amant, et un amant coupable, qu'un seul mot de ce rival terrible peut à
l'instant couvrir de chaînes.
Le lendemain, monsieur de Sancerre qui allait beaucoup mieux, les
rassura l'un et l'autre; il promit même de parler au duc; mais il fut
résolu qu'on cacherait les démarches de Raunai qui, dès le même instant,
irait vivre ignoré chez un particulier de la même religion que lui, et
que chaque soir, dans un cabinet du jardin du comte, ce valeureux amant
pourrait entretenir sa maîtresse.
Tous deux tombèrent encore une fois aux pieds de Sancerre et de son
épouse; des larmes s'exprimèrent pour eux; et sur le soir, Raunai,
conduit par un page, fut s'enfermer dans son asile.
L'attaque de la nuit précédente suffit à persuader aux Guise qu'ils ne
devaient plus se croire engagés par l'édit qu'on venait de publier.
Le sang recommence donc à couler dans Amboise; des échafauds dressés
dans tous les coins, offrent à chaque instant de nouvelles horreurs; des
troupes répandues dans les environs, font main basse sur tous les
protestants; ou on les égorge sur l'heure même, ou on les précipite
pieds et mains liés dans la Loire; les capitaines seuls, et les gens de
marque, sont réservés aux tourments de la question, afin d'arracher de
leur bouche le nom des vrais chefs du complot.
On soupçonnait le prince de Condé; mais on n'osait pas se l'avouer.
Catherine frémissait de l'obligation de trouver un tel coupable; et les
Guise sentaient bien que l'ayant découvert, il fallait l'immoler ou le
craindre.
Que d'inconvénients dans l'un ou dans l'autre cas.
Mais plus les protestants montraient d'énergie, plus le duc voyait de
moyens à la condamnation de Castelnau, et plus, par conséquent, l'espoir
d'obtenir Juliette s'allumait doucement dans son âme. Celui qui a le
malheur de projeter un crime, ne voit pas, sans une joie secrète, les
événements secondaires concourir au succès de ses desseins.
Il n'y avait plus d'autres amusements à Amboise que ceux de ces
horribles meurtres. La tyrannie, qui effraie d'abord les souverains, ou
plutôt ceux qui les gouvernent, finit presque toujours par leur composer
des jouissances. Toute la cour assistait régulièrement à ces actes
sanglants, comme celle de Néron autrefois aux exécutions des premiers
chrétiens.
Les deux reines, Catherine de Médicis, et Marie Stuart, étaient avec les
dames de la cour, dans une galerie du château d'où l'on découvrait toute
la place; et, pour amuser davantage les spectateurs, les bourreaux
avaient soin de varier les supplices, ou l'attitude des victimes.
Telle était l'école où se formait Charles IX; tel était l'atelier où
s'aiguisaient les poignards de la Saint-Barthélemi.
Grand Dieu! voilà comme on a souillé plus de deux cents ans tes autels;
voilà comme des êtres raisonnables ont cru devoir t'honorer; c'est en
arrosant ton temple du sang de tes créatures, c'est en se souillant
d'horreurs et d'infamies, c'est par des férocités dignes des cannibales,
que plusieurs races d'hommes sur la terre ont cru remplir tes voeux, et
plaire à ta justice. Être des êtres, pardonne-leur cet aveuglement; il
fut la peine dont tu crus devoir punir leur dépravation et leurs crimes;
tant d'atrocités ne peuvent naître dans le coeur de l'homme, que,
lorsqu'abandonné de tes lumières, il est comme Nabuchodonosor, réduit
par ta main même au stupide esclavage des bêtes.
La seule Anne d'Est cette respectable épouse du duc de Guise, cette
femme intéressante qu'il était prêt de sacrifier à ses passions, elle
seule eut l'horreur de ces monstrueuses barbaries.
Elle s'évanouit un jour dans les gradins de la sanglante arêne, on la
rapporta chez elle baignée de larmes; Catherine y vole, elle lui demande
la cause de son accident.
--Hélas! madame, répondit la duchesse, jamais mère eut-elle plus de
raison de s'affliger. Quel affreux tourbillon de haine, de sang et de
vengeance s'élève sur la tête de mes malheureux enfants[4].
Le comte de Sancerre dont la blessure n'était rien, et qui allait mieux
de jour en jour, tint à mademoiselle de Castelnau la parole qu'il lui
avait donnée; il fut trouver le duc de Guise, dont il était chéri, et
dont il devait être respecté à toute sorte d'égards, et ne lui déguisant
que le séjour de Raunai dans Amboise, il ne lui cacha rien de ce qu'il
avait appris de Juliette.
--Quel est votre objet, monsieur, lui dit fermement le comte: est-ce à
celui qui gouverne l'état de se livrer à des passions.... toujours
dangereuses, quand on a la possibilité de faire autant de mal?
Oserez-vous immoler Castelnau pour vous rendre maître de Juliette? et
ferez-vous dépendre le sort de ce malheureux père de l'ignominie de la
fille?
Le duc un peu surpris de voir monsieur de Sancerre si parfaitement au
fait, lui fit entrevoir, que quoiqu'il eût des enfants d'Anne d'Est, il
pourrait néanmoins trouver des moyens de rupture à son mariage avec
elle....
--Ô mon cher duc! interrompit le comte, voilà comme les passions
déraisonnent toujours! Quoi! vous romprez l'alliance contractée avec une
princesse, pour épouser la fille d'un homme, contre lequel vous faites
la guerre; vous vous brouillerez avec François II, dont ces noeuds vous
rendent l'oncle; avec le duc de Ferrare dont ils vous font devenir le
gendre, vous culbuterez l'édifice d'une fortune où vous travaillez
depuis tant d'années, et tout cela pour le vain plaisir d'un moment,
pour une passion qui s'éteindra sitôt qu'elle sera satisfaite, et qui ne
vous laissera que des remords? Sont-ce là les sentiments qui doivent
animer un héros? Est-ce à l'amour à nuire à l'ambition? vous avez déjà
beaucoup trop d'ennemis, monsieur; ne cherchez point à en accroître le
nombre. Excusez ma franchise, j'ai acquis le droit, par mon âge et par
mes travaux, de vous parler comme je le fais; l'estime dont vous
m'honorez m'y autorise......
Ah! croyez-moi, gardez-vous de laisser soupçonner que l'amour puisse
entrer pour quelque chose dans les troubles que vos rigueurs excitent.
Le Français courbe avec peine sous le joug d'un ministre étranger;
quelque grand que vous puissiez être, le sang de sa nation ne coule pas
dans vos veines, et c'est un grand tort à ses yeux quand on veut
prétendre à le régir; amis, ennemis, tout vous condamne, tout attribue
au désir de vous élever les malheurs dont vous affligez la France.
On connaît vos prétentions à vous dire issu de la seconde race de nos
rois, et à revendiquer la couronne à ce titre sur les descendants de
Hugues Capet. Admettons un instant cette idée, la favoriserez-vous en
rompant d'illustres alliances pour en contracter une si forte au-dessous
de vous?
Ainsi, soit que vous aspiriez au plus haut degré de gloire, soit que
vous vous contentiez de celui où vous êtes, dans tous les cas, vos
projets sont indignes de vous; monsieur le duc, vous devez aux Français
l'exemple des vertus, peut-être avez-vous besoin d'en montrer plus qu'un
autre pour effacer les torts dont on vous accuse. Que ce ne soit donc
pas dans un moment tel que celui-ci, où la plus répréhensible des
faiblesses vienne achever de répandre sur vos actions, un louche, dont
vos ennemis ne profiteraient que trop vite. C'est à la postérité,
monsieur, qu'un homme comme vous répond de ses démarches, et il ne doit
pas en être une seule dans tout le cours de sa vie qui puisse le faire
rougir un instant.
--Comte, répondit monsieur de Guise, si vous aviez jamais éprouvé les
sentiments que Juliette m'inspire, vous auriez un peu plus d'indulgence
pour moi: jamais, mon ami, jamais aucune passion ne s'introduisit plus
vivement dans un coeur; ses yeux ont changé mon existence entière, il
n'est pas une seule minute dans la journée où je ne sois rempli de son
image; et si quelquefois la reine ou son époux veulent trouver en moi
le ministre, anéanti du trouble qui me presse, je ne leur montre plus
que l'amant. Avec l'âme que vous me connaissez, Sancerre, cette passion
peut-elle être soumise à des devoirs? Et vous étonnerez-vous de tous les
moyens que je prendrai pour m'assurer l'objet de mon idolâtrie?......
Non, il n'en sera aucun que je n'emploie pour devenir l'amant ou le mari
de Juliette; fortune, honneur, considération, crédit, espoir, hymen,
enfants, tout...... tout s'immolera dans l'instant aux genoux de celle
que j'adore, je ne me plaindrai que de la médiocrité des sacrifices; et
si comme vous le dites l'ambition pouvait me donner des remords, ce
serait tout au plus ceux de ne pouvoir lui offrir que la seconde place
de l'état.
Sancerre combattit vivement ces résolutions du délire, il employa tout
ce qu'il crut de plus persuasif, et de plus éloquent; mais, monsieur de
Guise fut inébranlable; et le comte n'osant plus insister se retira,
content de rapporter au moins à sa protégée, la permission de voir le
baron de Castelnau, promise depuis plusieurs jours, et retardée par les
nouveaux troubles.
Juliette versa des larmes bien amères, en apprenant que rien au monde ne
pouvait changer les résolutions de monsieur de Guise.
--Ô mon ami, dit-elle le même soir à Raunai! il n'est donc que trop sûr
que le Ciel ne nous avait pas destinés l'un à l'autre! Quel horrible
avenir se présente à mes yeux! il faudra que je devienne la femme de cet
homme barbare, souillé du meurtre de nos frères!... Je serai réduite à
l'horreur de partager son lit!.... Infortunée! il faut que je perde mon
amant ou mon père; il faut que j'immole ou mon amour ou l'être précieux
qui m'a donné la vie! voilà donc l'usage que ces hommes d'état font des
pouvoirs qui leur sont confiés! et ces fers qui s'appesantissent sur
nous, tous ces fléaux qui nous accablent...... au nom d'un
souverain...... à chaque instant trompé lui-même, ne sont donc que les
moyens des passions de ces hommes puissants.... que les armes secrètes
dont ils usent pour les assouvir!..... Il faut qu'elles le soient ou que
nous gémissions...; il faut qu'ils deviennent heureux, ou que le sang
coule!..... Je voudrais que mes jours... Hélas! ils ne sauveraient
rien.... nous n'en péririons pas moins tous les deux.
--Juliette, répondit Raunai, mille sentiments confus m'animent à la
fois.... Je puis sortir d'Amboise comme j'y suis entré.... je puis
rejoindre mes amis, revenir avec eux sous ces remparts délivrer et ton
père et toi, trancher sans aucune pitié les jours de ces cruels despotes
qui se font un jeu d'abréger les nôtres, les pulvériser tous au pied du
trône que leur tyrannie déshonore, et mériter enfin ton coeur, après
avoir immolé nos bourreaux.
L'inaction où je reste pendant que l'on s'abreuve du sang de nos frères
m'avilit à mes propres yeux; je voulais embrasser tes genoux.... J'ai
réussi... Laisse-moi revoler au combat...... laisse-moi fuir les murs de
cette ville odieuse, je ne veux plus y revenir que triomphant; je ne
veux plus que tu m'y voyes, qu'apportant à tes pieds la tête de nos
persécuteurs.
--Non, calme-toi Raunai, je verrai demain mon père..... Je
l'entendrai... peut-être après, te communiquerai-je un dessein plus sûr
pour finir nos maux personnels, puisque nous ne pouvons aspirer à
l'honneur de terminer ceux de nos compagnons d'infortune.... calme-toi,
cher et unique amant, aime Juliette, que l'idée d'en être adoré te
console, et sois sûr que qui que ce soit dans l'univers n'acquerra sur
son coeur, des droits.... qui ne peuvent appartenir qu'à toi seul.
Mademoiselle de Castelnau ne tarda point à profiter de la permission
qu'elle avait obtenue de voir son père; elle vole à la prison. Le baron
n'était point prévenu; cette surprise pensa lui coûter la vie; il fut
quelques instants sans connaissance dans les bras de Juliette.
--Oh! chère fille, s'écria-t-il, dès que ses yeux furent rouverts au
jour, je craignais bien que les barbares ne me traînassent à l'échafaud
sans qu'il me fût possible de t'embrasser pour la dernière fois.
--Vous ne mourrez point, mon père, répondit Juliette; je suis la
maîtresse de vos jours; un mot de moi peut vous les conserver.
--Un mot! que veux tu dire?... Si ce mot te coûtait l'honneur, Juliette,
je ne voudrais point d'une vie payée de ton opprobre.
--Ô! mon père, ce n'est pourtant qu'à ces conditions que je puis vous
arracher des mains de nos ennemis... Le duc de Guise.... Il veut que je
cède à sa passion; et dès qu'il est enchaîné par l'hymen, ce qu'il exige
peut-il avoir lieu sans qu'il en coûte un crime, à lui, ou l'honneur à
votre malheureuse fille?
--Ah! Juliette, reprit fermement Castelnau, laisse-moi périr; j'ai vécu;
ce serait acheter trop cher le peu de jours que je dois languir
ici-bas.... Non, mon enfant, non; je ne les paierai point au prix de ton
honneur et de ta félicité. Je le savais trop bien que ces tyrans
n'étaient mus que par l'égoïsme, et que l'ambition était l'unique cause
de leurs crimes. Mais il est un Dieu juste qui nous vengera, chère
fille, un Dieu puissant aux yeux duquel les malheurs sont des droits, et
les vertus des titres. Élevée dans la plus pure des religions, garde-toi
d'en oublier les principes; qu'ils te servent à jamais d'égide contre
les séductions de ces idolâtres, et puisque ma vie ne peut plus garantir
ta jeunesse, que ma mort au moins t'encourage.... Tu la verras, ma
fille, oui, je demanderai de mourir dans tes bras, et mon âme, bientôt
aux pieds de l'Eternel, obtiendra de lui cette protection, que mes
revers m'empêchent de t'accorder....
Et Juliette, anéantie dans les bras de son père, ne pouvait que gémir et
répandre des larmes.
--Ne pleurs pas, chère fille, reprit le baron, ne t'afflige pas; tu le
retrouveras dans le ciel ce père infortuné que l'on t'enlève sur la
terre; il va préparer l'Être Suprême à te faire jouir des faveurs que ta
conduite et ta religion doivent te faire espérer de lui.... il va
t'attendre dans le sein d'un Dieu.... Ô! ma fille, voilà donc ce que
c'est que le monde.... ses espérances.... et ses biens!... Élevé à la
cour, fait pour prétendre à tout, l'ami, le compagnon de ces gens-ci,
ayant versé près d'eux mon sang pour la patrie.... parce que je ne veux
pas adopter leurs erreurs...... parce que je hais leurs sacrilèges et
leur impiété...... que je veux en un mot, adorer Dieu dans la pureté de
l'Evangile.... tous ces amis.... tous ces camarades sont aujourd'hui mes
juges, et demain seront mes bourreaux. Eh! qui leur a donc dit que leur
cause est la bonne? Ont-ils entendu mieux que moi la parole divine?
Fut-il même vrai que je me trompasse...... une erreur dans le culte
doit-elle être mise au rang des crimes? L'Eternel peut-il être honoré
par du sang; et ceux qui, pour le servir, osent lui sacrifier des
hommes, ne sont-ils point, par cela seul, dans l'erreur et le mauvais
chemin?.... N'importe, ma fille, n'importe; je mourrai, puisqu'il le
faut...... Oui, je mourrai certainement, puisque je ne pourrais
conserver la vie qu'aux dépens de ton honneur.... Mais le brave Raunai,
chère fille, qu'est-il devenu dans ce tumulte?
Mademoiselle de Castelnau apprit à son père tout ce qui concernait son
amant... elle lui dit qu'il était dans Amboise; elle lui conta comme il
s'y était introduit, et l'envie qu'il avait d'en sortir pour tenter un
nouveau coup de main.
--Il ne réussirait pas, reprit le baron, ils sont maintenant sur la
défensive; tout est manqué; nous avons été trahis...... Ô! Juliette, la
bonne cause n'est pas toujours la plus sûre, quand elle est dans les
mains du faible.... Mais le ciel est notre recours, je l'implore: il
nous exaucera.
Juliette entretint ensuite le baron des honnêtetés du comte de
Sancerre.... de tous les soins que son épouse et lui recevaient
journellement d'elle, et des démarches infructueuses que le comte avait
faites près du duc.
--Sancerre est mon ami depuis l'enfance, reprit le baron; nous avons été
élevés tous les deux dans la maison du duc d'Orléans fils de François
1er; nous combattions ensemble à la journée de Saint-Quentin; il a été
forcé à ce qu'il a fait vis-à-vis de nous dans la ville de Tours; il le
répare par mille procédés nobles. Je reconnais bien là son âme honnête
et son coeur vertueux.... peut-être le verrai-je avant ma mort; je le
prierai de te servir de père.... de te réunir à ton amant; mais quand je
ne serai plus, chère fille, qui sait ce que feront nos tyrans! Proscrite
par ta religion, en haine au duc par ta vertu, ô! Juliette, que de
malheurs peuvent éclater sur toi!.....
Puis levant les mains vers le ciel......
--Être Suprême, s'écria ce malheureux père, daignez vous contenter de
mon supplice; ne permettez pas que cette fille chérie devienne la
victime des méchants! son seul crime est de vous servir... de vous
adorer comme vous avez désiré de l'être.... comme vous l'avez enseigné
par votre sainte loi..... Voudriez-vous, Seigneur, que ses vertus et sa
religion, que tout ce qui l'approche le plus de votre sublime essence,
devînt la cause de son opprobre, de ses tourments et de sa mort!....
Et l'infortuné Castelnau retombait en larmes dans le sein de sa fille;
il la serrait... il la pressait entre ses bras. Craignant peut-être que
ce ne fût la dernière fois qu'il lui devînt permis de la voir, son âme
paternelle s'exhalait toute entière dans ses sombres caresses; on eût
dit qu'il voulait la confondre avec celle de sa fille, afin que quelque
chose de lui pût exister encore dans l'objet le plus précieux qui lui
restât sur la terre.
--Ô! mon père, dit Juliette, au milieu des sanglots que lui arrachait
cette scène de douleur, puis-je consentir à votre supplice? Raunai
lui-même peut-il donc le permettre? Ah! croyez-le, mon père, il aimera
mille fois mieux renoncer au bonheur de sa vie, que de m'obtenir aux
dépends de la vôtre.... Mais quoi! partagerais-je les torts du duc de
Guise, si je ne faisais que consentir à devenir son épouse, en le
laissant se charger seul des forfaits qui doivent me lier à lui? Au
moins vous vivriez, mon père; j'aurais conservé vos jours, je serais
l'appui de votre vieillesse, j'en pourrais faire le bonheur.
--Et j'achèterais quelques moments de vie par une multitude de crimes?
--Ce ne seront pas les vôtres.
--N'est-ce pas les partager que d'y donner lieu? Non, ne l'espère pas,
ma fille; je ne souffrirai pas qu'Anne d'Est soit immolée pour moi; il
faut que l'un des deux périsse; le duc de Guise ne répudiera point sa
femme; il ne sera à toi qu'en tranchant les jours de cette vertueuse
princesse. Voudrais-tu devenir l'épouse d'un tel homme, d'un barbare
qui, non content de ce crime, remplit chaque jour la France de deuil et
de larmes?.... Dis, Juliette, dis, pourrais-tu goûter un instant de
tranquillité dans les bras d'un tel monstre?..... Et cette vie, qui
t'aurait coûté si cher.... ô! mon enfant, crois-tu que j'en pourrais
jouir moi-même?.. Non, ma fille; c'est à moi de mourir, mon heure est
venue; il faut qu'elle s'accomplisse. Et que sont quelques instants de
plus ou de moins? N'est-ce pas un supplice que la vie, quand on ne voit
autour de soi que des horreurs et des crimes? Il est temps d'aller
chercher dans les bras de Dieu la paix et la tranquillité que les hommes
m'ont refusée sur la terre...
Ne pleure pas, Juliette, ne pleure pas; je ne suis pas plus malheureux
que le navigateur qui, après des périls sans nombre, touche, à la fin,
au port qu'il a tant désiré....
Faut-il t'en dire davantage? je te défends, par toute l'autorité que
j'ai sur toi, de songer à me conserver par les moyens infâmes qu'on te
propose; et si j'apprenais ta désobéissance sur ce point, je ne te
verrais plus.
--Eh bien! mon père, dit Juliette, avec cet élan de l'âme qui annonce
qu'elle est remplie d'un projet important, eh bien! il me reste un moyen
de vous sauver, et je cours le mettre en usage.
--Qu'il ne soit surtout jamais aux dépends de ce que tu dois à Dieu....
à toi-même.... à Raunai.... Songe que je ne voudrais pas ajouter vingt
ans de plus à ma carrière, si ce long terme pouvait coûter un seul
soupir à ton bonheur ou à tes vertus.
Juliette sort et va trouver Raunai.
--Ô! mon ami, lui dit-elle, voici l'instant de me prouver les sentiments
que tu m'as jurés dès l'enfance... M'aimes-tu, Raunai? te sens-tu
capable du plus grand effort de l'humanité pour me prouver ta flamme?
--Ah! peux-tu croire qu'il puisse exister quelque chose au monde que je
ne sois prêt à exécuter pour toi?
--Oui, mon ami, j'en peux douter... Tu trembleras quand je t'aurai tout
dit; et néanmoins, il faudra m'obéir, ou me laisser dans l'affreuse idée
que tu n'as jamais aimé ta maîtresse.
--Que veux-tu dire, Juliette? tes discours..... l'agitation dans
laquelle tu es.... tes yeux, où je ne vois plus que désespoir au lieu
d'amour... tout me fait frémir; explique-toi.
--Songe que je m'immolerai moi-même dans le sacrifice que je vais
t'expliquer.... Il me coûtera plus qu'à toi; je m'y résous pourtant;
que mon exemple t'encourage.... Raunai, m'aimes-tu assez pour consentir
à ne plus me revoir........ assez, pour me perdre à jamais?
--Juste ciel!
--Écoute-moi, Raunai, ne t'alarme pas sans être instruit; je vais te
proposer un acte de vertu: ton âme accepte, je l'entends. Nos bourreaux
n'ont qu'un objet; c'est de savoir quel est le chef.... quel est le
principal moteur de tout ceci.
Va trouver le duc de Guise; dis-lui que le seul désir de sauver un ami
qui n'est point coupable, t'a fait franchir tous les obstacles qui se
trouvaient à pénétrer dans Amboise; assure-le de l'innocence de mon
père; dis-lui que bien plus craint qu'aimé dans le parti, Castelnau ne
s'est jamais occupé que de le trahir et de se donner au roi; dis-lui que
toi seul est au fait de tout, et que sous l'unique clause qu'on rendra
le baron à sa fille, tu es prêt à tout révéler.
Donne ta liberté pour garant de ta parole; dis que tu veux remplacer le
baron dans les fers, que tu t'offres au supplice qu'on lui a préparé, si
tu ne dévoiles pas ce qu'on désire..... On acceptera tout; on ne veut
que découvrir les auteurs du complot; la crainte d'être trompé par toi
ne les arrêtera point, puisque tu remplaceras mon père, puisque tu seras
dans leurs mains comme lui....
Tu vois l'immensité du sacrifice que je te propose, car ils
n'arracheront rien de toi, je le sais; tu mourras donc, mon ami; c'est à
la mort que je t'envoie; mais n'imagine pas que je te survive, je te
suis dans l'obscurité du tombeau; mon âme y vole avec la tienne.
Ce respectable vieillard n'a-t-il pas mérité de jouir de son dernier
âge? N'a-t-il donc pas plus de droit à la vie que ses enfants? Ah! le
prix de ce que nous allons faire, mon ami, s'offre à nous de toutes
parts; nous le trouverons dans le sein de Dieu, il nous attend pour y
couronner cette grande action, elle se conservera dans le souvenir des
hommes, ils la graveront dans le temple de mémoire. Raunai, qu'un tel
sort est au-dessus des jouissances mondaines! comme les palmes de
l'immortalité sont préférables aux jours obscurs et languissants que
nous traînerions sur la terre.
--Embrasse-moi; fille céleste, embrasse-moi, s'écria Raunai. Ah!
j'aurai donc pu te prouver mon amour, j'aurai donc su te convaincre une
fois qu'il n'est pas un seul être dans le monde qui sache t'aimer comme
je le fais.
--Tu consens?
--En doutes-tu?.... Homme digne de moi, s'écria Juliette, viens dans mes
bras, viens cueillir sur mes lèvres les premiers et les derniers baisers
de l'amour... Ah! quelle âme est la tienne, Raunai, combien je t'aime et
combien je t'estime!
N'imagine pourtant pas que je te laisse traîner à l'échafaud sans
travailler à ta vengeance, il en coûtera la vie au barbare qui
prononcera ton arrêt; vois ce fer, poursuivit-elle, en sortant un
poignard de son sein, il ne me quitte pas depuis que je suis dans
Amboise, et dès l'instant que tu seras sous les chaînes de mon père, je
m'attache aux pas du duc de Guise; il faudra qu'il te sauve ou qu'il
périsse lui-même....
Oh ciel! on nous écoute, dit Juliette en entendant du bruit près du
cabinet du jardin où elle avait la liberté d'entretenir son amant.... On
nous écoute, Raunai, Dieu veuille que nous ne soyons point trahis....
Va! cours, fais ce que j'exige, et sois certain d'être vengé, avant que
je ne m'immole avec toi.