III

Une semaine s’était écoulée.

Bien que la «maison de la liberté», comme disait Mme Gosseline, fût, par

cela même, la maison de l’imprévu, Michelle, maintenant, en connaissait

le caractère autant que si elle y eût vécu depuis des mois. Chacun y

agissait, par principe admis, comme bon lui semblait, et il en résultait

le plus remarquable désordre qu’il eût jamais été donné à Michelle

d’étudier de près.

Mais nul, sauf elle et Moussia--qui en pleurait!--n’avait même

conscience de cette situation. La tante Hermine, pénétrée jusqu’aux

moelles d’une sainte horreur pour les soins du ménage--lot des vulgaires

bourgeoises!--laissait, d’un esprit riant, les choses aller comme

lesdites choses l’entendaient, sans la moindre inquiétude sur les

résultats de cette généreuse confiance; quitte à gémir avec conviction,

un moment, si les résultats étaient mauvais, à sa grande surprise.

Avant tout, elle voulait que tout le monde fût satisfait autour d’elle,

et, pour sa part, la paresseuse Malvina usait pleinement de ces

dispositions bienveillantes; en prenant, comme de juste, à son aise,

dans un logis où les balais ne s’usaient point, où les repas auraient pu

avoir lieu successivement à toutes les heures de jour, sans que personne

en fût troublé, à l’exception de Georges. Celui-ci, en effet, pourvu

d’un formidable appétit d’écolier et obligé par le collège à une

exactitude relative, était seul à ramener Malvina à la notion des

heures, quant aux repas.

C’était, d’ailleurs, le plus indiscipliné des garçons qu’une mère de

famille pût posséder, très intelligent, travaillant à sa fantaisie et

par accès, fertile en inventions suivies d’expériences dont l’audace

était généralement fatale, au point de troubler la bonne humeur de Mme

Gosseline et de lui arracher une exclamation, toujours la même:

--Si tu continues, Georges, tu périras sur l’échafaud!

Mais ce qui, par dessus tout, avait le don de mettre la bonne dame hors

d’elle-même, c’était le manque absolu de considération du jeune

personnage pour la Muse dont il ridiculisait les prétentions avec tant

de clairvoyance, d’à-propos, de drôlerie, que Michelle avait fort à

faire pour rester impassible devant le comique de la scène... Sylvanie,

furieuse, oubliant sa majesté, devant les plaisanteries de

Georges,--qu’elle n’osait toutefois effleurer même d’une main

vengeresse, dans la crainte de s’exposer à des représailles. Aussi,

d’ordinaire, après de vertes réponses dépourvues de toute poésie,

laissant Mme Gosseline menacer l’insolent «de périr sur l’échafaud»,

préférait-elle se retrancher au fond de son atelier, dans la haute

conscience de sa valeur dont elle était pénétrée, si possible, plus

encore que sa mère...

Nulle part, elle ne se prenait davantage au sérieux que dans cet atelier

qui n’était pas plus «installé» que le reste de la maison et avait toute

sorte de chances pour ne l’être jamais, Sylvanie jugeant «qu’un beau

désordre est un effet de l’art». Par malheur, chez elle, le désordre

n’était pas beau... Du moins, ç’avait été l’impression de Michelle

quand, pour la première fois, la Muse lui avait fait l’honneur de

l’introduire dans son sanctuaire largement poudré de poussière, dont les

vieux meubles, les tentures, les draperies gardaient les traces

ineffacées des nombreux déménagements opérés par la famille Gosseline.

Dans cette façon de capharnaüm, la Muse, habillée de robes esthétiques,

écrivait ses vers sous l’inspiration de son génie familier, sur un

papier délicatement teinté de couleurs mourantes et diverses, avec une

plume d’or et une encre irisée.

--J’ai besoin d’harmonie entre mon inspiration et les objets matériels

qui me servent à la traduire, avait-elle pris la peine d’expliquer à sa

cousine. Je choisis toujours mon papier et mon encre assortis à la

couleur de ma pensée qui est, selon les jours, grise, mauve, ou rouge,

ou liliale... Car je suis une nature de sensitive... Et je vis dans le

symbole...

De ce mode d’existence, résultaient, sans doute, les toiles bizarres qui

se pressaient le long des murs de l’atelier. Sylvanie, ayant décidé de

ne plus recevoir les leçons d’aucun maître, afin de laisser sa

personnalité se développer plus librement, créait, désormais, tout à son

aise, de longues et étranges figures énigmatiques, dans le goût des

primitifs, qu’elle plaçait dans des paysages de légende, sans

perspective, aux arbres raides; figures auxquelles, ordinairement, elle

donnait des yeux immenses, des lèvres sanglantes dans un visage sans

couleur, des corps émaciés, d’un dessin fantaisiste, qui eût seul fait

crier d’indignation un anatomiste...

Michelle repensait encore à cette première révélation qu’elle avait eue

du talent de Sylvanie, tandis qu’assise devant sa table à écrire, elle

réfléchissait à ce qu’elle pouvait raconter de sa vie nouvelle à sa

vieille amie, la comtesse Loubanoff, sans risquer de lui faire croire

qu’elle était tombée en pleine pétaudière.

On frappait à sa porte. Elle releva la tête.

--Michelle, puis-je entrer?

C’était la voix de Lucile.

--Certainement, chérie.

La porte s’ouvrit toute grande.

--Oh! vous écriviez! Je vous dérange?

--Pas du tout, ma lettre ne doit pas partir aujourd’hui... D’ailleurs,

je crois bien que je rêvais un peu... comme Sylvanie!

--Comme Sylvanie... hum!... Qu’il fait bon chez vous!... Votre chambre,

maintenant, vous ressemble... Elle est aussi... charmante! Comme vous

l’avez transformée!

Lucile disait vrai. La pièce était méconnaissable. Michelle avait rompu

l’ordre monotone des chaises le long du mur, voilé de tapis russes,

joyeusement bariolés, la table striée d’encre, les marbres tachés de la

cheminée et de la commode, dispersé, de côté et d’autre, ses bibelots

familiers, les photographies d’amis qui l’enveloppaient d’une atmosphère

de souvenir, y mêlant des fleurs, de délicates plantes vertes, dont les

humbles pots de terre disparaissaient sous une draperie légère. Sur sa

table à écrire, devant les deux portraits de son père et de sa mère,

s’épanouissaient quelques œillets superbes,--hommage de l’indomptable

Georges,--dont les têtes odorantes ombrageaient l’encrier de cristal,

répandant leur senteur fine dans l’air chaud de ce jour d’été.

--Eh bien, Lucile, que désirez-vous? interrogea Michelle avec un

sourire, voyant que sa petite cousine restait silencieuse, les yeux

errants autour d’elle.

Les joues de Lucile s’empourprèrent, car elle était prise en flagrant

délit de curiosité.

--Je suis venue... c’est-à-dire maman m’envoie vous demander si vous

voudriez bien venir un moment à l’atelier...

--A l’atelier?... Pour?...

--Pour qu’elle vous présente quelqu’un qui... désire beaucoup vous

connaître, un de nos amis, un poète très remarquable...

Les sourcils de Michelle eurent un imperceptible froncement. Elle se

méfiait fort des poètes admirés par la famille Gosseline, et il lui

semblait un peu dur d’abandonner, en l’honneur de l’un d’eux, la douceur

de sa solitude et de sa causerie avec une amie vraie...

--Cela vous ennuie? Michelle, fit Lucile troublée.

--C’est que... je redoute, en ce moment, les nouvelles connaissances...

Et puis, vous voyez, je ne suis pas en tenue de réception.

Et elle indiquait la blouse de légère étoffe blanche qu’elle avait mise

ce jour-là à cause de la très grande chaleur, dont les manches courtes,

la collerette retombante, dégageaient largement les bras et la nuque

blonde.

--Ah! si c’est là seulement la raison qui vous arrête, venez, Michelle!

Notre ami a l’horreur du noir... Vous serez très agréable à son regard

en vous montrant en blanc... Venez!... A moins, pourtant, que cela ne

vous contrarie trop!...

Elle paraissait si anxieuse, partagée entre son désir de faire connaître

sa cousine et sa crainte de l’importuner, que Michelle regretta son

instinctive hésitation:

--Non, chérie, cela ne me contrarie pas, je suis toute prête à vous

suivre puisque vous le désirez. Allons voir votre illustre poète...

--Illustre, il ne l’est pas encore pour le public vulgaire... Mais il

est une des gloires de la nouvelle école poétique...

C’était là une phrase de Sylvanie que Lucile répétait avec une

conviction naïve, prenant, à ce point, l’accent de sa sœur que Michelle

en fut amusée. La petite ne s’en aperçut pas: ravie d’emmener la jeune

fille, elle la conduisait vers l’atelier.

Prestement, elle souleva la portière déchirée, et la «gloire de la

nouvelle école poétique» apparut sous les traits d’un petit jeune homme,

coiffé de longs cheveux qui flottaient sur une longue redingote mastic,

lui battant presque les talons, d’où émergeait un long cou enroulé dans

la plus majestueuse, la plus large, la plus engonçante des cravates

1830. A la vue de Michelle, il se leva.

--Ah! enfin, voici notre petite sauvage! s’exclama joyeusement la tante

Hermine. Voyons, ma chère, arrivez donc! Il y a ici un jeune homme qui,

depuis votre arrivée, se consume inutilement du désir de vous connaître!

--C’est que le poète, mademoiselle, subit toujours l’attirance de la

jeune beauté dans son aurorale lumière et qu’il aspire sans cesse à lui

offrir le dévot hommage de son culte, fit le petit homme d’une voix

lente et chantante, s’inclinant si bas que ses cheveux s’éparpillèrent

de façon à lui voiler tout le visage.

Michelle n’en était déjà plus à s’étonner de rien de ce qu’elle pouvait

entendre chez Mme Gosseline. Mais elle n’eut pas la peine de se mettre à

l’unisson pour répondre au jeune poète, car Sylvanie, prenant les

devants, dit brusquement:

--De cette façon, voici la présentation faite: Michelle, notre ami,

Rinaldo Valréas; cher maître, ma cousine, Mlle Dustal... Et maintenant,

parlons de choses un peu plus intéressantes... Dites-moi quelle œuvre

nouvelle a jailli de votre cerveau créateur?

--Un hymne de l’Éternel féminin à la Beauté. Oserai-je espérer,

Mademoiselle...

Il se tournait vers Michelle. Mais il ne put articuler ce qu’il

espérait, car la tante Hermine s’exclamait:

--Un hymne à la Beauté! Ce doit être superbe. Ma chère, ce jeune homme

a, comme Sylvanie, le sens du symbole à un degré merveilleux... Ah! la

poésie est son royaume... Lui donner une banale carrière serait

criminel!... C’est ce que j’ai eu l’honneur de dire à son père qui tient

à le garder dans les fers...

--Dans les fers? répéta Michelle surprise.

Mme Gosseline se mit à rire aux éclats:

--Pas en prison, ma chère, pas en prison! Je vais vous expliquer, son

père a une très importante usine où l’on fabrique un tas de choses en

fer... et il tient à ce que le pauvre Rinaldo y prenne une place!...

Rinaldo--c’est son prénom littéraire, ses parents l’appellent

bourgeoisement Eugène!--aurait bien mieux aimé entrer au Conservatoire,

afin de jouer lui-même ses œuvres, comme Shakespeare. Et il y avait en

lui l’étoffe d’un grand acteur!... Vous en jugerez quand vous

l’entendrez déclamer avec Sylvanie quelques-uns de ses poèmes... Il a le

don... Moi qui suis une profane, je frémis jusque dans les moelles quand

je les entends! Oui, il a le génie, mais il n’a pas la taille!... Il

était trop petit pour réussir au théâtre. Il y a renoncé, mais il le

regrette toujours! N’est-ce pas? Rinaldo... L’art! il n’y a que l’art au

monde!

Et la bonne dame renversa dans son fauteuil sa courte petite personne

qui s’épanouissait librement dans un vieux peignoir défraîchi, tout en

agitant, d’un mouvement enthousiaste, sa tête ébouriffée.

Le petit poète avait respiré cette bouffée d’encens avec une conviction

recueillie et béate, tout en contemplant Michelle à l’ombre de ses

paupières mi-closes. En écho, il répéta:

--L’art! Oui, l’art souverain... Vie! Clarté! Ivresse! Sacerdoce et

martyre! Ne le concevez-vous pas ainsi, mademoiselle, vous de qui semble

émaner le rayon inspirateur qui fait éclore l’œuvre palpitante de l’âme

du poète?...

Une folle envie de rire montait aux lèvres de Michelle. Pourtant, elle

la domina et laissa tout juste une pointe de malice jaillir dans sa

réponse qu’elle s’amusa à faire toute banale:

--Hélas, monsieur, je ne sache pas que je possède une puissance telle...

Je suis une pauvre profane en la question, d’autant que j’arrive en

étrangère et connais mal encore tous les grands noms de l’école

symboliste.

--En effet, dit Sylvanie d’un accent protecteur, ma cousine a, sur ce

chapitre, toute son éducation à faire. On est fort en retard en Russie,

et l’on y est encore à compter, par exemple, Musset parmi les poètes!

La physionomie du jeune maître exprima une compassion méprisante:

--Est-on vraiment à ce point perdu dans les ténèbres, au pays slave?...

Musset?... Mais Musset a tout juste la valeur de quelque vieille

pantoufle! Musset! platitude, vulgarité, néant! Tout au plus,

pouvons-nous conserver son nom parce qu’il a senti comme nous--à sa

pauvre façon,--la sombre inanité de la vie dont nous sommes tous si

cruellement las!

--Pas tous! corrigea Michelle avec une ironie discrète et amusée. Parce

que vous vivez en plein ciel, monsieur, vous ignorez ce qui se passe sur

la terre, parmi la foule des humbles mortels... Un certain nombre

d’entre eux, je vous assure, ont cependant le bonheur de se trouver

satisfaits de leur sort!

--Oui, ceux qui ont des âmes inférieures! jeta dédaigneusement Sylvanie.

Mon cher Rinaldo, n’essayez donc pas de convaincre ma cousine, elle n’a

nulle envie de l’être!

--Plus vive alors est mon aspiration, mademoiselle...

Et ici, il s’inclina d’un air pénétré vers Michelle qui, décidément, lui

faisait une profonde impression:

--... Plus vive est mon aspiration vers la conquête de votre pensée...

Comme gage de ma sincérité, daignerez-vous accepter l’hommage d’un

sonnet qui chanterait votre liliale beauté?

--Ce serait beaucoup d’honneur pour moi et, vraiment... je crains de

n’en être pas digne, fit Michelle, un peu agacée de se voir le sujet de

tant de lyrisme. Et, tout en parlant, elle se levait...

--Comment, ma chère, vous partez? s’exclama Mme Gosseline qui paraissait

sous le charme, comme Lucile. Restez donc encore à causer avec

Rinaldo... Il vous dira de ses vers... Il ne s’en va pas encore!

Mais Michelle était bien décidée, jugeant qu’elle avait, ce jour-là,

suffisamment sacrifié au symbolisme.

--Je serais charmée de profiter davantage de la visite de monsieur. Mais

il se fait déjà tard et il me faut aller aujourd’hui jusqu’à la

_Librairie moderne_ chercher des livres que je dois envoyer à la

comtesse Loubanoff... Aussi...

--Vous allez à la _Librairie moderne_, alors, je vous y accompagnerai,

fit la Muse sans cérémonie, car je désire voir si l’on s’y occupe bien

de la vente de mon livre...

--Et moi, est-ce que vous voudrez m’emmener? Je serais si contente de

sortir avec vous!

C’était Lucile qui murmurait sa demande, timide et suppliante.

Michelle consentit volontiers, sachant tout le plaisir qu’elle causait

ainsi à la fillette qui lui montrait une enthousiaste affection. Mais il

lui fallut un petit effort pour accueillir, avec la même amabilité,

l’indiscrète déclaration de la Muse... Car elle redoutait un peu de

sortir avec Sylvanie dont les toilettes gothiques attiraient

déplorablement l’attention des passants. A son arrivée en France, elle

avait pu, un moment, croire que la singulière façon de s’habiller de ses

cousines, était une mode nouvelle qu’en sa qualité d’étrangère, elle ne

connaissait pas. Mais une seule promenade, dans le cœur même du Paris

élégant, l’avait détrompée et, en même temps, convaincue que Sylvanie et

Lucile se rendaient tout bonnement ridicules en s’affublant de la

sorte...

--Pourvu que Sylvanie ne mette pas sa robe à grosses fleurs. Elle est

pire que toutes les autres et nous vaudrait de faire sensation sur le

boulevard des Italiens! pensa-t-elle, revenue dans sa chambre, après

avoir tiré sa révérence au jeune poète; tandis que, sévèrement vêtue de

noir, elle prenait encore soin de mettre une correcte petite toque qui

lui donnait un air de jeune femme. Elle sentait l’impérieuse nécessité

de chaperonner ses cousines.

Mais ses vœux étaient vains. Quand Sylvanie sortit de sa chambre elle

portait la fameuse robe de mousseline liberty, à grands ramages, d’un

jaune verdâtre. Sous un chapeau en forme de béguin enguirlandé de

lierre, s’allongeaient ses lourds bandeaux sur les joues généreusement

poudrées, dont la pâleur heurtait le rouge intense des lèvres.

--Elle est tout simplement à mettre sous clef! songea Michelle, navrée.

Il n’y avait hélas! rien à dire. Mme Gosseline considérait la Muse d’un

œil satisfait et morigénait Lucile qui avait mis une simple robe beige,

choisie avec intention par la fillette parce qu’elle avait remarqué que

sa cousine la préférait... Et Michelle, résignée, murmura:

--Allons!... Espérons que les gamins nous seront indulgents et ne

courront pas après nous!...

Dehors, c’était une lumineuse et chaude journée de juillet, vibrante de

soleil qui emplissait les rues de femmes habillées de clair. Si

nombreuses qu’elles fussent, elles n’affaiblissaient en rien l’effet

produit par Sylvanie qui, invariablement, faisait retourner les passants

quand elle ne les attirait pas, moqueurs, à sa suite. La traversée du

boulevard, surtout, fut périlleuse. A son ordinaire, la Muse

interprétait de la façon la plus flatteuse cette attention dont elle

était l’objet, et Lucile de même, car, tout à coup, se penchant vers

Michelle, elle lui murmura d’un accent d’envie:

--Comme on regarde Sylvanie! Est-elle heureuse! Je voudrais bien être à

sa place!

--Pas moi! laissa échapper Michelle, énervée.

--Oh! pourquoi? Ça doit être si bon d’être admirée!... Pourquoi?

--Parce que je trouve très malheureux pour une femme... surtout pour une

jeune fille... bien élevée, d’attirer sur elle l’attention du premier

insolent venu!...

Lucile ouvrit de grands yeux. Évidemment, les paroles de sa cousine

allaient à l’encontre d’idées fortement enracinées chez elle.

--Alors... alors, vous nous... vous m’aimeriez mieux habillée comme tout

le monde, sans mes bandeaux à la Botticelli?... C’est que je voudrais

tant être moins laide puisque je ne peux pas être jolie!

--Chérie, voulez-vous bien ne pas vous calomnier ainsi! Vous savez très

bien que vous êtes une fraîche petite fille qui ne me paraît jamais plus

gentille, cela est vrai, que le matin, quand ses cheveux sont retroussés

au petit bonheur, laissant bien voir ses joues roses!...

--Oh! Michelle!!... Vous dites cela... pour de bon? Vous ne vous moquez

pas de moi?

--Pour de bon! tout à fait!...

Les yeux de Lucile brillaient de plaisir:

--Il n’y a personne, Michelle, à qui j’ai envie de plaire comme à vous!

Je me coifferai et je m’habillerai de la façon que vous désirez!

Michelle eut tout juste le temps de répondre par un regard affectueux à

l’enthousiaste déclaration de la fillette, car Sylvanie, qui marchait en

avant, venait de s’arrêter devant la _Librairie moderne_ et appelait sa

sœur. D’un air majestueux, elle considérait l’étalage, y cherchant, mais

en vain, la couverture symbolique des _Mystiques efflorescences_. Quand

elle eut bien constaté l’absence de son volume, son visage se

contracta... Tel celui de Junon irritée. Et la voix frémissante, elle

fulmina:

--Ces libraires n’en font jamais d’autres! Ce sont de vrais

saltimbanques, sans parole! Celui-ci, M. Delcroix, m’avait promis

d’offrir toujours mon livre aux yeux du public et il ne le fait pas! Je

vais le tancer vertement. Entrons!

Michelle la suivit avec Lucile, craignant tout bas que le courroux de la

Muse n’aboutît à une scène ridicule qu’elle ne pouvait empêcher. Arrêter

Sylvanie, autant eût voulu essayer d’entraver la marche du soleil,--sans

comparaison...

Dans le magasin, des acheteurs examinaient des livres. Un employé

s’avança:

--Vous désirez? madame...

--Je désire parler au directeur de la _Librairie moderne_, au sujet d’un

volume de poésies que j’ai publié.

--M. Delcroix est occupé, madame... Mais je peux le prévenir...

--Oui, prévenez-le, commanda la Muse toujours irritée, quoiqu’elle

savourât la curiosité qu’avaient éveillée ses paroles chez quelques

acheteurs.

Dans le fond du magasin, M. Delcroix, sans prévoir l’orage prêt à fondre

sur sa tête, causait avec un jeune homme qui prenait des notes dans un

volume qu’il feuilletait. Michelle, distraitement, arrêta les yeux sur

leur groupe, et une exclamation s’étouffa sur ses lèvres.

L’interlocuteur du libraire n’était autre que Raymond Dorient.

Lui, avait relevé la tête à l’approche de l’employé dépêché par Sylvanie

en ambassade, et son regard tomba droit sur Michelle dont les larges

prunelles brillantes étaient, en cette seconde même, attachées sur lui.

Tout de suite, il la reconnut, et, après une légère hésitation,

respectueusement, il la salua.

--Qui donc est ce monsieur? interrogea Sylvanie.

--Raymond Dorient.

--Ah!!! Vraiment, c’est Raymond Dorient? Eh bien, il faut absolument que

vous me le présentiez!

--Vous le présenter?... Moi?... Je le voudrais bien, mais ce m’est

impossible! Je ne le connais pas!

--Allons donc! si vous ne le connaissiez pas, il ne vous saluerait pas!

Vous avez voyagé des heures avec lui... Il vous a parlé!... Offert ses

services! Donc, il n’est plus un étranger pour vous! Dites plutôt que

vous voulez l’accaparer!

Michelle eut un petit geste d’épaules:

--Sylvanie, vous ne pensez pas à ce que vous dites! Si vous désirez

parler à M. Dorient, priez votre libraire de vous mettre en rapport avec

lui.

La Muse ne daigna pas répondre. Mais, sans doute, le conseil lui

paraissait bon à mettre en pratique, car, au lieu de recevoir, avec la

grâce d’un hérisson, M. Delcroix qui approchait souriant, elle lui dit

d’une voix suave:

--Je ne vous retiendrai pas, monsieur, mais je désirerais que vous me

missiez au courant de la place prise par mon volume de poésies parmi les

œuvres appréciées du public?... J’espère qu’elle est florissante?

--Mais... mais elle est telle, en effet, mademoiselle. D’ailleurs, nous

veillons de notre mieux à ce qu’il en soit ainsi, croyez-le bien. A tous

les amateurs d’œuvres peu banales, nous offrons les vôtres.

Sylvanie exultait. Michelle, attentive, examinait M. Delcroix, se

demandant s’il était possible qu’il parlât sérieusement.

--En agissant ainsi, monsieur, reprit la Muse, très gracieuse, vous vous

révélez fidèle disciple de l’Art... Aussi, puis-je vous demander un

léger service? Voulez-vous me présenter M. Dorient?

Le visage souriant du libraire se rembrunit, et il se balança, sur un

pied et sur l’autre, la mine embarrassée:

--Mon Dieu, mademoiselle, je serais charmé de le faire... Mais M.

Dorient n’est pas très aisément abordable. Je sais qu’aujourd’hui il est

pressé et, peut-être, se dérobera-t-il à l’honneur de vous présenter ses

hommages?...

--Essayez toujours, commanda Sylvanie, qui était douée d’une ténacité

peu commune. M. Dorient est d’ailleurs lié avec des amis de ma famille.

Il me connaît sûrement de nom comme écrivain. Votre démarche ne peut

donc qu’aboutir.

Vaincu par la nécessité, M. Delcroix se rapprocha de Dorient, qui

commençait à feuilleter une revue. Mais, avant qu’il eût ouvert la

bouche, le jeune homme l’interrogea tout bas:

--Est-ce que vous connaissez cette jeune fille en deuil?

--Non, elle vient ici pour la première fois. Elle est parente ou amie de

cette demoiselle en robe à fleurs, une jeune poétesse qui désirerait

causer un instant avec vous!

--Delcroix, mon ami, vous avez éloigné de moi une pareille épreuve,

n’est-ce pas? Ah! c’est une poétesse que cette ridicule créature! Hum...

quels vers a-t-elle bien pu commettre?

--Des vers symbolistes, sous ce titre, _Mystiques efflorescences_.

--Oui, je me rappelle, je l’ai reçu avec une dédicace lyrique. C’était

un remarquable tissu d’incohérences. Est-ce que, par hasard, vous

trouvez des acheteurs pour de pareilles insanités?

--Nous en avons eu deux. Mais le second a rapporté le livre...

--Ah! tant mieux! Cela me rassure sur l’état mental de mes

contemporains... Comment s’appelle votre poétesse?

--Sylvanie Gosseline. Il paraît que vous connaissez des amis à elle...

--Comment! c’est Mlle Gosseline! J’aurais dû m’en douter! Allons, mon

cher Delcroix, résignons-nous, et présentez-moi. Seulement,

rappelez-vous que c’est vous qui me précipitez dans l’abîme, et que vous

devez m’en tirer!

L’obligeant M. Delcroix ne s’attendait guère à ce facile succès dont il

ne pouvait pénétrer la cause, et, triomphant, il amena le jeune homme

vers Sylvanie, qui examinait des publications d’un air détaché.

--J’ai l’honneur, mademoiselle, de vous présenter M. Raymond Dorient.

La Muse eut un signe de tête tout à fait souverain.

--Depuis longtemps, monsieur, je souhaitais un instant semblable à

celui-ci, qui me permît de vous parler de mes vers...

--Allons! c’est bien ce que j’attendais, pensa Dorient. Et dire que

cette misérable poseuse est capable de ne pas me présenter à sa

délicieuse amie!

Tout en envoyant mentalement la Muse à tous les diables, il lui

répondait par des phrases banales de politesse que celle-ci, en vertu de

sa haute opinion d’elle-même, prenait à la lettre. Très flattée, elle se

mettait à pérorer sur un diapason élevé, en phrases prétentieuses,

jalouse de prouver sa maturité intellectuelle à ce connaisseur qu’elle

intéressait sûrement, car il l’écoutait d’un air attentif, ponctuant ses

digressions de quelques discrets «En effet!... C’est une façon de voir

toute particulière... Vous avez une étonnante indépendance de jugement!»

--Je tâche tout au plus de conserver ma personnalité, conclut la Muse

ravie. Puisque nous sommes en si parfaite communion d’idées, j’espère,

monsieur, que vous voudrez bien venir chez moi renouveler cet échange de

pensées... J’aimerais aussi votre avis sur ma peinture...

Michelle, occupée, à quelques pas, à choisir des livres, releva la tête,

stupéfaite de cette invitation imprévue, tremblant que Dorient ne

l’acceptât et ne fît connaissance avec la «maison de la liberté». Mais,

tout en remerciant, il déclinait la proposition, se disant sur le point

de quitter Paris pour la fin de l’été... Michelle eut un petit soupir

d’allègement. Comment donc Sylvanie ne s’apercevait-elle pas que Dorient

l’observait à la façon d’un type curieux et amusant, et permettait-elle

qu’il en usât ainsi avec elle?

Il devait commencer à se blaser sur l’agrément de cette étude, car voici

qu’il se prenait à jeter des coups d’œil expressifs vers M. Delcroix,

comme pour le prier de le délivrer poliment de la Muse. Voyant que le

libraire, affairé auprès de Michelle, ne remarquait rien du tout,

Dorient prit le parti de l’appeler à son secours, en laissant si

bruyamment tomber sa canne que M. Delcroix en tressauta, effaré...

Aussitôt, il rougit, il avait compris: et, ses remords lui donnant une

inspiration géniale, il appela de la façon la plus discrète:

--Monsieur Dorient! Seriez-vous assez bon pour me donner un petit

conseil? Mademoiselle...

Il désignait Michelle.

--Mademoiselle me demande de lui indiquer, parmi les derniers livres

parus, ceux qui ont le plus de valeur. Le secret professionnel me

fermant la bouche, voulez-vous être assez aimable pour me venir en aide?

Dorient se rapprocha, tandis que Sylvanie, bien résolue à ne pas se

laisser rejeter dans l’ombre, jugeait à propos d’intervenir, de son

accent protecteur.

--Ma cousine, Mlle Dustal, arrive de Russie, où elle habitait, et c’est

pourquoi elle n’est pas au courant de notre littérature...

--Sylvanie, vous me calomniez un peu! fit Michelle, amusée du manège de

la Muse. A Pétersbourg, nous recevons beaucoup de revues françaises, et

_votre_ littérature, qui est la mienne aussi, puisque nous sommes

compatriotes, n’est pas tout à fait pour moi lettre morte! Seulement, je

sens le besoin d’être particulièrement dirigée quand il s’agit de faire

un choix dans les œuvres nouvelles.

--Un choix... pour vous? mademoiselle.

--D’abord, pour une vieille amie à moi, qui est une femme très

intelligente, très au fait de la littérature française, l’aimant dans ce

qu’elle a de meilleur, qu’elle discerne bien vite. Puis, pour moi aussi,

je désire des livres... Je voudrais me remonter une petite

bibliothèque--la mienne étant restée à Pétersbourg.--en y introduisant

tout d’abord mes vieux amis...

Et elle indiquait vaguement quelques volumes mis à part. Il y jeta un

coup d’œil instinctif, et fut surpris du caractère sérieux des livres

qu’elle appelait «ses amis», livres que pouvait seule goûter une femme

très intelligente; et il lui sut gré,--lui qui exécrait les

_bas-bleus_--d’être si délicieusement simple avec un charme de vraie

jeune fille... Il interrogea:

--Et, maintenant, vous désirez ajouter de nouveaux amis aux anciens?

Pour vous les chercher, je ne connais guère vos goûts...

--J’aime les œuvres dans le genre de celles-ci...

Et elle montra de nouveau les volumes.

--Indiquez-moi celles que je puis prendre... Je sais que je me trouverai

bien de me laisser guider par vous... Plusieurs fois, déjà, sans le

soupçonner, vous m’avez rendu pareil service en Russie, quand j’avais à

faire venir des livres de France. Vos articles de critique littéraire me

dirigeaient... pour mon plus grand profit...

Il n’y avait pas ombre de compliment dans ses paroles. C’était tout

uniment un fait qu’elle exposait, et il les reçut ainsi.

--Alors, fit-il, je me permettrai de vous recommander les ouvrages que

je donnerais à ma jeune sœur, si j’en avais une qui fût votre

contemporaine.

Il cita quelques titres. Puis, il finit, en souriant:

--Quoi que vous en disiez, je ne suis pas très sûr de répondre à vos

goûts, car mes préférences sont très particulières et peuvent, par

suite, paraître inexplicables aux autres...

--Alors, fit-elle avec sa grâce attirante, je me souviendrai que c’est

moi qui ai fait appel à vos lumières, et je ne pourrai que vous

remercier d’avoir bien voulu me conseiller... Il est écrit, monsieur,

que j’aurai toujours des remerciements à vous adresser.

--Parce que vous me faites l’honneur de m’en exprimer sans que je les

mérite...

L’un et l’autre pensaient, en cette seconde, à la petite gare; et lui,

avec un vague regret, songeait à cet instant où il avait espéré pouvoir

être de quelque utilité à cette étrangère charmante...

--Michelle, quand vous serez prête..., jeta la Muse qui, les sourcils

froncés et la mine boudeuse, avait écouté la conversation de sa cousine

et de Raymond Dorient, irritée de ne pouvoir s’y mêler.

--Tout de suite, Sylvanie, je suis à vous. Je donne l’adresse pour

l’envoi des livres, et nous partons.

Elle se dirigea vers la caisse. Quand elle revint, Sylvanie avait si

habilement manœuvré que, à peine, il lui fut possible d’adresser à

Dorient un rapide salut et quelques brèves paroles d’adieu. Déjà, sur le

seuil du magasin, la Muse attendait, tandis que Lucile, lasse de son

rôle muet, répondait de son mieux aux nombreuses offres de services de

M. Delcroix. Et une exclamation joyeuse lui échappa, dès qu’elles furent

hors de la librairie:

--Ah! Michelle, j’avais bien deviné que M. Dorient vous avait trouvée

charmante! Tout de suite, il vous a reconnue quand vous êtes entrée dans

le magasin. Je l’ai bien entendu demander qui vous étiez, et il avait

l’air enchanté de vous choisir des livres...

--Voulez-vous vous taire! romanesque petite fille, fit Michelle, riant.

Vous avez décidément une imagination débordante!

--Vous pouvez même ajouter ridicule! acheva la Muse d’un ton revêche. Je

ne comprends pas que vous, Michelle, qui êtes si collet monté, vous lui

permettiez des réflexions de cette espèce!

--C’est que je n’y attache aucune importance! Je crois que vous ferez

bien de m’imiter...

Et Michelle, un peu impatientée, se mit à causer avec sa petite

admiratrice, sans s’occuper de l’air majestueusement courroucé de

Sylvanie.

Tout arrive · 第 8 / 31 题