IX

A l’avance, Michelle avait compris ce que pourrait être une excursion de

ce genre, conduite vers les classiques points de vue de l’île par un

guide expérimenté qui avait toute l’autorité d’un cornac gouvernant un

nombreux troupeau.

En effet le docile troupeau s’était laissé amener successivement partout

où l’exigeait l’itinéraire inévitable. Il était descendu de véhicule à

toutes les injonctions du guide, avait écouté avec attention son

infatigable boniment, levé et baissé le nez pour admirer selon qu’il

commandait, avait poussé les exclamations de rigueur au moment voulu et

avait souri ou s’était étonné... Bref la promenade avait tenu tout ce

qu’elle promettait!...

Pourtant, en dépit de sa banalité sotte, en dépit du voisinage de

touristes bavards, malgré la chaleur, la poussière, les réflexions

prétentieuses ou maussades de la Muse, quand le break atteignit Plémont,

but extrême de la promenade, Michelle, toujours sincère avec elle-même,

pensa que les dernières heures écoulées avaient vraiment été pour elle

souriantes et douces. Ses yeux, un peu éblouis par trop d’images

successives, gardaient une vision de routes délicieusement vertes sous

leur voûte d’ombre, de lointains lumineux, d’eaux frémissantes d’un bleu

éclatant, de sentiers capricieux s’enfonçant dans la profondeur des

falaises, suivis d’un pas distrait par la file des touristes... Et, dans

sa pensée, vibrait l’écho d’une autre pensée qu’elle avait joui de

sentir plus d’une fois en sympathie délicate avec la sienne, ou qu’elle

avait trouvé plaisir à combattre.

--Plémont! mesdames, messieurs, nous atteignons les gorges de Plémont,

jeta le guide à pleins poumons.

Et, sur son ordre, tous les promeneurs abandonnèrent encore une fois les

poudreuses banquettes, se dispersant au gré de leurs goûts personnels;

les uns, allant chercher l’ombre et les rafraîchissements de l’hôtel

campé solitaire sur la falaise; les autres, avec l’élan joyeux qui

résulte d’une longue immobilité en voiture, évoluant tout de suite vers

le sentier qui descendait à la grève, invisible derrière la muraille de

ses rochers.

En tête de ceux-là, étaient naturellement Georges et son camarade qui

filaient à toutes jambes, n’ayant cure des intentions paternelles et

maternelles.

--Où vont donc encore ces enfants? interrogea la paisible Mme Valréas

pour qui le charme des excursions n’existait pas.

--Mais visiter les grottes!

--Ah! il faut encore visiter quelque chose? Nous avons déjà tant vu

aujourd’hui!

--Les grottes de Plémont le méritent, paraît-il, madame, dit Michelle

qui, descendue l’une des premières, respirait avec un plaisir gourmand

la brise saline dont la fraîcheur l’enveloppait.

--Oui, je comprends, je comprends! Il faut absolument y descendre. Je

vais le faire...

La tante Hermine ne paraissait pas plus enthousiasmée et considérait

d’un œil méfiant l’abrupt chemin très rocailleux qui dévalait à pic le

long de la falaise.

--Est-ce que vraiment les grottes valent la peine que nous nous

dérangions?

Lucile intervint encourageante:

--Mais oui, maman! Un peu de vaillance. Il fera très frais, en bas,

contre les rochers; tu te reposeras! Viens avec moi!

--Cette jeune personne a raison. Mesdames, de l’énergie, que diable!

s’exclama M. Valréas qui était cramoisi. Ne nous laissons pas distancer

par toute cette jeunesse qui ne demande qu’à nous considérer comme des

podagres, bons à être laissés en arrière. Mathilde, ma chère amie, du

nerf! Madame Gosseline, voyez comme votre fille Lucile s’en va bravement

sous ce coquin de soleil qui nous rôtit!

Oui le soleil était brûlant. Mais Lucile ne s’en apercevait guère

quoiqu’il eût transformé ses joues en deux aurores boréales, car pour la

première fois de la journée, Rinaldo Valréas daignait marcher auprès

d’elle et lui faire l’honneur d’un semblant de conversation; la Muse et

Michelle surtout ayant seules jusqu’alors existé pour lui... Mais

Michelle soutenait charitablement la tante Hermine et la Muse cheminait

triomphante, Dorient à ses côtés.

Elle l’avait appelé:

--Monsieur Dorient!

Lui avait dû poliment s’exécuter, alors qu’en l’intimité de sa pensée,

il maudissait la Muse de toute son énergie.

--Mademoiselle?...

Elle, alors, d’un ton pénétré:

--Monsieur Dorient, pourquoi me fuyez-vous? Vous parais-je donc si

redoutable? moi qui ne suis qu’une pitoyable créature dont la solitude

crie sa misère en une incessante supplication, pour rencontrer

l’âme-sœur!

--Comment en plein soleil, ose-t-elle proférer des inepties pareilles!

pensa-t-il, impatienté et amusé. Quelle stupide créature!

Tout haut, il commença, éteignant l’éclair moqueur de son regard:

--Mais mademoiselle, je ne sache pas que...

--Oh! je vous implore! Que vos paroles ne soient point trompeuses...

Oui, vous semblez craindre ma présence aujourd’hui!... Pourtant nos deux

intelligences sont de celles qui peuvent planer dans un vol sympathique,

bien haut, par-dessus le vulgaire qu’elles ont le droit de contempler

dans la calme splendeur de leur sérénité!

--En toute sincérité, mademoiselle, je dois me reconnaître indigne

d’occuper une place même infime, à côté de vous, dans les sphères

absolument supérieures que vous daignez m’ouvrir. Vous êtes poète et

vous y avez droit de cité, mais ma place à moi, modeste critique, est

toute marquée dans la foule des simples mortels qui ne peuvent aspirer à

tant de gloire...

--Ah! monsieur Dorient, ne vous calomniez pas! protesta Sylvanie qui ne

soupçonnait même pas l’ironie du jeune homme. Vous êtes, vous aussi, du

nombre des élus, vous à qui est ouvert le monde divin de la pensée, dans

lequel on oublie les laideurs grossières de la réalité! J’en sais

quelque chose, moi qui y rencontre le viatique de mon isolement... Car

je suis seule parmi les miens. Aucun ne peut comprendre la délicatesse

de mon âme altérée d’idéal! C’est une souffrance que vous devez

connaître...

Pour débiter ce petit discours, la Muse s’était arrêtée, le sentier

devenant trop étroit pour qu’il fût aisé d’y marcher deux de front. Mais

Dorient ne parut pas s’apercevoir du désir d’immobilité manifesté par

elle. Ses yeux, où luisait la même flamme railleuse, suivaient les

mouvements d’une svelte silhouette nimbée de cheveux blonds...

Et, tout en continuant à fouler l’herbe desséchée pour laisser en entier

le chemin à la Muse, il dit d’un accent de badinage:

--Vous allez, mademoiselle, m’amener à détruire piteusement la trop

brillante auréole dont vous aviez la bonté de m’entourer; car il me faut

bien vous avouer que je n’éprouve nulle impression de lamentable

solitude parmi mes frères, mon... dilettantisme me permettant de

m’intéresser à tous par un point ou un autre; ce qui me met quelque peu

en union avec eux... Mais veuillez prendre garde, mademoiselle, la route

devient fort mauvaise et les considérations auxquelles nous nous livrons

ne sont peut-être plus tout à fait de mise! Je crois qu’il sera sage de

notre part de marcher un à un.

Tel n’était pas le désir de la Muse, et la sagesse de Dorient lui parut

plus qu’intempestive. Mais la nécessité est toute-puissante; et, bon gré

mal gré, par la force même des choses, il lui fallut à son tour cheminer

solitairement à l’exemple des autres promeneurs qui descendaient la

falaise, ayant un aspect pittoresque de figurants d’Opéra Comique. La

mer miroitante et bleue apparaissait maintenant dans toute son

immensité, poudrant d’écume les roches qui hérissaient la côte.

Les _jeunes_ étaient déjà en bas sur le sable et Dorient entendit la

voix un peu aiguë de Lucile qui criait:

--On ne peut encore entrer dans la grotte; la mer ne s’en est pas

retirée! Il faut attendre un moment...

--Tant mieux, on va pouvoir respirer! riposta M. Valréas qui approchait,

écarlate et soufflant à la façon d’un gros phoque. Sacré chemin! Quand

on pense qu’il va falloir le remonter tout à l’heure! Eh bien, Mathilde,

ma bonne amie, tu n’arrives pas? Avance donc. Nous allons nous reposer à

l’abri de la grotte!

--C’est que tu n’as pas ton pardessus... J’ai peur que tu prennes froid!

--Oh! les femmes, toujours à craindre quelque chose! Avoir froid avec un

pareil soleil! Tâchons même de trouver un peu d’ombre pour nous asseoir!

--C’est cela! c’est cela! approuva la tante Hermine toute haletante.

Installons-nous au pied de cette roche. Nous y attendrons paisiblement

que la mer soit descendue et que l’entrée de la grotte se trouve

ouverte. Il paraît que ce ne sera pas long!

Lucile, Michelle, la Muse même, mêlées aux groupes nombreux des

touristes contemplaient la hautaine et sombre profondeur, ouverte dans

le flanc de la falaise, dont le sable, en effet, était encore noyé par

une transparente épaisseur de mer.

Mais Georges et son camarade furent vite lassés par leur immobilité

relative et, incontinent, saisis du désir d’aller atteindre le

promontoire très escarpé qui dominait à pic les vagues dont l’écume

l’inondait. Georges, debout près de Michelle, lui glissa:

--Venez avec nous, Michelle, vous qui aimez tant à grimper! Nous allons

là-bas, tout en haut de ce rocher. Ce sera si amusant! Monsieur Dorient,

venez aussi! Nous aiderons Michelle à escalader les endroits difficiles!

Nous serons tellement tranquilles sans les autres!

Une juvénile lueur d’envie s’alluma dans les prunelles brillantes de la

jeune fille... Oui, ce serait bon de jouir de cet infini bleu, loin de

la foule de ces promeneurs bruyants!...

--Mademoiselle, vous qui aimez tant à grimper, laissez-vous séduire,

murmura gaiement la voix tentatrice de Dorient qui frémissait à l’idée

de devenir encore la proie de la Muse.

--Vous croyez que je le puis?

--Mais oui!

--Ce ne sera pas très malhonnête pour le reste de la société?

--Mais... je pense que la société en question possède assez de

ressources en elle-même pour se suffire absolument!

--Eh bien alors, allons, fit-elle joyeusement. Cette plate-forme

solitaire m’attire comme la terre promise!

Avec un soin instinctif pour n’éveiller l’attention ni de la Muse ni de

son confrère en symbolisme, ils se glissèrent parmi les groupes,

Michelle amusée comme une enfant qui fait l’école buissonnière; et, à la

suite des garçons qui grimpaient avec une agilité de chats, elle

escalada les rochers, aussi alertement souple que Dorient. Avant que

leur disparition eut été constatée de façon officielle, ils avaient

atteint la bienheureuse plate-forme marbrée de flaques d’eau limpide,

mouchetée d’écume par les vagues qui la heurtaient sans relâche.

Tout autour, envahissant l’horizon entier, c’était l’infini palpitant

que le soleil pailletait d’éclairs, dont la brise moirait les eaux

bleues qui baignaient, nonchalantes, le pied des falaises.

Michelle arrêta des yeux enchantés sur cette immensité superbe, et une

exclamation lui échappa:

--Qu’il fait bon ici! Que c’est beau!

Le vent et la marche donnaient un tel éclat à son visage de fleur rose

que le sens esthétique de Dorient en tressaillit. De nouveau, elle lui

semblait la personnification même de la jeunesse.

--Voyez comme vous aviez raison d’écouter votre humeur aventureuse!

--Et d’être faible devant la tentation... Car j’ai été faible,

misérablement faible, je devrais même dire lâche...

--Parce que?...

--Parce que la sagesse m’ordonnait, je le soupçonne, de rester bien

raisonnablement auprès des mères de famille, ainsi qu’il est toujours,

ce me semble, recommandé à vos jeunes filles françaises. Du moins, je le

crois, car, en somme, j’ignore comment on les élève. Sylvanie est tout à

fait, n’est-ce pas, en dehors de la règle?... Lucile est encore une

enfant, et Mlle Valréas...

--Est une jeune oie, fit crûment Raymond. Autrement dit, un spécimen

nul. N’ayez donc cure des jeunes personnes françaises et ne vous croyez

pas tenue de vous soumettre aux lois plus ou moins arbitraires, qui sont

la mort de toute originalité en elles.

Michelle se mit à rire:

--J’ai l’idée vague que vous me donnez de très mauvais conseils... Et le

plus grave est qu’avant même de les avoir entendus, je les mettais déjà

en pratique d’instinct, me gardant bien de m’instruire des lois en

question, parce que je ne me sentais pas la vertu de renoncer, pour les

suivre, à mon privilège de semi-étrangère!

--N’y renoncez pas! Vous ne ressemblez ainsi à nulle autre... Je...

La main de Michelle eut un geste à peine esquissé comme pour arrêter le

jeune homme, et une ombre passa sur son visage.

--Ne parlez pas ainsi! Vous avez l’air de me faire un compliment

et...--prenez garde, je vais vous scandaliser par mon orgueil!--et

vraiment, je vaux mieux que cela... Vous aussi!... D’ailleurs, en

conscience, nous ne nous sommes pas réfugiés ici pour nous livrer à un

semblant même de marivaudage, mais pour jouir en paix de cet horizon...

Et elle enveloppait les eaux lumineuses d’un regard si profond, presque

avide, que Dorient lui dit avec un sourire:

--A tout jamais, maintenant, vous vous rappellerez la mer aux grottes de

Plémont! L’image s’est gravée inaltérable dans votre souvenir!

--Je le crois aussi et je l’espère! fit-elle avec un petit rire léger.

Je possède ainsi, dans ma pensée, une foule de richesses insoupçonnées,

un monde de paysages! Et parmi les plus beaux, ceux qui m’ont prise

toute, il y a les couchers de soleil sur le Caucase. Quand je les

évoque, fermant les yeux pour que rien ne trouble la résurrection, je

ressens encore le frémissement d’admiration qui bouleversait alors mon

impressionnable petite personne... Ici, c’est beau, mais d’une beauté

tellement autre!... Je serais tentée de dire seulement «c’est joli», si

je n’avais devant moi l’infini de la mer... Pourtant, je veux emporter

le souvenir de cette côte jersiaise où je ne reviendrai, sans doute,

jamais!

--Pourquoi non?... Comme dit l’autre: «tout arrive!»

--Ce n’est pas impossible, en effet. Mais c’est peu probable... Et

quelle femme serai-je alors?

Elle s’arrêta une seconde, sans cesser de contempler le mouvement

berceur des vagues. Puis, la voix plus lente, elle dit:

--Comme il est mélancolique de penser que jamais on ne revient deux fois

dans un même lieu, avec la même âme absolument,--dans ces pays qui ne

sont pas «vôtres», qu’on entrevoit tout juste en passant...

--Oui, c’est mélancolique comme tout ce qui nous crie brutalement notre

inconstance, volontaire ou non, notre misérable fragilité; mais, parfois

aussi, c’est consolant, fortifiant même!...

--Aux heures mauvaises peut-être, vous avez raison. Mais il n’y a pas,

par bonheur, que de celles-là! Et il est si affreusement triste de

sentir fugitives les minutes heureuses, de savoir qu’elles disparaissent

pour ne plus ressusciter jamais! C’est probablement parce que j’ai cette

impression très forte que je suis à ce point désireuse de jouir

pleinement des moments où la vie m’est indulgente... J’ai beau être

prête à tout accepter maintenant que j’ai connu une si grande douleur,

j’ai, malgré moi, un petit frisson d’angoisse quand je songe à

l’avenir...

--Pourquoi, puisque vous avez l’espoir pour vous?

--Non, j’ai seulement l’inconnu...

--Comme nous tous! dit-il doucement, frappé de la sourde mélancolie de

son accent.

--Plus que beaucoup!... Du moins, je suis de celles qui ne peuvent rien

prévoir de leur destinée, même dans ce qu’il est humainement possible de

prévoir!... Je ne puis pressentir où je serai l’année prochaine à

pareille date... Peut-être en Russie, peut-être ailleurs!...

Dorient tressaillit. Ce qu’elle disait si simplement était, en effet, la

vérité... Mais quelque chose en lui protestait à la pensée que,

peut-être, dans l’avenir, il ne la verrait plus: et il eut un instinctif

regard vers la forme svelte, la main dégantée, longue et fine, la

charmante figure pensive que le vent nimbait de l’or blond des cheveux,

dont il apercevait seulement le profil devenu un peu grave.

Tous deux s’étaient assis sur les roches, et sur la pierre roussie

s’allongeaient les petits pieds chaussés de cuir fauve,--les pieds

alertes qui, un jour donné, allaient peut-être l’emporter très loin et

sans retour... Pour elle, vraiment, il se sentait une âme d’ami,

étrangement sensible à la spontanée marque d’estime qu’elle lui donnait

en parlant d’elle-même, ce que jamais, d’ordinaire, elle ne faisait. Et

il interrogea avec un intérêt où il n’entrait nulle curiosité:

--Vous comptez retourner en Russie?

--De très bons amis, qui me font une véritable famille, m’y réclament

bien affectueusement. Mais, je vais dire comme votre Montaigne: «Que

sais-je?» Les circonstances, sans doute, décideront pour moi. Ce sont de

terribles puissances, plus fortes que toute notre volonté...

--Pas toujours, quand elles nous trouvent bien résolus à ne pas nous

laisser dominer par elles!

--Oui, mais il est tant de cas où, contre elles, nous sommes fatalement

aussi faibles que nous le serions devant ces vagues si nous

entreprenions de les arrêter. A quoi bon se dissimuler ce qui est! Je

suis un peu une épave dans la vie, maintenant que je suis orpheline...

Aussi, depuis quelques mois, je vis avec l’impression que doit éprouver

un voyageur sans attache nulle part et toujours sur le point de

partir...

Elle parlait sans le regarder, comme si elle eût pensé tout haut et

qu’après tant de jours de solitude morale, l’irrésistible besoin de ne

plus enfermer en elle tout ce qu’elle éprouvait, lui descellât soudain

les lèvres. Peut-être parce que devant cette immensité de la mer, elle

souhaitait, pauvre petit atome humain, la douceur fortifiante de sentir

une autre âme vivre près de la sienne...

--Vous ne vous plaisez pas en France?

--Je m’y sens étrangère... Tous les meilleurs souvenirs de ma jeunesse,

de ma vie heureuse, mes amis les plus chers sont là-bas. Ici, je me sens

un peu... perdue... En dehors de ma famille, je ne connais personne en

France... Puis il me faut me faire à des habitudes, des idées, des goûts

totalement nouveaux pour moi...

--Et vous ne vous y faites pas? Il est impossible, en effet, que vous

puissiez vous sentir chez vous dans le milieu où vous êtes.

Elle n’essaya pas de nier, sachant bien que maintenant il ne pourrait

plus la croire.

--J’y arrive trop tard pour m’y acclimater facilement. Il est, en effet,

tout différent de celui où j’ai vécu jusqu’ici. Mais s’il le faut,

d’ailleurs, je m’y ferai. Toute jeune, heureusement, j’ai été habituée à

me plier à tout ce que la vie exigeait de moi. C’est plus ou moins dur,

voilà tout... Et puis...

--Et puis, votre séjour chez madame votre tante ne peut être que

transitoire...

Il avait achevé la phrase interrompue, instinctivement, dans la

conviction du mariage prochain de cette séduisante créature. Il regretta

aussitôt ses paroles, craignant de lui paraître indiscret. Mais sans

doute elle n’en jugeait pas ainsi, car ses larges prunelles limpides

s’arrêtèrent franchement sur lui avec une question:

--Vous voulez dire que je me marierai?... C’est au nombre des choses

probables... Mais non certaines...

Et sur ses lèvres courut l’indéfinissable sourire étrangement attirant.

--... Je crains d’être, malgré moi, un peu romanesque... Mais j’ai vu

mon père et ma mère si heureux l’un près de l’autre, qu’il me semblerait

impossible d’accepter le mariage sans l’espoir de connaître un pareil

bonheur... Or, je sens que je suis très difficile à contenter... Il

faudra, je le sens, que j’aie dans le cœur tant de foi, d’estime... de

bien autres choses encore... pour donner ma vie! Une telle ambition est

très orgueilleuse de ma part... Peut-être les années se chargeront-elles

de m’en corriger... Mais, à l’heure actuelle, elle me domine toute et je

ne puis que l’avouer humblement...

Elle pensait à son ami russe, à Serge Loubanoff qui, à l’automne, allait

venir en France. Mais lui ne pouvait savoir... Il songeait qu’elle était

bien la vierge délicatement pure et fière qu’il avait devinée en elle,

gardienne soigneuse de sa jeunesse que personne ne protégeait et qui ne

se donnerait pas aisément... Et pourtant, attiré, séduit, il demeurait

défendu contre le charme souverain de cette enfant, par sa hautaine

volonté de garder intacte son indépendance, par son dilettantisme

sceptique, par les mille liens qui enserraient sa vie d’homme... Mais

très sincère, il dit tout haut:

--Vous avez bien raison de désirer beaucoup. Vous en avez le droit...

Voulez-vous me permettre de vous dire cela très respectueusement, comme

une parole d’ami?...

Elle arrêta sur lui ses larges prunelles et ses lèvres retrouvèrent leur

sourire charmeur.

--C’est ainsi que je le prends. Nous nous connaissons bien peu et à

Paris, sans doute, nous ne nous verrons plus guère...

--Pourquoi?... interrompit-il dans une instinctive protestation.

--Parce que vous avez beaucoup d’autres personnes plus intéressantes à

voir que la famille Gosseline!... Mais pourtant je sens que je me

souviendrai de vous comme d’un ami... Nous commençons vraiment à être de

vieilles connaissances; il y a bien des jours écoulés déjà depuis celui

où nous étions en détresse ensemble dans la petite gare... Vous vous

rappelez?

--Oui, je me rappelle. Vous étiez pensive pendant la route... Faut-il

vous confier que je me demandais pourquoi, cherchant à deviner ce

pourquoi?... Et quand vous êtes remontée dans le wagon, vous étiez

triste...

--Je pensais à tout ce que j’avais derrière moi, m’en allant, comme

toujours maintenant, vers l’inconnu...

De nouveau, ils se turent, repris par le souvenir de leur première

rencontre... Et l’un et l’autre ils tressaillirent soudain, entendant

une voix s’élever près d’eux:

--Est-il, sans trop d’indiscrétion, permis d’approcher?

C’était, derrière eux, le petit poète parlant avec une amabilité forcée

qui, aisément, eût pu être qualifiée de rageuse.

Michelle tourna la tête, les sourcils un peu rapprochés:

--En quoi y aurait-il indiscrétion?... Je ne le vois pas... Est-ce que

vous venez nous avertir qu’il est temps de partir?

--Vous avez bien deviné, mademoiselle, que seulement, en qualité de

messager, je me permettais de venir troubler votre conversation avec M.

Dorient. Mais Mme Gosseline m’a prié d’aller vous annoncer que les eaux

ne mouillant presque plus le sable de la grotte, on allait pouvoir la

visiter. Madame votre tante vous attend.

--Je vous remercie, d’autant plus, monsieur, d’avoir pris la peine de

monter jusqu’ici, que le chemin est fort difficile...

Et Michelle eut un involontaire coup d’œil vers la culotte blanche du

poète que marbraient des taches verdâtres, signes indélébiles de chutes

fâcheuses.

--Si le chemin était difficile, je n’en ai pas eu conscience, je

marchais vers la lumière!...

Les deux garçons, Georges et le tome II des Valréas, dégringolant du

rocher où ils étaient perchés, évitèrent à Michelle l’ennui de répondre

à un madrigal de cette espèce, et elle dit seulement à Dorient:

--Restez-vous encore un peu?

--Moi?... Mais non. Je tiens à jouir aussi des splendeurs de la grotte.

Puisque nous n’avons plus le loisir de philosopher, voulez-vous me

permettre, mademoiselle, de vous offrir mon appui pour regagner la terre

ferme?

Le petit poète intervint, tout hérissé:

--Mais je suis là tout prêt à remplir le même office auprès de

mademoiselle.

--Je n’en doute pas, monsieur, fit Dorient toujours imperturbable.

Seulement, puisque c’est sous mon escorte que mademoiselle s’est

aventurée jusqu’ici, je tiens à honneur de la ramener moi-même, saine et

sauve, à sa famille.

Michelle était déjà en route, à la suite des deux _boys_ très empressés

qui se disputaient le soin de lui offrir la main. Et ce fut sous la

protection de ces deux jeunes gardes du corps qu’elle apparut dans le

cercle familial où la Muse, qui avait l’air de fort désagréable humeur,

s’empressa de lui crier:

--Comment, Michelle, vous avez déjà renoncé aux douceurs du flirt? Je

pensais que, tout juste, vous reparaîtriez quand, bon gré mal gré, la

nécessité vous obligerait à regagner la voiture!

Elle ne daigna même pas répondre, bien qu’un frémissement l’eût secouée

toute, comme le matin. Lucile, d’ailleurs, s’était glissée près d’elle,

et, la main affectueusement passée sous son bras, l’entraînait vers la

grotte par l’étroite corniche qui longeait la muraille rocheuse, encore

tout humide du heurt des vagues...

D’autres les suivaient, et la voûte de pierre sombre s’emplit d’un bruit

de paroles, d’exclamations que déchira soudain une vigoureuse apostrophe

du gros M. Valréas:

--Ah! sacrés gamins! Ils n’ont jamais une bonne pensée!... Que le

diable...

Mais avant que l’honorable père de famille eût achevé sa malédiction,

son chapeau avait volé de dessus sa tête et Georges et son ami, occupés

à escalader une roche escarpée derrière lui, allaient s’abattre dans

l’eau, le nez en avant, le bousculant au passage, éclaboussant la Muse

des pieds à la tête.

Alors ce fut une rumeur générale, un élan vers le point où Georges et

son compagnon d’infortune se redressaient ahuris et trempés, ne courant

aucun risque, car, debout, l’eau leur arrivait à peine aux genoux. Ils

contemplaient Sylvanie furibonde et mouillée...

--Voyons, Georges, sors de l’eau... Tu es là comme Gribouille! Viens!...

Ah! quel enfant! Il périra sur l’échafaud! Il n’a que des idées

malheureuses! gémissait Mme Gosseline qui épongeait Sylvanie.

--Et il rit, le petit misérable... Il rit, sans se soucier d’avoir

inondé sa sœur!

Oui, Georges riait, sortant de l’eau comme de son bain matinal, remis de

sa surprise, et ravi, le jeune monstre! du tour involontaire joué ainsi

à la majestueuse Muse: ravi aussi de ce que Michelle s’occupait

maternellement de lui...

--Ce n’est rien, Michelle! répétait-il confus. Ne prenez pas tant de

peine pour m’essuyer, si vous saviez comme il m’est déjà arrivé souvent

d’être aussi mouillé! Je vais me sécher au soleil!

--Il vaudrait mieux remonter à l’hôtel... Ces enfants et Mlle Sylvanie

prendraient quelque chose! insinua la timide Mme Valréas occupée, elle

aussi, à tamponner la veste de sa progéniture.

La sagesse du conseil était évidente et toute la caravane Gosseline se

remit en devoir de gravir le petit sentier de chèvre. Dorient avait

espéré tout bas pouvoir de nouveau marcher près de Michelle. Mais,

volontairement ou non, elle était déjà partie en avant avec les

«victimes de l’accident», et il fut happé au passage par le respectable

M. Valréas qui se mit en devoir de lui confier ses théories sur

l’éducation de la jeunesse, ses doléances sur les difficultés de la

tâche paternelle, et les incohérences de l’école symboliste, mise en

pratique par son fils; ce à quoi Dorient, agacé, prit plaisir à répondre

par des phrases paradoxales, qui effaraient complètement le digne père

de famille.

Quand ils atteignirent l’hôtel, une nouvelle caravane, purement anglaise

celle-là, venait d’y être déversée par de gigantesques breaks. Elle

avait envahi la vaste salle à manger, ennuagée déjà par la fumée des

pipes britanniques, vibrante du bruit des bouteilles débouchées sans

relâche par les servantes, du bourdonnement des voix qui résonnaient

très hautes, dominées par instant par le boniment du guide annonçant les

beautés de Plémont. Un grand garçon, aux allures d’athlète dans son

maillot de laine, sous sa petite casquette rejetée en arrière, venait de

plaquer sur le piano les premiers accords d’une chanson anglaise,

populaire à Jersey... Et tous en chœur, alors, dans un élan de robuste

gaîté, en commencèrent le refrain dont le guide, seul, disait les

couplets qui s’envolèrent, en sonorités joyeuses, par les fenêtres large

ouvertes, vers le beau ciel d’août... La Muse, comme le petit poète,

contemplait l’ensemble des assistants d’un œil de souverain mépris. Mais

elle oublia soudain l’existence même de ces mortels vulgaires; elle

venait d’apercevoir, à quelques pas d’elle, debout l’un près de l’autre,

Michelle et Dorient rapprochés une fois encore par le commun plaisir

avec lequel ils regardaient la pittoresque scène.

X

Les courses finies dans _King street_, Michelle se demanda ce qu’elle

allait faire, regagner tout de suite _Abercorn villa_ et s’y livrer

consciencieusement aux obligations d’une bonne correspondante; ou bien

s’accorder la jouissance de quelques moments de flânerie solitaire sur

la plage à cette heure du couchant qu’elle préférait entre toutes...

Elle hésitait encore, sentant déjà pourtant qu’elle était faible devant

la tentation quand l’occasion, incarnée cette fois en la personne de

Georges, vint achever de mettre en déroute sa chancelante sagesse.

A toutes jambes, le petit garçon accourait, s’en allant vers le port;

et, dès qu’il reconnut sa cousine, il lui cria, enchanté:

--Michelle, puisque vous voilà, venez donc jusqu’à la plage! Je vais y

lancer mon bateau avec les _boys_, amis de M. Dorient. Vous verrez comme

ça sera amusant! Vous pourrez vous asseoir sur le sable pour nous

regarder... A la maison, tout le monde se dispute. Malvina a renversé le

pot-au-feu, parce que la Muse fulminait après elle pour la punir d’avoir

dit à M. Dorient que «ces demoiselles étaient sorties...» quand elle,

Sylvanie, n’était pas sortie du tout! Ne rentrez pas, Michelle, c’est

ennuyeux, toutes ces femmes qui crient!

La jeune fille se mit à rire de l’accent convaincu de l’irrévérencieux

petit personnage.

--Vous êtes un vrai tentateur! Georges. Allons, emmenez-moi; laissons la

paix se rétablir à _Abercorn villa_, et Malvina y relever son

pot-au-feu.

Gaiement, ils partirent tous deux, Georges, très fier de sa cousine: et,

laissant derrière eux l’aristocratique _Rouge Bouillon_, ils

descendirent vers la plage de _Cheapside_, où, déjà, attendaient les

_boys_, leur flottille dans les bras. Michelle, alors, s’arrêta:

--Je vous rends votre liberté! Georges. Quand vous aurez fait assez, à

votre gré, naviguer votre bâtiment, vous me retrouverez ici, où je vais

m’asseoir. Donnez-moi seulement un des pliants des cabines.

Prestement, Georges apporta le siège demandé, et installa sa cousine

avec des soins dont la tante Hermine n’aurait jamais cru capable un

garçon en passe «de périr sur l’échafaud». Puis il fila avec ses

camarades vers la mer qui montait en petites vagues nonchalantes. Et

Michelle, enfin, fut seule, comme elle aimait à l’être--surtout depuis

qu’elle vivait dans la famille Gosseline.

En effet, si vaillante fût-elle devant les menues difficultés de la vie

en commun avec des êtres trop différents d’elle-même par l’éducation et

les goûts, elle ne pouvait s’habituer à l’atmosphère de désordre dans

laquelle évoluaient allègrement la tante Hermine et ses enfants. Par

leurs soins réunis, _Abercorn villa_ était devenue à son tour la vraie

«maison de la liberté» à tous égards; et, à tel point que tous, puisant

au gré de leurs fantaisies dans la bourse commune, un jour était arrivé

où ladite bourse s’était trouvée à sec. De sorte que Michelle, pour

empêcher la famille Gosseline de s’endetter, avait dû bien vite se

charger de pourvoir aux dépenses quotidiennes jusqu’au moment où de

nouveaux capitaux étaient arrivés à la tante Hermine. Mais, bien

entendu, ce futile incident n’avait pas agité une seconde l’un des

membres de la famille, qui avait continué avec ensemble à semer

l’argent--vil métal!--chez tous les marchands de Saint-Hélier, et à

transformer en capharnaüm l’élégant collage de la pauvre mistress

Bennett...

Et pourtant, malgré ces ennuis matériels, malgré la maussaderie et la

jalousie persistantes de la Muse à son égard, Michelle sentait bien

qu’elle emporterait de son séjour à Jersey un souvenir très bon. Il

avait été pour elle un repos, une halte bienfaisante dans le chemin

tourmenté, d’incertaine issue, que suivait sa jeune vie depuis quelques

mois... Les jours s’étaient écoulés dans une paix berceuse qui

endormait--pour un moment du moins--la sensation aiguë de son isolement,

l’acuité douloureuse de la blessure laissée en elle par la mort de son

père...

Oui, ce mois d’août finissant lui avait apporté des heures très douces.

Une à une, elle se prenait soudain à les revivre, songeuse de voir

combien, à sa vie, s’était trouvé mêlé Raymond Dorient. Elle avait eu

raison de dire que jamais, pour elle maintenant, il ne pourrait être un

étranger. Une sympathie franche et profonde avait noué entre eux des

liens mystérieux dont elle s’étonnait de sentir l’obscure puissance,

trop fière pour attacher quelque sens flatteur, pour une vanité

féminine, à l’attention que lui témoignait Dorient. Elle se souvenait si

bien que Mme Brice, qui le connaissait de vieille date, le disait

empressé auprès des femmes par pure curiosité d’observateur, soigneux de

conserver toujours sa propre indépendance... Et c’était justement la

conscience de cette curiosité sans cesse en éveil qui l’avait rendue si

fermée avec lui tout d’abord, car elle se refusait à lui servir de sujet

d’étude. Pourtant, peu à peu, à mesure qu’elle le voyait davantage, sa

réserve hautaine s’était émoussée, dans l’intuition qu’il n’était pas

conduit vers elle seulement par un froid intérêt d’analyste... Alors,

elle avait goûté tout ce qu’il y avait en lui de supérieur, conquise par

sa simplicité...

Toujours immobile, elle songeait, contemplant les vagues souples qui,

lentement, envahissaient peu à peu l’étendue blonde des sables. Et leur

mouvement rythmé ne distrayant pas sa pensée, elle réfléchissait,

étreinte par une sourde angoisse, à l’avenir qui s’apprêtait obscurément

pour elle. Le moment approchait où il allait falloir tenter de se

rapprocher de l’orgueilleuse famille de son père... Puis, en octobre,

Serge Loubanoff arriverait à Paris... Peut-être, alors, devrait-elle

prendre une décision... Ah! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle immobiliser

les minutes présentes qui lui étaient indulgentes, et puiser des forces

nouvelles dans leur sérénité...

--Pardonnerez-vous à l’importun qui se permet de troubler un instant la

solitude dont vous paraissez tant jouir?

Elle tourna la tête d’instinct: mais celle savait bien qui lui parlait

de cette voix chaude, et elle tendit la main à Dorient:

--Où prenez-vous que j’aime ainsi la solitude?

--Si vous aviez pu voir votre visage, au moment où je suis arrivé, vous

ne me feriez pas pareille question... Et c’est même parce que je suis un

parfait égoïste, comme j’ai dû déjà vous l’avouer humblement, que j’ai

succombé à la tentation de troubler une seconde au passage votre

rêverie, quitte à me faire juger comme je le mérite...

Une pensée qu’elle ne laissa pas deviner, au fond de ses prunelles, elle

dit un peu lentement:

--Vous devinez très bien... J’aime autant la solitude que j’ai peur de

l’isolement...

--Est-ce mon congé que vous me donnez?

--Non, je ne suis pas à ce point sauvage... Seulement, comme je n’ai

point de siège à vous offrir, comme l’air devient frais, voulez-vous que

nous marchions un peu?... J’ai dit à Georges que je l’attendrais... par

prudence! Autrement, Dieu sait à quelle heure il reparaîtrait: et un

nombre de fois incalculable, nous entendrions ma tante déclarer qu’il

s’est noyé!... Le plus grave est qu’elle le croirait...

Il se mit à rire:

--Madame votre tante est une personne de riche imagination! Il doit être

difficile de s’ennuyer auprès d’elle, tant elle est remplie d’imprévu...

Dorient ne se doutait guère à quel point il disait vrai en reconnaissant

à la tante Hermine une «riche imagination», car il ignorait les

conclusions qu’elle tirait pour l’avenir de la Muse, de ses rapports

assez fréquents avec les hôtes d’_Abercorn villa_. Cette idée amusa

Michelle, tandis qu’elle répondait:

--Ma tante possède, en effet, la très précieuse qualité de croire

réalisable tout ce qu’elle désire, de le croire avec une sincérité que

je lui envie!... autant que la facilité avec laquelle elle existe tout

entière dans l’heure présente!

--Ce qui vous paraît difficile?

--Un peu... A certaines heures, du moins... Mais pas en ce moment... Des

fins de jour comme celle-ci me prennent toute et, me gardant, me font

oublier l’avenir. Ce sont des fées bienfaisantes!

Et elle entr’ouvrait la bouche pour aspirer l’air vif qui lui frôlait

les lèvres ainsi qu’une large caresse apaisante... Les ors et les

pourpres du couchant, fondus en lueurs pâlissantes, s’éteignaient dans

l’ombre fine du crépuscule, irisant d’éclairs fugitifs la mer qui

montait paresseusement; et l’air était si pur que la ligne de la côte se

profilait d’un trait harmonieusement net sur le ciel plus pâle, encore

tout rosé. Au loin, vers le large, flambait le feu solitaire d’un phare.

Dorient marchait lentement près de la jeune fille, dont le pas léger

laissait à peine une empreinte sur le sable; et, en lui, pénétrait aussi

la sensation de calme infini, qui émanait de cette sérénité des choses,

mais aussi le regret inutile et fou de ne pouvoir retenir cet instant

qui avait une douceur de rêve, où la vie se faisait bienveillante pour

lui et la jeune créature silencieuse près de lui, leur permettant

d’oublier qu’elle a d’impitoyables cruautés. Longtemps encore, il eût

voulu cheminer ainsi, tant il sentait dans tout son être le charme de

ces minutes exquises, sans trouble ni passion, ni regret... Et, tout

bas, il songea:

--Jamais, ce me semble, je n’ai aimé Jersey autant que ce soir... Et

comme je vous remercie de m’avoir permis d’en jouir près de vous! Mais

de pareilles heures sont dangereuses parce qu’elles sont trop bonnes;

elles endorment trop bien en nous le goût du labeur à reprendre qu’elles

font voir si pénible et si vain...

Il sentit sur lui le regard indéchiffrable et charmant où il y avait de

la vierge et de la femme.

--Si je vous croyais sérieux et sincère, vous me donneriez, savez-vous,

très mauvaise opinion de vous... Je suis sans pitié pour la faiblesse

masculine!

--Et, charitablement, vous ne me croyez pas sincère?... Merci...

--Je pense que Saint-Hélier vous charme au soleil couchant, mais qu’à

toutes les autres heures du jour et... du soir, vous demeurez avant tout

un Parisien convaincu, qui goûte plus que personne la séduction de sa

grande ville, dont il ne saurait longtemps se passer.

--Vous avez raison, j’aime Paris, mais surtout quand je lui appartiens,

qu’il m’a ressaisi tout entier, enveloppé de son atmosphère dont mon

esprit a besoin, comme mes poumons ont besoin d’air... Pourtant, quand

j’en suis loin, il m’apparaît comme une façon de monstre éternellement

occupé à dévorer des victimes en leur souriant... Et je me dis que ce

sont les sages, ceux qui se refusent à lui abandonner leur cerveau, leur

cœur, leur vie, tout leur être, enfin!

Elle secoua la tête, avec un petit sourire sceptique:

--C’est une sagesse que je ne vous vois guère pratiquant.

--Moi, non plus, avoua-t-il, souriant aussi; quoique, en ce moment, elle

me paraisse d’un exercice facile. La vérité est, comme dit la chanson,

que j’aime mon mal et que j’en veux mourir. Oui, j’aime cette existence

de cérébral, qui est la mienne depuis bien des années déjà, puisque

j’étais de ceux--heureusement!--qui doivent se créer leur place dans le

monde... Et jamais je n’en jouis plus, en somme, qu’après mes semaines

de retraite pendant l’été; après, surtout, mon séjour auprès de ma bonne

vieille maman, dans la paisible maison où je l’ai toujours connue...

Michelle leva de nouveau, vers lui, ses larges prunelles où la sympathie

mettait une chaude lumière:

--Et il ne vous paraît pas excellent de l’y retrouver?...

--Si... Pourtant, cette tranquille maison est pour moi peuplée de

fantômes mélancoliques!... Surtout, j’y rencontre à tout instant l’ombre

d’un petit garçon, très naïf, très tendre, qui vivait dans un monde

enchanteur de rêves qu’il prenait pour des réalités, tout comme madame

votre tante... Et ce petit garçon, que je me plais à faire revivre avec

une joie triste, me serait aujourd’hui tout à fait étranger si je

n’avais, comme lui, le goût de la lutte, des difficultés à vaincre, qui

m’a permis de me frayer un chemin...

--Et un chemin que madame votre mère doit être si fière de vous voir

suivre!

Sur son visage passa une ironie mélancolique:

--Fière? Oh! non, elle ne l’est pas du tout, à supposer, comme vous le

dites avec indulgence, qu’elle ait quelque raison de l’être... Je crois

que, dans l’intimité de son cœur, elle ne m’a jamais pardonné tout à

fait de n’être pas devenu, par exemple, un respectable notaire... Mais,

journaliste! universitaire! Ma pauvre maman est un esprit délicieusement

simple qui ne connaît rien aux choses littéraires, et qui, très

religieuse, me considère, à travers toute son affection, comme une

malheureuse âme en péril parce que j’écris des articles qu’elle ne

désire même pas lire, sur des pièces de théâtre dont elle déteste

l’esprit, d’instinct... Ce qui m’amène à fréquenter un monde que sa

piété redoute et condamne... Ma vieille maman, je l’adore, et nous nous

comprenons si peu dès qu’il ne s’agit plus de notre commune

affection!... Quand je suis près d’elle, il y a des minutes où cette

certitude de notre profonde séparation morale m’est si douloureuse que

je voudrais pouvoir me refaire mon âme d’enfant pour ne plus rien

désirer ni connaître d’autre que sa tendresse, comme autrefois!...

--Oui, je comprends, fit-elle très douce, frappée de son accent

sourdement ému qui faisait tout voilé le timbre d’ordinaire un peu

mordant de sa voix.

Et il sentit qu’elle disait vrai, qu’elle pénétrait l’amertume de n’être

pas en communion absolue d’âme et de pensée avec un être très cher...

Comme avait été forte en lui l’intuition que ses paroles tomberaient

dans un vrai cœur de femme, délicat et tendre, pour qu’il effleurât

ainsi, tout à coup, un sujet sur lequel sa bouche demeurait toujours

close... Était-ce donc aussi la complicité discrète de cette heure du

crépuscule qui rapproche les âmes, leur voilant le monde des êtres et

des choses?...

Le ciel, insensiblement, s’enveloppait d’ombre; la mer devenait d’un

gris obscur, striée par l’éclair argenté des vagues.

Ils firent quelques pas en silence, songeurs tous deux, devant la

résurrection mélancolique des jours enfuis qui leur avaient été chers...

Mais Dorient reprit soudain:

--Comme je vous ai odieusement occupé de moi, du _moi_ haïssable! Vous

qui êtes sévère, dites-vous, pour la faiblesse masculine, comment

allez-vous juger mes regrets de ce qui ne peut plus être? Quand on vous

parlera désormais de sceptiques de mon espèce, méfiez-vous de la qualité

de leur scepticisme, il y reste toujours un vieux levain de

sentimentalité! Ou, si vous aimez mieux, un vague parfum de leurs jeunes

tendresses.

--Heureusement! L’homme ne vit pas seulement de scepticisme...

--Il vit aussi de sympathie... Et voulez-vous me permettre de vous dire,

comme une simple vérité, que la vôtre, ce soir, m’a été infiniment

bienfaisante?

--Tant mieux! fit-elle avec cette douceur grave qu’elle avait parfois...

Est-ce que vous allez bientôt rejoindre madame votre mère?

--La semaine prochaine. Dans ses dernières lettres, elle réclame ma

présence, et je ne veux pas qu’elle m’attende plus longtemps...

--Oui, vous avez raison...

Elle dit cela d’une voix plus lente. Un léger tressaillement l’avait

remuée toute... Elle avait tout à coup l’impression qu’elle se sentirait

complètement seule à Jersey quand il serait parti...

Il continuait:

--Dans huit jours, sans doute, je serai à Avranches et...

--A Avranches?...

Dans sa surprise, elle cessa soudain de marcher. Avranches! la vieille

petite ville où son père avait passé sa jeunesse d’enfant, où il avait

tant souhaité la conduire!...

Dorient la regardait, interrogateur. Mais il ne la questionnait pourtant

pas. Alors, elle reprit, dominant les battements pressés de son cœur:

--Ne vous étonnez pas de mon exclamation! Ce nom d’Avranches est

tellement plein de choses pour moi! Mon père est né dans votre ville, il

y a été élevé... Aussi, en quittant Jersey, je dois y aller pour

quelques heures, afin de connaître la maison où il a vécu...

--Le famille de monsieur votre père a, en effet, bien longtemps habité

Avranches...

--Vous l’avez connue?

--Oui, comme l’on se connaît dans les petites villes de province...

Depuis que je vous ai entendu nommer, je me suis plusieurs fois demandé

si vous n’aviez pas quelque parenté avec les Dustal d’Avranches.

Elle devina que, par délicatesse, il n’avait pas même interrogé Mme

Gosseline, ne voulant rien savoir d’elle que ce qu’elle lui dirait. Et

sa réserve un peu hautaine fut brisée tout à coup; avec une franchise

grave et fière, elle expliqua:

--Oui, je suis de leur famille, mais je ne sais rien d’eux car ils ont

rompu tous rapports avec mon père du jour où il a épousé ma mère qui

était une artiste... Elle chantait dans les concerts... C’est cette

qualité d’artiste que ne lui ont pardonnée ni mon grand-père Dustal ni

son fils aîné non plus, qui nous a toujours considérés comme des

étrangers. Par hasard, il y a cinq ans, mon père a appris que son frère

était mort...

--C’est de M. Paul Dustal, le magistrat, n’est-ce pas, que vous voulez

parler?

--Oui, fit-elle, inclinant la tête. Et si je suis en France, c’est

beaucoup parce que mon père avait désiré que j’essayasse un

rapprochement avec ma tante et ses enfants... si elle en a! Il lui avait

écrit quelques mois avant... avant de me quitter... Mais elle n’a pas

répondu...

--C’est que la lettre ne lui sera pas parvenue, car elle n’est pas femme

à laisser sans réponse un pareil appel!

Dorient avait parlé avec une telle conviction que Michelle tressaillit,

et une question frémissante lui jaillit du cœur:

--Comment pouvez-vous en être si sûr? Vous la connaissez donc

beaucoup?...

--Elle veut bien me faire l’honneur de me considérer comme un ami, et

c’est un titre dont je suis profondément fier; elle a l’intelligence la

plus large et le cœur le plus chaud que vous puissiez souhaiter

rencontrer! Ce m’est une vraie joie de penser que c’est vers elle que

vous allez, parce que, quand vous l’aurez vue, vous ne vous sentirez

plus isolée, sans famille!

Quel accent de sympathie profonde il y avait pour elle dans ces

dernières paroles!

--Merci de me donner de l’espoir... C’est si bon! dit-elle, émue de

cette sollicitude qui venait tout à coup illuminer son isolement.

Parlez-moi encore de cette tante inconnue... Est-elle... jeune?

--Jeune? Comme une femme peut l’être sous des cheveux blancs, avec une

éblouissante fraîcheur de peau, des lèvres et des yeux si

spirituellement bons qu’ils ne vieilliront jamais... Mme Dustal n’a pas

d’âge, elle n’a pas d’enfants...

--Si elle vous a conquis ainsi, ce doit être une charmeuse... Où la

voyez-vous?... Est-ce qu’elle habite Avranches?

--Oh! non! Elle est parisienne d’âme et de fait, et son salon est parmi

les plus recherchés et les mieux fréquentés du Paris intelligent, car on

y cause et l’on y fait de la musique comme dans peu de maisons

aujourd’hui...

--Ah! fit-elle pensivement...

Elle se tut un peu. Puis elle reprit, mélancolique:

--C’est bien séduisant, tout ce que vous me dites là... Si séduisant que

cela me paraît comme une charmante vision de rêve qui se dissipera quand

je me réveillerai en entrant chez ma belle tante... Dès mon arrivée à

Paris, j’aurais peut-être dû essayer de me rapprocher d’elle... Mais

j’ai été lâche... j’ai attendu... Il m’était si pénible de venir en

solliciteuse demander, non pas même l’affection, mais seulement quelques

miettes de sympathie à ceux qui nous ont rejetés de leur famille... En

octobre, lorsque je serai de retour à Paris, je demanderai à Mme Dustal

de me recevoir...

--Et si avant cette date j’ai, comme je l’espère, le plaisir de la voir,

dois-je lui dire, ou non, que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer

ici?... Je vous en prie, si je puis vous servir en quelque chose,

disposez de moi absolument comme d’un ami, puisque vous voulez bien

croire que c’est ainsi que je vous suis dévoué...

--Oui, je le crois..., ce soir, comme jamais encore, je ne l’avais

cru... Et cela me fait beaucoup de bien!

Il éprouva une impression de joie étrange à entendre la jeune voix grave

dire ces mots si simplement... Mais elle ne le soupçonna pas, car elle

continuait:

--Si vraiment il vous semblait, en causant avec Mme Dustal, plus sage de

lui parler de moi pour que je n’arrive pas chez elle comme... comme une

façon d’aventurière, faites-le! Je m’en rapporte tout à fait à vous...

J’ai la confiance...

Et elle changea de ton, un éclair de gaîté dans les yeux:

--... Que vos soins ne m’amèneront pas à m’écrier: «Seigneur, gardez-moi

de mes amis, je me charge de mes ennemis!»

--Je tâcherai d’être à la hauteur de ma mission! fit-il du même accent

de badinage voulu dont elle avait fini sa phrase.

Mais elle devina dans sa réponse le sérieux d’une promesse et elle eut

un sourire qui le remerciait.

Silencieusement, ils revenaient vers la ville, presque entière noyée

d’ombre maintenant. Elle songeait, et lui, Dorient, trouvait une douceur

encore inéprouvée à la voir marcher ainsi confiante près de lui, à la

sentir moins lointaine, lui ayant abandonné quelque chose de sa vie dont

elle gardait jalousement l’intimité...

Le crépuscule avait bleui tous les lointains et les silhouettes des

derniers promeneurs s’élevaient toutes noires sur l’or assombri du

sable. Georges et les _boys_, fuyant la montée incessante du flot,

avaient des allures drôles d’ombres chinoises...

--Alors, vraiment, vous pensez que je puis aller à Mme Dustal lui

demander un peu de sympathie, sans craindre un accueil...

décourageant?...

Elle l’interrogeait du regard profond de ses yeux de lumière où

tremblait une anxiété.

--Je pense, je suis certain, qu’elle vous donnera beaucoup plus que de

la sympathie et vous accueillera comme peuvent le souhaiter ceux qui

vous aiment le plus...

Oh! cette certitude imprévue qu’il lui apportait, fortifiante comme un

viatique!... Spontanément, elle lui tendit les deux mains:

--Vous êtes donc toujours destiné à me faire du bien?

--Si peu... hélas!

Il s’arrêta. Obscurément en lui, palpitait un désir de dire des paroles

infiniment douces à cette enfant dont la jeunesse avait, sur lui, une

telle puissance d’envoûtement que, pour lui échapper, il hâtait son

départ de Jersey, car il voulait demeurer libre du joug d’amour... Et il

savait combien fragile est un cœur d’homme... En cette minute, le Paris

tentateur lui semblait si loin, si indifférent, comme la vie qu’il lui

créait, dont les liens--qui l’enserraient d’ordinaire si

étroitement--lui paraissaient tout à coup lâches à ne les plus sentir...

La sagesse divine, n’était-ce pas d’enfermer sa vie dans le regard, le

sourire, l’âme d’une aimée!...

Il eut peur de lui-même et raidit sa volonté. Mais, s’inclinant très bas

sur la petite main qui s’était tendue vers lui, il la baisa..., puis la

laissa retomber.

Elle n’avait eu aucun geste pour l’arrêter. Seulement, elle appela,

alors:

--Georges! Il est tard, il faut rentrer...

Tout arrive · 第 13 / 31 题