XIII

Raymond Dorient mit le point final aux lignes qu’il venait d’écrire,

puis il se redressa avec un sentiment de détente bienfaisante. Alors, se

détournant de sa table de travail, il fit, au hasard, quelques pas dans

la pièce, une sorte de bibliothèque, décorée avec un goût sévère, où il

avait rassemblé peu à peu des trésors artistiques, tableaux, statuettes,

bibelots précieux, dont les acquisitions successives avaient été pour

lui autant de jouissances.

Sous la vieille guipure des rideaux filtrait le jour gris d’un dimanche

de novembre. Dorient, arrêté devant la fenêtre, contempla une seconde,

d’un œil distrait, les passants qui allaient d’une allure pressée, comme

pour fuir la morsure du froid. Puis, il revint vers son bureau, se

rappelant que, lui aussi, avait à sortir: des billets de _première_ à

remettre à Mme Dustal, qu’il comptait lui-même porter, et il les chercha

dans le tiroir où ils étaient enfermés. Mais sa main, qui écartait les

papiers, s’arrêta tout à coup, il venait d’apercevoir une lettre... Un

léger sourire souleva ses lèvres... Puis, il prit la lettre en

parcourant les lignes. Elle était vieille de presque deux mois et signée

de Mme Dustal. Elle disait:

«Mon cher ami,

«Vous ne m’aviez pas trompée, votre jugement n’était pas entaché

d’enthousiasme masculin, comme le craignait un peu mon scepticisme

féminin... _Elle_ est exquise... _Elle_, vous devinez qui, n’est-il

pas vrai? Michelle: j’allais écrire _notre_ Michelle... Puisque vous

vous êtes si bien employé à me faire désirer de la connaître, il est

de toute justice qu’aujourd’hui je vienne vous remercier de m’avoir

inspiré ce désir, car il deviendra pour moi, je le sens, une vraie

source de joies... Faut-il vous dire que l’autre jour, après que vous

m’avez eu quittée, j’ai beaucoup rêvé, me demandant qu’elle allait

être cette enfant inconnue, si elle m’apparaîtrait telle que vous me

l’aviez promise; vous autres hommes avez souvent votre jugement

influencé par toute sorte de petites causes très puissantes!... Et

tout mon cœur de vieille solitaire, qui n’a pas eu grosse sa part de

tendresse, en battait... stupidement! mon ami... Bref, le résultat de

mes _rêvasseries_ fut la mise en action desdites rêvasseries... Trois

jours après votre visite, je prenais le train pour Paris et m’en

allais droit à l’adresse donnée par Maître Herbelin. Mon cher

observateur, même si j’avais eu la déception de ne pas trouver ma

nièce telle que je l’espérais, je vous aurais su gré de m’avoir mise à

même de contempler une collection de créatures humaines aussi

originales que celles qui forment la famille Gosseline, de connaître,

par la même occasion, «la maison de la liberté».

«J’ai sonné--tombant au milieu de quelque scène de famille, sans

doute, car le son du timbre a interrompu net de bruyants éclats de

voix. La porte s’est ouverte, j’ai entrevu une longue forme maigre qui

s’enfuyait vers quelque couloir, et, dans une antichambre, encombrée

de malles béantes, je me suis trouvée en présence d’une petite grosse

dame ébouriffée qui fourrageait dans des malles, d’une jeune personne

très ronde, qui m’examinait, effarée...

«Je me suis nommée. La petite grosse dame a littéralement bondi, ce

qui a eu pour effet de disperser aux quatre vents, les innombrables

paquets accumulés autour d’elle... Puis elle m’a introduite dans un

salon qui «n’était pas encore arrangé», m’a-t-elle dit en s’excusant,

et elle a écarté d’autres paquets étalés à leur aise sur tous les

meubles, de façon à me procurer un siège... Ce après quoi, elle m’a

déclaré que sa nièce--et la mienne,--était sortie, mais allait

rentrer, m’a chanté les louanges de la jeune personne aussi

chaleureusement que vous l’aviez fait vous-même, approuvée par la

rondelette petite jeune fille qui opinait des yeux et du sourire...

Puis, pour occuper mon attente, Mme Gosseline m’a offert d’aller

visiter l’atelier de sa fille. Et j’ai pu, tout à l’aise, contempler

les œuvres... mettons étonnantes! de la Muse... _Elle_, je n’ai pu...

l’apprécier que plus tard, comme je partais, longtemps après mon

arrivée...

«Car, tandis que nous étions dans l’atelier, la sonnette--non

détraquée, ô surprise!--a retenti. La petite jeune fille et la grosse

dame se sont élancées hors de la pièce. Et, au bout d’une

minute,--moquez-vous, mon ami, je vous le permets,--au bout d’une

minute qui m’a semblé longue, la porte s’est rouverte et j’ai aperçu

la silhouette fine, esquissée par vous, les cheveux blonds, les grands

yeux d’eau verte sous les cils noirs... Ah! la jolie apparition!... Ni

exotique, ni gauche, ni bohème...

«Un instant--court, je l’espère,--nous nous sommes contemplées avec un

monde d’émotions dans l’âme. Puis, elle a murmuré quelque chose comme

«Merci d’être venue!...» J’ai été frappée du timbre chaud, _prenant_,

de sa voix... Est-ce la puissance de cette voix, l’éclat profond du

regard, le tressaillement de la main tombée toute tremblante dans la

mienne, j’ai marmotté à mon tour quelques mots où il y avait sûrement:

«Michelle, ma chère enfant!...» Bref, nos phrases incohérentes avaient

sans doute un pouvoir mystérieux car, quelques minutes plus tard,

j’avais embrassé sur les deux joues votre charmante petite amie et

elle m’emmenait dans son appartement particulier, qui, meublé aussi

bizarrement que le reste du logis, avait pris, grâce à elle, une

originalité séduisante...

«Mon ami, je crois que l’enfant sentait, bien vraie et bien forte, la

sympathie qu’elle éveillait en moi; toute fière et un peu

fermée--comme vous me l’aviez annoncé--qu’elle est, elle a accepté

l’invitation de venir passer quelques jours près de moi, à

Fontainebleau. Elle arrive demain. Et je compte sur vous, dès lundi,

pour que vous m’aidiez à trouver le chemin de cette jeune âme que je

sens trop délicate pour ne pas craindre de la froisser sans le

vouloir...

«Vous viendrez, n’est-ce pas?...»

«Vous viendrez!» Dorient laissa retomber la lettre. Oui, il était venu.

Et, tout à coup, cette lettre, relue par hasard, ressuscitait vivant, le

souvenir de cette visite à Fontainebleau: son arrivée sourdement

inquiétée par la crainte de ne plus retrouver _toute_, la Michelle de

Jersey et d’Avranches,--ce que son égoïste sagesse eût dû souhaiter

pourtant.--Puis, quand il atteignait le petit perron fleuri de

chrysanthèmes, l’apparition inattendue d’_Elle_ qui venait à lui, les

deux mains tendues, l’accueillant du sourire lumineux de ses yeux, de sa

bouche fraîche dont il connaissait maintenant même les plus fugitives

expressions... Et ensuite les heures charmantes de causerie avec elle et

Mme Dustal; avec elle seule aussi, dans l’allée de la forêt où elle

marchait auprès de lui comme pendant leurs joyeuses promenades à Jersey,

tandis que Mme Dustal les suivait en voiture... Avec quelle confiance,

elle lui avait dit la douceur qu’elle éprouvait à se sentir adoptée par

sa nouvelle famille; avec quels mots jaillis du cœur, dans leur

simplicité, leur discrétion délicate, elle lui avait laissé entrevoir le

souvenir qu’elle gardait de l’intérêt qu’il lui avait montré en la

circonstance... Comme il avait eu longtemps dans l’oreille, dans l’âme,

dans tout l’être, l’accent dont elle lui avait dit, dans la minute du

départ: «Merci, mon ami!», donnant à lui seul, une seconde, la flamme

attirante et chaude de ses yeux de pureté qui, eux aussi, parlaient dans

leur mystérieuse langue...

Brusquement, il secoua les épaules, dans un mouvement instinctif, pour

fuir la hantise qu’il avait appris à connaître. Car c’était vainement

qu’il s’était jeté corps et âme dans la vie de fièvre, de travail, de

dilettantisme curieux de tout connaître, de tout sentir, de tout goûter,

qui lui était chère depuis des années. Il ne parvenait plus à penser,

avec un détachement sceptique, à la blonde créature qui, pour lui, ne

ressemblait à nulle autre. Était-ce donc parce que, trop souvent, il la

voyait, maintenant qu’elle habitait chez Mme Dustal, qui, après l’avoir

eue quelques semaines auprès d’elle à Fontainebleau, n’avait pu se

résoudre à la laisser repartir, et avait obtenu de Mme Gosseline qu’elle

la lui confiât, à elle qui n’avait pas d’enfant.

Était-ce aussi parce que, le connaissant plus, et ne se sentant plus

seule, elle se montrait moins fermée, et lui permettait de pénétrer plus

avant dans son intimité morale, lui découvrant ainsi, inconsciemment,

toute sa personnalité originale, étonnamment développée, dont les

imprévus l’attiraient comme un aimant invincible...

Était-ce, enfin, parce qu’il la sentait toujours, malgré tout,

insaisissable, qu’elle s’enfermait avec lui dans ce personnage d’amie

qui était d’une séduction irritante, éveillant sans cesse en lui le

désir de savoir comment elle le jugeait...

--Si j’étais sage, j’enverrais tout bonnement les billets à Mme Dustal,

et je ne risquerais pas de _la_ voir, songea-t-il avec une sorte

d’impatience, en constatant que, de nouveau, sa pensée lui échappait. Il

est vrai qu’elle sera, sans doute, à Colonne avec Mme Dustal.

Mais, sans se l’avouer, il espérait bien l’entrevoir, tout au moins

avant son départ pour le concert, car il hâta si bien sa marche que deux

heures sonnaient quand il arriva rue Murillo.

--Madame est encore là. Si monsieur veut entrer, je vais demander si

madame reçoit, répondit le valet de chambre à sa question.

Il eut sur les lèvres: «Ne la dérangez pas!» Mais n’articula rien de

semblable, et il entra; tout au plus, par un vague scrupule, il resta

debout, regardant la flambée claire du foyer qui semait les tentures

soyeuses d’arabesques de lumière...

--Ma tante finit de s’habiller. Elle m’envoie en ambassade pour vous

remercier des billets...

C’était Michelle qui entrait en tenue de sortie, toute souriante sous

son voile, sa veste de fourrure entr’ouverte sur l’élégance vaporeuse du

corsage drapé de mousseline de soie.

--Pourquoi restez-vous ainsi debout?

--Parce que je ne veux pas avoir la tentation de m’éterniser ici, alors

que vous allez sortir.

--Dans un instant seulement. Ma tante va à la matinée musicale des

Rivoir, et, en passant, elle doit me déposer chez ma tante Gosseline.

Mais elle n’est pas encore entièrement prête. Vous voyez que, sans

scrupule, vous pouvez me faire une petite visite...

--Alors, vous passez la journée dans «la maison de la liberté!...»

--Pas tout à fait; nous devons aller promener au Bois, Georges, Lucile

et moi...

--Comme je voudrais être à leur place! fit-il d’un accent de badinage

qui dissimulait l’ardente sincérité de ses paroles. Ce serait si

charmant de trotter ensemble, librement, comme à Jersey!

--Oh! oui, ce serait charmant! Mais ce n’est pas possible à Paris,

n’est-ce pas?

Elle le consultait de sa jolie manière confiante.

--Pas bien possible! Non, hélas!

--Et puis...

Elle se mit à rire:

--Et puis nous nous attirerions les foudres de Georges, qui prétend que,

quand nous sommes ensemble, nous n’arrêtons pas de bavarder sur une

foule de sujets qui nous intéressent, et lui pas du tout! Aujourd’hui,

surtout, je serais tentée de causer beaucoup avec vous au sujet de votre

dernier article dans la _Revue_.

--Parce que?...

--Parce que, moquez-vous de mon audace grande! je ne suis pas de votre

avis sur certains points et que j’ai fort envie de vous dire pourquoi,

afin que vous me combattiez, ou me convertissiez à votre idée...

Elle parlait avec une animation gaie qui faisait luire entre les lèvres,

l’éclair nacré des dents, son visage rose par la lueur du foyer dont

Dorient suivait instinctivement les jeux de lumière sur la peau fraîche.

--Dites-moi en quoi nous ne sommes pas d’accord...

--Non, pas maintenant, ce serait trop long!... Il me faut pour cela un

bon moment d’intimité... Et je crains bien de n’avoir pas même ce moment

mercredi quand vous viendrez passer la soirée, car j’appartiendrai

beaucoup à mes amis russes...

--Ah! ils sont arrivés?

--Oui, il y a quelques jours... Et ma tante, qui me gâte toujours, a été

assez aimable pour inviter, à sa réception de mercredi, la comtesse

Loubanoff et son fils... Voulez-vous que, dès aujourd’hui, je vous les

fasse connaître?... J’ai, dans mon manchon, leurs portraits que

j’emporte pour Lucile, qui me les a demandés...

Il se leva et, comme elle, se rapprocha de la fenêtre. Elle lui tendit

les deux images: une femme âgée qui avait une allure et une distinction

de grande dame: un beau garçon de haute mine dans sa tenue d’officier.

--La comtesse Loubanoff... Son fils Serge... un ami d’enfance à moi,

finit-elle, voyant qu’il considérait attentivement la mâle physionomie.

Elle n’ajouta rien d’autre, pensant à ce que Serge avait un jour

souhaité devenir pour elle, ce que, peut-être encore, il allait lui

redire, et qu’elle redoutait d’entendre; car elle avait eu, en le

revoyant, l’impression très vive qu’il était toujours le même, et il lui

semblait être devenue, elle-même, plus exigeante encore...

Étreinte soudain par la perspective grave, elle resta immobile,

contemplant l’image de cet homme qui avait désiré la faire sienne, sans

s’apercevoir que Dorient l’observait, la bouche contractée par une

expression presque douloureuse, alors qu’il demeurait debout près

d’elle, enveloppé par la senteur des violettes qu’elle avait dans sa

ceinture...

Un léger mouvement qu’il fit la rappela à elle-même. Relevant la tête,

elle vit le changement de sa physionomie.

--Qu’avez-vous?... Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose qui vous

ait été... désagréable?

--Non, mais je vous sentais absente, reprise par ceux qui vous aiment

depuis des années... Et, vous le savez, les nouveaux amis ont toujours

peur des anciens!...

--Avec moi, ils n’ont rien à craindre, fit-elle avec cette douceur grave

qui donnait tant de force à ses paroles. Je croyais que, maintenant,

vous me connaissiez assez pour en être certain...

Elle attachait franchement sur lui son regard limpide où luisait la même

clarté mystérieuse qu’il y rencontrait parfois, si attirante qu’il

sentait alors sa volonté de ne pas aimer, devenir faible comme une

volonté d’enfant... Mais il ne répondit pas, Mme Dustal entrait, prête à

sortir.

--Vous avez été bien aimable, Dorient, de m’apporter vous-même ces

billets. D’ailleurs, je crois que vous avez vite trouvé votre récompense

en goûtant le plaisir d’un moment de causerie avec Michelle...

--Ce qui prouverait, chère madame, que l’on a toujours raison d’être

indiscret... Je me reprochais... vaguement, de vous avoir demandée et

peut-être, ainsi, empêchée de sortir aussitôt que vous le comptiez...

--Je n’irai qu’à trois heures chez les Rivoir, où je suis toute

désemparée de me rendre sans «ma fille...».

Et elle envoya un regard affectueux à Michelle.

--Mais elle s’est retranchée dans la raison de son deuil, qui est trop

vraie pour que je la combatte. Entre nous, je la soupçonne d’avoir été

surtout dominée par l’idée de ne pas donner de déception à son

admirateur Georges, qui la réclame énergiquement tous les dimanches;

tout comme la jeune Lucile, laquelle m’en veut à mort, je le crains, de

lui avoir enlevé sa cousine Michelle. Mais je ne me sentirais plus

maintenant la générosité de la lui rendre!... Tout au plus, ai-je la

vertu de la lui prêter!... Et, là-dessus, sauvons-nous... Vous

verrons-nous chez les Rivoir? Dorient.

--Non, je me sens d’humeur sauvage et complètement incapable, tantôt, de

faire les frais de politesse obligatoires, pour un homme civilisé. Je me

trouve en disposition seulement de flânerie solitaire.

--N’est-ce pas de «rêverie» que vous devez dire?

--Chère madame, les hommes de ma génération ne rêvent plus... C’est

tellement en dehors de leurs principes que, si par aventure la chose

leur arrive, ils s’empressent de piétiner sur leurs rêves pour les

réduire à l’état de ballons crevés, par-dessus lesquels ils passent...

Dorient semblait plaisanter, mais dans sa voix vibrait une sourde

amertume qui attira une seconde sur lui les prunelles pensives de

Michelle. Pourtant, elle ne dit rien, et finit de rattacher sa veste de

fourrure dont le col Médicis enfouissait joliment sa blonde figure.

Seulement, quand elle lui serra la main en montant en voiture, elle mit

une intonation presque affectueuse dans le «Adieu mon ami!» qu’elle dit

en lui tendant la main.

Georges l’attendait sur le balcon de la «Maison de la liberté», afin de

la voir venir; et, pour s’occuper, jouait du flageolet, comme l’eût fait

un berger de Florian qui soupire après sa bergère. Il exhala toutefois

un «hourra» qui n’avait rien de _florianesque_ quand il aperçut la jeune

fille descendant du coupé. Mais, à sa grande déconvenue, à peine

eut-elle franchi le seuil du logis que Mme Gosseline apparut joyeuse et

affairée, s’emparant de sa nièce:

--Michelle, avant que vous filiez en promenade avec Lucile et Georges,

venez donc me donner un peu votre avis sur les toilettes qu’il nous

faudra mettre pour passer la soirée, mercredi, chez Mme Dustal:

jusqu’ici, je n’ai jamais fréquenté qu’un milieu d’artistes, et les

goûts des mondains--toujours un peu bourgeois!--me sont totalement

inconnus... Pourtant, je désire, à cause de vous, me mettre au

diapason!...

Sans écouter la réponse de Michelle, elle l’entraînait allègrement à

travers l’appartement qui avait plus que jamais l’aspect d’un campement

de bohémiens. Seul, le salon était en progrès: délivré des paquets et

des malles, gratifié, en revanche, de tous les meubles les moins avariés

et les plus «esthétiques» de la maison, il accusait hautement son

intention d’être une pièce destinée à recevoir des hôtes d’élite.

Probablement, les hôtes de ce genre ne devaient pas surgir ce

dimanche-là, car le salon était envahi par les plus belles toilettes de

Mme Gosseline et de Lucile, à cette fin que Michelle y fît un choix. Ah!

ces belles toilettes, de quelle inquiétude, elles firent frémir la jeune

fille, à l’idée que la tante Hermine pouvait revêtir l’une d’elles et

apparaître, dans le salon de Mme Dustal, habillée avec l’éclat d’une

reine de féerie!

--Il y a de la variété, n’est-ce pas? ma chère, s’exclama la bonne dame

enchantée. Voyons, vous qui connaissez les goûts de la société de Mme

Dustal, dites-moi ce qui y fera le mieux...

--Mais... ceci, je crois, ma tante.

Et Michelle, en désespoir de cause, désignait une robe de satin noir à

ramages jaune d’or.

--Oh! ma chère, vous n’y pensez pas! C’est beaucoup trop sombre!

J’aurais presque l’air ainsi d’un enterrement enjuponné! Moi, j’avais

l’idée de mettre ma robe de velours rouge, la première toilette de

couleur que j’aie achetée après la mort de mon pauvre Olivier... Avec

quelques plumes dans mes cheveux, je crois, ma chère, que je vous ferais

honneur... Rapportez-vous-en à moi. Je sais ce qui me va le mieux! Quant

à Lucile...

--Mettez-la en blanc, fit Michelle, découragée, et très simplement! Mme

Dustal adore la simplicité chez les jeunes filles et, comme elle a

beaucoup de sympathie pour Lucile, je désire qu’elle la trouve,

mercredi, selon ses préférences. C’est entendu, n’est-ce pas? chérie.

Et elle se tourna vers Lucile, qui la suivait de près comme un bon petit

chien fidèle, et qui devint rouge de plaisir en entendant ses paroles.

--Oh! oui, Michelle, soyez tranquille, je tâcherai d’être comme vous

aimez...

--D’ailleurs, dit naïvement Mme Gosseline, personne ne fera attention à

elle... C’est sa sœur qui attirera tous les regards... Et il faut qu’il

en soit ainsi... Est-ce que...

Et la bonne dame cessa de contempler d’un œil complaisant ses brillantes

toilettes.

--... Est-ce que Dorient sera, mercredi, chez Mme Dustal?

--Oui, ma tante.

--Ah!...

Il se fit un léger silence. De la pièce voisine, on entendit Georges qui

appelait vigoureusement: «Michelle!» sur l’air des _Lampions_. Mme

Gosseline, dont le joyeux visage s’était assombri, se tourna vers

Lucile:

--Va donc dire à Georges de se taire, et demande-lui s’il a fini ses

devoirs... Michelle va aller le trouver... Fais-lui prendre patience!

Docilement, Lucile obéit. Alors, la tante Hermine, levant les yeux au

plafond, s’exclama:

--Ah! ma chère, je suis bien tourmentée!

--Pourquoi donc? tante.

--A propos du mariage de Sylvanie avec Dorient. Je commence à craindre

qu’il ne se fasse pas. Dorient avait montré, à Saint-Hélier, un

empressement à nous voir qui m’avait mis la joie dans l’âme, puisqu’il

est absolument le gendre de mes rêves, un homme accompli!... Ne

trouvez-vous pas?

--Oui, il est d’intelligence supérieure; de plus, très délicatement bon,

capable d’une vraie tendresse de cœur, malgré son apparence railleuse et

sceptique.

--C’est cela, ma chère, absolument... Eh bien, à mon immense regret,

voici qu’à Paris, il se fait à peu près invisible pour nous, et ne

recherche plus Sylvanie comme il le devrait... Aussi, je n’ai plus guère

d’espoir qu’en vous...

--En moi? ma tante...

--Oui, Michelle, en vous. J’ai pensé que, rencontrant assez souvent

Dorient chez Mme Dustal, vous pourriez lui parler de Sylvanie, lui

ouvrir les yeux sur tout ce qu’elle vaut, puisqu’il s’entête à les

laisser fermer! Mercredi soir, que votre tante n’oublie pas de la prier

de réciter quelques fragments de ses poèmes. Cela la mettra en

lumière...

Michelle frémit de cette nouvelle idée germée dans la cervelle trop

fertile de Mme Gosseline.

--Tante, je ne sais comment Mme Dustal... organise ses soirées!

--Ma chère, vous êtes trop fine pour ne pas obtenir d’elle, de toutes

façons, que Sylvanie se fasse entendre. Ce sera, d’ailleurs, un régal

pour ses invités, et Dorient, voyant Sylvanie admirée, se mettra

aussitôt à désirer avoir pour lui seul une femme aussi remarquable... Du

moins, je l’espère. Car les hommes sont de telles boîtes à surprise! Et

même ceux qui sont des intelligences supérieures--comme vous dites,--se

montrent si peu disposés à apprécier la valeur intellectuelle avant

tout!... Il n’y a pas à tortiller, même aux yeux de Dorient, votre

fraîcheur de teint fait tort aux qualités d’esprit, aux dons artistiques

de Sylvanie... Tous les hommes, au fond, sont des «pas grand’choses»!

Ils aiment mieux une jolie figure de vingt ans qu’un puissant cerveau!

Une rougeur fugitive avait couru sur le visage de Michelle. Et elle ne

répondit pas tout de suite... Puis, la voix plus lente, elle dit enfin:

--Tante, vous vous trompez. Croyez-moi, M. Dorient ne s’intéresse pas

plus à moi qu’à Sylvanie. Nous ne sommes, chacune en notre genre, que

des créatures négligeables sur sa route. La vérité est qu’il ne songe

pas du tout à se marier... Trop de causes lui font aimer sa liberté.

La tante Hermine leva le nez, cherchant à deviner le sens des dernières

paroles de sa nièce. Mais une question oiseuse lui fut impossible,

Georges entrait en coup de vent, à bout de patience, et criant à sa

cousine:

--Michelle, je vous en supplie, lâchez maman. Autrement, jamais nous

n’aurons le temps de nous promener!

Tout arrive · 第 16 / 31 题