VII

Certes, Raymond Dorient était, jusque dans les moelles, un observateur,

curieux de physionomies point banales... Mais l’attrait de types à

étudier n’eût peut-être pas été assez puissant pour l’amener au sein de

la famille Gosseline,--les prétentions esthétiques de la Muse lui étant

odieuses--si, sur cet ensemble un peu comique, ne s’était détachée une

blonde figure qui avait pour lui un charme de matinée lumineuse...

Pourtant, à cette heure, il ne désirait rien savoir d’elle, respectant

le mystère délicat de son âme close, de sa jeune pensée dont ses larges

prunelles trahissaient l’intensité de vie. Parce qu’il était homme,

qu’elle était très jolie, avec une indéfinissable séduction, il désirait

la voir, se trouver rapproché d’elle, entendre le timbre chaud de sa

voix. Mais il n’éprouvait pas même la tentation vague d’ébaucher le plus

léger _flirt_ avec elle,--peut-être parce qu’il était certain qu’elle ne

le lui permettrait pas,--il ne lui demandait rien d’autre que le parfum

de sa jeunesse exquise qui lui apportait la douceur d’un apaisement...

Car, ainsi qu’il le disait en plaisantant à Mme Brice, il était à

l’époque de sa retraite annuelle, durant laquelle il s’efforçait de

vivre comme font les sages qui ne sont ni des analystes, ni des

dilettantes compliqués, et subissent les impressions sans en chercher le

pourquoi. Ainsi, il s’efforçait d’échapper à l’envoûtement de cette

existence parisienne dont il usait toute l’année avec la robustesse

nerveuse de son tempérament, ayant le besoin de cette atmosphère

fiévreuse et intellectuelle, qui semblait faire affluer la pensée plus

puissante à son cerveau.

Mais c’était pour lui un repos bienfaisant que son séjour dans la petite

île souriante, que le contact aussi de la rude jeunesse anglaise, pétrie

de muscles,--non de nerfs--à laquelle il se plaisait à se mêler, étant

justement venu retrouver à Jersey un ami, professeur de Cambridge, qui y

passait l’été avec sa jeune femme et les frères de celle-ci... De grands

et solides garçons qui consacraient leur journée à des exercices

physiques de tout genre et lisaient Homère et les tragiques grecs, entre

temps.

Il en rencontrait presque à chaque pas, de ces solides _boys_ qui s’en

allaient vers la plage, la serviette de bain librement étalée sur les

épaules; il en rencontrait alors qu’il se dirigeait vers le quartier de

_Rouge Bouillon_, à cette fin d’y remplir un devoir de politesse envers

la famille Gosseline. Et, tout en avançant, il pensait:

--Pourvu que je ne trouve pas la Muse toute seule au logis! Il est cinq

heures et demie, le temps est menaçant; la famille entière a des chances

pour être rentrée dans son arche! Où est-elle, cette arche?

Et il allait toujours à travers le quartier aristocratique où rien ne

demeurait de l’animation affairée de _King street_, suivant les rues

claires, bordées de maisons qui se ressemblaient toutes, leur façade

peinte en rose ou faite de pierre grise, décorée d’un petit portique à

colonnes, enguirlandé de fleurs grimpantes, de plantes volubiles...

Tout à coup, il s’arrêta, voyant gravé, sur une plaque de marbre, le nom

indiqué par Michelle: _Abercorn villa_. Il était devant un pimpant

collage d’un rose éclatant, précédé d’un jardin bariolé de fleurs,

s’allongeant au pied du _bow-window_ largement ouvert...

Trop largement, car la baie laissait échapper, en toute liberté, les

éclats d’une voix furieuse qui criait:

--Malvina, vous êtes plus stupide que la plus stupide des oies! Ne vous

avais-je pas déjà interdit, de la façon la plus formelle, de toucher,

sous aucun prétexte, à ma table de travail?... Où trouverai-je,

maintenant, l’encre irisée, dont mon inspiration ne peut se passer?

Sotte fille!!

--Diable! pensa Dorient, j’arrive au beau milieu d’une scène domestique.

Sonnerai-je ou ne sonnerai-je pas?... Bah! allons au secours de Malvina

que la Muse me paraît traiter avec peu de mansuétude!

Et il agita le timbre qui vibra vigoureusement. Aussitôt le silence se

fit dans la maison. Mais la porte demeura close. Et Dorient se

demandait, indécis, quelle conduite tenir, quand, brusquement, l’entrée

du logis s’ouvrit toute grande et une servante apparut, ébouriffée à

miracle, les yeux rouges de larmes qu’elle avait dû tamponner avec son

tablier agrémenté de taches...

--Mme Gosseline reçoit-elle?

--Pour sûr, puisqu’elle y est! Et Mademoiselle aussi! Entrez...

Les mots avaient été marmottés plus qu’articulés, mais le geste

d’introduction de la servante était expressif et Dorient pénétra dans le

cottage, sa curiosité d’observateur tout de suite en éveil.

--C’est un monsieur qui demande Madame.

Et, sans plus de cérémonie, il fut introduit dans une vaste pièce où une

double exclamation salua son entrée:

--Ah! M. Dorient!!

Alors, il se trouva en présence de Mme Gosseline, en peignoir cramoisi,

coiffée dans le goût de Malvina, des bigoudis retenant ses mèches sur le

front, et de la Muse, en longue robe à fleurs, qui le regardait d’un œil

langoureux.

La bonne dame lui serra les mains avec effusion:

--Cher monsieur, je suis enchantée de vous voir, et pas seulement,

croyez-le bien, parce qu’à l’étranger, on aime à se grouper entre

compatriotes, comme des naufragés dans une île déserte! Et puis, vous

avez si bien choisi votre jour! Sylvanie pourra vous recevoir en paix,

les enfants sont sortis!

Il s’inclina. Tout bas, il se demandait avec inquiétude si Michelle

était comprise dans les enfants, et une crainte lâche d’en être réduit à

la seule société de Sylvanie lui fit regarder la porte d’un œil d’envie,

tandis que Mme Gosseline poursuivait avec entrain:

--Depuis que nous avons souffert ensemble sur le navire, il me semble

que vous êtes pour nous un ami! Quand je dis que _nous_ avons souffert,

je me trompe, vous avez été épargné. Les hommes sont toujours

privilégiés!

--Mon Dieu, madame, quand il s’agit de résister aux pénibles

conséquences d’une mer houleuse, je crois que les hommes ne sont pas

plus privilégiés que les femmes!

--Vous avez raison, monsieur, nous sommes tous de fragiles créatures

devant la souffrance! fit majestueusement la Muse qui trouvait que sa

mère abaissait trop le niveau de la conversation. Mais c’est notre faute

si elle nous est pareillement insupportable! Nous ne comprenons pas

qu’elle est pour nous la puissance qui fait jaillir les forces latentes

en tout individu et lui donne ainsi sa parfaite plénitude de vie!

La petite flamme ironique s’était allumée dans les yeux de Dorient.

--Vous parlez en poète et en philosophe, mademoiselle. Mais la pauvre

humanité est surtout représentée par une infinité d’humbles créatures

qui ne sont ni des _poétesses_ ni des philosophes, et c’est pourquoi

elles ne sentent nullement les grands avantages de la souffrance...

Surtout quand ladite souffrance se présente à eux sous les dehors

platement prosaïques du mal auquel madame votre mère faisait allusion.

--Ce n’est pas à ces basses misères de notre dolente nature que je

songeais, fit Sylvanie, sans se troubler. Je parlais des épreuves

douloureuses de l’âme, qui étreignent les êtres altérés d’idéal, que

tourmente l’attirance divine et torturante du beau!

La même flamme luisait toujours au fond des yeux de Dorient. Pourtant il

allait répondre, se mettant à l’unisson, lorsque Mme Gosselin se lança à

la traverse avec son impétuosité habituelle:

--Ah! cher monsieur, vous l’entendez?... Ainsi s’exprimait son pauvre

père qui, lui aussi, fut un grand artiste. Je crains toujours que

Sylvanie ne soit dévorée par le feu divin qui brûle en elle. J’espérais

qu’à Jersey, elle allait oublier un peu ses préoccupations esthétiques

et vivre... tout bêtement, en compagnie de nous autres, se promener avec

sa cousine, son frère, sa sœur! Mais, cher monsieur, elle ne veut pas

les suivre!

La Muse eut un sourire de dédain.

--Les natures raffinées ne peuvent trouver satisfaction dans les

vulgaires plaisirs des êtres primitifs... Je ne suis pas, comme

Michelle, une espèce de juive errante...

--Mlle Dustal aime la promenade? C’est pourquoi, sans doute, je suis,

aujourd’hui, privé du plaisir de lui offrir mes hommages.

--Oui, ma cousine ne connaît pas les savoureuses jouissances du travail.

Elle ne songe qu’à arpenter les grandes routes!

--Comme je la comprends! fit Dorient avec un sourire. Faut-il vous

avouer que, à ma honte, je suis un promeneur passionné!

--Alors, jeta Mme Gosseline, tout épanouie, j’espère que vous vous

joindrez à nous pour l’excursion en break que nous allons entreprendre

dans l’île. Ainsi vous pourrez longuement causer avec Sylvanie!

Dorient frémit de cette perspective, mais elle était si lointaine encore

qu’il jugea inutile de la repousser nettement et se contenta de paroles

vagues de remerciement pour l’invitation.

Tout en répondant, il se prenait, malgré lui, à constater que l’amour de

l’ordre n’existait point dans la famille Gosseline et que sa présence à

_Abercorn villa_ semblait avoir eu la plus fâcheuse action sur le clair

salon de mistress Bennett...

Un vrai salon anglais, avec ses meubles de bois laqué de vert, ses

coussins de mousseline semée de larges chrysanthèmes d’or vif, avec ses

poteries colorées, ses écrans faits de longues plumes de paon...

Mais aujourd’hui un très visible voile de poussière enveloppait

indistinctement tout ce qui était susceptible de l’être. Un chapeau et

un parapluie traînaient sur le canapé, pêle-mêle avec des revues et avec

le filet de pêche de Georges, et sous la table, une vieille pantoufle

révélait sans honte sa présence. Piteusement, les photographies de

jeunes miss s’étaient effondrées les unes sur les autres, destinées à

demeurer en cette position jusqu’au jour où mistress Bennett reprendrait

possession de l’infortunée _Abercorn villa_.

Le regard vif de Dorient avait distingué ces menus détails

significatifs, tandis que, sur la solennelle invitation de la Muse, il

se rapprochait du chevalet trônant dans la lumière du _bow-window_.

--Les œuvres de Sylvanie sont toutes symboliques, s’empressa d’expliquer

Mme Gosseline. C’est pourquoi le vulgaire est incapable de les

apprécier. Mais vous, monsieur, vous en comprendrez la beauté.

--A ma honte, madame, je dois avouer qu’en peinture, je suis

passablement un profane, sans l’être toutefois au point de ne pas

reconnaître que les œuvres de Mlle Gosseline révèlent une horreur de la

banalité qui n’est point commune!

Certes non, elles n’étaient pas quelconques les œuvres de Sylvanie!

Dorient était trop habitué à toutes les manifestations de l’art

contemporain--même sous ses aspects les plus singuliers,--pour s’étonner

de toiles pareilles à celles-ci; et avec sa grande souplesse d’esprit,

il sut aussitôt se mettre à l’unisson et parler à la Muse en des termes

qui la firent tressaillir de satisfaction. Elle ne soupçonnait guère que

s’il n’eût gardé l’espoir de voir enfin revenir Michelle, il lui eût

alertement tiré sa révérence. Mais vraiment il lui aurait semblé bien

dur de partir sans avoir, un instant, reposé son regard sur la souple

silhouette nimbée par les cheveux blonds, ni rencontré l’éclair charmant

qu’éveillait la pensée dans l’eau profonde des yeux. Et il pensa,

constatant que de seconde en seconde, le ciel s’obscurcissait davantage:

--J’attendrai encore dix minutes puisque je n’ai pas entièrement épuisé

la somme de patience dont je puis faire hommage à cette insupportable

Muse! Quoiqu’elle abuse vraiment du droit d’être insipide...

Avec une pointe de malice, il questionna, comme elle célébrait les

chevelures blondes, source de joie pour les peintres:

--Vous avez dû plusieurs fois être inspirée par les cheveux de

mademoiselle votre cousine?...

--Non, vous vous trompez. Le blond de Michelle est, pour moi, tout à

fait dénué d’intérêt. Il est monotone, privé des clartés chaudes qui

tentent seules mon pinceau. De même, Michelle elle-même ne me donnerait

nul désir d’incarner en son image, les idéales visions qui hantent mon

cerveau... Je la sens, à un point si puissant, esclave d’un prosaïsme

bourgeois!

--Est-elle vraiment aussi mal partagée?... Je ne me le serais jamais

imaginé en causant avec elle! fit tout haut Dorient, tandis que sa

pensée irrévérencieuse jetait à la Muse:

--Toi, tu es jalouse! excellente créature!

Ce fut la tante Hermine qui se chargea de répondre, avant que la Muse

eût eu le temps de rendre un nouvel oracle:

--Ne croyez pas, mon cher monsieur, Sylvanie injuste envers sa cousine

parce qu’elle ne sent pas en elle une âme sœur! Elle lui rend, comme

moi, toute justice. Mais nous sommes, nous, des artistes, des oiseaux

sur la branche... Elle... c’est une autre affaire, je suis sûre qu’elle

sait ce qu’elle dépense! Elle est étonnante! Oh! étonnante!

Mais Sylvanie n’entendait pas que l’attention se portât sur sa cousine;

et ramenant avec art la conversation sur les sujets qui la touchaient

directement, elle se mit en devoir de faire sa profession de foi de

symboliste, avec toute la ferveur d’une prêtresse.

--Nous ne voulons pas que la poésie soit à la portée du vulgaire. Nous

prétendons l’envelopper du mystère des mots charmeurs que les initiés

seuls comprendront... Eux seuls l’adoreront en son sanctuaire, lui

rendront leurs hommages en une langue que, seuls, ils connaîtront... Et

seuls aussi, ils auront le droit de soulever, quand ils le jugeront

utile, quelque pli du voile mystérieux d’Isis.

Dévotement, la tante Hermine approuvait, agitant sa tête et, par suite,

les bigoudis qui se balançaient sur son front; tandis que Dorient

songeait sans nul respect:

--Comment peut-elle sérieusement s’exprimer de cette idiote façon! Si

loin de Paris et de son cénacle habituel!...

Et voici que Sylvanie le prenait à partie:

--Il faudrait, monsieur, que cette nouvelle conception de la poésie eût

ses apôtres tout-puissants... Soyez l’un d’eux... Soyez le précurseur

qui annonce la bonne nouvelle et appelle les fidèles vers le

sanctuaire...

Dorient fut dispensé de répondre à cette engageante proposition... Des

exclamations furieuses, un bruit de querelle, de paroles mi-anglaises,

mi-françaises, s’élevaient des profondeurs du vestibule; puis, ce fut le

choc d’un vigoureux soufflet auquel répondit une explosion de colère...

--Ah! mon Dieu, voilà encore la _cook_[2] de mistress Bonnet qui se

dispute avec Malvina. C’est la quatrième fois depuis ce matin... Si je

ne vais pas les séparer, elles se battront! s’exclama Mme Gosseline

courant de toute la vitesse de ses jambes vers la porte.

[2] Cuisinière.

--Au secours! clamait une voix aiguë, avec un fort accent anglais. Ce

fille, il veut me _gratigner_! Aoh! le vilaine! le laide!

La Muse daigna se dresser. Et au même moment, Mme Gosseline reparut,

appelant:

--Monsieur Dorient! venez donc m’aider à calmer ces furies!

Il s’inclina, dissimulant une folle envie de rire, et suivit Mme

Gosseline. La cuisine était bouleversée; un seau renversé y formait une

mare, dans laquelle piétinaient les deux adversaires, campées l’une en

face de l’autre, hérissées ainsi que des coqs de combat, Malvina gardant

l’approche de son fourneau comme jadis l’Ange biblique, l’entrée de

l’Éden fermé.

--Monsieur, fit la tante Hermine, d’un ton de sévère conviction, vous

constatez dans quel état ces filles mettent ma maison... Vous pourrez le

certifier devant le... je ne sais comment on dit ici, le _connétable_?

je crois...

--Oui, madame, je constate et certifierai...

--Eh bien alors, accompagnez-moi! Mes filles, prenez garde à vous!...

Tâchez de vous tenir tranquilles!

Et majestueuse, autant que la Muse elle-même, elle tourna les talons et

quitta le champ de bataille. Alors, seule dans le vestibule avec

Dorient, elle se mit à rire, enchantée d’elle-même:

--Comme je leur ai fait peur! n’est-ce pas?... Vous comprenez que ma

plainte au _connétable_, c’est une pure plaisanterie!... Maintenant,

revenez causer avec Sylvanie!

Mais Dorient avait dépensé toute la somme de patience dont il était

pourvu ce jour-là.

--Vous voudrez bien m’excuser... Il se fait tard... Je suis attendu par

mes amis et...

--Mais non, restez... Il va faire de l’orage! Dînez avec nous! Je pense

que Malvina a acheté quelque chose pour notre repas... Michelle va

revenir. C’est étonnant qu’elle ne soit pas rentrée! Elle devait être

ici pour six heures!...

Dorient le regrettait tout le premier, sans qu’il pût en témoigner rien;

et il prit congé de la Muse et de Mme Gosseline désolée de ne pouvoir le

retenir davantage, mais vaincue par sa volonté bien ferme de se

retirer...

Suivi par le regard de la Muse qui s’était arrêtée sous le petit

portique dans une pose hiératique, il traversa le jardin où les fleurs

sentaient très fort, sous le souffle brûlant de l’air alourdi et, avec

un soupir de délivrance, laissa la grille retomber derrière lui...

Alors, il se trouva en présence d’un groupe qui arrivait d’un pas vif;

et sous l’ombre du grand chapeau de paille, il aperçut la figure rosée

de Michelle, dont les yeux souriaient.

Malgré lui, il laissa échapper, serrant la main fine, tendue franchement

vers lui:

--Comme vous rentrez tard! Il y a longtemps, très longtemps que je...

que nous attendons votre retour, madame votre tante et moi...

Elle eut un sourire jeune, un peu malicieux:

--Alors, il est de toute politesse que nous ne vous retardions pas

davantage! Au revoir!

--Vous pensez ce que vous venez de dire?... Et moi qui m’étais imaginé

que vous étiez d’une perspicacité redoutable!... Et d’une sincérité à

l’avenant!

Elle allait répliquer: mais un bruit de voix irritées s’échappait de

nouveau de la villa. Elle leva la tête:

--Qu’y a-t-il donc? Georges, allez voir!

--Ne vous inquiétez pas! Ce sont les caméristes respectives de Mme

Gosseline et de mistress Bonnet qui échangent des propos animés! Ma

présence avait eu pour effet de les apaiser un moment... Mais...

--Vous avez été rétablir la concorde entre elles?

Et Michelle ouvrit de grands yeux, surpris et amusés.

--Oui, madame votre tante avait eu foi dans l’effet de la puissance

masculine. Mais cette puissance n’a pas eu longue action, paraît-il!

D’ailleurs, j’ai surtout joué, en la circonstance, un rôle décoratif,

étant resté à peu près muet devant les adversaires!

Elle eut un petit rire si frais qu’il ne regretta plus d’avoir longtemps

subi la présence de la Muse pour avoir le droit de l’entendre:

--Vous n’oublierez pas votre première visite à ma tante, n’est-ce pas?

--Oh! non!... Cette fois, je retrouve votre clairvoyance!

Leurs regards se rencontraient. Il y flottait le reflet de bien des

choses qu’ils ne se disaient pas. Clairement elle comprit qu’il était

allé à cause d’elle chez Mme Gosseline, comme il sentit qu’elle

regrettait d’avoir été absente. Et il finit gaiement:

--Ne faites pas de jugements téméraires quant à l’impression que

j’emporte de chez Mme Gosseline... Vous vous rendriez coupable d’une

erreur!... J’espère pouvoir aller vous le prouver bientôt!... Car

j’imagine que vous n’êtes pas toujours en pérégrinations?

--Si! bien souvent!... Mais un jour de pluie, vous aurez beaucoup plus

de chances de nous trouver tous au bercail... Aujourd’hui, voici que

l’orage commence... Lucile, sauvons-nous!

De toute impossibilité, il ne pouvait la retenir: et son secret désir à

ce sujet ne put empêcher qu’il ne la vît, quelques minutes plus tard,

disparaître dans le lointain fleuri du jardin. Il ne sut pas qu’elle

avait à peine monté les marches du petit perron que la tante Hermine

s’élançait, la mine épanouie, à sa rencontre.

--Michelle! Voulez-vous venir un instant?

Et la bonne dame, mystérieuse et souriante, entraînait la jeune fille

dans sa chambre:

--Ma chère, puisque vous êtes ma confidente, que je vous dise combien je

suis remplie d’allégresse. L’affaire marche à merveille!

--Quelle affaire? tante.

--Mais, ma chère! où avez-vous l’esprit? Je parle de mon projet de

mariage entre Dorient et notre Muse... Lui est venu aujourd’hui! Ils

s’entendent parfaitement... Ils ont longtemps causé... Tout de suite, il

a discerné quelle créature supérieure est Sylvanie!... Tout va bien...

Ne le trouvez-vous pas aussi? Michelle... Vous ne répondez rien...

--Tante, je vous écoutais... Je serai... très heureuse si vos désirs

peuvent se réaliser!...

--Ils se réaliseront! ma chère.

Michelle ne dit rien... Une instinctive certitude la dominait que les

rêves de la tante Hermine avaient tout juste autant de consistance que

les bulles de savon lancées par les petits enfants dans l’air léger...

Mais c’était là un sentiment qu’elle ne pouvait révéler...

Tout arrive · 第 11 / 31 题