II

Le train, enfin, entrait en gare avec deux bonnes heures de retard.

Michelle sauta hors du wagon, suivie de Moussia, de nouveau ahurie, et

entraînée par le flot des voyageurs, elle se dirigea vers la porte que

surmontait le mot «sortie». Obscurément, une idée l’obsédait: comment

allait-elle, au milieu de cette foule, pouvoir reconnaître ceux qui,

peut-être, étaient venus l’attendre? A supposer qu’ils n’eussent pas

perdu patience devant le long retard du train.

Elle distinguait des visages et encore des visages!... Aucun ne

ressemblait à ceux que les photographies, examinées encore dans le

wagon, lui avaient rendus familiers...

Elle avait défilé devant une haie d’inconnus, et, suivant la foule des

voyageurs, elle se trouva au seuil de la cour résonnante du bruit des

voitures et des omnibus. Non, décidément, personne n’était venu à sa

rencontre... Un regret aigu lui déchira l’âme d’avoir entrepris son

voyage, lui donnant l’âpre nostalgie de son pays russe.

Ce ne fut qu’une minute. Tout de suite, elle se raidit contre

l’impression cruelle, dans une volonté de ne pas s’abandonner et

murmura:

--Je ne veux pas être lâche! Peut-être est-ce moi tout simplement qui ne

sais pas les découvrir... Eux, non plus, ne me reconnaissent pas, sans

doute. Sur le portrait que je leur ai envoyé, je suis en robe de bal! Et

maintenant...

Mais il fallait secouer cette tristesse des mauvais jours, s’occuper

tout prosaïquement de ses bagages, puis se faire conduire à l’adresse

donnée, à travers la grande ville étrangère que des milliers de feux,

dans la nuit, étoilaient de courtes flammes. Son compagnon de voyage

passa devant elle. Il la vit debout et isolée, sa femme de chambre

derrière elle, ayant un charme de mélancolie, ainsi toute vêtue de noir,

avec son air de jeunesse grave. Comme dans la minute où il avait surpris

la trace des larmes sur son visage, il eut, dans le meilleur de son être

de Parisien sceptique, un élan de chaude sympathie vers cette solitude,

une instinctive pensée d’offrir de nouveau ses services... Mais il

craignit d’être indiscret et passa, s’enfonçant dans cette nuit qui lui

était familière...

Michelle le vit disparaître et, bizarrement, elle se sentit plus

abandonnée encore. Elle demanda à un employé qui passait:

--Pour les bagages, où faut-il aller?

--Là, madame, on les décharge. Vous pouvez entrer!

Elle suivit le conseil. Mais elle avait à peine fait quelques pas qu’une

main effleurait son bras, tandis qu’une voix essoufflée lui criait:

--Madame! Mademoiselle! Est-ce que vous n’êtes pas Michelle Dustal?

Elle se détourna et vit devant elle une petite femme, toute ronde, très

rouge, qui, haletante, l’interrogeait des yeux, tout en répétant:

--Pardon, est-ce que vous n’êtes pas Mlle Dustal?

--Oui, en effet... Et vous êtes Mme Gosseline, n’est-ce pas?

--Tout juste! Ah! mon enfant, j’ai bien cru que je n’arriverais jamais à

vous découvrir au milieu de tous ces gens qui encombrent la gare!

Laissez-moi vous embrasser...

Et, avec effusion, elle attira sa jeune nièce qui la dominait de toute

la tête et l’embrassa chaudement. Puis, se reculant avec la même

prestesse, elle la considéra toute.

--Allons, vous êtes bien ce qu’annonçait votre portrait: une très jolie

créature! Mais si vous avez les yeux et les cheveux de votre mère, dans

l’ensemble, vous rappelez plutôt votre père!... Ma chère, je suis très

contente de vous voir... Que je vous présente maintenant mes deux plus

jeunes enfants. Voici...

Mais derrière elle, il n’y avait personne, ses derniers rejetons ne

l’avaient pas suivie. Et de plus belle, elle reprit le cours de ses

exclamations:

--Ah! mon Dieu! où sont-ils? Ce diable de Georges aura encore fait des

siennes et la pauvre Lucile court après lui... Ils étaient avec moi, il

y a un instant! Sylvanie n’a pu nous accompagner à votre rencontre,

parce qu’elle était tout occupée à ciseler un sonnet dont elle a eu

l’idée tantôt. Vous savez... l’inspiration! la poésie!... Tout cède

devant de telles puissances... Où donc est Georges? Pourvu qu’il ne se

soit pas lancé sous la locomotive avec sa manie de tout voir de près!

Michelle écoutait avec la même curiosité un peu étonnée qu’elle avait

éprouvée en lisant la lettre de sa tante qui était bien telle que sa

photographie la représentait, pourvue d’un aimable visage, de petits

yeux vifs, de joues rubicondes, dont l’excessif coloris luttait sans

désavantage avec les tons éclatants de gigantesques coquelicots qui se

pavanaient d’une allure triomphante sur le chapeau rond en paille

claire. La robe était dans la même note, faite d’une toile à grands

carreaux qui n’étaient point pour amincir la courte et opulente Mme

Gosseline. Mais ce qui frappait le plus Michelle, c’était cet assemblage

de couleurs joyeuses qui heurtaient si hardiment son propre deuil.

Mme Gosseline en eut soudain l’intuition, rendue perspicace par son bon

cœur, et, s’excusant presque, elle dit:

--Voyez-vous, ma chère, il ne faut pas m’en vouloir si je ne me suis pas

habillée de noir pour vous montrer ma sympathie à l’égard de votre

chagrin. Mais quand nous avons appris votre malheur, nous avions acheté

déjà les quelques vêtements d’été dont nous avions besoin, et notre

bourse n’était pas trop bien garnie à ce moment-là!... Il avait fallu

payer l’éditeur des poésies de Sylvanie, car ces gens-là sont si

intéressés qu’ils ne veulent publier à leurs frais que les auteurs dont

les œuvres sont d’une vente assurée, les «déjà connus»!... J’espère, ma

chère, que cela ne vous fait pas de peine de nous voir en robes claires?

J’en porte toujours, pour mon compte, depuis la mort de mon mari comme

de son vivant, parce qu’il exécrait les couleurs sombres... Vous

comprenez, n’est-ce pas? Michelle.

Mme Gosseline paraissait si anxieuse que la jeune fille,

affectueusement, se pencha vers elle et l’embrassa, bien loin de lui en

vouloir, reconnaissante, au contraire, de l’accueil qui lui était fait.

La ronde petite femme rendit chaleureusement le baiser. Puis,

tranquillisée quant aux sentiments de sa nièce, elle repartit sur une

autre idée:

--Où sont les enfants?... Mais où sont-ils?...

Elle se dressait sur ses jambes courtes, haussant sa tête couronnée de

rutilants coquelicots, dans l’espoir de retrouver sa progéniture

disparue...

--Ne sont-ce pas eux qui viennent là-bas? interrogea Michelle qui

regardait aussi. Voyez cette jeune fille et ce petit garçon...

--Une jeune fille en rose, ayant une couronne de géraniums rouges sur

son chapeau?

--Oui, fit Michelle, pensant que, décidément, la famille Gosseline

avait, à un point regrettable, la passion des couleurs éclatantes.

La nouvelle venue portait, en effet, une robe d’un rose violent, aussi

intense que celui de ses joues rondes, émergeant de bandeaux à la

Botticelli... Sa mère la regardait avancer avec complaisance.

--En somme, c’est une belle fille aussi, ne trouvez-vous pas? Et puis

une si excellente créature!

Mais, s’interrompant, elle jeta, fulminante:

--Est-ce que vous vous moquez du monde, mes enfants, de disparaître

ainsi?... Venez donc embrasser votre cousine! Où vous étiez-vous cachés?

Insupportables créatures!

Lucile devait être habituée à ce genre de bourrasque, car elle ne parut

pas y prendre garde, elle levait, vers sa cousine inconnue, des yeux où

il y avait une instinctive curiosité, et, avec un bon sourire, elle dit

timidement:

--Je suis très contente de vous voir... Comme vous devez être fatiguée!

--Non, pas trop! Je suis habituée à voyager... Je regrette seulement

d’être arrivée avec un pareil retard pour vous donner l’ennui de

m’attendre...

Le terrible Georges était resté un peu en arrière, considérant Michelle

avec attention, et son visage s’empourpra quand il vit la jeune fille

lui tendre la main en souriant. Il abandonna gauchement la sienne à

l’étreinte des petits doigts fins; mais ses lèvres ne laissèrent sortir

qu’un «Bonjour, ma cousine», si étouffé qu’il ressemblait à un

grognement.

Mme Gosseline, redevenue jubilante, songeait enfin qu’il fallait

s’occuper des bagages, et s’en occupa de façon à user toute la patience

des employés et à amener, par ses ordres contradictoires, la dispersion,

au lieu de la réunion, des malles de sa nièce. Michelle dut intervenir

et, en voyageuse expérimentée, répara le mal en quelques minutes.

Résultat qui eut pour effet de pénétrer Georges d’une admiration qu’il

exprima en aparté à sa sœur, dans sa pittoresque langue de collégien:

--C’est un chic type que notre cousine russe! Comme Sylvanie va enrager

de la voir si jolie! Elle est rudement mieux que la Muse! Regarde ses

cheveux, on dirait de l’or sous son chapeau noir. Et puis sa taille! ni

trop grosse ni trop plate! Et quand elle parle, sa voix est comme une

musique.

--Oui, elle est très jolie, autant que son portrait l’annonçait!

reconnut Lucile en toute simplicité; mais, dans l’intimité de son cœur,

elle pensait que sa cousine était bien heureuse d’être pareillement

partagée... Elle qui avait déjà versé plus d’une larme secrète sur son

nez court, audacieusement retroussé, sa figure de soubrette, ses joues

de pomme d’api, ses cheveux plats, rebelles à toute frisure!

--Eh bien, Georges! Eh bien, Lucile! appelait Mme Gosseline. Que

faites-vous donc là, fichés en terre? Venez. L’omnibus est avancé et les

malles sont chargées... Michelle, donnez votre sac à porter à un

employé... Il vous embarrasse.

Mais Georges s’élança comme une flèche:

--Ma cousine, confiez-le moi, j’en aurai soin!

--Ah! Ah! Michelle, fit Mme Gosseline riant, il paraît que votre charme

opère déjà! Vous apprivoisez ce jeune sauvage! Votre mère était ainsi

une créature irrésistible... Sylvanie l’est également!

Georges était devenu très rouge et, d’un air furieux, il agita sa

crinière frisée. Mais pourtant il ne regretta pas sa proposition quand

il reçut le sourire de Michelle et le merci de sa voix chaude. Dans

l’omnibus, il eut soin de s’asseoir en face d’elle de façon à pouvoir la

considérer bien à son aise sous la lumière des lanternes qui baignait

son visage...

Mme Gosseline parlait de nouveau avec sa prodigieuse volubilité,

entamant sujet après sujet, sautant de l’un à l’autre avec la souplesse

d’une balle élastique dont elle avait la rondeur, prodigue de paroles

affectueuses envers Michelle qu’elle questionnait sur son voyage, sur la

Russie, sur ses amis de Pétersbourg, s’interrompant pour demander à

Georges la cause de sa disparition dans la gare, et, sans écouter la

réponse qu’il grommelait avec une amabilité de porc-épic, se prenant à

indiquer à sa nièce tous les quartiers traversés.

Mais Michelle devait faire effort pour lui répondre, étourdie d’un tel

flot de paroles, et elle enviait de tout cœur, à Lucile, son droit de

rester silencieuse. D’un œil fatigué, elle regardait fuir les rues les

unes après les autres, aspirant au moment d’arriver...

--Vous êtes très lasse, n’est-ce pas? lui glissa doucement Lucile,

profitant de ce que sa mère se taisait un instant, occupée à regarder au

dehors. Nous arrivons, vous allez pouvoir vous reposer. Voici le

boulevard des Batignolles. Dans cinq minutes à peine, nous serons à la

maison.

--Oui, dans cinq minutes! répéta Mme Gosseline. J’espère, ma chère, que

notre installation vous plaira, quoiqu’elle ne soit guère achevée,

puisque nous sommes dans cet appartement depuis un mois à peine. Quand

nous avons reçu la bonne nouvelle de votre visite, nous avons pensé à

déménager, afin d’avoir à vous offrir une chambre assez agréable pour

vous donner le goût de rester avec nous... Tout de suite, nous nous

sommes mises en quête d’un plus grand logis... Et, heureusement, nous

avons très vite trouvé notre affaire!

Michelle, stupéfaite, regardait sa tante, se demandant si la France

était un pays à ce point privilégié qu’on pouvait y changer de logis

aussi aisément qu’un oiseau vole de branche en branche.

--Oh! ma tante, je suis confuse d’avoir été pour vous une pareille

source d’embarras...

Mais Mme Gosseline l’arrêta et, lui serrant les deux mains avec

effusion, reprit, de son accent de belle humeur:

--Ma chère, ne dites pas de pareilles choses, si vous ne voulez me

contrarier très fort! Pour vous tranquilliser, je vous avouerai,

d’ailleurs, que nous avions déjà, depuis quelque temps, l’intention de

changer de domicile, et votre arrivée n’a fait que précipiter

l’événement. Nous attendions seulement d’être en fonds. Car je dois vous

dire que nous continuons à vivre en artistes, comme au temps de mon

mari, ayant tous l’horreur des calculs bourgeois, des comptes mesquins

qui rendent la vie insupportable... à vous ôter le goût de jamais

dépenser!... Tout au plus, pour éviter des ennuis avec les propriétaires

qui sont des gens aussi rapaces que les éditeurs, j’ai mis en pratique

une idée lumineuse que je ne cesse de recommander, pour l’avenir, à mes

enfants. Dès que j’ai touché mes revenus du trimestre, je mets dans une

tirelire, impossible à ouvrir, le montant du loyer... Alors, je suis

tranquille! Nous pouvons dépenser à notre fantaisie, tant que notre

bourse est remplie. Quand je m’aperçois qu’elle va être à sec, je

préviens les enfants, et, seulement, à ce moment, nous nous mettons à

vivre en pauvres diables que nous sommes devenus, jusqu’au moment où les

capitaux me reviennent! Ainsi l’équilibre s’établit parfaitement. Que

pensez-vous de mon système?... N’est-ce pas qu’il est excellent?

Elle paraissait si triomphante que jamais Michelle n’aurait eu la

cruauté de lui répondre par la moindre objection. D’ailleurs, l’omnibus

s’arrêtait, parvenu à destination, tandis que Mme Gosseline achevait

avec son bon sourire:

--Soyez sans crainte, Michelle, vous n’arrivez pas à l’instant où nous

devons vivre en pauvres diables! Montez vite à l’appartement avec

Lucile. Je vais faire porter vos bagages; ne vous en préoccupez pas.

Mais la jeune fille, rendue un peu méfiante par la scène de la gare, ne

se décida à suivre l’invitation que quand elle eut vu sa malle juchée

sur le dos du charbonnier voisin, que sa tante avait été quérir. Alors

seulement, elle gravit l’escalier sous la double escorte de Lucile et de

Georges, et arriva ainsi, après une montée de cinq étages, devant une

porte grande ouverte.

--Vous voici chez vous, ma cousine, dit gentiment Lucile.

Chez elle! Dans le souvenir de Michelle passa, ainsi qu’un délicieux

rêve enfui, la vision du foyer harmonieusement élégant de Pétersbourg.

Dans la vaste antichambre où elle pénétrait, il n’y avait que des

caisses, un porte-parapluie cassé et trois chaises boiteuses, l’une

d’elles absolument veuve d’un pied.

Une voix s’élevait, mécontente, des profondeurs d’un couloir:

--Eh bien, Lucile, est-ce vous, enfin? C’est stupide de revenir si

tard... Vous vous étiez donc endormis à la gare? Je...

Mais Sylvanie, qui surgissait dans l’antichambre, s’arrêta court,

apercevant derrière sa sœur une svelte forme noire, un visage très

blanc, sous la faible lueur que laissait filtrer une lanterne japonaise

en papier, à demi déchirée.

--Ah! ma cousine, pardon! Je ne vous croyais pas encore montée! Entrez

dans le salon vous reposer...

Michelle suivit sa cousine, qui lui avait tendu la main, et il y eut une

seconde de silence, les deux jeunes filles se regardant avec une

involontaire curiosité.

Hélas! pas plus en réalité qu’en photographie, la Muse ne semblait

séduisante à Michelle, dans sa longue robe plate, faite d’une étoffe

molle à immenses ramages d’un jaune verdâtre, dont les manches voilaient

presque les mains; le corsage, échancré en carré, dégageant la nuque

épaisse, sur laquelle venaient se tordre les cheveux, lissés en lourds

bandeaux sur les oreilles. Une ombre, plus ou moins naturelle, cernait

les yeux, les faisait très noirs dans la pâleur du visage, généreusement

poudré...

--Eh bien, mes enfants, vous avez fait connaissance, j’espère... Deux

belles créatures comme vous sont créées pour s’entendre!

C’était Mme Gosseline qui rentrait, toujours jubilante.

--Maintenant, il faut conduire Michelle dîner. Otez votre chapeau, ma

chère. Oh! vous pouvez le laisser ici. Voyez, le salon nous sert encore

de «débarras»!

Cela, en effet, était de toute évidence. Parmi les malles et les

innombrables paquets, les meubles étaient dispersés, sûrement restés à

la place même où les déménageurs les avaient posés... Et Michelle se

demanda si tout l’appartement n’était pas dans le même goût, quand elle

pénétra dans la salle à manger, où régnait le même désordre peu

artistique. Deux couverts étaient mis sur la table, dont les assiettes

étaient ébréchées.

--Mettez-vous ici, ma chère, dit Mme Gosseline. L’autre place est pour

Lucile, qui n’a jamais voulu dîner avec nous, prétendant que ce ne

serait pas aimable de vous laisser manger seule. Comme c’est ici la

maison de la liberté, et que le sentiment de Lucile était excellent, je

l’ai laissée faire à son idée, puisque Georges et moi nous pouvions

tenir compagnie à Sylvanie, qui préférait ne pas changer son heure de

repas!

Michelle n’entendit pas la fin de la phrase. Très touchée de l’attention

de sa petite cousine, elle l’en remerciait avec des mots affectueux qui

firent rougir de plaisir les joues de la fillette. Mais la grâce de

Michelle avait un peu dissipé sa timidité, et elle se décida à demander:

--Voulez-vous nous raconter votre accident de chemin de fer?

--Mais je n’en ai pas eu, heureusement! Tout mon accident s’est borné à

l’ennui de rester deux heures dans une petite gare, et de vous faire

attendre par suite...

--Vous étiez seule dans votre compartiment?

--Non; en plus de Moussia, il s’y trouvait une grosse dame craintive et

un voyageur, un écrivain, je crois. Vous le connaissez peut-être?...

Et Michelle se tourna, aimable, vers la Muse, qui assistait au dîner,

silencieuse et solennelle. Mme Gosseline avait disparu pour aller

houspiller Georges, qui, au lieu de se coucher, jouait du flageolet sur

le balcon.

--Un écrivain... Qui donc?...

--Raymond Dorient.

--Raymond Dorient! répéta Sylvanie, dont le visage perdit incontinent

son impassibilité hiératique. Vous connaissez Raymond Dorient? Le

critique littéraire? Oh! c’est parfait! Vous me le présenterez de façon

à ce que je puisse lui demander un article pour mon volume de poésies.

Il écrit dans la _Revue_. Sa recommandation me sera infiniment

précieuse!...

--Mais c’est que... je ne le connais pas du tout... Je me suis seulement

trouvée dans le même wagon que lui.

--Alors, comment savez-vous son nom?

La figure de la Muse s’était rembrunie.

--Parce que je l’ai entendu appeler par l’un de ses amis, sur le quai de

la gare où nous étions en détresse...

Lucile ouvrait ses petits yeux aussi grands qu’elle le pouvait:

--Oh! Michelle, dites-nous comment il est! Racontez-nous tout ce que

vous pouvez sur lui... Ce sera tant amusant! A-t-il été très aimable

pour vous? Je suis sûre qu’il s’est montré aux petits soins! Vous êtes

si jolie!

Les sourcils de Sylvanie se froncèrent, tandis que Michelle se mettait à

rire.

--Quelle belle imagination vous avez, Lucile! Mais il vous faudra en

rabattre!... Ma modeste personne n’a guère occupé mon compagnon de

route...

--Ah! C’est bien dommage que vous ne vous soyez pas rencontrés dans un

vrai accident, dans un moment de danger!... Il vous aurait sauvée...

Ç’aurait été si intéressant!

--Merci bien, fit Michelle, amusée de la romanesque idée de sa jeune

cousine. J’aime beaucoup mieux n’avoir aucun sujet de pratiquer la

reconnaissance à son égard! Pourtant si, j’ai un sujet... Je l’oubliais!

J’allais être ingrate...

--Ah! vous voyez bien!

--Il a eu l’obligeance de me procurer des petits pains au buffet qui

était inabordable...

--Parce qu’il vous trouvait charmante, j’en étais sûre! Oh! Michelle,

certainement, ce soir, il pense à vous, et voudrait bien vous rencontrer

dans Paris!

Cette fois, ce fut Sylvanie qui se chargea de jeter une douche sur

l’imagination trop fertile de sa sœur; rudement, elle fit:

--Tais-toi donc, Lucile, tu dis des stupidités! Pourquoi veux-tu que

Raymond Dorient ait fait une pareille attention à une inconnue

rencontrée en chemin de fer? Il est trop habitué à voir dans Paris des

femmes séduisantes pour ne pas se montrer très difficile!

Il y eut un léger silence à la suite de cette déclaration péremptoire,

silence rompu par le retour de Mme Gosseline.

--Comment, mes enfants, on ne cause plus? Avez-vous dîné? ma chère...

Vous ne mangez pas. Malvina est venue me le dire. Est-ce que vous

n’aimez pas notre cuisine française?

--Elle est très bonne, dit poliment Michelle.

La vérité, qu’elle ne pouvait avouer à la tante Hermine, c’est que son

appétit s’était trouvé coupé par le seul aspect de Malvina, de ses

cheveux ébouriffés, de son tablier, de ses mains, d’une propreté plus

que douteuse, qui avaient préparé le dîner, touché les verres, les

assiettes.

--Alors, Michelle, si vous n’avez plus faim, nous allons vous dire

bonsoir. Lucile vous conduira à votre chambre. Sylvanie paraît fatiguée.

Elle va se coucher. Elle aura trop travaillé.

--Oui, j’ai mal à la tête, dit Sylvanie, qui semblait de méchante

humeur. Je vais dormir. Bonsoir, Michelle. Ne rêvez pas trop à votre

galant chevalier, Raymond Dorient. Il n’en résulterait pour vous que des

désillusions!

--Soyez sans crainte, Sylvanie, je ne rêve jamais, surtout éveillée! Je

ne suis pas poète, moi...

Un sourire fin, où pointait une ombre de malice, était sur les lèvres de

Michelle. Sans répondre, la Muse s’engouffra dans les lointains d’un

corridor, tandis que sa cousine suivait Lucile qui expliquait avec sa

franchise d’enfant terrible:

--Sylvanie est furieuse de ce que vous avez fait la connaissance de

Raymond Dorient, parce qu’elle ne peut pas se faire présenter à lui, et

qu’il ne paraît pas vouloir écrire d’article sur son volume de vers.

Toutes deux arrivaient devant une porte fermée. Lucile s’arrêta, et,

redevenue timide, elle dit:

--J’ai peur que votre chambre ne vous paraisse pas trop belle, si vous

en aviez une jolie à Pétersbourg. Je l’ai choisie pour vous parce

qu’elle a de la vue... Mais elle n’a pas d’autre mérite!... Les meubles

vous en paraîtront peut-être bien laids... Ils sont si anciens! Papa

n’aimait que ceux-là, et en achetait toujours. Moi, je les trouve

affreux! Maman aussi... Mais Sylvanie dit que nous n’y connaissons rien.

Alors, maman ne les vend pas... Si vous pensez comme nous, vous voudrez

bien nous excuser de vous avoir mal logée... Vous savez, nous ne sommes

pas installés...

Michelle en était convaincue maintenant!

--... Mais, sans doute, nous ne le serons jamais plus que maintenant,

car nous détestons toutes ranger, Malvina autant que nous... Çà, je le

lui pardonne. C’est si ennuyeux!

--Mais il me semble que ce ne doit pas être bien agréable non plus de

vivre toujours comme si l’on était seulement campé!

--Oh! cela ne nous gêne pas du tout! dit Lucile avec insouciance. Papa a

toujours vécu en artiste, nous faisons comme lui. Maman a aussi

l’horreur des habitudes bourgeoises!

L’ombre d’un sourire involontaire entr’ouvrit une fois encore les lèvres

de Michelle; mais elle ne répondit pas, trop délicate pour se permettre

une réflexion qui eût pu paraître une critique. D’ailleurs, Lucile se

décidait enfin à ouvrir la porte de la fameuse chambre, et y

introduisait sa cousine.

L’aspect, certes, n’en était pas banal. Tous les styles semblaient y

être venus fraterniser. Un vieux lit Henri III s’avançait au milieu de

la pièce; quelques chaises Louis XVI, revêtues d’une soie fanée et usée,

s’alignaient, avec une correction inattendue, le long du mur, à droite

et à gauche d’une majestueuse commode Louis XIV qui faisait face à un

bahut gothique veuf de toute serrure. Au milieu de la chambre,

s’allongeait une moderne table de vieux chêne, un peu branlante et

zébrée de taches d’encre, tandis que, sur la toilette, se dressait,

émergeant d’une espèce de coupe japonaise, un pot à eau de même faïence

dont l’anse n’existait plus.

Les yeux de Michelle avaient fait le tour de la pièce. Ils tombèrent sur

la bonne figure ronde de Lucile, qui trahissait sa muette anxiété. De

son mieux, en effet, la fillette, désespérant d’obtenir les services de

la paresseuse Malvina, avait essayé d’arranger la chambre, balayé,

épousseté, ayant l’idée vague que sa cousine pourrait bien ne pas avoir,

sur la question ordre et désordre, l’indifférence profonde de la famille

Gosseline. Maintenant, elle avait peur de la première impression de la

jeune fille, et une question lui échappa:

--Est-ce que vous croyez, Michelle, que vous pourrez vivre ici? Cela

vous paraît-il suffisamment rangé? Il m’a semblé que, dans les

appartements bien soignés, on mettait toutes les chaises le long du mur.

C’est pourquoi les vôtres sont ainsi alignées en bataille... Voyez-vous,

Michelle, vous êtes trop élégante pour cette chambre... et pour nous!

--Voulez-vous ne pas dire de pareilles folies! Ma chérie, vous vous

calomniez, comme vous avez calomnié ces pauvres meubles qui sont très

curieux... Je vais me plaire si fort dans cette chambre, j’en suis sûre,

que je ne pourrai plus me décider à la quitter, quand il le faudra.

--Vrai?... Bien vrai?...

Le visage de Lucile s’illuminait.

--Très vrai!

--Oh! comme je suis contente!... C’est que... depuis la minute où je

vous ai aperçue à la gare, je sens que vous n’êtes pas de notre monde.

--Que je suis une vulgaire bourgeoise? questionna Michelle gaiement.

--Non, plutôt une vraie dame, une grande dame, au contraire, qui aurait

en même temps l’air d’une héroïne de roman... Aussi, malgré le plaisir

que me causait votre arrivée--parce que je pensais que vous deviez être

bien seule en Russie!--j’ai presque regretté notre invitation, tant

j’avais l’idée que vous alliez vous ennuyer auprès de nous, vous y

trouver très mal...

Les joues de Lucile étaient pourpres, et un tremblement vibrait dans sa

voix. Michelle l’attira, et, avec un chaud sourire, lui dit doucement:

--Puisque vous comprenez si bien ce que j’éprouvais seule en Russie,

comment, même une seconde, avez-vous pu regretter de m’avoir donné la

joie de retrouver une famille! Je vous en suis si reconnaissante! Il me

semble bien bon de penser que je vais avoir en vous une vraie petite

amie... Car nous allons être amies, n’est-ce pas?...

--Oh! oui, si vous voulez bien me le permettre! fit Lucile, le cœur

débordant d’allégresse.

Et, avec effusion, elle saisit les mains de Michelle et y appuya ses

lèvres d’enfant.

Volontiers, elle fût restée longtemps encore à jouir de son bonheur,

elle, la petite Cendrillon, si dédaigneusement traitée, d’ordinaire, par

Sylvanie. Mais sa mère vint la chercher, et il lui fallut bien se

contenter de recevoir l’affectueux bonsoir de sa cousine.

Michelle, enfin, était seule! L’unique bougie dressée dans un vulgaire

chandelier de cuivre jetait une lueur palpitante sur les meubles

disparates qui donnaient à la pièce un air inhospitalier de boutique

d’antiquaire. Le regret nostalgique de son _home_ souriant déchira le

cœur de Michelle; et, instinctivement, elle se détourna, se rapprochant

de la fenêtre grande ouverte sur la nuit d’été lumineuse, sur le ciel

d’azur sombre dont le velours s’illuminait d’étoiles,--un ciel qu’elle

avait contemplé bien des fois, ainsi, dans sa patrie russe... Et il lui

semblait si bon à retrouver toujours pareil à lui-même, qu’elle resta

debout immobile, ses mains jointes sur l’appui de la fenêtre,

abandonnant, dans un désir de repos et d’apaisement, son front à la

caresse de l’air tiède qui frôlait ses cheveux... Tant d’images neuves,

d’impressions, d’idées se pressaient dans son esprit, y heurtant tous

les chers souvenirs familiers...

A ses pieds, par delà les cimes feuillues des arbres du boulevard,

s’étendait l’immense ville inconnue, noyée d’ombre, pointillée de

clartés fauves, où elle allait vivre,--quelque temps du moins--dans un

milieu si différent du sien, qu’elle en avait un peu peur, en dépit de

sa vaillance. L’atmosphère de désordre qui enveloppait victorieusement

tout le logis lui apparaissait surtout insupportable... Mais, après

tout, pourquoi y eût-elle vécu? Elle songea:

--«Avec le secours de Moussia, j’arriverai toujours bien à avoir au

moins ma chambre rangée! Il me faut penser, seulement, combien tous sont

bons et me reçoivent affectueusement... Je tâcherai de conquérir

Sylvanie, de façon à ce qu’elle me pardonne d’avoir parlé avant elle à

Raymond Dorient!...»

Ce nom qui traversait son esprit y fit brusquement se dresser la vision

de cet étranger qui s’était montré pour elle si respectueusement

courtois. Ainsi, elle ne s’était pas trompée! Il était bien l’écrivain

de talent qu’elle avait supposé...

Mais elle secoua la tête comme pour rejeter en arrière cet inconscient

souvenir. N’avait-elle pas dit à Sylvanie qu’elle n’était pas

rêveuse?... Tout prosaïquement, à cette heure, il lui fallait aller

dormir pour être, le lendemain, en pleine possession d’elle-même, prête

à supporter bravement les déceptions, petites ou grandes, qui pourraient

l’atteindre!... Et, résolue, elle s’arracha à la contemplation du ciel

ami.

Comme elle se détournait, une fraîche odeur de fleur lui monta au

visage. Sur la toilette, dissimulée par le gigantesque pot à eau, elle

aperçut quelques roses dans un verre de cristal... Lucile, sans doute,

les avait mises là dans son désir discret de souhaiter la bienvenue à sa

cousine étrangère...

Et une douceur réchauffa le cœur de Michelle.

Tout arrive · 第 7 / 31 题