Pendant ce temps, la Renaudie, dont on a vu précédemment le

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_MARQUIS DE SADE_

LES

=Crimes de l'amour=

Précédé d'un AVANT-PROPOS, suivi des IDÉES SUR

LES ROMANS, de L'AUTEUR DES CRIMES DE

L'AMOUR À VILLETERQUE, d'une NOTICE

BIO-BIBLIOGRAPHIQUE DU MARQUIS DE

SADE: L'HOMME ET SES ÉCRITS et du

DISCOURS PRONONCÉ PAR LE MARQUIS

DE SADE À LA SECTION DES PIQUES.

_BRUXELLES_

GAY ET DOUCÉ

1881.

LE

MARQUIS DE SADE

_Édition imprimée en tout à 500 exemplaires_

Nº 376

AVIS DES ÉDITEURS

_Le trop célèbre de Sade, premier marquis de France et issu d'une des

plus anciennes maisons nobles de l'Europe, est universellement connu

pour ses débauches. Tout le monde lettré a entendu parler plus ou moins

de ses écrits, mais peu de personnes les connaissent._

_Cette grande célébrité le fait rechercher dans les bibliothèques, où il

a sa place marquée comme originalité; mais ses écrits le rendent presque

impossible, car le triste sire n'avait guère d'autre esprit que la

monomanie érotico-criminelle._

__Justine et Juliette_, la _Philosophie dans le boudoir_, _Aline et

Valcourt_, sont des oeuvres souillées d'images obscènes et meurtrières,

qui répugnent tellement à la lecture que, peut-être, personne ne les a

lues en entier._

_Le style en est détestable, car si l'auteur était fou, il n'était pas

littéraire._

__Zoloé_, _l'Auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque_, _les Crimes de

l'Amour_, et autres productions analogues ne sont que de plates satires,

ou de mauvaises nouvelles, sans intérêt._

_En publiant ici une Nouvelle tirée des _Crimes de l'Amour_, le pamphlet

contre _Villeterque_, _l'Étude sur les romans_, et la _Notice sur Sade et

ses écrits_, les bibliophiles ont l'avantage d'avoir un spécimen des

ouvrages de cet érotomane, et ils peuvent ainsi se dispenser d'acquérir

ses autres oeuvres._

G. D.

JULIETTE ET RAUNAI

OU

LA CONSPIRATION D'AMBOISE

NOUVELLE HISTORIQUE

La paix de Cateau-Cambresis n'eut pas plutôt rendu à la France, en 1559,

tranquillité dont une multitude innombrable d'ennemis la privait depuis

près de trente ans, que des dissensions intestines plus dangereuses que

la guerre, vinrent achever de troubler son sein.

La diversité des cultes qui y régnait, la jalousie, l'ambition de la

trop grande quantité de héros qui y florissait, la faiblesse du

gouvernement, la mort de Henri II, la débilité de François II, toutes

ces causes enfin n'étaient que trop capables de faire présumer, que si

les ennemis laissaient respirer la France, elle allumerait bientôt

elle-même un incendie intérieur, aussi fatal que les troubles qui

venaient de la déchirer au dehors.

Philippe II, roi d'Espagne, avait envie de la paix; ne se souciant point

de traiter avec les Guise, il se prêta aux arrangements relatifs à la

rançon du connétable de Montmorency, qu'il avait fait prisonnier à la

journée de Saint-Quentin, afin que ce premier officier de la couronne

pût travailler avec Henri II à une paix désirée de toutes les

puissances.

Le duc de Guise et le Connétable se trouvant donc prêts à lutter de

crédit et de considération, désirèrent avant que d'employer leurs

forces, de les étayer par des alliances qui les consolidassent.

Du fond de sa prison, le Connétable agissant dans ces vues, avait marié

Damville, son second fils, avec Antoinette de la Mark, petite fille de

la célèbre Diane de Poitiers, pour lors duchesse de Valentinois,

dirigeant tout à la cour de Henri son amant.

De leur côté, les Guise conclurent dans le même dessein le mariage de

Charles III, duc de Lorraine, et chef de leur maison, avec madame

Claude, seconde fille du roi[1].

Henri II désirait la paix pour le moins avec autant d'ardeur que le roi

d'Espagne. Prince somptueux et galant, ennuyé de guerres, craignant les

Guise, voulant ravoir le Connétable qu'il chérissait, et changer enfin

les lauriers incertains de Mars, contre les guirlandes de myrthes et de

roses dont il aimait à couronner Diane, il mit tout en oeuvre pour

presser les négociations: elles se conclurent.

Antoine de Bourbon, roi de Navarre, n'avait pu obtenir d'envoyer, en son

nom, des ministres au congrès; ceux qu'il avait députés avaient été

obligés, pour être entendus, de prendre des commissions du roi de

France; Antoine ne se consolait pas de cet affront: c'était le

Connétable qui avait fait la paix, il arrivait triomphant à la cour, il

y venait avec l'intention de se ressaisir des rênes du gouvernement; les

Guise l'accusaient d'avoir pressé des négociations qui brisaient, à la

vérité, ses fers, mais dont il s'en fallait bien que la France eût à se

louer.

Tels étaient les principaux personnages de la scène, tels étaient les

motifs secrets qui les animant les uns et les autres, allumaient

sourdement les étincelles de haines qui allaient produire les affreuses

catastrophes d'Amboise.

On le voit, l'envie, l'ambition, voilà les causes réelles des troubles

dont l'intérêt de Dieu ne fut que le prétexte.

Ô religion! à quelque point que les hommes te respectent, lorsque tant

d'horreurs émanent de toi, ne peut-on pas un moment soupçonner que tu

n'es parmi nous que le manteau sous lequel s'enveloppe la discorde,

quand elle veut distiller ses venins sur la terre. Eh! s'il existe un

Dieu, qu'importe la façon dont les hommes l'adorent! sont-ce des vertus

ou des cérémonies qu'il exige? S'il ne veut de nous que des coeurs purs,

peut-il être honoré plutôt par un culte que par l'autre, quand

l'adoption du premier au lieu du second doit coûter tant de crimes aux

hommes?

Rien n'égalait pour lors l'étonnant progrès des réformes de Luther et de

Calvin: les désordres de la cour de Rome, son intempérance, son

ambition, son avarice avaient contraint ces deux illustres sectaires à

montrer à l'Europe surprise, combien de fourberies, d'artifices, et

d'indignes fraudes se trouvaient au sein d'une religion que l'on

supposait venir du Ciel. Tout le monde ouvrait les yeux, et la moitié de

la France avait déjà secoué le joug romain pour adorer l'Être Suprême,

non comme osaient le dire des hommes pervers et corrompus, mais comme

paraissait l'enseigner la nature.

La paix conclue, et les puissants rivaux dont on vient de parler n'ayant

plus d'autre soins que de s'envier et de se détruire, on ne manqua pas

d'appeler le culte au secours de la vengeance, et d'armer les mains

dangereuses de la haine, du glaive sacré de la religion.

Le prince de Condé soutenait le parti des réformés dans le coeur de la

France; Antoine de Bourbon, son frère, le protégeait dans le Midi; le

Connétable déjà vieux s'expliquait faiblement, mais les Châtillon ses

neveux, agissaient avec moins de contrainte. Très-bien avec Catherine de

Médicis, on eut même lieu de croire dans la suite qu'ils l'avaient fort

adoucie sur les opinions des réformés, et qu'il s'en fallait peu que

cette reine ne les adoptât au fond de son âme.

Quant aux Guise, tenant à la cour, ils en favorisaient la croyance, et

le cardinal de Lorraine, frère du duc pouvait-il, lié au saint-siège,

n'en pas étayer les droits?

Dans cet état de chose n'osant encore se déchirer soi-même, on se

prenait aux branches, on attaquait mutuellement les créatures du parti

opposé, et pour satisfaire ses passions particulières on immolait

toujours quelques victimes.

Henri II vivait encore: on lui fit voir qu'il s'en fallait bien que le

parlement fût en état de juger les affaires des réformés condamnés à

mort par l'édit d'Ecouen, puisque la plupart des membres de cette

compagnie étaient du parti qui déplaisait à la cour.

Le roi se transporte au palais, il voit qu'on ne lui en impose point;

les conseillers Dufaur, Dubourg, Fumée, Laporte, et de Foix sont

arrêtés, le reste s'évade. Rome aigrit au lieu d'apaiser; la France est

pleine d'inquisiteurs; le cardinal de Lorraine organe du Pape, hâte la

condamnation des coupables; Dubourg perd la tête sur un échafaud; de ce

moment tout s'émeut, tout s'enflamme.

Henri meurt; la France n'est plus conduite que par une italienne peu

aimée, par des étrangers qu'on déteste, et par un monarque infirme, à

peine âgé de seize ans: les ennemis des Guise croyent toucher à

l'instant du triomphe; la haine, l'ambition et l'envie toujours à

l'ombre des autels, se flattent d'agir en assurance. Le Connétable, la

duchesse de Valentinois sont bientôt éloignés de la cour; le duc, le

cardinal sont mis à la tête de tout; et les furies viennent secouer

leurs couleuvres sur ce malheureux pays à peine relevé d'une guerre

opiniâtre, où ses armées et ses finances avaient été presque entièrement

épuisées.

Tel affreux que soit ce tableau, il était nécessaire à tracer avant que

d'offrir le trait dont il s'agit. Avant que de dresser les potences

d'Amboise, il fallait montrer les causes qui les élevaient... il fallait

faire voir quelles mains les arrosaient de sang, de quels prétextes

osaient se couvrir enfin les instigateurs de ces troubles.

Tout était encore à Blois dans la plus parfaite sécurité, lorsqu'une

multitude d'avis différents vint réveiller l'attention des Guise.

Un courrier chargé de dépêches secrètes et relatives aux circonstances,

est assassiné près des portes de Blois; un autre venant de

l'inquisition, adressé au cardinal de Lorraine, éprouve à peu près le

même sort; l'Espagne, les Pays-Bas, plusieurs cours d'Allemagne

avertissent la France qu'il se trame une conspiration dans son sein; le

duc de Savoie prévient que les réfugiés de ses états font de fréquentes

assemblées, qu'il se munissent d'armes, de chevaux, et publient

hautement qu'avant peu et leurs personnes et leur culte seront rétablis

en France.

En effet, la Renaudie, l'un des chefs protestants le plus brave et le

plus animé, se donnait alors un mouvement qui devait faire ouvrir les

yeux: il parcourait l'Europe entière, prenant des avis, en donnant,

enflammant les têtes et se disant certain d'une révolution prochaine. De

retour à Lyon, il rendit compte aux autres chefs des succès de son

voyage, et ce fut là que se prirent les dernières mesures, là que l'on

convint de tout mettre en ordre pour commencer les opérations au

printemps.

On choisit Nantes pour ville d'assemblée, et sitôt que tout le monde y

fut rendu, la Renaudie, dans la maison de la Garai, gentilhomme Breton,

harangua ses frères et reçut d'eux les protestations authentiques de

tout entreprendre pour obtenir du roi le libre exercice de leur

religion, ou d'exterminer ceux qui s'y opposeraient, à commencer par les

Guise.

On régla dans cette même assemblée, que la Renaudie lèverait au nom du

chef qui ne se nommait point, un corps de troupes composé de cinq cents

gentilshommes à cheval et de douze cents hommes d'infanterie pris dans

toutes les provinces de France, non pour attaquer, mais pour se

défendre. Trente capitaines furent attachés à ce corps, dont les ordres

étaient de se trouver aux environs de Blois, le 10 de mars prochain

1560; les provinces se départirent ensuite.

Le baron de Castelnau, l'un des plus illustres de la faction et dont

nous allons raconter les aventures, eut pour son département la

Gascogne; Mazères, le Béarn; Mesmi, le Périgord et le Limousin;

Maille-Brézé, le Poitou; Mirebeau, la Saintonge; Coqueville, la

Picardie; Ferriere-Maligni, la Champagne, la Brie et l'Ile-de-France;

Mouvans la Provence et le Dauphiné, et Château-Neuf, le Languedoc.

Nous citons ces noms, pour faire voir quels étaient les chefs de cette

entreprise, et les rapides progrès de cette réforme qu'on avait l'inepte

barbarie de croire digne des mêmes supplices que le meurtre ou le

parricide, tant l'intolérance était à la mode pour lors.

Quoi qu'il en fût, tout se tramait avec tant de mystère, ou les Guise

étaient si mal informés, que malgré les avis qu'ils recevaient de toutes

parts ils étaient au moment d'être surpris dans Blois, et ils allaient

l'être assurément, sans une trahison.

Pierre des Avenelles, avocat, chez qui la Renaudie était venu se loger à

Paris quoique protestant lui-même, dévoila tout au duc de Guise. On

frémit.

Le chancelier Olivier reprocha aux deux frères une sécurité dans

laquelle ils n'eussent pas été, si l'on avait écouté ses conseils.

Catherine trembla, et dès l'instant on quitta Blois, dont la position ne

paraissait pas assez sûre, pour se rendre au château d'Amboise, qui,

jadis une place du premier ordre, parut suffisant pour mettre la cour à

l'abri d'un coup de main.

Une fois là, l'on tint conseil; l'on fit ce que Charles XII de Suède

disait d'Auguste, roi de Pologne, qui, pouvant le prendre, l'avait

manqué et avait aussitôt assemblé son conseil. «_Il délibère

aujourd'hui_, disait Charles, _sur ce qu'il aurait dû faire hier._»

Il en fut de même à Amboise. Le cardinal, en zélé papiste, prétendait

tout exterminer. C'était le seul argument de Rome.

Le duc, plus politique, crut qu'on perdrait beaucoup de monde en suivant

l'avis de son frère et qu'on ne découvrirait rien. Il valait mieux,

selon lui, faire arrêter le plus de chefs qu'on pourrait, et obtenir

d'eux, par l'aspect des tourments, l'aveu de tant de manoeuvres sourdes

et mystérieuses, dont il était plus essentiel de dévoiler les causes et

les auteurs, que d'égorger sans les entendre, ceux qui soutenaient les

unes et qui servaient les autres.

Cet avis prévalut. Catherine créa sur-le-champ le duc de Guise

lieutenant-général de France, malgré l'opposition du chancelier, qui,

trop sage pour ne pas entrevoir le danger d'une autorité si étendue, ne

voulut sceller les patentes, qu'aux conditions qu'elles seraient

circonscrites au seul instant des troubles.

Le duc de Guise redoutait les Chatillon; il y avait tout à craindre pour

le parti du roi, s'ils étaient malheureusement à la tête des

protestants. Sachant ces neveux du connétable bien avec la reine, il

engagea Catherine à les sonder. L'amiral de Coligni ne déguisa point les

risques qu'il y avait, si l'on continuait d'employer avec les

religionnaires la rigueur dont faisaient usage les Guise; il dit «que

l'on devait savoir que les supplices et la voie des contraintes étaient

plus propres à révolter les esprits, qu'à les ramener dans le droit

chemin; que l'on pouvait, au surplus, compter assurément sur ses frères,

et qu'il répondait à la reine, qu'eux et lui, seraient, dans tous les

temps, prêts à donner au souverain les plus grandes preuves de leur

zèle.»

À ces témoignages satisfaisants, il joignit le conseil d'un édit qui

tolérerait la liberté de conscience; il assura que ce serait le seul

moyen de tout calmer. Cet avis passa: l'édit fut publié; il accordait

une amnistie générale à tous les réformés, excepté à ceux qui, sous le

prétexte de religion, conspireraient contre le gouvernement.

Mais tout cela venait trop tard. Dès le 11 de mars, les religionnaires

s'étaient assemblés à très peu de distance de Blois. Ne trouvant plus la

cour où ils la croyaient, ils comprirent aisément qu'ils étaient

trahis; cependant les préparatifs étaient faits; les différents corps

attendus ne jugeant pas à propos de reculer, ils ne voulurent même

admettre d'autres délais à l'entreprise, que le peu de jours qu'il

fallait pour s'approcher d'Amboise et pour en reconnaître les environs.

Condé venait d'arriver dans cette ville; il lui avait été facile de

voir, en y entrant, qu'il était vivement soupçonné; il crut se déguiser

par des propos dont on ne fut pas dupe. Il affecta de paraître plus

empressé que qui que ce fût, à l'extinction des protestants, et par

cette ruse peu naturelle, il ne satisfit nullement le parti du roi, et

se fit soupçonner par le sien.

Cependant les dispositions du parti opposé continuaient de se faire avec

vigueur. Le baron de Castelnau-Chalosse s'approchant du coté de Tours

avec les troupes de la province qui lui étaient départie, avait près de

lui deux personnages, dont il est temps de donner l'idée.

L'un était Raunai, jeune héros, d'une figure charmante, plein d'esprit,

d'ardeur et de zèle; il commandait sous le baron; l'autre était la

fille de ce premier chef, dont Raunai, depuis l'enfance, était

éperdument amoureux.

Juliette de Castelnau, âgée de vingt ans, était l'image de Bellone;

grande, faite comme les Grâces, les traits nobles, les plus beaux

cheveux bruns, de grands yeux noirs pleins d'éloquence et de vivacité,

la démarche fière, rompant une lance au besoin comme le plus brave

guerrier de la nation, se servant de toutes les armes en usage alors

avec autant de dextérité que de souplesse; bravant les saisons,

affrontant les dangers, courageuse, spirituelle, entreprenante, d'un

caractère altier, ferme mais franc, incapable de fraude, et d'un zèle

au-dessus de tout pour la religion protestante, c'est-à-dire, pour celle

de son père et de son amant.

Cette héroïne n'avait jamais voulu se séparer de deux objets si chers;

et le baron, lui connaissant de l'adresse, une intelligence infinie,

persuadé qu'elle pourrait devenir utile aux opérations, avait consenti à

lui en voir partager les risques. Ne devait-il pas, d'ailleurs être bien

plus sûr de Raunai, quand ce jeune guerrier, combattant aux yeux de sa

maîtresse, aurait pour récompense les lauriers que cette belle fille lui

préparerait chaque jour?

Dans le dessein de reconnaître les environs, Castelnau, Juliette et

Raunai s'étaient avancés un matin, suivis de très peu de gens de guerre,

jusque dans l'un des faubourgs de la ville de Tours.

Le comte de Sancerre, détaché d'Amboise, venait de battre ces quartiers,

lorsqu'on lui dit que quelques protestants se trouvent près de là.

Il vole au faubourg indiqué, et pénétrant à la hâte dans l'appartement

du baron, il lui demande ce qu'il vient faire dans cette ville... la

raison qui l'y amène avec des soldats, et s'il ignore que le port

d'armes est défendu?

Castelnau répond qu'il va à la cour pour des affaires dont il n'a nul

compte à rendre, et que s'il était vrai que quelques motifs de rébellion

l'y conduisissent, il n'aurait pas sa fille avec lui.

Sancerre, peu satisfait de cette réponse, est obligé d'exécuter ses

ordres. Il commande à ses soldats d'arrêter le baron; mais celui-ci

sautant sur ses armes, seulement aidé de Juliette et de Raunai, a

bientôt écarté le peu de monde que lui oppose le comte. Tous trois

s'évadent; et Sancerre ayant, dans ce cas-ci, préféré la sagesse et la

prudence à la valeur qui le distinguait ordinairement, Sancerre, qui

sait que dans des troubles intérieurs, la victoire appartient plutôt à

celui qui épargne le sang qu'à l'imprudent qui le prodigue, revient sans

honte dans Amboise, rendre compte aux Guise de son peu de succès.

Sancerre, vieil officier, plein de mérite, ami des Guise, mais franc,

loyal, ce qu'on appelle un véritable Français, n'avait pourtant pas été

assez occupé de son expédition, qu'il n'eût eu le temps d'apercevoir les

attraits de Juliette; il en fit les plus grands éloges au duc.

Après avoir peint la noblesse de sa taille et les agréments de sa

figure, il la loua sur son courage; il l'avait vue au milieu du feu se

défendre, attaquer, n'évitant les dangers qui la menacent que pour en

répandre autour d'elle, et cette vaillance peu commune, rendait

assurément du plus grand intérêt celle qui joignait à toutes les grâces

de son sexe, des vertus qui s'y alliaient aussi rarement.

Monsieur de Guise, curieux de voir cette femme étonnante, conçut

aussitôt deux projets pour l'attirer à Amboise: la faire prisonnière, ou

profiter de l'ouverture du baron de Castelnau, et lui faire dire que

puisqu'il avait assuré Sancerre qu'il n'avait d'autre intention que de

parler au roi, il pouvait venir en toute sûreté.

Ce dernier parti s'adopte de préférence.

Le duc écrit. Un homme adroit est chargé de la dépêche; précédé d'un

trompette, il s'avance avec les formalités ordinaires, et remet sa

missive au baron, dans le château de Noisai où il était logé avec les

troupes de Gascogne et de Béarn, mandées pour l'expédition d'Amboise.

Quelques précautions qu'on eût prises avec l'émissaire du duc, il fut

facile à celui-ci de s'apercevoir qu'il y avait beaucoup de monde à

Noisai; il en rendit compte à son retour, et nous verrons bientôt ce qui

en résulta.

Le baron de Castelnau résolu de profiter de la proposition du duc, tant

pour déguiser ses projets que pour se ménager en agissant comme il

allait le faire, une correspondance sûre dans Amboise, répondit

très-honnêtement que la plus grande preuve qu'il pût donner de son

obéissance et de sa soumission, était d'envoyer ce qu'il avait de plus

cher au monde; qu'étant, lui personnellement, dans l'impossibilité de se

rendre à Amboise, à cause d'une blessure qu'il avait reçue à

l'escarmouche de Tours, il envoyait à la reine, Juliette sa fille,

chargée par lui d'un mémoire dans lequel il réclamait l'édit de

tolérance qui venait d'être publié, et la permission, pour ses confrères

et lui, de professer leur culte en paix.

Juliette partit, munie d'instructions secrètes et de lettres

particulières pour le prince de Condé; ce n'était pas sans peine qu'elle

avait adopté ce projet: ce qui la séparait de son père et de son amant

était toujours si douloureux pour elle que, quelque courageuse qu'elle

fût, elle ne s'y résolvait jamais sans des larmes.

Le baron promit à sa fille d'attaquer quatre jours après la ville

d'Amboise, si les négociations qu'elle allait entreprendre étaient

infructueuses; et Raunai, aux genoux de sa maîtresse, lui jura de verser

tout son sang pour elle, si on lui manquait de respect ou de fidélité.

Mademoiselle de Castelnau arrive à Amboise; elle y est reçue

convenablement, et descendue chez Sancerre, ainsi qu'il avait été

convenu, elle se fait aussitôt conduire chez le duc de Guise, le supplie

de tenir sa parole, et de lui fournir sur-le-champ l'occasion de se

jeter aux pieds de Catherine de Médicis, pour lui présenter les

supplications de son père.

Mais Juliette ne pensait pas qu'elle possédait des charmes qui pouvaient

faire négliger bien des engagements.

Le premier que monsieur de Guise oublia en la voyant, fut la promesse

contenue dans ses dépêches au baron; séduit par tant de grâces, son coeur

s'ouvrit aux pièges de l'amour, et le duc, auprès de Juliette, ne pensa

plus qu'à l'adorer.

Il lui reprocha d'abord avec douceur de s'être défendue contre les

troupes du roi, et lui dit agréablement que quand on était aussi sûre

de vaincre, on était doublement punissable du projet de rébellion.

Juliette rougit; elle assura le duc qu'il s'en fallait bien que son père

et elle eussent jamais pris les armes les premiers; mais qu'elle croyait

qu'il était permis à tout le monde de se défendre quand on était

injustement attaqué. Elle renouvela ses plus vives instances pour

obtenir la permission d'être présentée à la reine.

Le duc qui voulait conserver à Amboise le plus longtemps possible,

l'objet touchant de sa nouvelle flamme, lui dit que cela serait

difficile de quelques jours.

Juliette qui prévoyait ce qu'allait entreprendre son père, si elle ne

réussissait point, insista. Le duc tint ferme et la renvoya chez le

comte de Sancerre, en l'assurant qu'il la ferait avertir dès qu'elle

pourrait parler à Médicis.

Notre héroïne profita de ces délais pour examiner sourdement la place et

pour remettre ses lettres au prince de Condé qui, toujours plus

circonspect que jamais dans Amboise, et ne cherchant qu'à s'y déguiser,

recommanda à Juliette, pour l'intérêt commun, de l'éviter le plus

possible et de cacher surtout avec le plus grand soin, qu'elle eût

jamais été chargée d'aucunes négociations vis-à-vis de lui.

Juliette comptant sur la parole du duc, fit dire à son père de

temporiser. Le baron la crut, et eut tort.

Pendant ce temps, la Renaudie, dont on a vu précédemment le zèle et

l'activité, perdit malheureusement la vie dans la forêt de

Château-Renaud[2]. Tout fut trouvé dans les papiers de la Bigne, son

secrétaire; et le duc, plus éclairé dès lors sur la réalité des projets

du baron de Castelnau, bien convaincu que les démarches de Juliette

n'étaient plus qu'un jeu, ayant plus que jamais le dessein de la

conserver près de lui, se résolut enfin à la faire expliquer et à

n'agir pour ou contre le père, qu'en raison de ce que répondrait la

fille. Il l'envoie prendre.

--Juliette, lui dit-il d'un air sombre, tout ce qui vient de se passer,

me convainc suffisamment que les dispositions de votre père sont bien

éloignées d'être telles qu'il vous a plu de me le persuader; les papiers

de la Renaudie nous instruisent. À quoi me servirait-il de vous

présenter à la reine, et qu'oseriez-vous dire à cette princesse?

--Monsieur le duc, répond Juliette, je n'imaginais pas que la fidélité

d'un homme qui a si bien servi sous vos ordres, qui s'est trouvé dans

plusieurs combats à vos côtés, et duquel vous devez connaître les

sentiments et le courage, pût jamais vous devenir suspecte.

--Les nouvelles opinions ont corrompu les âmes; je ne reconnais plus le

coeur des Français; tous ont changé de caractère, en adoptant ces

coupables erreurs.

--N'imaginez jamais que pour avoir dégagé votre culte de toutes les

inepties dont de vils imposteurs osèrent le souiller, nous en devenions

moins susceptibles des vertus qui nous viennent de la nature; la

première de toutes dans le coeur d'un Français, est l'amour de son pays.

On ne la perd pas, monsieur, cette sublime vertu, pour avoir ramené à

plus de candeur et de simplicité, la manière de servir l'Eternel.

--Je connais vos sophismes à tous, Juliette; c'est sous ces fausses

apparences de vertu que vous déguisez tous les vices les plus à redouter

dans un état; et dans ce moment-ci, nous le savons, vous ne prétendez à

rien moins qu'à culbuter l'administration actuelle, qu'à couronner l'un

de vos chefs, et qu'à bouleverser tout en France.

--Je pardonnerais ces préjugés à votre frère, monsieur; nourri dans le

sein d'une religion qui nous déteste, tenant une partie de ses honneurs

du chef de cette religion qui nous proscrit, il doit nous juger d'après

son coeur..... Mais vous, monsieur le duc, vous qui connaissez les

Français, vous qui les avez commandés dans les champs de la gloire,

pouvez-vous imaginer que le refus d'admettre telle ou telle opinion,

puisse jamais éteindre en eux l'amour de la patrie? Voulez-vous les

ramener, ces braves gens, le voulez-vous sincèrement? Montrez-vous plus

humain et plus juste; usez de votre autorité pour faire des heureux, et

non pour verser le sang de ceux dont tout le tort est de penser

différemment que vous. _Convainquez-nous_, monsieur; _mais ne nous

assassinez pas_: que nos ministres puissent raisonner avec vos pasteurs;

et le peuple, éclairé par ces discussions, se rendra sans contrainte aux

meilleurs arguments. Le plus mauvais de tous est un échafaud; le glaive

est l'arme de celui qui a tort, il est la commune ressource de

l'ignorance et de la stupidité; il fait des prosélytes, il enflamme le

zèle et ne ramène jamais. Sans les édits des Néron, des Dioclétien, la

religion chrétienne serait encore ignorée sur la terre; encore une fois,

monsieur le duc, nous sommes prêts à quitter les signes de ce que vous

appelez la rébellion; mais si c'est avec des bourreaux qu'on veut nous

inspirer des opinions absurdes et qui révoltent le bon sens, nous ne

nous laisserons pas égorger comme des animaux lancés dans l'arène; nous

nous défendrons contre nos persécuteurs; tout en respectant la patrie,

nous plaindrons ses chefs de leur aveuglement; et toujours prêts à

verser notre sang pour elle, quand elle ne verra plus dans nous que des

frères, nous n'offrirons plus à ses yeux que des enfants et des

soldats[3].

Ce discours, prononcé d'une voix ferme et d'un maintien assuré, soutenu

des grâces nobles de cette fille intéressante, acheva d'enflammer le

duc; mais cherchant à déguiser son trouble sous les apparences d'une

rigidité feinte:

--Savez-vous, dit-il à Juliette, que vos discours, votre conduite... mon

devoir en un mot, me contraindraient de vous envoyer à la mort?

Oubliez-vous, impérieuse créature, qu'il ne tient qu'à moi de sévir?

--Avec la même facilité, monsieur le duc, qu'il ne tient qu'à moi de

vous mépriser, si vous abusez de la confiance que vous m'avez inspirée

par votre lettre à mon père.

--Il n'y a point de serment sacré avec ceux que l'église réprouve.

--Et vous voulez que nous embrassions les sentiments d'une église dont

une des premières lois, selon vous, est d'autoriser tous les crimes, en

légitimant le parjure?

--Juliette, vous oubliez à qui vous parlez.

--À un étranger, je le sais. Un Français ne m'obligerait pas aux

réponses où vous me contraignez.

--Cet étranger est l'oncle de votre roi; il en est le ministre, et vous

lui devez tout à ces titres.

--Qu'il en acquiert à mon estime, il ne me reprochera pas de lui

manquer.

--J'en désirerais sur votre coeur, dit le duc, en se troublant encore

davantage, et réussissant moins à se cacher; il ne tiendrait qu'à vous

de me les accorder. Cessez d'envisager dans le duc de Guise, un juge

aussi sévère que vous le supposez, Juliette, voyez-y plutôt un amant

dévoré du désir de vous plaire et du besoin de vous servir.

--Vous....... m'aimer...... juste ciel! et quelles prétentions

pouvez-vous former sur moi, monsieur? Vous êtes enchaîné par les noeuds

de l'hymen, et je le suis par les lois de l'amour.

--La seconde difficulté est plus affreuse que l'autre; peut-être vous

ferais-je bien des sacrifices.... mais vous seriez loin de vouloir

m'imiter.

--Monsieur le duc oublie-t-il que je l'ai supplié de me faire parler à

la reine, et que ce n'est que dans cette intention que mon père a permis

que je vinsse à Amboise?

--Juliette oublie-t-elle que son père est coupable, et que je n'ai qu'un

ordre à donner pour qu'il soit aujourd'hui dans les fers?

--Je me retirerai donc, si vous le permettez, monsieur; car je ne

suppose pas que vous abusiez du droit des gens, au point de me retenir

ici malgré moi, quand je ne m'y suis rendue que sous votre sauf-conduit?

--Non, Juliette, vous êtes libre; il n'y a que moi qui ne le suis pas

devant vous... vous êtes libre, Juliette; mais je vous le redis pour la

dernière fois..... je vous adore.... je puis tout pour vous.... il ne

sera rien que je n'entreprenne.... ou mon amour, ou ma vengeance....

Choisissez.... Je vous laisse à vos réflexions.

Juliette rentra chez le comte de Sancerre; le connaissant pour un brave

militaire, incapable d'une lâcheté ou d'une trahison, elle ne lui cacha

pas ce qui venait de se passer. Elle surprit infiniment ce général; il

devint prêt à se repentir de s'être mêlé de la négociation.

Juliette demanda au comte, si dans une aussi affreuse circonstance, il

ne serait pas mieux qu'elle retournât près du baron de Castelnau.

Monsieur de Sancerre n'osa lui rien conseiller, de peur d'aigrir le duc

de Guise; mais il lui dit qu'elle ferait bien d'en demander la

permission expresse, soit au duc, soit au cardinal.

Mademoiselle de Castelnau, très-fâchée d'être venue se prendre dans un

tel piège, s'adressa au prince de Condé qui, révolté des procédés du

duc, lui promit de faire avertir sur-le-champ le baron de tout ce qui se

passait.

Mais pendant ce temps, le duc de Guise voyant bien qu'il ne réussirait à

vaincre la résistance de Juliette qu'en prenant sur elle un empire assez

grand pour lui ôter possibilité des refus, profitant des lumières qu'il

acquérait chaque jour sur la force et sur la conduite des réformés, prit

la résolution de faire attaquer le baron de Castelnau dans son quartier

de Noisai. Il ne doutait pas que s'il parvenait à s'emparer de ce chef,

sa fille ne se rendît dès le même instant.

Jacques de Savoie, duc de Nemours, l'un des plus lestes et des meilleurs

capitaines du parti des Guise, est aussitôt chargé de l'expédition, et

le duc lui recommande, sur toutes choses, de ne blesser ni tuer

Castelnau, mais de l'amener vivant dans Amboise, parce qu'étant un des

principaux chefs du parti opposé, on attendait de lui les plus sérieux

éclaircissements.

Nemours part, il environne Noisai, il se montre de telles forces que

Castelnau conçoit l'impossibilité de se défendre; l'oserait-il

d'ailleurs dans la sorte de négociation qu'il a eu l'air d'entamer, et

sachant encore aux mains des Guise, sa chère Juliette, qui chaque jour

lui fait dire de temporiser.

Castelnau propose une conférence, Nemours l'accorde, et demande au baron

sitôt qu'il le voit, quel est l'objet de ces dispositions militaires;

comment il a pu naître dans l'esprit d'un brave homme comme lui, de

n'aborder la cour que les armes à la main, et de renoncer par cette

imprudente démarche, à la gloire dont avait toujours joui la nation

française d'être, de toutes celles de l'Europe, la plus fidèle à la

patrie.

Castelnau répond que loin de renoncer à cette gloire, il travaille à la

mériter, que la plus grande preuve de sa soumission est la démarche

qu'il a faite en envoyant sa fille unique aux genoux de la reine, qu'un

sujet qui se révolte agit rarement de cette manière.

--Mais pourquoi des armes, dit Nemours.

--Ces armes répliqua le baron, n'ont été destinées qu'à nous ouvrir un

chemin jusqu'au trône; elles sont faites pour nous venger de ceux qui

veulent nous en interdire les abords; qu'on ne nous les ferme plus et

nous y arriverons l'olivier à la main.

--Si c'est tout ce que vous désirez, dit Nemours, remettez-moi ces

inutiles épées, et je m'offre à vous satisfaire... je me charge de vous

conduire au roi.

Le baron accepte, tout se rend, on part pour le quartier royal; et

malgré les représentations de Nemours qui réclame hautement devant les

Guise la parole qu'il a donnée à ces braves gens, c'est au fond des

cachots d'Amboise qu'on a l'infamie de les recevoir.

Heureusement, Raunai, détaché pour lors, n'était pas au château de son

général lorsque tout ceci s'était passé.

Trouvant inutile d'y rentrer seul, il fut se joindre à Champs, à

Coqueville, à Lamotte, à Bertrand-Chaudieu, qui conduisaient les milices

de l'Ile-de-France, et concevant le danger que le baron et Juliette

couraient vraisemblablement dans Amboise, il anima ces capitaines à la

vengeance et les décida à une tentative dont nous apprendrons bientôt le

succès.

Juliette ne tarda pas à savoir le malheureux sort de son père: elle ne

douta plus qu'elle ne fût la cause des indignes procédés du duc de

Guise.

--Le barbare, s'écria-t-elle, au comte de Sancerre assez généreux pour

recevoir ses larmes et pour les partager, croit-il en m'enlevant ce que

j'ai de plus précieux me contraindre à l'ignominie qu'il exige?... Ah!

je lui prouverai quelle est Juliette; je lui ferai voir qu'elle sait

mourir ou se venger, mais qu'elle est incapable de se souiller

d'opprobres.

Furieuse, elle vole chez le duc de Guise.

--Monsieur, lui dit-elle fièrement, j'imaginais que la grandeur et la

noblesse de l'âme devaient guider dans toutes les actions, ceux sur qui

l'état se repose du soin de le conduire, et que les ressorts d'un

gouvernement, en un mot, ne se confiaient qu'aux mains de la vertu. Mon

père m'envoie vers vous pour négocier sa justification; non-seulement

vous me fermez les avenues du trône, non-seulement vous empêchez que je

ne puisse me faire entendre, mais vous profitez même de cet instant pour

plonger mon malheureux père dans une affreuse prison.

Ah! monsieur le duc, ceux qui, comme lui, ont versé près de vous leur

sang pour la patrie, me paraissaient mériter plus d'égards; ainsi donc

pour éluder ma première demande, vous me contraignez d'en faire une

seconde, et vous me précipitez dans de nouveaux malheurs, pour éteindre

en moi le souvenir des premiers?... Ah! monsieur, la rigueur, toujours

voisine de l'injustice et de la cruauté, énerve les âmes, leur enlève

l'énergie qu'elles ont reçue de la nature, par conséquent le goût des

vertus; et l'état alors, au lieu de la gloire de commander à des hommes

libres, entraînés vers lui par le coeur, n'a plus sous sa verge de fer

que des esclaves qui l'abhorrent.

--Votre père est coupable, Juliette, il est maintenant impossible de se

faire illusion sur sa conduite; le château dans lequel il était s'est

trouvé rempli d'armes et de munitions; on le croit, en un mot, le second

chef de l'entreprise.

--Jamais mon père n'a changé de langage, monsieur: il a dit à Nemours,

il a dit à Sancerre: «Qu'on me conduise aux pieds du trône, je ne

demande qu'à être entendu. Les armes que vous me voyez, ne sont

destinées que contre ceux qui veulent nous empêcher de l'être, et qui

abusent d'un crédit usurpé, pour établir leur puissance sur la faiblesse

et le malheur des peuples».....

Voilà ce que mon père à dit; voilà ce qu'il vous crie encore du fond de

sa prison. Serais-je, en un mot, près de vous, monsieur, si mon père se

croyait coupable? Sa fille viendrait-elle dresser l'échafaud qu'il

aurait cru mériter?

--Un mot, un seul mot peut finir vos malheurs, Juliette.... Dites que

vous ne me haïssez pas; ne détruisez point l'espoir au fond d'un coeur

qui vous adore, et je serai le premier à persuader de mon mieux à la

cour, l'innocence et la fidélité de votre père.

--Ainsi donc vous serez juste, si je consens à être criminelle, et je

n'aurai droit aux vertus où je dois prétendre, qu'en foulant aux pieds

celles qui m'enchaînent! ces procédés sont-ils équitables, monsieur? Ne

rougissez-vous pas de les afficher, et voudriez-vous que je les

publiasse?

--Vous comprenez mal ce que je vous offre, Juliette; je ne suppose pas

votre père coupable, il l'est; tel est le point dont il faut partir.

Castelnau est coupable, il mérite la mort; je lui sauve la vie si vous

vous rendez à moi; je ne controuve point des crimes au baron pour avoir

droit à votre reconnaissance. Ces torts existent, ils lui méritent

l'échafaud, je les anéantis si vous devenez sensible à ma flamme; votre

supposition me prêterait une manière de penser qui ne s'allierait pas à

ma franchise: celle qui me dirige s'accorde avec l'honneur; elle prouve,

au plus, un peu de faiblesse.... Mais j'ai vos attraits pour excuse.

--S'il est possible, monsieur, que mon père soit libre, tel coupable que

vous le supposiez, n'est-il pas plus noble à vous de le sauver sans

conditions, que de m'en imposer qu'il m'est impossible d'accepter? Dès

que vous pouvez me le rendre, le croyant coupable, pourquoi ne le

pouvez-vous de même, son innocence étant assurée?

--Elle ne l'est point: je veux bien passer pour indulgent, mais je ne

veux pas que l'on me croie injuste.

--Vous l'êtes en n'absolvant pas un homme auquel il vous est impossible

de trouver un seul tort.

--Terminons ces débats, Juliette, votre père professe le culte prescrit

par le gouvernement, il est de la religion qui a mérité la mort à

Dubourg; il a de plus, été trouvé en armes aux environs du quartier

royal. Nous faisons mourir tous les jours des gens dont les dépositions

le condamnent; le baron périra comme eux, si des réflexions plus sages

de votre part ne vous déterminent promptement à ce qui peut seul le

sauver.

--Oh, monsieur, daignez réfléchir au sang qui m'a donné la vie, suis-je

faite pour être votre maîtresse, et tant qu'Anne d'Est existera,

puis-je être votre femme?

--Ah! Juliette, assurez-moi qu'il n'est que cet obstacle à vaincre, et

vous comblerez tous mes voeux.

--Oh ciel! cet obstacle n'est-il donc pas insurmontable?

Envelopperez-vous votre illustre épouse dans la proscription générale?

lui composerez-vous comme à mon père, des torts, pour avoir droit de

l'immoler? et sera-ce au moyen de cette foule de crimes que vous croirez

obtenir ma main!

--Fille adorée, dites un mot.... un seul mot; assurez-moi que je peux

mériter votre coeur, et je me charge des moyens de l'acquérir. Ces

chaînes indissolubles pour les mortels ordinaires, se brisent facilement

chez ceux que la fortune et la naissance élèvent.... il est, sans

explication, mille moyens de m'appartenir, Juliette, et c'est à vous de

prononcer.

--Je vous l'ai dit, monsieur, je ne suis pas maîtresse de mon coeur.

--Et quel est donc celui que vous me préférez?

--Vous le nommer!...... Vous offrir une victime de plus!...... Ne

l'imaginez pas.

--Allez, mademoiselle, allez, dit le duc irrité, je saurai punir vos

refus: le spectacle de votre père aux pieds de l'échafaud, fléchira

peut-être vos injustes rigueurs.

--Ah! souffrez du moins que j'aille embrasser ses genoux, ne m'empêchez

pas, monsieur, d'aller arroser son sein de mes larmes; je lui ferai part

de vos projets; s'il préfère la vie à l'honneur de sa fille... peut-être

immolerai-je mon amour. Mon père est tout ce que j'ai de plus sacré: il

n'en est aucun dans le monde dont j'aimasse mieux être la fille......

Mais, monsieur le duc, quelle action! n'aurez-vous nul remords d'une

victoire acquise au prix de tant de crimes... d'un triomphe dont vous ne

jouirez qu'en nous couvrant de larmes... qu'en plongeant trois mortels

au sein de l'infortune? quelle différente opinion j'avais de votre

âme...... je la supposais l'asile des vertus, et je n'y vois régner que

des passions.

Le duc promit à Juliette qu'il lui serait permis de voir son père, et

elle se retira dans le plus grand accablement.

Cependant, disent nos historiens, «tout prenait dans Amboise le train

de la plus excessive rigueur; les capitaines envoyés par le duc de

Guise, ne furent pas moins heureux que Nemours; cachés dans des ravines

ou dans des broussailles, aux endroits où les conjurés devaient passer,

ils les enlevaient sans résistance, et les amenaient par bandes dans la

ville d'Amboise; on mettait en prison les plus apparents; les autres

étaient jugés prévôtalement, et pendus tout bottés et éperonnés, aux

créneaux du château ou à de longues perches scellées dans les

murailles».

Ces rigueurs révoltèrent.

Le chancelier Olivier, qui, dans le fond de l'âme, penchait pour le

nouveau culte, fit entrevoir que des malheurs sans nombre pouvaient

devenir la suite de ces cruautés. Il proposa d'accorder des lettres de

rémission à tous ceux qui se retireraient paisiblement.

Le duc de Guise n'osait trop combattre cet avis: peu sûr des

dispositions de la reine toujours livrée aux Chatillon qu'il soupçonnait

les secrets moteurs des troubles, craignant l'inquiétude du roi qui,

malgré les chaînes dont on l'entourait, ne pouvait s'empêcher de

témoigner que tant d'horreurs ne lui plaisaient pas; le duc accepta

tout, bien sûr que Castelnau pris en armes, ne pourrait pas lui

échapper, et qu'il serait toujours le maître de Juliette, en tenant dans

ses mains la destinée du baron. L'édit se publia: on se crut tranquille

à Amboise; les troupes se dispersèrent dans les environs, et cette

sécurité pensa coûter bien cher.

Tel fut l'instant que Raunai crut propice pour se rapprocher de

Juliette. Il enflamme ses camarades; il leur fait voir qu'Amboise,

dégarnie, n'est plus en état de tenir contre eux; qu'il est temps

d'aller délivrer la cour de l'indigne esclavage où la tiennent les

Guise, et d'obtenir d'elle, non de vaines lettres de rémission, sur

lesquelles il est impossible de compter, et qui ne servent qu'à prouver

et la faiblesse du gouvernement et l'excessive crainte qu'on a d'eux,

mais l'exercice assuré de leur religion, et la pleine liberté de leurs

prêches.

Raunai, bien plus excité par l'amour que par quelque autre cause que ce

pût être, empruntant l'éloquence de ce dieu pour convaincre ses amis,

trouva bientôt dans leur âme la même vigueur dont il leur parut

embrâsé; tous jurent de le suivre, et dès la même nuit, ce brave

lieutenant de Castelnau les mène sous les remparts d'Amboise.

--Ô murs, qui renfermez ce que j'ai de plus cher, s'écrie Raunai en les

apercevant, je fais serment au ciel, ou de vous abattre ou de vous

franchir; et, quels que soient les obstacles qui puissent m'être

opposés, l'astre du jour n'éclairera plus l'univers sans me revoir aux

pieds de Juliette.

On se dispose à la plus vigoureuse attaque: un malentendu fait tout

perdre. Les différents corps des conjurés n'arrivent pas ensemble aux

rendez-vous qui leur sont indiqués; les coups ne peuvent se porter à la

fois; on est averti dans Amboise; on se tient sur la défensive, et tout

manque. Le seul Raunai, avec sa troupe, pénètre jusque dans les

faubourgs; il arrive à l'une des portes; il la trouve fermée et bien

défendue. Pas assez fort pour entreprendre de l'enfoncer, exposé au feu

du château qui lui tue beaucoup de monde, il ordonne une décharge

d'arquebuserie sur ceux qui gardent les murailles, laisse fuir sa

troupe, et lui seul, se débarrassant de ses armes, se jette dans un

fossé, franchit les murs et tombe dans la ville.

Connaissant les rues, les soupçonnant désertes à cause de la nuit et

d'une attaque qui doit avoir appelé tout le monde au rempart, il vole

chez le comte de Sancerre, où il sait bien qu'est logée celle qu'il

aime.

Il ose, à tout événement, se fier à la noblesse, à la candeur de ce

brave militaire. Il arrive chez lui.... Juste ciel!.... on rapportait le

comte blessé des coups de celui qui venait l'implorer.......

--Ô! monsieur, s'écrie Raunai, en mouillant de ses pleurs la blessure du

comte, vengez-vous, voilà votre ennemi, voilà celui qui vient de verser

votre sang.... ce sang précieux que je voudrais racheter au prix du

mien...... Grand dieu! c'est donc ainsi que ma main barbare a traité le

bienfaiteur de celle qui m'est chère!

Je viens me rendre à vous, monsieur, je suis votre prisonnier. La

malheureuse fille de Castelnau, à laquelle votre générosité donne asile,

vous a dit ses malheurs et les miens; je l'adore depuis mon enfance;

elle daigne m'estimer un peu... je venais la trouver... recevoir ses

ordres... mourir après, s'il l'eût fallu. Vous voyez, aux périls que

j'ai franchis, qu'il n'est rien qui puisse m'être plus cher qu'elle....

Je sais ce qui m'attend.... ce que je mérite.

Chef de l'attaque qui vient de se faire, je sais que des chaînes et la

mort vont devenir mon partage; mais j'aurai vu ma Juliette, je serai

consolé par elle, et les supplices ne m'effrayent plus si je les subis

sous ses yeux.

Ne trahissez point votre devoir, monsieur; voilà mes mains;

enchaînez-les.... vous le devez; votre sang coule, et c'est moi qui l'ai

répandu!

--Infortuné jeune homme, dit le brave Sancerre, console-toi; ma blessure

n'est rien; ce sont des périls que tu as courus comme moi; nous avons

tous deux fait notre devoir. Quant à ton imprudence, Raunai, n'imagine

pas que j'en abuse; apprends que je ne compte au rang de mes

prisonniers, que ceux que ma valeur enchaîne sur le champ de bataille.

Tu verras celle que tu adores; ne crains point que je manque aux devoirs

de l'hospitalité; tu les réclames chez moi, tu y seras libre comme dans

ta propre maison; trouve bon, seulement, que pour ton repos, comme pour

le mien, je t'indique un logement plus sûr.

Raunai se précipite aux genoux du comte; les termes manquent à sa

reconnaissance... à ses regrets; et Sancerre le prenant aussitôt par la

main, tout affaibli qu'il est de sa blessure, le relève et le conduit

dans l'appartement de sa femme que Juliette partageait depuis qu'elle

était dans Amboise.

Il faudrait d'autres pinceaux que les miens pour rendre la joie de ces

deux fidèles amants quand ils se revirent. Mais ce langage de l'amour,

ces instants qui ne sont connus que des coeurs sensibles.... ces moments

délicieux, où l'ame se réunit à celle de l'objet qu'on adore, où l'on se

tait, parce qu'on sent bien qu'aucun mot ne rendrait ce qu'on éprouve,

où l'on laisse au sentiment le soin de se peindre lui-même, ce silence,

dis-je, n'est-il pas au-dessus de toutes les phrases? Et ceux qui se

sont enivrés de ces situations célestes, oseraient-ils dire qu'il puisse

en exister de plus divines au monde.... de plus impossibles à tracer?

Cependant Juliette fit bientôt taire les accents de l'amour pour se

livrer à ceux de la reconnaissance.

Inquiète de l'état de monsieur de Sancerre, elle voulut partager avec la

comtesse et les gens de l'art, le soin de veiller à sa sûreté.

La blessure se trouvant sans aucune sorte de conséquence, le comte

exigea alors de Juliette d'aller employer près de son amant des instants

aussi précieux.

Mademoiselle de Castelnau obéit, et ayant laissé la comtesse avec son

mari, vint retrouver Raunai. Elle lui apprit tout ce qui s'était passé

depuis leur séparation, elle ne lui cacha point les vues de monsieur de

Guise.

Les crimes de l'amour Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur les romans, de l'auteur des crimes de l'amour à Villeterque, d'une notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et ses écrits et du discours prononcé par le marquis de Sade à la section des piques. · 第 1 / 12 段