier que d'Urfé écrivit son roman de l'Astrée qui nous fit préférer,
à bien juste titre, ses charmants bergers du Lignon aux preux
extravagants des onzième et douzième siècles; la fureur de l'imitation
s'empara dès lors de tous ceux à qui la nature avait donné le goût de ce
genre; l'étonnant succès de l'Astrée, que l'on lisait encore au milieu
de ce siècle, avait absolument embrasé les têtes, et on l'imita sans
l'atteindre. Gomberville, la Calprenède, Desmarets, Scudéri, crurent
surpasser leur original, en mettant des princes ou des rois, à la place
des bergers du Lignon, et ils retombèrent dans le défaut qu'évitait leur
modèle; la Scudéri fit la même faute que son frère; comme lui, elle
voulut ennoblir le genre de d'Urfé, et comme lui, elle mit d'ennuyeux
héros à la place de jolis bergers. Au lieu de représenter dans la
personne de Cyrus un roi tel que le peint Hérodote, elle composa un
Artamène plus fou que tous les personnages de l'Astrée... un amant qui
ne sait que pleurer du matin au soir, et dont les langueurs excèdent au
lieu d'intéresser; mêmes inconvénients dans sa Célie où elle prête aux
Romains qu'elle dénature, toutes les extravagances des modèles qu'elle
suivait, et qui jamais n'avaient été mieux défigurés.
Qu'on nous permette de rétrograder un instant, pour accomplir la
promesse que nous venons de faire de jeter un coup d'oeil sur l'Espagne.
Certes, si la chevalerie avait inspiré nos romanciers en France, à quel
degré n'avait-elle pas également monté les têtes au delà des monts? Le
catalogue de la bibliothèque de dom Quichotte, plaisamment fait par
Miguel Cervantes, le démontre évidemment; mais quoi qu'il en puisse
être, le célèbre auteur des mémoires du plus grand fou qui ait pu venir
à l'esprit d'un romancier, n'avait assurément point de rivaux. Son
immortel ouvrage connu de toute la terre, traduit dans toutes les
langues, et qui doit se considérer comme le premier de tous les romans,
possède sans doute plus qu'aucun d'eux, l'art de narrer, d'entremêler
agréablement les aventures, et particulièrement d'instruire en amusant.
_Ce livre_, disait St.-Evremond, _est le seul que je relis sans
m'ennuyer, et le seul que je voudrais avoir fait_. Les Douze Nouvelles
du même auteur, remplies d'intérêt, de sel et de finesse, achèvent de
placer au premier rang ce célèbre écrivain espagnol, sans lequel
peut-être nous n'eussions eu, ni le charmant ouvrage de Scarron, ni la
plupart de ceux de Lesage.
Après d'Urfé et ses imitateurs, après les Ariane, les Cléopâtre, les
Pharamond, les Polixandre, tous ces ouvrages enfin où le héros soupirant
neuf volumes, était bien heureux de se marier au dixième; après, dis-je,
tout ce fatras inintelligible aujourd'hui, parut madame de Lafayette
qui, quoique séduite par le langoureux ton qu'elle trouva établi dans
ceux qui la précédaient, abrègea néanmoins beaucoup, et en devenant plus
concise, elle se rendit plus intéressante. On a dit, parce qu'elle était
femme, (comme si ce sexe, naturellement plus délicat, plus fait pour
écrire le roman, ne pouvait en ce genre, prétendre à bien plus de
lauriers que nous) on a prétendu dis-je, qu'infiniment aidée, Lafayette
n'avait fait ses romans qu'avec le secours de Larochefoucauld pour les
pensées, et de Segrais pour le style; quoi qu'il en soit, rien
d'intéressant comme Zaïde, rien d'écrit agréablement comme la princesse
de Clèves. Aimable et charmante femme, si les grâces tenaient ton
pinceau, n'était-il donc pas permis à l'amour, de le diriger
quelquefois?
Fénélon parut, et crut se rendre intéressant, en dictant poétiquement
une leçon à des souverains qui ne la suivirent jamais; voluptueux amant
de _Guion_, ton âme avait besoin d'aimer, ton esprit éprouvait celui de
peindre; en abandonnant le pédantisme, ou l'orgueil d'apprendre à
régner, nous eussions eu de toi des chefs-d'oeuvre, au lieu d'un livre
qu'on ne lit plus. Il n'en sera pas de même de toi, délicieux Scarron,
jusqu'à la fin du monde, ton immortel roman fera rire, tes tableaux ne
vieilliront jamais. Télémaque qui n'avait qu'un siècle à vivre, périra
sous les ruines de ce siècle qui n'est déjà plus; et tes comédiens du
Mans, cher et aimable enfant de la folie, amuseront même les plus
graves lecteurs, tant qu'il y aura des hommes sur la terre.
Vers la fin du même siècle, la fille du célèbre Poisson, (madame de
Gomez) dans un genre bien différent que les écrivains de son sexe qui
l'avaient précédée, écrivit des ouvrages qui, pour cela n'en étaient pas
moins agréables, et ses Journées amusantes, ainsi que ses Cent Nouvelles
nouvelles feront toujours, malgré bien des défauts, le fond de la
bibliothèque de tous les amateurs de ce genre. Gomez entendait son art,
on ne saurait lui refuser ce juste éloge. Mademoiselle de Lussan,
mesdames de Tencin, de Graffigni, Elie de Beaumont et Riccoboni la
rivalisèrent; leurs écrits pleins de délicatesse et de goût, honorent
assurément leur sexe. Les lettres Péruviennes de Graffigni seront
toujours un modèle de tendresse et de sentiment, comme celles de myladi
Castesbi par Riccoboni, pourront éternellement servir à ceux qui ne
prétendent qu'à la grâce et à la légèreté du style. Mais reprenons le
siècle où nous l'avons quitté, pressé par le désir de louer des femmes
aimables, qui donnaient en ce genre, de si bonnes leçons aux hommes.