C’était un mois plus tard, à Fontainebleau, dans le clair salon, tendu
de toile à grandes fleurs mauves, qu’affectionnait Mme Paul Dustal. La
discrète lumière d’un beau jour d’octobre entrait largement par les
fenêtres entr’ouvertes... Et, tout en parlant à Raymond Dorient, Mme
Dustal recula un peu son fauteuil pour fuir le rayon de soleil qui
auréolait ses cheveux presque tout blancs, bien que le visage eût encore
un éclat de jeunesse.
--Maintenant que nous avons bien _potiné_, disons le mot, et cherché
notre vie dans les nouvelles parisiennes, retournons en arrière, mon
ami, et parlez-moi de vos pérégrinations d’été. Je commençais à croire
que Jersey vous conserverait désormais comme l’un de ses citoyens. Vous
en arrivez?
--Non. J’ai, comme chaque année, fait mon pèlerinage filial à Avranches
pour clore mes vacances. Puis, je suis venu me _déprovincialiser_,
excusez le néologisme, à Paris, avant de me permettre d’aller vous
présenter mes hommages... Et maintenant me voici très gourmand de
quelques bons instants de causerie avec vous, si vous voulez bien m’en
faire l’honneur... Car il y a très longtemps que nous ne nous sommes vus
et je ne sais trop comment se sont passés vos derniers mois... Peut-on
le demander?
Elle eut un sourire qui découvrit des dents superbes encore.
--On peut toujours me demander, mon ami, n’en doutez pas. Tout uniment,
j’ai promené ma solitude de droite et de gauche, partout où j’espérais y
échapper agréablement. Et j’ai constaté, en dernier ressort, une fois de
plus, qu’il y avait grande sagesse à s’accommoder de soi-même le plus
possible, en demandant, par suite, le moins possible à autrui...
--Chère madame, est-ce que vous seriez tombée dans le pessimisme?
--Non, mon ami, je n’en suis pas, heureusement, arrivée encore à cet
état de décrépitude morale. Aussi bien, je possède en moi, par bonheur,
une somme de vaillance suffisante pour faire bon ménage avec ma destinée
qui n’a, d’ailleurs, rien de douloureux, à cela près qu’elle est de
vieillir seule, sans que j’aie la consolation de certaines femmes, en
leur hiver, jouer le personnage de la grand’mère... C’est pourquoi mes
amis font œuvre pie en venant me voir...
Tandis qu’elle parlait avec cette franchise vive, qui était chez elle un
grand charme, Dorient l’observait pensant à une jeune fille blonde qu’il
n’oublierait jamais. Une fois de plus, il remarquait l’expression de
bonté intelligente du visage, la distinction raffinée de toute la
personne, de l’attitude, des gestes, et il évoquait instinctivement la
vision charmante de Michelle dans ce milieu d’une discrète élégance, qui
devait être le sien. Il tressaillit, entendant Mme Dustal continuer:
--Mais, après tout, peut-être vais-je avoir une compagne! et une
compagne de ma famille. Figurez-vous qu’hier, j’ai reçu une lettre de
votre compatriote, Maître Herbelin, mon notaire, m’annonçant l’arrivée,
en France, d’une nièce à moi qui serait venue de Russie pour me
connaître... Pourquoi me regardez-vous ainsi? Dorient. Vous avez l’air
de trouver tout naturel qu’il me surgisse de la sorte une parente
inconnue!
--Chère madame, excusez-moi... Mais c’est que je savais déjà l’existence
de mademoiselle votre nièce, ayant eu l’honneur de la rencontrer cet
été.
Elle se redressa d’un mouvement vif, ses yeux brillants, pleins de
curiosité.
--Vous avez rencontré ma nièce cet été?... Où?... Comment cela?... Allez
donc, Dorient, vous me traitez comme saint Laurent!
--Je l’ai rencontrée à Jersey où elle était en villégiature.
--Et elle vous a dit qu’elle était ma nièce?
--J’avais été frappé de la similitude des noms. Et, en causant avec Mlle
Dustal, j’ai compris qu’elle était la fille du frère de monsieur votre
mari.
--Oui, un garçon charmant, paraît-il, que je n’ai jamais connu, car,
avant même mon mariage, la famille avait rompu avec lui. Il avait assez
mal tourné, en ce sens qu’il avait épousé une femme qui n’était pas de
celles qu’on présente...
--Vous en êtes sûre?...
--Sûre?... C’est du moins ce que j’ai entendu dire autrefois par mon
mari qui était d’ailleurs imbu d’idées d’un autre âge à ce sujet. Mais
je vous avouerais que ce beau-frère inconnu n’ayant jamais donné signe
de vie, j’avais fini par oublier complètement son existence. Alors la
nièce que l’on m’annonce serait sa fille?...
Mme Dustal s’interrompit une seconde, puis, brusquement, elle
interrogea:
--C’est une chanteuse comme sa mère?...
--Nullement. C’est une vraie fille du monde et du meilleur monde... Elle
était à Jersey dans la famille de sa mère.
--En effet, Maître Herbelin m’apprend qu’elle est orpheline depuis
plusieurs mois... Événement dont elle n’avait pas jugé nécessaire,
jusqu’ici, d’instruire la famille de son père. Il est vrai que la chose
s’explique facilement, étant donnée la somme d’intérêt que nous lui
avons toujours témoignée.
--Je crois, au contraire, qu’elle vous avait fait part de l’événement en
question, et elle m’a paru très sensible au silence qui a répondu à sa
lettre...
--Que je n’ai pas reçue. Elle l’aura envoyée à quelque mauvaise
adresse...
Il y eut un silence. Mme Dustal réfléchissait. Puis, de nouveau, de sa
manière vive, elle questionna:
--Vous paraissez assez avant dans la confiance de ma nièce... Puis-je
vous demander comment vous l’avez connue?
--Le hasard, d’abord, m’a fait voyager avec elle, il y a quelques mois,
quand elle arrivait de Russie. Et puis, je l’ai rencontrée chez les
Brice où elle était en visite sous l’aile de sa tante, la veuve de
Gosseline, le peintre _impressionniste_, la sœur de sa mère et l’une des
plus originales personnes que l’on puisse souhaiter rencontrer...
--Originale... à quel point de vue?
--C’est une excellente personne qui, appelant son _home_ la «maison de
la liberté», y laisse, par principe, les choses aller à leur guise, sans
avoir cure des résultats de ce système. Or, le premier de ces résultats
est le plus pittoresque désordre qu’il soit donné à un mortel de
contempler! Au demeurant, Mme Gosseline est une respectable et dévouée
mère de famille, douée d’une inaltérable bonne humeur, d’instincts
bohèmes fort développés, et d’un culte comique et touchant pour
l’Art,--avec un A majuscule!--personnifié en sa fille, une nullité
prétentieuse dont elle admire, avec conviction, les vers incohérents et
les toiles genre Rose†Croix.
--Hum! Dorient, vous n’êtes pas tendre pour cette poétesse... Est-ce que
ma nièce est dans ce goût-là?
--Non, pas précisément... Vous en jugerez, je l’espère.
--Comment est-elle?
--Aussi peu banale qu’il est possible de l’être à une enfant de son
âge...
--Une enfant?... Quel âge a-t-elle?
--Vingt ans, je crois.
--Alors, c’est une enfant... relativement!... Vous êtes bien paternel à
son égard, mon ami... En quoi n’est-elle point banale?
--En ce qu’elle a une pensée et une aisance de femme très intelligente,
avec tout le charme d’une _vraie_ jeune fille.
--Ah!... Dorient, permettez-moi une question. Est-ce l’écrivain,
l’analyste ou l’homme qui parle en ce moment?
--Mais, chère madame, mettons que l’écrivain a observé et que l’homme a
jugé.
De nouveau, elle fit «Ah!», le regardant en face avec une curiosité
malicieuse.
--Et l’homme s’est borné à juger avec cette froideur, comme un
naturaliste qui étudie un joli papillon?
--L’homme n’avait rien d’autre à faire.
Et la voix de Dorient résonna avec une sorte d’âpreté ironique. Mme
Dustal le considérait toujours.
--Peut-on encore dire «pourquoi», puisqu’il s’agit de ma nièce,
interrogea-t-elle, surprise de son accent. Vous lui avez inutilement
fait la cour?
--Je ne la lui ai pas faite un instant... Elle ne me l’aurait pas
permis.
--Elle est très... collet monté?
--Pas du tout, elle est bien trop intelligente pour cela...
--Alors, elle est laide?
--Pas davantage. Elle est non seulement très jolie femme--blonde avec
des yeux d’eau verte--mais elle possède une séduction fine et rare... Ce
qui éloigne d’elle tous les mécréants en quête d’un flirt, c’est une
espèce de simplicité fière, dédaigneuse de toute coquetterie, une
réserve imperceptiblement hautaine, dont elle s’entoure d’instinct avec
la foule des mortels. Mais elle se trahit malgré tout et donne aux
observateurs le régal d’entrevoir une nature exquise, qui ne se livre
qu’à de rares élus...
Attentive, Mme Dustal avait écouté Dorient qui parlait d’une voix chaude
où vibrait pourtant une espèce de mélancolie. Et une exclamation lui
échappa:
--Dorient, vous êtes amoureux d’elle!
Il secoua la tête et, une seconde, une expression ironique et amère
contracta sa bouche:
--Non, chère madame, je me rends trop bien compte que Mlle Dustal est
pour moi le fruit défendu! Elle n’a pas été créée pour les pauvres
diables d’écrivains, ni pour les pécheurs de mon espèce qui ont
largement sacrifié à Satan, à ses pompes et à ses œuvres... En
conscience, elle mérite mieux et il me reste heureusement assez de
sagesse pour ne pas l’oublier...
Mme Dustal demeura silencieuse. Elle semblait suivre d’obscures pensées
éveillées en elle par les paroles de Dorient. Il lui demanda:
--Chère madame, pourquoi ne me répondez-vous pas? Vous ne me croyez pas?
--Je songeais que vous vous exprimez en homme qui a désiré et qui
regrette, en homme aussi qui parle d’une... question qu’il a
sérieusement méditée...
A son tour, il resta une minute silencieux, considérant les lointains du
jardin qui s’embrumaient, d’où le soleil se retirait, et la pensée lui
traversa l’esprit que Michelle, ainsi, allait fatalement disparaître de
sa vie... La vision des heures si douces d’Avranches le fit tressaillir.
Mais il raidit sa volonté ainsi qu’une fois déjà, il l’avait fait sur la
plage de Jersey, dans la magie d’un crépuscule d’été... Et son accent
avait une fermeté presque dure quand il répondit:
--Oui, ma bien chère amie, vous avez raison, j’ai longtemps réfléchi
au... sujet auquel vous faites allusion. Un soir, à Avranches, après que
je venais de passer des heures... grisantes, dans leur douceur, auprès
de Mlle Michelle... D’ailleurs, il existe peu d’hommes, je crois, qui
puissent impunément vivre plusieurs semaines dans le voisinage de la
jeunesse même. Elle a un parfum qui fait tourner les têtes les plus
solides et les plus sceptiques... Ma vieille maman, elle aussi, avait
été séduite, et son rêve, qu’elle trouvait tout aisément réalisable,
m’avait fait songeur... Mais puisqu’il s’agit d’une parente à vous,
d’une enfant que vous aimerez, j’ai la certitude, je vous dirai, en
toute sincérité et humilité, que je ne me sens pas assez sûr de moi-même
pour ne pas loyalement résister de toute ma volonté au charme si fort
qu’exerce sur moi Mlle Dustal. J’ai trop peur de mon malheureux
dilettantisme, de ma fragilité, de mon besoin d’indépendance, de mes
curiosités, pour oser chercher un cœur tel que celui de Mlle Michelle...
Dorient ne regardait pas Mme Dustal, sans quoi il eût été touché de
l’expression de sympathie qui luisait dans les yeux qu’elle arrêtait sur
lui.
--Alors, vous pensez être un indifférent pour ma nièce?
Il sourit un peu, mais son sourire avait une ironie mélancolique.
--Non, pas un indifférent!... Un ami en qui elle a vraiment une certaine
confiance, j’en ai reçu une preuve qui m’a été précieuse dans la façon
dont elle m’a demandé de vous parler d’elle... Cela, parce qu’elle avait
l’idée,--invraisemblable quand on la connaît!--que vous pourriez la
prendre pour une sorte d’intrigante. Mais j’ai eu si grand soin de
chanter toujours mon amour de l’indépendance, ma crainte du lien
conjugal, qu’elle ne me considère pas du tout comme appartenant au
nombre de ceux qui pourraient lui demander le don de sa jeune vie--un
don qu’elle ne fera d’ailleurs pas aisément! Nous sommes amis; selon
toute apparence, nous ne serons jamais rien de plus et je ne _veux_ pas
songer à ce qui aurait pu arriver... Voilà ma confession... Et
maintenant, chère madame, vous allez faire, n’est-ce pas, comme un vrai
confesseur, oublier ce que je vous ai avoué et vous souvenir seulement
que si je me suis permis de vous parler aussi longuement de Mlle
Michelle, c’est parce que j’avais la certitude intime que votre commun
rapprochement serait pour vous source de... eh bien, oui... de bonheur
pour vous et pour elle...
--Merci, mon ami, dit-elle affectueusement. Ah! quel faux sceptique vous
êtes!
--On fait ce qu’on peut... Alors, vous m’excusez de m’être ainsi immiscé
dans vos affaires de famille? Je craignais si fort de vous paraître
indiscret qu’en venant ici je ne me sentais pas encore résolu à vous
parler de Mlle Dustal... Mais vous m’avez rendu aisée ma mission
d’ambassadeur!...
Elle sourit:
--Et une mission que vous avez bien remplie, car vous m’avez donné un
très vif désir de connaître une nièce qui a su vous conquérir à ce
point... Pourquoi vous levez-vous? Est-ce que vous partez déjà?
--Voyez l’heure... Mon train me réclame impérieusement...
--Vous ne voulez pas me rester à dîner?...
--Hélas, madame, j’ai à Paris un rendez-vous qui m’attend ce soir...
--Alors homme trop occupé, je vous rends votre liberté!...
Et elle se leva comme lui.