VIII

Dans les rues de Saint-Hélier c’était le calme morne des dimanches

anglais, les magasins clos, le seul mouvement des fidèles qui se

rendaient au temple ou des promeneurs qui, en tenue d’été, filaient vers

la gare pour se déverser dans la campagne...

Mais près du port, sur la grande place que dominait la statue de sa très

gracieuse Majesté la reine Victoria, en grand costume de cour, semblait

s’être concentrée toute l’habituelle animation de la ville. Des

touristes curieux faisaient cercle autour d’un groupe de Salutistes qui

célébraient leur culte à la face du ciel et de la terre, aux sons de

trompettes éclatantes et non moins discordantes, que rythmaient le

tambourin et la grosse caisse... Puis, un silence se faisait, et alors

le capitaine de l’armée, un digne gentleman à barbe blanche, vêtu de

l’uniforme salutiste, disait à haute voix les prières que tous les

fidèles, hommes et femmes, écoutaient dévotement... Ou bien, un néophyte

racontait comment l’appel d’en haut l’avait conduit dans l’armée du

salut et il confessait devant tous les erreurs de sa vie passée... Ce

après quoi tous les frères édifiés reprenaient en chœur, sur un diapason

aigu, le cantique anglais:

_I should believe..._

tandis qu’une jeune salutiste, la figure pâle et sans beauté, enfouie

dans la profondeur de sa capote de paille, se mettait en devoir de

quêter dans le cercle des curieux et d’offrir le journal: _En avant!_...

D’où résultait la dispersion immédiate d’une partie des assistants.

Georges, lui, tint ferme, et, sans hésiter, il tendit un penny à la

jeune femme, tout en prenant possession de la feuille édifiante qu’il

enveloppa d’un regard empressé.

--Est-ce que vous allez vous enrôler dans l’armée de la maréchale Booth?

lui jeta gaiement une voix.

C’était Dorient qui flânait sur le port par cette riante matinée

dominicale.

--M’enrôler? Pas encore!... J’attends Michelle et Lucile qui font des

courses et qui ne reviennent pas. Quand les femmes sont entrées dans un

magasin, on ne sait jamais quand elles en sortiront! Elles m’avaient

assuré qu’elles venaient tout de suite et...

--Et elles viennent! Ami Georges, vous n’avez pas bonne vue... regardez!

Et ses yeux vifs s’arrêtaient, à travers la grande place baignée de

soleil, sur Michelle toute blonde dans sa robe noire et Lucile qui,

habillée de rose, avait un aspect de grosse petite fleur animée.

--Bonjour! fit la jeune fille avec un charmant sourire d’amie, répondant

à son salut... Vous pensez, n’est-il pas vrai, que Sylvanie a raison de

nous traiter de «juives errantes» puisque nous voici déjà en promenade,

retour de la messe et que nous nous préparons à faire, tantôt, une

excursion monstre en voiture...

--Oui, expliqua Georges allègrement. Nous partons tous en troupeau, dans

un des breaks où maman a retenu nos places, pour visiter les

_Vincheley_, _Plémont_... Dommage que nous emmenions le poète Rinaldo

qui est ici avec sa famille! Ce qu’il va nous raser! Enfin!!! C’est tout

de même une chic promenade que nous allons faire!... Pourquoi ne

venez-vous pas aussi?...

--Parce que je ne suis pas invité! fit-il, mi-sérieux, mi-plaisant!

Spontanément, Lucile jeta convaincue:

--Oh! monsieur, vous l’êtes toujours! Maman sera ravie de votre

présence!

--Mademoiselle, vous êtes infiniment aimable.

Il hésitait, pris à l’improviste par cette invitation. La veille, on lui

eût proposé une excursion dans l’île, en break, entouré d’une troupe de

fâcheux, qu’il en eût repoussé l’idée même avec horreur. Mais la demande

lui venait, alors que Michelle était devant lui, dans sa fraîcheur

d’aurore, avec ses yeux de pensée. Brusquement, sa résolution fut prise.

Pourtant, par délicatesse, il ne voulait pas imposer sa présence à cette

jeune fille qui, seule, existait vraiment pour lui dans la famille

Gosseline, tous les autres membres lui apparaissant à l’état de

quantités négligeables. Et voulant son consentement, il questionna:

--Est-ce que vraiment je pourrais, sans scrupule, me joindre à vous et à

vos amis? Et, en ce cas, aurais-je encore chance de trouver place dans

votre break?

Elle arrêta sur lui ses larges prunelles lumineuses:

--Je pense qu’en vous mettant en quête de place dès maintenant, il vous

serait facile de nous accompagner; si toutefois vous ne redoutez ni la

poussière, ni la chaleur, ni le bourdonnement de conversations

quelconques et le voisinage de touristes bruyants, ni...

--Mon Dieu! quel spectre allez-vous encore évoquer pour m’épouvanter?

Faut-il vous dire que je suis prêt à tout, prêt à braver, à supporter

sans me plaindre, la chaleur, la poussière et toutes les autres épreuves

dont vous me menacez!

--Là! vous entendez! Michelle, s’exclama Georges d’une voix si

triomphante que les yeux étonnés de Dorient l’interrogèrent.

Le gamin expliqua aussitôt, tout droit devant lui:

--Hier, maman voulait m’envoyer vous avertir que nous allions tous,

aujourd’hui, à Plémont, et vous offrir d’être de la partie... Et puis

Michelle n’a pas voulu, elle a prétendu que ce serait indiscret, que,

par politesse, vous ne voudriez pas refuser, mais qu’au fond du cœur

vous nous trouveriez bien «crampons»... Elle n’a pas dit «crampons»,

mais quelque chose qui signifiait cela!

--Georges, vous n’êtes pas charitable! fit Michelle dont les joues

s’étaient rosées. Puisque les paroles de M. Dorient prouvent que je me

suis trompée dans mes suppositions, il fallait avoir la charité de lui

cacher mon jugement téméraire...

Le visage de Dorient était devenu plus sérieux et ses yeux pénétrants

s’étaient fixés sur Michelle, interrogeant le regard clair qui ne se

déroba point. Elle souriait avec un air de confusion juvénile, qui, tout

de suite, dissipa la bizarre impression de regret que lui avaient causée

les révélations de Georges. Sûrement ce n’était pas pour un motif grave

qu’elle avait voulu l’éloigner de cette promenade! Voici qu’elle

proposait:

--Voulez-vous que Georges aille s’occuper d’une place pour vous?

--Sera-t-il bon négociateur, s’il le faut? C’est que je n’ai pas envie

du tout, maintenant que j’ai été induit en tentation, de demeurer à

Saint-Hélier pour y goûter la paix mortelle des dimanches anglais!

--Allez avec lui alors... Il nous apportera la réponse. Nous rentrons

déjeuner!... Si toutefois Malvina a bien voulu songer à nous préparer un

repas quelconque! Le rendez-vous est pour onze heures!

Tous les quatre s’étaient mis en marche pour rentrer dans la ville.

Profitant de ce que Georges parlementait avec sa sœur, Dorient demanda à

Michelle qui avançait près de lui:

--Vraiment, en toute sincérité, répétez-moi que je ne suis pas importun

en vous priant d’accepter ma présence tantôt... S’il en était autrement,

pour une raison connue de vous, je vous supplie de me le dire très

franchement. Je trouverai quelque prétexte pour me dégager... malgré le

regret que j’aurai à le faire!

--Je croyais vous avoir convaincu que vous seriez le très bien venu...

Ce sont les paroles de Georges qui vous en font douter?

--Un peu!

--Tranquillisez-vous alors... Si j’ai dissuadé ma tante de vous inviter,

c’est qu’il me semblait que cette promenade serait insipide dans les

conditions où elle se fera... Et je voulais vous l’éviter...

--Ainsi c’est par pure charité que vous me laissiez dans ma solitude?

--Par pure charité! Mais, maintenant, dans mon égoïsme, je suis ravie de

vous avoir pour compagnon d’épreuve!...

Elle avait parlé avec une franchise simple, et il la connaissait trop

bien maintenant pour ne pas prendre sa phrase ainsi qu’elle l’avait

dite, comme l’expression du plaisir qu’elle aurait à se trouver avec

quelqu’un de son monde, dans la société panachée où elle allait passer

la journée. Et alertement, il fila avec Georges pour se mettre à la

recherche d’une place.

Pendant ce temps, Michelle et Lucile regagnaient _Abercorn villa_. Dans

le jardin, la Muse se balançait nonchalamment dans un _rocking-chair_,

contemplant sa mère qui ratissait les allées avec tant d’ardeur que ses

joues ressemblaient à deux rutilants coquelicots. Au bruit de la

sonnette, elle s’interrompit et eut un sourire de bonne humeur pour les

jeunes filles.

--Une nouvelle qui t’enchantera! maman, lui cria Lucile. Nous avons un

nouveau compagnon de promenade pour tantôt!

--Qui donc?... Est-ce que...

--Ce serait M. Dorient?... Oui!! Georges lui a raconté que nous partions

et il a tout de suite demandé à nous suivre!

--Ah! Michelle, vous voyez bien que j’avais raison!

--Raison de quoi? questionna la Muse qui n’avait pas été mise au courant

des velléités d’invitation de sa mère.

--Raison de vouloir offrir à Dorient d’être des nôtres aujourd’hui.

Michelle prétendait qu’il avait horreur des excursions en nombreuse

société!

Les sourcils de la Muse se contractèrent:

--Comme vous êtes bien renseignée! Michelle, ou plutôt quel bon prétexte

imaginé pour éloigner Raymond Dorient, tout simplement parce que vous

enviez l’attention qu’il me témoigne et notre communion d’esprit!

Cette fois, l’attaque était plus directe que de coutume. Michelle pâlit

un peu et son jeune visage prit une expression de dignité presque

hautaine:

--Vous vous trompez, Sylvanie, je ne vous envie rien, et la manière

d’être de M. Dorient à votre égard m’est totalement indifférente, ne me

regardant pas...

--Tant mieux, s’il en est ainsi...

--Parce que?...

--Parce que vous perdriez votre temps à espérer charmer Raymond Dorient,

comme vous prétendez séduire tout le monde... Vous aimez qu’on vous

admire et je comprends que la conquête d’un homme de cette valeur vous

tente!... Mais, prenez-en votre parti, ma belle Russe, ce critique ne

goûte que les Françaises... Un conseil d’amie, cela en passant.

Michelle eut un léger haussement d’épaules qui semblait rejeter derrière

elle les stupides paroles de la Muse. Pas même, elle ne daigna laisser

tomber un mot qui eût averti Sylvanie qu’elle avait deviné sa jalousie.

Froidement, elle interrogea seulement:

--Je ne comprends pas très bien où vous voulez en venir? Désirez-vous

que je reste à Saint-Hélier tantôt?

--Ma chère, quelle idée! protesta Mme Gosseline qui, toute troublée,

avait écouté Sylvanie, la blâmant sans oser le lui dire. Rester à

Saint-Hélier, vous n’y pensez pas!... Que deviendrait votre fervent

adorateur, notre poète, et toute sa famille qui est aussi à vos pieds?

Allons, allons, soyez indulgente... Tenez, pour oublier toutes ces

petites sottises, soyez assez aimable pour finir de ratisser celle

allée, ou faites-la ratisser par Lucile pendant que je vais voir si

Malvina nous a acheté à déjeuner... Malvina, sotte fille, où donc

êtes-vous?

Personne ne répondit à cet engageant appel. Et, devant ce silence, Mme

Gosseline dut s’engouffrer prestement dans l’ombre du logis. La Muse la

suivit, sans un regard vers sa cousine ni vers Lucile qui la contemplait

d’un œil courroucé, la main frémissante sur l’innocent râteau.

Michelle ne parut pas s’apercevoir de ce départ. Pensive, elle regardait

droit devant elle, et il n’y avait plus de sourire sur ses lèvres

souples.

--Michelle, ne soyez pas triste! fit doucement Lucile rejetant son

râteau. Ce que dit la Muse ne signifie rien du tout...

--Je ne suis pas triste, chérie, je réfléchis...

--Ne réfléchissez pas puisque cela vous enlève votre gaîté! Ne pensez

plus aux paroles de Sylvanie. Elle est jalouse parce qu’elle sait bien

que, quand vous êtes là, elle est tout à fait éclipsée!...

Très bas, pour elle seule, Michelle dit:

--Peut-être vaudrait-il mieux réellement que je reste à Saint-Hélier

cette après-midi... Ainsi, elle ne pourrait me reprocher de détourner

d’elle ceux qu’elle recherche...

--Michelle, vous ne ferez pas cela! protesta Lucile avec tout son

cœur... Il _faut_ que vous veniez! Nous n’aurions, nous, aucun plaisir

sans vous!... Laissez grogner la Muse! vous savez bien comme elle a déjà

fulminé le jour où nous lui avons raconté que nous avions rencontré M.

Dorient à la _Corbière_ et qu’il s’était promené avec nous: vous vous

rappelez?...

Oui, certes, Michelle se rappelait. Avec une franchise fière, elle

reconnaissait que cette excursion avait été l’une des meilleures dont

elle gardât le souvenir. Cette après-midi-là, elle avait retrouvé la

jouissance, devenue rare pour elle, d’une causerie avec un homme très

intelligent, qui semblait désireux de l’intéresser et s’y employait avec

une simplicité séduisante. Alors, tandis qu’elle allait ainsi près de

lui, foulant l’herbe molle des falaises, Lucile attentive à leurs côtés,

elle lui avait vraiment, pour la première fois, ouvert sa pensée, laissé

voir quelque chose de ses goûts, de ses préférences, des souvenirs et

des impressions jetés en elle par sa vie un peu nomade. Elle ne

soupçonnait guère qu’elle l’étonnait par la maturité charmante de son

intelligence de jeune fille, qu’il trouvait délicieux d’entendre, un

instant après qu’elle venait de causer comme une femme, un vrai rire

d’enfant jaillir de ses lèvres, à quelque réflexion pittoresquement

saugrenue de Georges...

Oui, ç’avait été une exquise journée que celle-là! Pourquoi se fût-elle

privée d’en avoir peut-être une semblable, sans nulle raison

dominatrice, alors que tous, sauf la Muse, souhaitaient sa présence?...

--Vous allez venir, dites? Michelle, répétait tendrement Lucile,

inquiète de son silence.

--Oui, chérie, fit-elle, délivrée soudain de l’obscure sensation

d’angoisse qui l’étreignait depuis la malveillante apostrophe de sa

cousine.

Et à onze heures, elle se trouva au rendez-vous, devant l’hôtel où

attendaient tous les excursionnistes, y compris Dorient et la famille

Valréas au complet; le père, un excellent homme fruste et un brin

apoplectique, la mère, timide et simplette comme sa fille, une jeune

personne d’une remarquable insignifiance, peu considérée de ses frères,

le collégien aussi indiscipliné que son camarade Georges, et le poète

illustre, Rinaldo, bizarrement vêtu et long chevelu à son ordinaire.

--Eh bien, sommes-nous tous réunis? s’exclama Mme Gosseline qui,

affairée, semblait une mère poule rassemblant ses poussins. Voici le

break qui avance, élançons-nous sans quoi nous serons mal placés! Voyez

cette affluence!

Nombre de touristes, en effet, se précipitaient déjà vers la grande

voiture qui, en ces conditions, prenait un air de citadelle enlevée

d’assaut!

--Nous avions nos places retenues! clamait énergiquement la tante

Hermine. Donnez-les nous! Les trois premiers rangs! Je les veux...

Sa voix, bien que montée au diapason le plus aigu, se perdait dans le

bruit des voyageurs escaladant la haute voiture, sans souci des

lamentations de la bonne dame. Mais celle-ci put enfin empoigner la

manche du conducteur de la caravane qui, dominé par son énergique

volonté, fit dégager les trois rangs réclamés.

--Monsieur Dorient, mettez-vous donc près de Sylvanie! proposa

gracieusement la dévouée mère de famille. De cette façon, vous pourrez

causer! Sylvanie, ma chère, monte; qu’attends-tu?...

Ce qu’elle attendait? Tout bonnement, le moment de choisir sa place pour

pouvoir, à son gré, profiter de la présence de Dorient qui, sans doute,

n’avait pas entendu l’invitation de Mme Gosseline, car il ne bougeait

pas, laissant toute la société Gosseline se percher sur le break.

Seulement, quand il vit Michelle prête à s’asseoir à l’extrémité d’une

banquette, il opéra une si juste, habile et discrète manœuvre, que la

jeune fille se trouva placée entre lui et le petit poète qui avait

travaillé dans le même sens.

Les yeux perçants de Sylvanie avaient tout vu et si Michelle ne fut pas

pulvérisée en cette seconde, c’est que les regards sont misérablement

impuissants à obtenir un résultat aussi radical.

Tout arrive · 第 12 / 31 题