qui l'avait effrayée; elle fit part de son inquiétude à la comtesse, qui
l'assura que personne n'avait pu s'introduire dans le jardin pendant
qu'on lui permettait d'y recevoir Raunai; que monsieur de Sancerre et
elle, étaient l'un et l'autre trop intéressés au mystère, pour ne pas
avoir pris toutes les précautions qui pouvaient l'assurer: mais Juliette
ne se calma point.
Raunai lui obéissait-il? elle ne devait plus le revoir, et dans ce cas,
l'avait-elle assez remercié, lui avait-elle assez fait sentir combien
elle était touchée d'un sacrifice aussi grand de sa part? Si les amants
ordinaires n'ont jamais fini de se parler, combien devait-il rester à
ceux-ci, de choses importantes à se dire?
Raunai était loin de balancer; ce qu'il avait promis lui paraissait
tellement fait pour sa belle âme, qu'il n'eut pas un instant de repos,
que l'échange ne fût proposé. Dès qu'il est jour, il vole chez le duc de
Guise.
--Vous Raunai, dans ces lieux, lui dit le ministre étonné.
--Oui, monsieur le duc, moi-même, et la façon dont j'y viens, met à
découvert, ce me semble, les intérêts qui m'y conduisent. Vous faites
une injustice, monsieur, je la répare.
Le baron de Castelnau que vous retenez dans les fers n'est pas plus
coupable que celui des officiers de votre parti qui le servent avec le
plus de zèle; c'était à nous de le punir, puisqu'il a dû nous trahir
cent fois; daignez le rendre à sa malheureuse fille que vous plongez au
désespoir, et ne redoutez pas des ennemis aussi peu dangereux que lui.
Vous exigez le secret de l'entreprise, monsieur; moi seul je puis vous
le révéler: que le baron soit libre, à l'instant tout vous sera
découvert; n'imaginez pas que je veuille faire échapper une victime de
vos mains, pour vous tromper après. Je vous demande la place et les fers
du baron, et ma tête est à vous, si je manque au serment que je fais de
vous dire tout.
--Avez-vous réfléchi, Raunai, dit le duc, à l'imprudence de votre
procédé? Avez-vous senti que dès l'instant que vous étiez dans Amboise,
vous deveniez prisonnier du roi sans qu'il fût besoin de vous livrer
vous-même, et que dès lors les conditions que vous mettez à nous
apprendre ce qu'on désire, devenaient d'autant plus inutiles, que les
tourments nous suffisent pour obtenir de vous ces aveux.
--Si ma démarche est inconséquente, monsieur, reprit Raunai avec plus de
fierté que de prudence, votre discours l'est bien davantage; il faut
bien peu connaître la nation, il faut être, comme vous, étranger dans
son sein, pour ignorer qu'on peut tout obtenir du Français par
l'honneur, et rien par les supplices; essayez-les, monsieur, que vos
bourreaux paraissent, vous verrez s'ils m'arracheront le moindre aveu.
--Et quel est l'intérêt que vous prenez à Castelnau?
--Celui qui devrait vous émouvoir, l'envie d'épargner une injustice à
l'homme qui conduit l'état; eh! monsieur, votre conscience ne vous en
reproche-t-elle pas assez, sans vous noircir encore de celle-ci? des
discussions comme celles qui nous divisent, devraient-elles donc coûter
autant? Si les ennemis qui viennent de persécuter trente ans notre
patrie, se préparaient à l'accabler encore, peut-être se repentirait-on
d'avoir sacrifié tant de braves gens à des divisions qu'un seul mot
pourrait arranger. C'est pendant les malheurs de la France qu'on
regrette ceux qui savent la servir.
L'infortuné baron de Castelnau tant de fois blessé sous vos yeux... tant
de fois utile à l'état, ne mérite pas de finir ses jours sur un
échafaud; je vous demande encore une fois sa grâce avec instance,
monsieur, et vous renouvelle ma parole de vous dévoiler les choses les
plus importantes, quand vous aurez rendu à Juliette le plus cher objet
de ses désirs.
--Il n'est pas malaisé de voir qu'elle seule vous occupe ici.
--Oui, je l'adore, je ne m'en cache pas, monsieur; mais est-ce à
l'obtenir que je travaille, et ce que j'entreprends, poursuivit Raunai,
en lançant sur monsieur de Guise un regard énergique, ce que je vous
propose enfin, peut-il effrayer mes rivaux? Mon dessein est de lui
rendre un père...., un père innocent et qu'elle aime, je vous offre à ce
prix l'aveu du secret qui vous intéresse, et vous avez ma vie si je vous
en impose.
--Raunai, vous aimez Juliette, dit le duc, avec un trouble dont il lui
fut impossible d'être maître.
--Si je l'aime, grand Dieu! elle est l'unique arbitre de mes jours, elle
seule dirige mon sort, elle est ma gloire sur la terre, mon espérance
dans un monde meilleur.... elle est ma vie... elle est mon âme; elle est
tout, monsieur, tout pour l'infortuné qui vous parle.
--Vous auriez pu le dire avec plus de détours, vous deviez soupçonner
qu'elle était aimée de moi, puisque je l'avais vue, et que vos
transports n'étaient plus qu'une offense, dont il ne tient qu'à moi de
me venger.
--Faites, monsieur, faites, répondit fermement Raunai, rendez-vous plus
odieux que vous ne l'êtes, achevez de susciter pour ennemis à la France
tous les individus qui l'habitent; que tout ce qui respire dans cette
belle partie de l'Europe devienne la proie des viles passions qui vous
subjuguent, que le citoyen ne prononçant votre nom qu'avec horreur, le
maudisse à tous les instants du jour, soyez à la fois l'épouvante et
l'exécration de la patrie, inondez-la par des fleuves de sang,
couvrez-la par des champs de carnage; mais ne vous flattez pas de
triompher toujours, les Français trouveront encore un Marcel qui saura
poignarder dans le sein de leur maître, les vils flatteurs qui les
gouvernent; craignez, si la voix de l'honneur n'est pas éteinte en vous,
d'offrir une seconde fois ces fléaux à la France, immolez jusqu'au
dernier de nous; mais de nos cendres mêmes sortiront des héros qui
sauront nous venger.[5]
--Retirez-vous Raunai, dit le duc, trop bon politique pour ne pas se
contenir à des reproches aussi durs et aussi mérités. Je ne puis rien
vous dire avant que d'avoir entendu Castelnau.... Juliette doit vous
savoir gré de ce que vous faites pour elle!
--Elle l'ignore, monsieur.
--Je veux le croire; quoi qu'il en soit retirez-vous....
Et du ton de la plus sanglante ironie:
--Il faudra travailler à vous conserver tous; des officiers aussi pleins
d'ardeur doivent être précieux à l'état, et je ne veux pas que vous m'en
regardiez toujours comme le tyran.
Raunai sortit, fâché de s'être trop livré à des mouvements, dont son
amour et sa fierté l'avaient empêché d'être maître, et craignant qu'un
peu trop de chaleur, n'eût plutôt gâté que servi les affaires du baron.
Pour monsieur de Guise, il ne tarda pas d'apprendre à son ami Sancerre,
tout ce qui venait de se passer; le comte n'avoua point qu'il savait
Raunai dans la ville, mais il persista à engager le duc à des voies de
clémence, qu'il croyait indispensables dans la situation des choses.
--Raunai s'immortalise, dit Sancerre; ce trait est digne des Romains....
Monsieur le Duc, quand la postérité racontera son histoire auprès de la
vôtre, elle dira: «Raunai, le brave Raunai, offrit sa tête pour sauver
celle du père de sa maîtresse, pendant qu'un duc de Guise, un étranger
qui gouvernait l'état, croyait le servir alors par une foule de crimes
et d'assassinats journaliers».
Le duc se taisait, mais il était facile de démêler dans ses yeux une
sorte de contrainte et d'embarras qui peignait l'agitation de son âme.
Ébranlé par des reproches aussi vifs, et qui lui arrivaient de toutes
parts, ne pouvant vaincre sa passion, ne se dissimulant pas quel tort
elle lui ferait dans l'esprit de la cour, si jamais elle se découvrait,
il demandait des conseils au comte; il rejetait ceux qui ne favorisaient
pas ses désirs; quelquefois il se décidait à des sacrifices, l'instant
d'après on n'entendait plus de lui que des menaces; il s'étonnait qu'on
lui résistât; il voulait en faire repentir ceux qui l'osaient, et ces
oscillations perpétuelles, ce flux et ce reflux orageux d'une âme tour à
tour emportée par l'amour et par le devoir, le rendait le plus infortuné
des hommes.
Castelnau fut appelé devant ses juges; quelles que dussent être les
intentions du duc de Guise, cet interrogatoire était inévitable; ayant
été impossible au baron de revoir sa fille depuis les démarches de
Raunai, ses réponses ne purent être analogues aux désirs de ceux qui
voulaient le sauver; il n'y avait rien que n'eût entrepris Raunai pour
lui faire part de ses desseins, et pour l'engager à parler d'après les
plans concertés entre Juliette et lui; mais il n'avait pu réussir,
Castelnau parut donc et ne put agir que d'après lui.
Les deux Guise et le Chancelier assistaient à cette séance.
Castelnau débuta par réclamer la parole du duc de Nemours.
--Il m'a juré, dit-il, de me conduire aux pieds du roi, pourquoi suis-je
dans les fers?
--Toutes les paroles que Nemours a pu vous donner sont vaines, lui dit
le duc de Guise; il n'y a aucun serment qui puisse être regardé comme
sacré quand il est fait à un rebelle ou à un hérétique.[6]
--Ainsi donc, reprit Castelnau, je ne dois pas parler davantage de la
lettre qu'il vous a plu de m'écrire: voilà des supercheries et des
trahisons bien atroces envers un officier français!
On le somma de répondre avec la plus grande justesse à ce qui allait lui
être proposé, en le menaçant de la question s'il altérait la vérité.
Castelnau se troubla, il pâlit.
--Vous avez peur baron, lui dit aussitôt le duc de Guise.
--Monsieur, répondit fermement Castelnau, je n'ai jamais tremblé devant
les ennemis de la France, vous le savez; mais je suis intimidé devant
les miens; peut-être dans le fond de votre âme en savez-vous la raison
mieux qu'un autre; faites-moi rendre mes armes, monsieur le duc, ces
armes qui m'ont fait si longtemps triompher près de vous, et qu'il
paraisse alors celui qui pourra m'accuser d'avoir peur...... Ah! qui
sait, monsieur, qui sait si vous ne trembleriez-pas plus que moi, dans
le cas où le sort vous mettrait à ma place.... N'importe, que l'on
m'interroge et je n'en répondrai pas moins juste.
Alors, suivant le droit insolent et barbare que les juges croyaient
avoir de mentir en pareil cas, on lui dit que Raunai l'avait inculpé.
Il répondit que c'était impossible; on lui fit lecture des dépositions
de la Bigue et de Mazère; il dit que ceux qui s'avilissaient jusqu'à
devenir dénonciateurs, perdaient le droit d'être entendus comme témoins.
Obligés de se contenter de cette récusation, les juges lui dirent, que
professant la religion réformée et ayant été pris les armes à la main,
il ne pouvait éviter le dernier supplice qu'en dévoilant les chefs dont
il avait suivi les ordres.
--Je n'ignore pas, dit Castelnau, que mes juges au nombre desquels je
vois mes plus grands ennemis n'aient, et le pouvoir de me faire périr et
toute l'habileté nécessaire à en trouver les moyens; mais je déteste le
mensonge, et rien ne me contraindra à l'employer pour sauver ma vie. Il
faut bien peu connaître la nation pour oser accuser des Français du
crime que l'on me suppose, non que l'État, ni celui qui le gouverne, ne
redoutent rien de nous; nous ne voulons qu'offrir au souverain la
pitoyable situation de la France; lui faire voir les campagnes désertes;
d'infortunés citoyens arrachés des bras de leurs épouses, traînés dans
les plus obscures prisons; des enfants abandonnés dans les rues, mourant
de faim et de misère, réclamant par des cris douloureux des parents que
le despotisme leur enlève[7]; des scélérats profitant de ces troubles
pour ravager la France, toutes les parties de l'administration en
désordre, la sûreté des chemins négligée, le peuple accablé d'impôts, le
malheureux habitant de la campagne attelé lui-même à sa charrue faute
d'animaux qui puissent ouvrir le sein de la terre aux chétives semences
qu'il va lui confier, et qui ne germeront, arrosées de ses larmes, que
pour devenir la proie d'insolents collecteurs; le sang du peuple répandu
dans toutes les villes, et le royaume enfin à la veille d'être la
conquête de l'ennemi:
Voilà, messieurs, les tableaux que nous devons tracer...... les malheurs
que nous voudrions peindre.... les fléaux que nous voudrions éviter! Ces
intentions supposent-elles des projets de révolte? Nés Français, nous
n'avons pas besoin que personne nous apprenne comment nous devons
approcher de nos chefs. Un de nos premiers droits est de réclamer leur
justice... de leur faire entendre nos plaintes, nous en usons.....
Mais nous nous armons, dites-vous? Cela est vrai; un voyageur le peut
quand il doit traverser une forêt remplie de brigands: voilà l'excuse de
nos armes, et nous la croyons légitime; rompez les barrières que vous
élevez entre le gouvernement et nous, on ne nous y verra plus arriver
que des réclamations à la main.
Nous les avons posées ces armes, sitôt qu'un général en qui nous croyons
pouvoir prendre confiance[8] nous a donné sa parole de faciliter nos
desseins; vous voyez l'estime que nous devons avoir pour des promesses
qui n'ont été faites que pour nous tromper, que pour nous ravir des
moyens de justification, et pour nous composer de nouveaux crimes: mais
qu'on n'imagine pas que la nation puisse s'abuser longtemps sur les
projets des Guise à se frayer un chemin au trône; il leur faut
malheureusement pour y parvenir, le sang et les malheurs du peuple; on
les verra bientôt au comble de leurs voeux.
Puissent ceux qui nous suivront se trouver bien de ces dangereux
changements! si le contraire arrive.... et il arrivera, nous aurons au
moins, nous autres victimes immolées par vous aujourd'hui, comme de
tendres brebis sans défense, nous aurons, dis-je, pour consolation dans
un monde meilleur, l'idée d'avoir perdu nos jours pour le bonheur de la
patrie et pour la prospérité de l'État.
Voilà ma tête, faites-la tomber sous vos coups; la voilà, je l'offre et
la perds sans regrets; ce n'est pas mourir que d'emporter avec soi
d'aussi flatteuses espérances; elle est pour vous cette mort où vous
croyez nous condamner...., pour vous seuls, dont la postérité ne parlera
qu'avec horreur, tandis qu'objet de son culte et de son admiration, elle
daignera nous faire parvenir encore aux pieds de l'éternel ces hommages
flatteurs que son équité rend à qui servit les hommes.»
On renouvela les interrogations: Castelnau s'en tint toujours aux mêmes
réponses; on lui tendit des pièges, imaginant le trouver en défaut sur
la religion..... croyant qu'un guerrier comme lui, plutôt entraîné par
l'esprit de parti que par amour de la vérité, serait à coup sûr mauvais
théologien; on l'interrogea sur le dogme.
L'érudition de Castelnau confondit tous ses juges; parmi plusieurs
autres questions, on lui demanda quelle répugnance il avait à croire la
présence réelle de la divinité dans l'eucharistie.
--Monseigneur, dit le baron au cardinal qui lui adressait la parole, ces
espèces que vous croyez transubstantiées dans le véritable corps et le
véritable sang du fils de Dieu, se corrompent-elles ou non après les
paroles du prêtre?
--Elles se corrompent, dit le cardinal.
--Bon, répondit Castelnau: monsieur le duc je vous prends à témoin de
l'aveu de votre frère; et vous voudriez, messieurs, poursuit-il, que des
espèces qui ne seraient plus matérielles, mais qui selon vous
contiendraient le corps et le sang de Notre-Seigneur fussent sujettes
aux dissolutions.... aux dégradations de la matière? Ah! messieurs
quelle effrayante idée vous avez de la grandeur de l'Eternel! sous quel
aspect vous osez nous l'offrir! et comment un gouvernement raisonnable
peut-il vouloir cimenter ces blasphèmes absurdes, par le sang précieux
des hommes?
--Baron, dit le chancelier, il est aisé de voir que vous avez étudié
votre leçon.
--Je me regarderais comme bien méprisable, répondit Castelnau, si ayant
à prendre parti dans une affaire qui regarde le salut de mon âme et les
intérêts de ma patrie, je m'y étais engagé comme un sot et sans savoir
le fond de la question.
--Lorsque vous fréquentiez la cour, reprit le chancelier, vous me
paraissiez moins au fait de toutes ces disputes de controverse.
--Cela est vrai, dit le baron, mais j'ai eu des malheurs; j'ai été fait
prisonnier de guerre en Flandre, ces moments de vide m'ont fait naître
l'envie de m'instruire; je l'ai cru nécessaire, je l'ai fait.
À mon retour je passai chez vous, monseigneur, continua le baron en
fixant le chancelier; vous étiez alors dans votre terre de Leuville;
vous me demandâtes à quoi j'avais passé le temps durant ma prison, et
lorsque je vous eus répondu que c'était à étudier l'écriture sainte et à
me mettre au fait des disputes qui agitaient si fort les esprits, vous
approuvâtes mon travail; vous dissipâtes les doutes qui me restaient;
nous étions, s'il m'en souvient, parfaitement d'accord. Comment se
peut-il qu'en si peu de temps l'un de nous deux ait tellement changé de
façon de penser, que nous ne puissions plus nous entendre? mais alors
vous étiez dans la disgrâce et vous parliez à coeur ouvert.
Malheureux esclave de la faveur, pourquoi faut-il que pour complaire à
un homme qui peut-être vous méprise, vous trahissiez aujourd'hui votre
Dieu et votre conscience?
Le chancelier confondu, ne digéra point ce reproche; ennemi des Guise et
de leur manière de gouverner, il mourut peu après du chagrin d'avoir
partagé leurs torts. Le cardinal de Lorraine averti qu'il était
très-mal, vint le voir; Olivier, las de feindre, se retourna vers le
mur, et ne daigna pas même lui dire une parole.
Cependant la présence d'esprit et la fermeté du baron fixèrent tous les
regards sur lui, et lui attirèrent des partisans.
Au lieu de prononcer son arrêt, le duc le renvoya dans sa prison, mais
sans s'expliquer, sans que son ami même, le comte de Sancerre, pût
entrevoir ses résolutions.
Monsieur de Guise soupçonnait le baron instruit de ses vues sur
Juliette, il voyait bien que c'était par prudence que Castelnau n'avait
rien révélé sur cela.... Que la crainte d'entraîner avec lui sa
malheureuse fille, l'avait déterminé à ne point parler de l'intérêt
personnel que le duc avait à le condamner, si Juliette en cédent, ne
rachetait les jours de son malheureux père.
Mais cet adroit ministre déguisa sa façon de penser; il se contenta
d'interdire sévèrement à Raunai et à Juliette la présence du baron de
Castelnau.
Ce fut alors que Raunai se remontra.
Il dit au duc qu'il se rendait à ses ordres, que l'interrogatoire de
monsieur de Castelnau étant fait, et que le ministre lui ayant dit de
reparaître à cette époque, il venait lui demander instamment la liberté
d'un homme.... de l'innocence duquel on avait dû se convaincre.... la
permission de prendre sa place en prison, et à l'échafaud s'il
n'éclaircissait sur-le-champ ce que paraissait désirer la cour....
c'est-à-dire à l'instant où le baron et sa fille auraient sans nuls
dangers quitté le séjour d'Amboise.
--Si vous aviez pu vous concerter avec Castelnau, dit le duc, assurément
il aurait parlé d'une autre manière; nous n'avons point encore vu de
protestant plus entêté de son erreur; n'importe, Raunai, j'accepte vos
offres; mais il faut que ce que vous avez à me dire soit révélé devant
Juliette et le baron; ce sont mes ordres, et je ne m'en départirai
point.
Songez à votre parole pourtant, c'est sur votre tête que va s'appesantir
la hache levée sur celle de Castelnau, si vous ne découvrez vos
complices et vos chefs.
--Ma promesse est inviolable, monsieur, répondit Raunai, mais à quoi
sert que Juliette se trouve à cet entretien, et qu'espérez-vous que je
vous dise devant elle et son père, puisque je ne m'engage à parler que
lorsque l'un et l'autre seront hors de ces murs?
--Soit, répondit monsieur de Guise, mais il faut avant que je vous
entretienne devant eux.
--Juliette chez vous.... elle.... qui me répond?.... dans cette
circonstance.... des fers à Juliette.... la seule idée m'en fait frémir!
--Ai-je besoin de vous pour l'en accabler? je n'ai qu'un ordre à donner
pour en devenir maître.
--Oui, vous pouvez tout, homme cruel; eh bien! j'obéirai, Juliette sera
demain ici, mais si vous abusez de ma confiance, si vous avez l'infamie
d'employer ma main pour vous assurer la victime, non-seulement vous
n'apprendrez rien de ce que vous désirez savoir, mais nous nous
immolerons plutôt tous deux près de vous, que de devenir l'un et l'autre
la proie de votre insigne lâcheté. Homme trop favorisé de la fortune,
vous ne savez pas ce que le malheur inspire à deux coeurs courageux, ce
qu'il suggère, ce qu'il fait entreprendre; vous ignorez, quelle est
l'énergie que le désespoir prête à l'âme, sauvez-nous de l'horreur de
vous en convaincre, il n'y aurait ni fers ni supplices qui pussent vous
préserver de notre fureur.
--Toujours dur et toujours défiant, Raunai, dit le duc.... Sortez,
souvenez-vous de mes ordres; souvenez-vous que votre mort est sûre, si
vous échappez l'un ou l'autre d'Amboise avant que je ne vous parle.
--Adieu.
Le premier soin de Raunai fut de rendre à Juliette tout ce qui venait de
se passer; il ne déguisa point ses craintes, l'impossibilité qu'il y
avait de démêler dans les regards du duc quels pouvaient être ses
projets.
--Ô Juliette, dit Raunai dans la plus extrême agitation, si ce barbare
allait nous sacrifier l'un et l'autre! Si nous avions nous-mêmes aiguisé
le fer dont il va trancher le fil de nos jours, sans réussir à sauver
Castelnau.
--Ne crains rien, dit fermement Juliette; obéissons et remettons-nous au
ciel du soin de nous préserver.... Il le fera, il n'abandonne jamais ni
le malheur, ni la vertu; Raunai.... fut-il entouré de tous ses gardes, il
ne m'échappera pas, s'il veut nous trahir.
L'heure est venue.... nos deux amants s'embrassent; ils prennent le ciel
à témoin de leur infortune, de leur tendresse.... ils l'implorent, ils
se jurent de périr ensemble, s'ils sont contraints de céder à la force
et se préparent à se rendre chez monsieur de Guise.
Juliette aurait bien voulu voir avant le comte de Sancerre, il n'avait
point paru chez lui du jour.... cette circonstance.... celle du bruit
entendu dans le jardin.... tout cela la troublait, mais elle n'osait
témoigner son embarras; elle sentait le besoin d'inspirer de la
confiance à Raunai, et paraissait encore plus courageuse que lui.
Dans le trajet de la maison du comte à celle du ministre, il leur fut
impossible de ne pas s'apercevoir que des soldats les suivaient et ne
les perdaient point de vue.
--Ô mon ami, dit Juliette à Raunai, en se précipitant dans ses bras un
moment avant que d'entrer, sois sûr que quels que puissent être les
événements, je ne te survivrai pas d'une minute.
Ils pénètrent, le duc est seul; mais les gardes restent en dehors.
--Raunai, dit monsieur de Guise, j'ai imaginé que la présence de celle
que vous aimez ferait plus d'effet sur vous que des tourments, et que la
crainte de l'en voir accablée elle-même, suffirait à vous faire avouer
ce que vous prétendez savoir.
--Ainsi donc, répondit Raunai, vous abusez de la confiance que vous avez
cherché à m'inspirer, et ce que vous avez exigé de moi, n'est que pour
me trahir plus sûrement? Ignorez-vous les conditions auxquelles j'ai
consenti de vous instruire? Avez-vous oublié que la liberté du baron en
est la clause essentielle?
--Je n'imaginais pas qu'on dût composer dans les fers.
--Y sommes-nous, monsieur, dit Juliette avec fermeté? Et seriez-vous
assez lâche pour nous obliger à craindre?
--Votre sort dépend de Raunai, madame, dit le duc.... qu'il parle, ou
dans l'instant le cachot du baron va se fermer sur vous.
--Elle prisonnière, dit Raunai au désespoir..., gardez-vous,
monsieur.... ah! vous avez bien raison, cette menace est plus cruelle
que les tourments.... Eh bien! apprenez....
--Tais-toi, interrompit Juliette, ne vois-tu pas que c'est un piège;
l'âme des traîtres éclate sur leur figure.... elle les décèle.
--Raunai, reprit le duc, vous m'en avez imposé, je sais tout; vous
n'avez rien à me dire; votre seule intention était de sauver Castelnau;
lui libre, et vous dans sa prison, cette femme, que mon seul tort est
d'avoir adorée... d'idolâtrer peut-être encore... cette femme dis-je,
s'attachait à mes pas, et ne les quittait plus qu'elle n'eût son amant
ou ma vie.... Ai-je tort Juliette?