XI

--Quelle odieuse ville que cette ville d’Avranches, morne et sotte! Que

la population en est stupide! jeta la Muse dont la physionomie

n’annonçait pas un état d’esprit souriant.

Et elle regarda d’un œil courroucé de jeunes Avranchinais que sa

toilette esthétique plongeait dans une stupéfaction évidente, et qui la

suivaient en chuchotant, alors que, flanquée de sa mère et de Lucile,

elle avançait dans les rues paisibles.

La bonne Mme Gosseline, voyant son front chargé d’orage, n’osa la

contredire. Toutefois, elle dit, conciliante:

--Évidemment, Avranches n’est pas gai comme Saint-Hélier, mais je ne lui

trouve rien de désagréable. L’ennui est que nous ne savons pas bien

notre chemin! Si nous n’avions pas manqué le train, nous aurions

sûrement trouvé M. Dorient à la gare, puisque je lui avais écrit pour le

prier de nous piloter. Lucile, demande donc à ce gamin si nous sommes

bien sur la route du _Jardin botanique_. C’est à trois heures et demie,

n’est-ce pas, que Michelle nous y a donné rendez-vous?

--Oui, je crois... Elle aura eu le temps de s’occuper de ses affaires et

de se livrer à une promenade sentimentale vers le berceau de sa

famille... Eh bien, Lucile, as-tu fini de parlementer? Arrivons-nous à

destination enfin? J’en ai assez de traîner dans ces vilaines rues

anti-artistiques!...

--Mais, Sylvanie, remarqua Mme Gosseline, c’est toi qui as désiré que

nous quittions l’hôtel pour visiter Avranches! Tu sais bien que, pour

mon goût, je ne demandais qu’à rester tranquille et à ne pas connaître

des rues grimpantes comme celle que nous gravissons en ce moment!

Le fait est qu’elle s’élevait en pente très raide, la rue incriminée,

dans le calme immense que semblait verser sur elle l’ombre des maisons

silencieuses dont les fenêtres et les larges portes étaient joyeusement

ourlées de fleurs. Par delà les murs, se dressaient des têtes feuillues

de grands arbres.

--Nous arrivons au _Jardin botanique_, maman, fit Lucile, consolante. Tu

vas pouvoir te reposer. Tiens! vois-tu, nous sommes en haut de la

montée... Une place à traverser et nous atteignons la grille du

Jardin... Et voici Michelle!... Là-bas, elle débouche avec Georges!

Là-dessus, Lucile, hâtant le pas, traversa la grande place où les rares

passants, l’un après l’autre, regardaient Michelle qui avançait, toute

rose de sa marche rapide,--comme aussi, peut-être, de la conversation

qu’elle venait d’avoir... Sur le seuil du Jardin, toute la famille se

trouva rassemblée, et la Muse s’empressa de s’exclamer:

--Mon Dieu, Michelle, comme vous vous êtes éternisée chez ce notaire!

Vous saviez pourtant que nous vous attendions...

--Mais il me semble que je suis exacte au rendez-vous, il est juste

trois heures et demie. Je regrette si je vous ai retardée. Vous m’aviez

dit que vous ne vouliez pas sortir de bonne heure...

Non, la Muse, en effet, ne prétendait pas quitter l’hôtel dès le début

de l’après-midi, parce qu’en son for intérieur, elle comptait sur la

visite de Dorient qui les savait, ce jour-là à Avranches! Elle avait

pris soin de le lui écrire elle-même, en lui envoyant un fragment de son

poème, sous prétexte de le lui soumettre; en réalité, pour le plaisir de

pouvoir se dire en correspondance avec lui, car elle n’acceptait jamais

de conseils. Il avait répondu par un mot de remerciement courtois,

exprimant l’espérance de voir Mme Gosseline et sa famille pendant leur

passage à Avranches. Mais somme toute, il n’avait nullement surgi à

l’hôtel... Et la Muse, exaspérée d’attendre, espérant tout bas le

rencontrer dans la petite ville, avait mis en mouvement sa mère toujours

complaisante et Lucile enchantée de ne plus demeurer prisonnière dans

l’hôtel, tandis que Michelle était en visite d’affaires chez Maître

Herbelin, sous l’escorte de son fidèle Georges.

Mais dans aucune des rues tranquilles, arpentées les unes après les

autres, la Muse n’avait entrevu la silhouette parisienne de Dorient, et

inutilement aussi, elle avait passé devant sa maison, aussi close que

ses voisines... Et c’est pourquoi elle avait l’abord attirant d’un

hérisson quand elle pénétra dans le fameux _Jardin botanique_ qui est la

gloire d’Avranches, mais qui n’eut pas la puissance de lui épanouir

l’âme.

Et pourtant quel charme en émanait! si pénétrant que Michelle, séduite

aussitôt, cessa de satisfaire largement à l’affectueuse curiosité de Mme

Gosseline, touchant sa visite à Maître Herbelin. Puis, plus lentement,

pour mieux savourer sa jouissance, elle se mit à suivre les allées à

travers la floraison souriante des arbustes, des plantes superbement

épanouies dans la richesse de leurs colorations diverses. Des massifs

baignés de soleil, une senteur indéfinissable montait dans l’air tiède,

y mêlant sa fine ivresse à la sonorité argentine d’une cloche qui

tintait monotone, dans le vieux couvent adossé au jardin dont la verdure

illuminait les pierres grises...

--Michelle, vous ne venez pas? appela Lucile étonnée de la voir avancer

d’une allure si lente.

--Si, chérie, me voici...

Et les parterres embaumés laissés en arrière, elle trouva l’ombre verte

de l’allée splendidement feuillue, faite de grands arbres, qui coupait

le jardin en sa longueur. Puis, soudain, par delà cette voûte de rameaux

pressés, distillant une obscurité fraîche, apparut, comme en une magique

éclaircie, l’immensité lumineuse de la baie du mont Saint-Michel, ses

prairies veloutées, ses plages blondes, et, surgissant de l’infini des

eaux mouvantes, la masse fauve du mont solitaire, effilé par la

silhouette aérienne de l’abbaye... Et la féerie de ce décor créé par la

seule nature était si merveilleuse que même Georges en fut saisi et que,

lui aussi, demeura accoudé à la balustrade de la terrasse, contemplant

la vue incomparable, près de Michelle qui, pour fuir les exclamations

prétentieuses de la Muse, s’était réfugiée un peu à l’écart.

--C’est rudement chic, n’est-ce pas? Michelle. Vous en êtes pétrifiée!

jeta-t-il à la jeune fille, voyant qu’elle restait immobile, regardant

l’horizon comme si jamais elle ne devait pouvoir en détacher les yeux.

Elle sourit de l’exclamation de Georges.

--Non, je ne suis pas pétrifiée! Mais j’admire et...

Une exclamation du jeune garçon coupa court sa phrase. Il était déjà

lassé de sa contemplation:

--Ah! par exemple, voilà M. Dorient... qui est là près de nous et qui

vous examine comme vous examinez la mer...

Michelle tressaillit. Elle se détourna cette fois et ses yeux éblouis,

où flambait encore l’éclair de son enthousiasme, rencontrèrent ceux de

Dorient qui l’enveloppaient toute d’un regard où il y avait le

rayonnement d’une joie. Georges avait déjà couru vers lui, mais il lui

jeta, sans s’arrêter presque, un rapide bonjour amical... C’était vers

Michelle qu’il venait avec cette même expression qui, tout à coup, lui

faisait, à elle, l’âme divinement légère... D’instinct, elle dit:

--Quelle bonne surprise! Vous arrivez?

--Non, du tout... Avant votre apparition, j’étais là, vous attendant,

car j’étais bien certain que vous viendriez à une minute ou une autre...

Je vous ai vue arriver; mais je n’ai pas voulu gâter votre impression

première en vous distrayant par un salut intempestif, si forte que fût

ma tentation... Cette générosité ne mérite-t-elle pas d’être

récompensée?...

--Par l’aveu de mon admiration pour votre baie!...

--Cette admiration, je l’ai lue, tout à l’heure, dans vos yeux, comme je

l’avais rêvé... Non, pour ma récompense, je suis bien plus exigeant...

Je vous supplie de me laisser jouir le plus possible de votre présence

ici, d’être très bonne comme en ces trop rares moments à Jersey où vous

me permettiez de vous avoir à moi tout seul, toute votre famille

fût-elle à votre suite, comme fatalement elle va l’être tantôt!

Jamais encore, il ne lui avait parlé de ce ton de prière où semblait

palpiter, avec une joie de la revoir, un besoin jaloux de sa présence...

Et c’était pour elle une sensation inconnue, si délicieusement bonne,

qu’elle n’en voulait pas chercher le pourquoi, s’y abandonnant toute

dans le désir de partager cette allégresse mystérieuse qui était en

lui...

--Je vous récompenserais, bien volontiers, comme vous le désirez... Mais

je pense que ce ne sera guère en mon pouvoir...

Et d’un geste à peine esquissé, elle indiquait Mme Gosseline qui,

avertie par Georges, arrivait à pleines voiles, suivie de la Muse et de

Lucile.

--Comment, les voilà déjà! fit-il navré. C’est cet animal de Georges qui

me vaut cette prompte invasion... Et moi qui avais pris tant de

précautions pour vous aborder au moment où votre smala ne s’occupait pas

de vous! J’étais hanté par le rêve inutile d’une _vraie_ causerie avec

vous, sur cette incomparable terrasse que j’étais certain de vous voir

aimer...

Il ne put continuer, l’ennemi était tout proche et la tante Hermine se

précipitait, jubilante à souhait, les deux mains tendues:

--Mon cher ami, que je suis enchantée de vous trouver! Je commençais à

désespérer d’avoir, aujourd’hui, cette bonne fortune!... L’après-midi

avançait... Bien entendu, nous n’osions aller vous relancer chez vous!

Lui, poliment, répondait avec toutes les ressources de l’hypocrisie

mondaine:

--Je sors de votre hôtel, madame, où j’ai eu la malchance, en arrivant,

d’apprendre que vous veniez de partir explorer notre ville... Comme

j’ignorais le chemin qui vous avait tentées, j’ai pris le parti d’aller

vous attendre ici, certain que vous y viendriez...

Ah! si la Muse avait su pour qui Dorient était là, uniquement! Comme

elle eût volontiers souhaité réduite pour jamais à néant, la grâce

triomphante de sa cousine! Mais l’intime pensée du jeune homme lui était

close et, sans soupçonner sa diplomatie, elle l’entendait la remercier

de l’envoi de son poème, lui faire les honneurs de la baie, laissant

Michelle cheminer entre Georges et Lucile... Et dans sa stupide et

aveugle vanité, elle exultait, exhalait sa satisfaction en phrases

lyriques et solennelles, au milieu desquelles la tante Hermine vint se

jeter prosaïquement:

--Oui, il fait très bon ici! cela me remet... J’étais morte de soif et

de chaleur, en arrivant dans ce jardin.

Dorient se tourna vers elle:

--Chère madame, voulez-vous me faire le très grand plaisir de venir vous

reposer un peu chez ma mère, qui sera charmée que vous acceptiez sa

toute simple hospitalité?...

--Vraiment... ce ne serait pas trop indiscret...?

Mme Gosseline disait cela pour la forme, car elle était de cœur trop

généreux pour s’étonner de l’invitation de Dorient. De plus, elle

grillait d’envie de pénétrer un peu dans l’intimité de sa vie, toujours

acharnée à la réalisation de son fameux projet matrimonial...

--Ce ne serait pas indiscret du tout, ce serait très aimable. Ma mère

m’ayant beaucoup entendu parler de vous sera heureuse de vous connaître.

Sa maison est tout près du Jardin botanique, vous n’avez donc pas de

fatigue à craindre... Et quand vous le désirerez, je suis tout prêt à

vous montrer le chemin.

--Allons, partons maintenant, décida la Muse qui, de plus en plus,

s’envolait en plein ciel. Si Michelle ne désire pas se reposer,

puisqu’elle n’est jamais lasse, elle pourrait, pendant que nous ferons

visite à Mme Dorient, aller voir la maison de son père. Nous gagnerions

ainsi du temps et elle aussi!

Dorient pensa qu’il aurait un plaisir infini à lancer la Muse au large

de la baie et à l’y laisser se débattre. Mais l’idée que, chez lui, il

allait pouvoir jouir plus aisément de la présence de Michelle le rendit

d’une mansuétude toute chrétienne, et il répondit en souriant:

--Mlle Dustal va me trouver d’un terrible égoïsme, comme toujours, car

j’avoue que je ne me sens nulle envie de lui accorder sa liberté

maintenant et que je réclame respectueusement pour ma mère sa visite

comme la vôtre...

--Mais certainement; il faut que Michelle vienne, appuya la tante.

Quelle singulière idée tu as, Sylvanie, de vouloir l’expédier ailleurs?

Elle aura encore bien le temps, avant l’heure du train, d’aller faire

son petit pèlerinage! N’est-ce pas, ma chère, vous êtes de mon avis?

--Certes oui, tante, je vous accompagnerai chez Mme Dorient avec un très

grand plaisir.

Et, dans les yeux qu’elle arrêta sur lui, il put voir combien elle était

sincère...

Pour lui, c’était une jouissance dont l’intensité l’étonnait, de penser

que, d’ici quelques instants, il allait la voir dans sa vieille maison

familiale, l’emplissant de souvenirs qu’il retrouverait quand elle

serait partie, comme les ombres d’un rêve charmant.

Dans cette minute, où il l’avait aperçue sur la terrasse, il avait

compris que, dans le mystère de son cœur, il avait ardemment attendu cet

instant où il la retrouverait, où il connaîtrait de nouveau la caresse

de son sourire, de sa voix, de ses larges prunelles passionnément

vivantes dans leur limpidité d’eau verte. A Jersey déjà, il savait

qu’elle était délicieusement attirante; pendant les journées écoulées

depuis son départ, il avait subi la hantise de cette blonde figure dont

tous les traits lui étaient maintenant familiers... Et pourtant, tout à

l’heure, il lui avait semblé découvrir, pour la première fois, le

rayonnant éclat de sa jeunesse, son élégance extrême d’allure, de

mouvement, cette indéfinissable grâce qui était en elle une séduction

innée.

Il eût voulu ne pas perdre une seule des brèves minutes où elle se

retrouvait près de lui. Et, au contraire, il lui fallait, pour obéir à

l’inflexible joug de la politesse, marcher auprès de Mme Gosseline qui

trottinait courageusement sur le pavé inégal pour arriver chez Mme

Dorient. Il lui fallait aussi subir l’énervant voisinage de la Muse qui

s’était arrangée pour cheminer près de lui et l’accaparait absolument.

Et il devait se contenter de voir Michelle avancer devant lui, de son

pas souple, entre ses deux fidèles, et recevoir par instant

l’interrogation souriante de ses yeux, quand elle était indécise sur la

route à suivre.

Heureusement, son supplice fut court et ses malédictions n’eurent pas le

temps de s’accumuler trop écrasantes sur la tête de la Muse, car, en

quelques minutes, le groupe atteignit la maison de Mme Dorient.

--Nous voici à destination, madame, fit-il, s’effaçant pour laisser

passer la tante Hermine, quand la sonnette agitée eut fait ouvrir toute

grande la porte du logis. Dans le vestibule vitré qui, sous les stores

baissés, avait une fraîcheur d’église, une petite bonne normande

avançait avec empressement à la rencontre des visiteuses; et, sur le

seuil même des appartements, apparut une vieille dame qui avait une

physionomie très douce, très bonne et très paisible, sous des bandeaux

de cheveux blancs coiffés d’un bonnet noir.

--Ma mère, commença Dorient.

Et il acheva la présentation en nommant Mme Gosseline et sa smala. La

vieille dame se confondit en paroles accueillantes, tout en introduisant

ses visiteuses dans la maison. Une vraie maison de province, par son

calme, l’ordre méticuleux et la vaste étendue des pièces garnies de

meubles anciens, qui devaient, depuis des années, être disposés avec la

même immuable régularité n’ayant rien à voir avec les élégances, ni les

fantaisies, ni les recherches modernes... Une maison dont le caractère

bourgeois inspira une secrète pitié à la tante Hermine et à la Muse,

avec un étonnement que Dorient pût vivre dans un tel milieu, être le

fils de cette vieille dame si provinciale.

Elle, Mme Dorient, se montrait aimablement hospitalière; mais elle était

tout bas désorientée par l’aspect des amies de son fils, de la Muse

surtout, dont la toilette moyenageuse lui semblait un costume de

carnaval; et Dorient remarqua vite avec quelle complaisance elle

contemplait Michelle qui, elle du moins, avait un air de fille du vrai

monde. Les autres... les autres, il fallait les accepter pour ce

qu’elles étaient, des femmes appartenant au monde artiste!

Pourtant la bonne humeur et l’entrain joyeux de Mme Gosseline étaient si

communicatifs qu’au bout d’un quart d’heure, Mme Dorient faisait, sans

arrière-pensée, les honneurs de sa maison à cette exubérante grosse dame

et la conduisait finalement dans son jardin où, sous une tonnelle, le

goûter était préparé.

Dorient, enfin, était débarrassé de la Muse qui, heureusement pour lui,

s’était mis en tête d’éblouir, par sa conversation, la mère de Raymond

Dorient, qu’elle trouvait utile de conquérir. En la laissant déguster en

toute gourmandise un verre de sirop glacé, il arriva enfin à la minute

désirée de solitude avec Michelle, usant du prétexte d’avoir à lui

montrer les rosiers dont sa mère était fière. Il l’emmena, l’oreille

impitoyablement sourde à l’envie de voir aussi les roses, manifestée de

timide façon par Lucile.

--Je crois que Lucile aurait aimé à nous accompagner... Si je

l’appelais! fit Michelle avec une secrète malice, amusée de l’air

inquiet et fâché avec lequel il se retourna vers elle à cette

proposition.

--Vous ne parlez pas sérieusement? n’est-ce pas. Laissez-moi enfin

savourer en paix votre présence. Je l’ai bien gagné. Il me semble qu’il

y a des années que je vous ai dit adieu à _Abercorn villa_...

--Il y a dix jours, acheva-t-elle avec un badinage voulu, tressaillant

de la même allégresse mystérieuse qui l’avait saisie, en lui entendant

cet accent sur la terrasse. La notion du temps se perd donc à

Avranches?...

--Je ne sais ce qu’il en semble aux autres; à moi, il a paru passer

lentement, bien lentement... Et je vous assure pourtant que je me suis

appliqué à remplir de mon mieux les heures que notre silencieuse petite

ville, me permet de compter une à une... J’ai ravivé tous les souvenirs

d’antan que j’aime douloureusement à revivre... J’ai, avec tout mon

cœur, fait mon possible, pour mêler ma vie à celle de ma vieille

maman... J’ai travaillé, et aussi pédalé sur les routes, en songeant à

tout ce que j’aimerais à vous faire voir dans ce pays... Et puis, je

vous ai attendue... Est-ce que je vous déplairai, en vous avouant que je

me faisais une fête de vous voir entrer dans cette maison où demeure, en

somme, le meilleur de moi-même, tous mes rêves, mes espoirs, mes

tendresses, mes belles ambitions de jeunesse...

--Pourquoi me déplairiez-vous ainsi? J’aime que mes amis me mêlent à

leur vie et ne m’oublient pas quand je suis loin d’eux!

--Vous n’êtes pas de celles qu’on oublie...

Il avait dit cela comme il eût pensé tout haut, si simplement qu’elle ne

releva pas ses paroles. Pourtant son visage s’était un peu rosé et un

frémissement lui fit battre le cœur... Après tant de mois de solitude,

c’était si divinement bon de sentir une autre âme chercher, appeler la

sienne...

Instinctivement, comme lui, elle marchait très lentement, pour que le

tour du jardin ne fût pas trop vite achevé... Il continuait:

--Vous ne vous imaginez pas combien de fois je me suis demandé ce que

vous faisiez à Jersey. J’ai essayé de vous y suivre par la pensée. Mais

n’arrivant pas à deviner où je pourrais vous rencontrer, je finissais

généralement par entrer à _Abercorn villa_ aux heures où j’étais certain

que vous vous y trouviez!

--Et nous y avez-vous aperçues, subissant les invectives convaincues de

mistress Bennett, indignée de la fâcheuse transformation d’_Abercorn

villa_. Ah! il s’est passé des scènes homériques avec cette respectable

dame qui en a appelé à «l’homme de par la loi», comme elle disait...

C’était un peu ennuyeux, mais si comique, au fond... Tante Hermine se

défendait avec énergie, Lucile s’effarait, Georges était hérissé comme

un coq de combat... Et moi, je lançais vainement des paroles

conciliatrices. Nous étions bien drôles!

--Heureusement, «l’homme de par la loi» ne vous a pas retenues

prisonnières jusqu’à restauration complète d’_Abercorn villa_. Si

j’avais su quel danger vous couriez, j’aurais frémi ce matin en ne vous

voyant pas descendre du train à l’heure annoncée... Car je suis allé à

la gare au-devant de vous...

--Nous avons manqué le train! Vous savez, dans la maison de la liberté,

chacun est prêt à son heure et il en résulte quelquefois des

contre-temps fâcheux!

--Je m’en suis aperçu pour mon compte, puisqu’il m’a fallu attendre si

tard pour vous voir et que j’ai été privé de vous promener dans ma

ville.

--Vous auriez pu promener ma tante et mes cousines; mais moi je n’avais

pas tant de loisirs, je devais me comporter en personne sérieuse et

aller m’occuper d’affaires chez Maître Herbelin qui m’a, d’ailleurs,

avec beaucoup d’obligeance, expliqué les situations respectives de la

famille Dustal et de moi. Je lui ai demandé de vouloir bien annoncer mon

séjour en France à ma tante. Ainsi, elle sera absolument convaincue que

la personne dont vous lui parlerez est bien sa nièce, non une intrigante

qui vous a trompé...

--Une telle supposition de sa part en vous voyant est, en effet,

probable! finit-il avec une malice amicale.

--On ne sait pas!... Une parente inconnue, surgissant tout à coup de

Russie!

--C’est évident! _Sagesse_ devrait être votre nom.

Il riait comme elle, l’âme heureuse de la sentir si gaie, comme ses yeux

étaient charmés de la voir si adorablement fine et blonde.

--Monsieur Dorient! appela Mme Gosseline.

Il eut un froncement de sourcils. O imprudence! Distrait par la

causerie, il était revenu vers la tonnelle. Allait-il donc se retrouver

la proie de la tante Hermine et de la Muse, de tous les Gosseline,

petits et grands?

--Raymond, tu nous enlèves tout à fait mademoiselle, disait la voix un

peu assourdie de sa mère. Mes vieux regards voudraient jouir de sa belle

jeunesse. N’est-ce pas, ma chère enfant, que vous voulez bien venir un

peu vous reposer près de moi?

Michelle se rapprocha, attirée spontanément par le bon sourire de la

vieille dame. Elle allait s’asseoir. Dorient comprit qu’elle lui

échappait et, devant le danger, une inspiration lumineuse surgit dans

son esprit. Aussitôt, il commença:

--Mère, soyez généreuse et renoncez quelques instants encore à jouir de

la présence de Mlle Dustal qui serait très désireuse de connaître la

maison autrefois habitée par sa famille, où demeure aujourd’hui notre

vieil ami Geffray. Ne croyez-vous pas qu’il lui en ferait volontiers les

honneurs?...

--Oh! il suffirait que tu y conduises mademoiselle. Et c’est bien

simple. Allez, mon enfant, puisque cela vous fait plaisir et

revenez-nous vite!... C’est tout près d’ici. A quelques pas...

Dans les prunelles de Michelle, une joie émue avait jailli, un éclair de

reconnaissance aussi pour celui qui lui donnait cette joie, et, tout de

suite, elle la lui dit lorsque, quelques minutes plus tard, elle se

trouva seule avec lui dans la rue déserte, n’ayant pas même remarqué la

mine furieuse de la Muse quand, impuissante, elle avait dû les laisser

partir ainsi... Mais il l’arrêta avec un sourire gai qui donnait une

expression de jeunesse inattendue à sa physionomie, que la vie cérébrale

avait marquée de son empreinte:

--Ne me remerciez pas! Je ne le mérite pas du tout. J’ai travaillé pour

moi plus encore, je le crains, que pour vous, en vous enlevant au cercle

familial. Je ne me sentais pas la vertu de vous donner aux autres...

Dans cette rue déserte, ils étaient plus seuls que dans le jardin, et

elle fit un imperceptible geste pour l’arrêter, troublée tout à coup de

sentir tant de douceur à l’entendre lui parler ainsi. Alors,

volontairement moqueuse, elle dit:

--De quel accent de propriétaire vous parlez de vos amis! Savez-vous

qu’à vous écouter, on pourrait presque croire que je suis votre chose!

Il devint sérieux:

--Je vous ai offensée? S’il en est ainsi, je vous en demande pardon avec

tout le respect que j’ai pour vous et mon désir de ne pas vous voir

emporter l’ombre même d’un mauvais souvenir de votre passage ici... Ne

soyez pas sévère... Faites-moi l’aumône du bonheur charmant que

m’apporte votre présence. A Paris, peut-être, ne mériterai-je pas que

vous me montriez cette indulgence, mais ici, je vaux vraiment un peu

plus, il me semble, que lorsque j’ai repris ma personnalité de citadin

ambitieux, sceptique, et le reste!...

--Une personnalité de monstre moral, enfin!

Il sourit:

--Vous dites peut-être plus vrai que vous ne pensez. Il y a des moments,

quand je suis dans un accès d’austère sincérité envers moi-même, je me

produis un effet aussi peu flatteur. C’est un pauvre être très compliqué

qu’un homme moderne, incapable de saisir le bonheur,--même quand il est

là, à sa portée,--d’acquérir la certitude de la constance, de la force

de ses désirs, et bien indigne qu’une âme jeune cherche à démêler

quelque chose en lui...

--Est-ce un conseil discret, cela? Soyez en paix, je ne suis pas

curieuse... Alors, à Paris, nous ne serons plus amis?

--Pourquoi? Vous voulez vous reprendre? Non, je vous en supplie!

--Je ne me reprends jamais quand on ne m’y force pas!

--Alors, je suis bien certain de ne pouvoir vous perdre

volontairement... Si toutefois à Paris vous ne jugez pas indigne d’être

votre ami, un pauvre diable de journaliste qui...

Elle l’arrêta, presque fâchée, d’un mouvement vif:

--Ne dites pas de paroles vaines comme celles-là! Elles sont indignes de

vous et je ne mérite pas de les entendre!

Il ne répondit pas. Ils étaient arrivés devant une grande maison, dont

les murs étaient voilés de vigne vierge.

--C’est ici, fit doucement Raymond, devinant l’émotion qui, soudain,

faisait la jeune fille toute blanche.

La porte s’ouvrait. C’était, comme chez Mme Dorient, un large vestibule

ouvrant sur les perspectives vertes d’un jardin, le même silence, le

même aspect d’ancienne demeure. Un petit vieillard, coiffé d’un chapeau

de paille, y inspectait des fleurs disposées sur des gradins le long de

la muraille, et une expression de surprise passa sur ses traits quand il

vit Dorient et une jeune femme inconnue devant laquelle il se découvrit

avec une politesse d’antan.

--Cher monsieur, expliqua tout de suite le jeune homme serrant

affectueusement la main du vieillard, je viens vous trouver en

solliciteur, connaissant votre bonne grâce. Mlle Dustal, qui est à

Avranches pour quelques heures, serait heureuse de pénétrer un instant

dans votre maison que sa famille a longtemps habitée et dont elle

voudrait emporter le souvenir.

--Rien n’est plus facile!... Raymond, vous avez eu une idée excellente

d’amener mademoiselle... Entrez, je vous prie, mademoiselle, vous êtes

la très bien venue.

Et il s’écartait devant Michelle, bouleversée toute par cette évocation

soudaine du passé... C’était avec son père qu’elle avait dû entrer dans

cette maison, voir les grandes pièces silencieuses dont il lui avait

tant parlé... Et un à un, les souvenirs se dressaient dans sa pensée et

leur murmure avait pour elle une affreuse mélancolie...

--Vous appartenez à la famille Dustal? mademoiselle.

--Le président Dustal était mon grand-père.

--Ah! vraiment... vraiment!... Je l’ai bien connu... Un homme de haute

valeur... J’ai connu aussi ses fils. L’aîné, Paul, avait également un

grand mérite. Mais j’éprouvais un faible pour le plus jeune, René...

--C’était mon père, fit Michelle, dont la voix s’altérait.

Le visage ridé du vieillard s’éclaira:

--Votre père! Ah! mademoiselle. Ah! ma chère enfant! Que je suis heureux

de vous voir, de connaître la fille de René, car j’ai bien aimé ce

garçon-là! Voyons si vous lui ressemblez... Vous permettez bien à un

vieux monsieur comme moi, n’est-ce pas, de vous regarder?

Doucement, il attirait Michelle vers la porte-fenêtre ouverte sur le

jardin, cherchant la blanche figure, les yeux où l’émotion faisait

monter des larmes que toute sa volonté ne pouvait plus retenir. Une

seconde, il les considéra, saisi. Puis, brusquement, il comprit,

remarquant, pour la première fois, la toilette toute noire:

--Pauvre, pauvre petite! fit-il avec une bonté compatissante. Alors,

vous l’avez perdu?...

Ses lèvres tremblaient. Elle fit effort pour articuler:

--Oui, il y a six mois... Il devait m’amener ici où je viens seule...

Encore une fois, il répéta:

--Pauvre, pauvre petite!... Est-ce que cela vous ferait un peu de bien

de visiter la maison quoiqu’elle ne ressemble plus à ce qu’elle était au

temps du président Dustal? Le jardin seul n’a pas changé...

--Voulez-vous aller le voir? fit Dorient avec douceur. Nous vous

attendrons ici...

Il avait deviné son muet désir de solitude, et, une seconde, pour le

remercier, elle leva les yeux vers lui qui la regardait avec une telle

expression d’ardente et profonde sympathie qu’elle n’éprouva plus sa

détresse si poignante. Mais ses lèvres demeurèrent closes: elle sentait

que si elle eût parlé, elle se fût mise à sangloter désespérément. Et,

laissant les deux hommes, elle s’en alla marcher à travers les allées de

ce jardin d’où s’élevaient, pour son cœur d’enfant, les fantômes chers

d’un passé qu’elle n’avait pas connu, qui, cependant, lui était si

familier qu’elle en connaissait toutes les voix...

Une sonnerie de cloche, s’échappant de quelque église voisine, l’arracha

brusquement à cette rêverie douloureuse et lui rendit soudain la

conscience d’un temps écoulé, dont elle ne savait pas la durée... Alors,

confuse, craignant d’avoir abusé de la courtoise patience du vieil ami

de Mme Dorient, elle revint vivement vers la maison; mais elle ne

redoutait point que Raymond se fût, lui, lassé d’attendre, elle était

certaine qu’il serait heureux qu’elle eût pu revivre, comme elle le

souhaitait, les heures aimées par son père...

Comme lorsqu’elle était sortie, il causait dans le salon avec le

vieillard qui salua son entrée d’un bon sourire:

--Eh bien, mon enfant, avez-vous vu ce que vous désiriez connaître?

--Oui, et, en pensant au passé, j’ai oublié le temps! Voulez-vous

m’excuser d’avoir ainsi abusé de votre bonne grâce? Je vous remercie

avec tout mon cœur, de m’avoir permis de voir cette maison et ce jardin

que mon père regrettait partout... surtout à la fin!...

--Tant mieux, mon enfant, si j’ai pu vous procurer ainsi un peu de

douceur... Pour me le prouver, acceptez les quelques fleurs que j’ai

fait cueillir pour vous, afin que vous les emportiez en souvenir du

passé qui nous est cher à tous les deux...

Et il tendit à la jeune fille quelques roses admirables...

--Non, ne me remerciez pas!... C’est moi que vous avez rendu heureux en

me permettant de connaître l’enfant de René Dustal. Oh! oui, bien

heureux! Et ce n’est pas adieu, c’est au revoir que je vous dis, ma

chère enfant: Raymond vous ramènera encore...

--S’il est possible! dit-elle touchée.

Elle ne savait pas quel vœu il formait tout bas en son vieux cœur,

voyant les deux jeunes gens debout devant lui, quoique Raymond lui eût

répondu négativement quand il lui avait demandé, alors qu’elle marchait

seule dans le jardin: «C’est votre fiancée?»

--S’il est possible? répéta-t-il après elle. Tout est possible et tout

arrive, croyez-en l’expérience d’un vieillard, mon enfant!

L’ombre d’un sourire étrangement mélancolique passa sur les lèvres de

Dorient. Son regard enveloppa la jeune fille une seconde... Mais il ne

releva pas les paroles de son vieil ami et, après Michelle, il prit

congé de lui...

Tout arrive · 第 14 / 31 题