IV

Il faisait chaud, très chaud cette après-midi-là. L’air semblait de

flamme et le soleil brûlait les pavés poudrés de poussière, éveillant

chez les plus courageux, la nostalgie des voûtes ombreuses, des verdures

fraîches, de l’eau glacée.

Et Michelle était de ceux-là, tandis que, bravement, elle cheminait dans

la fournaise, aux côtés de la tante Hermine, l’accompagnant par pur

dévouement, pour procurer le plaisir de sa visite à une pauvre petite

fille toujours souffrante qui souhaitait la connaître, après avoir

entendu parler d’elle par l’enthousiaste Lucile...

Mais toute sa compatissante bonté ne pouvait l’empêcher de regretter que

Mme Gosseline eût justement choisi, pour cette course à Passy, un jour

de chaleur tropicale. Et, tout bas, elle enviait Lucile d’être restée au

logis pour cause de violent mal de tête, alors que la Muse y demeurait

par horreur du mouvement en ces brûlantes journées d’été... D’ailleurs,

eût-il fait le temps le plus délicieux, elle ne fût pas allée--elle

l’avait nettement déclaré--voir cette Mme Brice, qui, connaissant

beaucoup Raymond Dorient, ne s’était jamais donné la peine de le lui

présenter... Heureusement, le hasard avait été plus bienveillant!

--Tu pourras dire à ton amie que, maintenant, je n’ai plus besoin de ses

bons offices. J’ai fait la connaissance de Dorient! avait jeté la Muse à

sa mère, au moment où la bonne dame lui adressait son dernier adieu,

emmenant Michelle, résignée.

Tout juste, celle-ci savait qu’elle allait voir une Mme Brice dont le

mari était un sculpteur connu, et qui possédait trois superbes garçons

et une petite fille de huit ans, délicate et frêle, que la coxalgie

immobilisait depuis des mois...

A travers la cohue des passants, Mme Gosseline redisait ces détails à sa

jeune nièce, tandis que toutes deux descendaient vers la gare

Saint-Lazare, avec l’intention d’y prendre le train pour Passy. Et, dans

la crainte de le manquer, la tante Hermine trottait de toute la vitesse

de ses courtes jambes, le visage empourpré, la poitrine haletante.

Michelle l’aperçut au passage dans une glace, et, prise de pitié, elle

dit, avec une grâce affectueuse:

--Tante, ne pensez-vous pas qu’il va faire bien chaud dans le train?

Laissez-moi vous conduire à Passy comme je l’entends... en voiture.

--Mais, ma chère... ce serait le monde renversé... Les nièces n’emmènent

pas leur tante!

--En France, peut-être, mais, en Russie... les choses s’arrangent

autrement, quand il plaît aux nièces...

D’un signe, elle arrêtait un cocher et fit monter en voiture Mme

Gosseline, trop accablée par la température pour ne pas en passer, sans

plus de cérémonie, par où voulait la jeune fille. La voiture roula. Un

léger souffle d’air leur frôla le visage, en rafraîchissant la brûlure.

Alors, la tante Hermine eut un vigoureux soupir de bien-être, et, se

tournant vers Michelle, elle commença avec effusion:

--Ah! ma chère, vous n’avez jamais que de bonnes idées et vous pensez

toujours aux autres! Votre mère était ainsi... Savez-vous qu’il y a des

minutes où vous lui ressemblez tant, que ça remue tout mon vieux cœur,

de vous entendre parler, ou simplement même de vous regarder. J’ai alors

l’impression d’être ramenée au temps de notre jeunesse, quand elle était

un peu mon enfant...

--Je sais, fit doucement Michelle, combien vous avez été bonne pour

elle...

--Bonne! Tout simplement, je l’aimais, ma petite sœur, autant que si

nous avions eu la même mère... Ah! ça m’a arraché l’âme quand il m’a

fallu la laisser partir pour Pétersbourg, son engagement signé. Mais

nous n’étions pas riches du tout... Si j’avais retenu votre mère à

Paris, sans lui permettre de se faire entendre en public, il aurait

fallu la voir se fatiguer à donner des leçons, y gaspiller son admirable

voix. Je me suis résignée et l’ai laissée partir pour la Russie où

l’attendait tout simplement le bonheur...

Michelle écoutait, arrachée tout à coup au monde extérieur, dans la

douceur de songer que sa mère avait, en effet, été trop aimée pour

souffrir beaucoup des dédains de l’orgueilleuse famille de son mari...

Et, tout haut, elle pensa:

--Oui, ma pauvre maman a pu se consoler d’être repoussée par les parents

de mon père... qui, sans doute, vont me rejeter, moi aussi!

Mme Gosseline tourna la tête, d’un mouvement de protestation indignée:

--Michelle, est-ce que vraiment vous tenez à faire des avances à ces

gens-là?...

--Mon père le désirait... Pour lui obéir, j’essaierai de leur parler de

lui... du moins, quand je saurai où les rencontrer! Pendant les derniers

mois de sa vie, il lui est arrivé si souvent de me parler de sa maison

d’Avranches, où il avait joué quand il était enfant... Il devait m’y

conduire, et puis..., il n’a pas eu le temps de le faire!

--Ma chère, vous pourrez aller la visiter dans quelques semaines, quand

nous reviendrons de Jersey... Puisque c’est à Jersey que Sylvanie désire

passer le temps des vacances!

--Oui... Et à Avranches, je pourrai peut-être, en m’adressant au

notaire, par exemple, savoir où habite la famille de mon père... du

moins ceux qui en restent...

Il y eut un petit silence, Michelle songeait. Une foule d’idées

contradictoires tourbillonnaient dans la cervelle de Mme Gosseline.

Brusquement, elle reprit, d’un ton affectueux:

--Alors, décidément, vous ne voulez pas continuer à vivre avec nous? Je

commence à craindre que Lucile n’ait eu raison... Vous ne pouvez vous

habituer à notre intérieur «bohême», comme disent les bourgeois.

--Tante, je vous en prie, ne vous figurez rien de pareil! L’affection

que vous me témoignez me semble, au contraire, si bonne!

--Tant mieux, mon enfant. S’il en est ainsi, ne nous quittez pas. Pour

ma part, je suis ravie de vous avoir, et je vous dois déjà beaucoup!

Vous prenez une étonnante influence sur Georges que personne ne pouvait

faire obéir... C’est grâce à vous qu’il joue moins de flageolet et

étudie davantage ses mathématiques. Peut-être vous devra-t-il de devenir

remarquable comme l’est sa sœur Sylvanie!... Ah! la Muse! Elle est pour

moi une source de bien graves soucis!...

Michelle dressa la tête, stupéfaite, croyant avoir mal entendu ou

compris. Comment la Muse, la gloire de la famille, pouvait-elle être une

source de graves soucis pour sa mère qui paraissait la femme la moins

capable de s’inquiéter! Mais elle n’eut pas besoin de risquer même la

plus discrète question, la tante Hermine s’expliquait déjà, avec sa

naturelle expansion:

--Voyez-vous, Michelle, je voudrais marier Sylvanie! Entre nous, je puis

bien vous le confier, elle vient d’avoir vingt-six ans!... Mais c’est

une femme tellement supérieure... Il faudrait qu’elle rencontrât

quelqu’un digne d’elle, sinon elle ne se décidera jamais à aliéner sa

liberté... Quelqu’un qui la comprît incapable de s’astreindre à des

besognes de ménagère et uniquement occupée de ses travaux

artistiques!... Pour Lucile, je ne suis pas inquiète, c’est une brave

petite bourgeoise qui s’entendra toujours avec n’importe quel bon jeune

homme... Croiriez-vous que voici plusieurs fois que je la surprends en

train d’essayer de ranger, parce qu’elle voudrait que sa chambre

ressemblât à la vôtre! Cette enfant est étonnante!... C’est Sylvanie qui

m’inquiète!...

Ici, la tante Hermine eut un petit arrêt... Mais, vite, elle repartit de

plus belle, d’un air entendu:

--Lucile disait l’autre jour, devant moi, que Raymond Dorient est très

bien. Il a paru tel à Sylvanie également... Vous êtes une personne

sérieuse, je vais vous demander un avis. Croyez-vous qu’il y aurait

quelque chance matrimoniale de son côté? Vous a-t-il semblé que notre

Muse lui plaisait? Elle était très en beauté le jour où il l’a

rencontrée à la _Librairie moderne_... Et puis elle a causé avec lui. Il

aura pu apprécier sa valeur intellectuelle...

Michelle, depuis le début de cette conversation, avait éprouvé quelques

surprises, mais aucune qui approchât de celle que lui causait la

stupéfiante idée émise par cette excellente mère de famille. Le

difficile était de répondre dans la note, et, une seconde, elle regarda

avec envie les passants qui circulaient paisiblement sous l’ombre verte

des arbres de l’avenue, sans pouvoir formuler une délicate réplique.

--Vous ne trouvez pas mon idée bonne? Michelle.

--Tante, elle serait bonne si... si M. Dorient avait le désir de se

marier... Mais je crois qu’il n’a guère ce désir, d’après ce que j’ai

entendu dire...

--Mon enfant, en cette matière, il faut se méfier des _on dit_... Je

vous confierai que si je n’ai pas voulu montrer à Mme Brice mon

sentiment intime sur son peu d’empressement à nous présenter Raymond

Dorient, c’est, qu’en somme, je conservais toujours, par elle, un moyen

de rapprochement avec cet homme distingué qui serait un mari parfait

pour Sylvanie!

--Vous le connaissez? ma tante.

--Moi?... Pas du tout! Mais peu m’importe du moment qu’il plairait à

Sylvanie...

La tante Hermine était trop coutumière de telles réponses pour que la

jeune fille relevât celle-ci autrement qu’en vagues paroles,

interprétées tout de suite par la bonne dame dans le sens de sa plus

grande satisfaction.

D’ailleurs, la voiture les amenait, enfin, à destination--sans se

presser. Elle avançait toujours de la même allure paresseuse sous la

voûte ombreuse des marronniers feuillus. Plus de magasins, maintenant.

Seules, de riantes habitations, encloses de jardinets qui donnaient à ce

quartier paisible un air charmant de campagne. Paris semblait tout à

coup très loin, et Michelle, avec une instinctive sensation de plaisir,

contemplait la lointaine perspective des arbres qui fuyaient le long de

l’avenue, des parterres fleuris, sur lesquels s’ouvraient les fenêtres

abritées par le voile clair des stores à demi baissés.

La voiture s’arrêta devant une petite maison dont la grille était

superbement enguirlandée de glycine et de clématite. Un jardin

l’enserrait, dominé par la haute tête d’un marronnier touffu. Mme

Gosseline laissa Michelle congédier le cocher et tourna le bouton de la

grille. Une cloche tinta éperdûment et fit accourir une bonne bretonne,

coiffée du bonnet aux larges ailes.

--Mme Brice est-elle chez elle?

--Oui, madame. Si ces dames veulent entrer, je vais prévenir Madame qui

est sous le marronnier, auprès de Mlle Madeleine.

--Ne la dérangez pas, nous allons aller la trouver. Retournez à vos

occupations, ma fille, je sais le chemin.

Et, sans plus prendre souci de la jeune Bretonne, Mme Gosseline

s’engagea dans l’allée qui longeait une pelouse d’herbe si fraîche que

la vue seule en était reposante. Après quelques pas, Michelle aperçut le

groupe annoncé: l’enfant malade étendue sur un hamac; près d’elle, sa

mère qui travaillait, et un jeune homme qui lisait à haute voix. Au

bruit fort perceptible des pieds de la tante Hermine sur le gravier, il

laissa retomber le livre, tourna la tête...

Et la jeune fille vit, devant elle, Raymond Dorient qui la contemplait

avec une surprise égale pour le moins à celle qu’elle-même éprouvait.

Mais dans sa surprise à lui, il y avait quelque chose qui ressemblait

trop à du plaisir pour qu’une femme pût s’y tromper. Involontairement,

elle pensa:

--Que ne donnerait pas Sylvanie pour être à ma place!

Elle eut un rapide coup d’œil vers la tante Hermine qui, en entendant

Mme Brice lui présenter Raymond Dorient, était devenue cramoisie

d’émotion. Elle ne put écouter les paroles échangées par la bonne dame

et Dorient, car il lui fallait elle-même répondre à l’accueil très

aimable de Mme Brice qui, spontanément, lui inspirait une sympathie

compatissante, tant son pauvre visage de mère tourmentée restait

mélancolique, alors même qu’elle souriait. Avec une vivacité chaude, la

jeune femme disait:

--Vous êtes bonne, mademoiselle, d’avoir réalisé un grand désir de ma

petite Mad, en venant la voir... Et par un temps qui inspire surtout le

désir de rester en paix chez soi! Mais tout le monde la gâte, à

commencer par notre ami Dorient qu’il faut que je vous présente.

Sans doute, il était peu absorbé par la conversation de la tante

Hermine, car il se rapprocha aussitôt, entendant son nom, et dit à la

jeune femme:

--Je vous serais, en effet, fort reconnaissant de me présenter à

mademoiselle, à qui j’ai eu déjà l’honneur d’adresser la parole, sans

que cette formalité mondaine ait été remplie.

--Vraiment? Comment cela?

Michelle sourit:

--C’est que notre première conversation a eu lieu à la suite d’un

accident de chemin de fer dans une petite gare où monsieur et moi étions

en détresse avec beaucoup d’autres infortunés voyageurs!

--Quant à la seconde, acheva-t-il avec gaieté, elle a été beaucoup moins

pittoresque, ayant lieu tout prosaïquement à la _Librairie moderne_.

--Où personne ne pouvait vous rendre le service de vous nommer

officiellement à Mlle Dustal. Eh bien, je vais accomplir votre désir,

mon ami. Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter, non le

professeur, le critique que vous connaissez sûrement de réputation, mais

le...

--Chère madame, épargnez-moi!

Elle eut un sourire amical qui éclaira tout son pâle visage.

--Ayez le courage de votre bonté, Raymond. C’est que, mademoiselle, M.

Dorient--un compagnon d’enfance à moi--est aussi un ami rare pour ma

pauvre Mad. Quand vous êtes arrivées, il avait l’obligeance de lui faire

la lecture parce qu’il sait l’immense plaisir qu’il lui procure ainsi,

et malgré sa situation d’homme plus qu’occupé...

Il l’interrompit avec vivacité gaie:

--Vous voulez me faire passer pour une façon de héros! La vérité est

que, tout bonnement, je suis un égoïste raffiné, qui cherche son

agrément tout comme les autres. Seulement, il se trouve qu’à cette

heure, mon agrément est de me sentir une source de joie, petite ou

grande. Et cette jouissance-là, Mad me la donne largement. Elle est la

perle des auditrices, si attentive, se laissant si fort intéresser par

tout ce qu’on lui lit! C’est charmant de le faire! Aussi nous sommes de

très bons amis, n’est-ce pas? Mad.

La petite fille lui lança un long regard reconnaissant et, tournant vers

Michelle une mince figure que les yeux semblaient emplir, elle lui dit

de sa voix frêle:

--Il est très bon, vous savez! Et je l’aime beaucoup!

--Et vous avez bien raison... C’est la meilleure manière de remercier un

ami! fit doucement Michelle qui, pour la première fois depuis son

arrivée en France, se sentait dans un milieu en harmonie avec celui où,

jusqu’alors, elle avait vécu.

Soudain, il lui paraissait exquis de se trouver dans ce paisible jardin,

fleurant bon l’héliotrope, sous l’ombre verte du marronnier qui tamisait

l’éclatante lumière, auprès de cette jeune femme dont le regard avait

tant d’amour et de tristesse quand il s’arrêtait sur sa pâle petite

fille. Même elle ne pouvait plus considérer comme un étranger, cet homme

que le hasard paraissait se plaire à ramener sur sa route, et qui,

laissant de côté son masque un peu railleur, avait si délicatement

déguisé ses attentions pour une enfant malade. Instinctivement, elle

rapprochait les divers aspects de sa personnalité qui lui étaient tour à

tour apparus, et il prenait ainsi une physionomie complexe, qui

l’intéressait malgré elle...

Et c’était cette homme-là que la tante Hermine rêvait de voir rechercher

la Muse, aussi prétentieuse qu’il était simple!... Quelle folie!

En revanche, Mme Gosseline, elle, ne semblait nullement éprouver

pareille impression. Allégrement, toute à son idée, elle avait entrepris

Dorient pour lui chanter les rares mérites de Sylvanie, dont il écoutait

la nomenclature avec une imperceptible lueur d’amusement. Tout en

répondant avec courtoisie aux appréciations enthousiastes de

l’excellente mère, il se gardait bien de s’engager par aucune promesse,

quant à un article louangeur à écrire dans une _Revue_ influente, sur

les œuvres de la Muse. Et comme les insinuations de Mme Gosseline à ce

sujet devenaient embarrassantes, il eut un véritable soupir de

délivrance quand Mme Brice, venue charitablement à son secours, détourna

vers elle le flot intarissable des paroles de la tante Hermine. En

manière de remerciement, il lui envoya un discret sourire que Michelle

surprit au passage; et, sans cérémonie, il reprit sa place près du hamac

de l’enfant, à côté de la jeune fille.

Il y eut entre eux un léger silence. Ce fut elle qui commença:

--J’ai, de nouveau, à vous remercier, monsieur.

--De quoi donc?... Ce n’est pas, j’espère, comme madame votre tante a

pris la peine de le faire, de vous avoir apporté un petit pain dans

certaine gare d’heureuse mémoire...

Elle secoua la tête, en souriant:

--Non, l’assistance que vous m’avez prêtée cette fois est d’ordre plus

élevé. J’ai eu infiniment de plaisir à lire le recueil de Pensées que

vous m’aviez recommandé...

--Il vous a plus ainsi? Vraiment? J’en suis heureux. Après vous l’avoir

conseillé, parce que j’avais vu que les lectures... austères ne vous

effrayaient pas, je me suis dit que j’avais eu tort. Car l’auteur de ces

pensées délicates, substantielles, incisives, etc., les a revêtues d’un

caractère de mélancolie grave qui n’est pas fait pour votre jeunesse.

D’un indéfinissable accent, mi-sérieux, mi-plaisant, elle dit:

--Les circonstances m’ont familiarisée déjà avec les graves sujets de

méditation... Aux apparences près, je suis une façon de vieille dame...

--Vous avez raison de dire: aux apparences près!

Elle continuait du même ton:

--Mieux que moi encore, puisque vous êtes un grand observateur, vous

savez bien que les apparences sont menteuses et que des visages, même

d’enfant, peuvent voiler des âmes singulièrement âgées..., que les

sourires ont quelquefois pour rôle de cacher les chagrins qu’on ne dit

pas... C’est là une vérité banale, et largement expérimentée depuis six

mille ans que les hommes pensent...

Elle avait achevé sa phrase d’un vrai accent de badinage cette fois, où

il y avait une secrète volonté de ne pas laisser pénétrer davantage

l’intimité de son esprit. Il la comprit et lui sut gré de cette réserve

délicate. Mais la sourde mélancolie de ses paroles la lui avait

brusquement fait revoir sur le quai de la petite gare, ses larges

prunelles, brillantes de larmes contenues, et il éprouva pour elle la

même impression de sympathie compatissante. D’un geste distrait, elle

tourmentait le nœud de son ombrelle, et des pensées flottaient dans

l’eau transparente de ses yeux... Il aurait voulu que ces pensées

fussent riantes, en harmonie avec l’exquise jeunesse de cette enfant qui

avait trop tôt une gravité de femme.

A ses côtés, la voix de Mme Gosseline résonnait avec un bourdonnement de

grosse mouche, sans qu’il perçût le sens de ses paroles. Il fut rappelé

à lui-même par Mme Brice qui l’appelait.

--Raymond, Mme Gosseline me dit que Mlle Michelle aurait plaisir à

connaître quelques-unes des œuvres de mon mari. Seriez-vous assez

aimable pour lui faire les honneurs de l’atelier, puisque Marcel est à

Paris et se trouve privé de ce plaisir...

--Chère madame, je serai charmé si mademoiselle veut bien me permettre

de l’accompagner.

--Et moi charmée d’accepter, s’il n’y a pas d’indiscrétion à le faire...

--Usez de moi, sans scrupule, mademoiselle. Du moment que je ne me rends

pas invisible, c’est que j’ai rempli ma tâche quotidienne et je peux

jouir, en tout repos de conscience, chez Mme Brice, de quelques bons

moments qui sont un oubli délicieux de la vie enfiévrée que m’inflige

Paris!...

Michelle s’était levée, et il marcha près d’elle, la conduisant vers

l’atelier qui occupait un petit pavillon à l’extrémité du jardin où le

réséda distillait ses senteurs charmeuses. Les branches, sur l’allée

blonde de sable, avaient maintenant des ombres moins crues; une brise

plus tiède mettait dans l’air une fraîcheur soudaine. Et Dorient

trouvait charmant de voir avancer à ses côtés cette jeune créature, fine

et blanche dans sa robe de deuil.

Elle interrogeait, sceptique:

--Vous n’aimez pas la vie de Paris? monsieur.

Il sourit:

--Je la trouve mauvaise, dangereuse, très souvent perverse, mais je

l’adore et je ne peux m’en passer... Seulement quand je suis par trop

écœuré de tout ce que j’y vois de laideurs, je viens demander à Mme

Brice la permission de me convaincre, par son seul exemple, qu’il existe

de par le monde une réelle somme de beauté, des femmes qui sont des

épouses et des amies exquises, des mères tout bonnement admirables de

dévouement, de tendresse, de courage...

Il avait parlé avec une chaleur d’accent qui éveillait chez Michelle

autant d’estime instinctive pour lui, que de sympathie pour Mme Brice.

Mais elle ne répondit pas. Ils atteignaient l’atelier. Il ouvrit la

porte et s’effaça pour la laisser passer.

Sous la franche lumière qui trouait les grandes baies vitrées, quelques

formes blanches de statues se détachaient dans la superbe immobilité du

marbre... Une _Nausicaa_, délicatement jeune, tendait des bras

suppliants qui appelaient, sans doute, le héros Grec repris par sa

course errante! Une mère endormait son tout petit enfant, penchée vers

lui dans un geste charmant de protection et de tendresse... Plus loin,

c’était une vigoureuse silhouette de lutteur souple... Puis, çà et là,

des ébauches façonnées dans la terre glaise, toutes marquées du même

caractère de vie profonde... Un vrai sanctuaire de travail enfin, que ce

grand atelier où la flamme de la pensée créatrice se trahissait dans

chaque œuvre. Michelle dit pensivement:

--Je me trompe peut-être, mais il me semble que M. Brice doit vivre ici

des heures délicieuses...

--Vous avez raison, Brice est un artiste fervent. Il vit un peu dans

l’éternelle illusion de ses rêves esthétiques et l’existence en devient

pour lui infiniment meilleure et souriante. Les soucis matériels ne le

touchent guère. Je ne sais trop s’il en a même bien conscience... Et

puis il possède pour femme une créature qui, dévouée dans l’âme, le

traite un peu en enfant gâté et prend pour elle la lourde part des

ennuis, tourments, inquiétudes, qui pèsent sur les pauvres mortels.

--Il est si facile et si bon de s’oublier soi-même quand on aime...

Elle avait parlé pour elle seule d’une voix plus basse: et il ne pouvait

deviner qu’elle songeait aux jours bénis que ses parents avaient connus

l’un par l’autre. Lentement, elle se mit à marcher autour de l’atelier

pour regarder les œuvres précieuses des vieux maîtres, que le sculpteur

y avait rassemblées, écoutant ce que Raymond Dorient lui en disait, dans

une langue colorée d’homme très intelligent que toutes les formes du

beau attirent invinciblement. Elle en fut frappée, et, sans réfléchir,

dit tout haut:

--Vous devez beaucoup redouter les mauvais tableaux, les méchants

livres: enfin, toutes les œuvres qui méritent pareils qualificatifs!...

--Pourquoi? C’est divination de votre part; vous avez raison, ils

m’exaspèrent! Et le pire est qu’alors, je ne sais plus cacher mon

impression. Aussi, par dessus tout, je redoute de répondre à

l’invitation des artistes qui m’invitent à aller voir leurs productions,

quand j’ai le pressentiment de ne pouvoir admirer autant qu’ils le

désirent.

Elle attacha sur lui ses yeux clairs où luisait une pointe de malice.

Leurs regards se croisèrent, et il la devina:

--Vous pensez que je me permets de dire cela à l’intention de

mademoiselle votre cousine? Laissez-moi vous avouer respectueusement la

vérité. Mlle Gosseline m’a semblé avoir une si haute idée de son talent

que je me suis senti, à l’avance, découragé par la conviction de ne

pouvoir me monter à pareil diapason: car j’ai l’idée vague--peut-être

fausse!--que ses tableaux doivent être en harmonie avec ses vers. Est-ce

que je me trompe?

Il lui demandait cela avec une vivacité gaie qui la fit sourire:

--Sylvanie est une fervente disciple des nouvelles écoles, aussi bien en

peinture qu’en poésie.

--Pauvres nouvelles écoles! que de crimes on commet en leur nom!

Elle hésita une seconde, puis, la question lui jaillit des lèvres dans

une involontaire curiosité de savoir enfin si elle était injuste ou non

à l’égard des poèmes de la Muse.

--Vous ne trouvez aucune réelle valeur aux vers de Sylvanie?

--C’est-à-dire que je les trouve...

Il s’interrompit si brusquement qu’elle comprit la phrase inachevée. Et,

pensant à l’impression qu’un tel jugement ferait sur la bonne tante

Hermine, elle demanda:

--Ne croyez-vous pas que vous êtes bien sévère?

--Vous admirez les vers de Mlle Gosseline? vous, mademoiselle.

--Oh! moi, je suis presque étrangère; il n’est pas étonnant que je ne

puisse toujours les bien comprendre.

--Vous ne les comprenez pas parce qu’ils sont incompréhensibles,

exécrables, du pur galimatias! Si vous avez la moindre influence sur

mademoiselle votre cousine, engagez-la à ne plus en _commettre_ de

semblables, ni surtout à les livrer au public... Quand ce ne serait que

par pure charité, elle ne devrait jamais infliger à son prochain

l’énigme de pareils casse-tête baptisés de l’épithète de décadents...

Je...

Il avait parlé avec une fougue amusante dont l’accent de badinage ne

parvenait pas à voiler la discrète conviction. S’arrêtant court dans son

réquisitoire, il se mit à rire.

--Quel grossier personnage vous devez me trouver d’oser ainsi parler de

Mlle Gosseline! Mon excuse, c’est que je vous l’ai avoué tout à l’heure,

les crimes de lèse-poésie me font perdre tout mon sang-froid. Chacun,

n’est-il pas vrai? a, plus ou moins, sa divinité qui lui est trop chère

pour qu’il accepte de la voir malmener par les audacieux. Mlle Sylvanie

est très audacieuse... Ne pensez-vous pas un peu?

Mais, délicate, elle dit seulement:

--J’aurais bien mauvaise grâce à me permettre de la juger, moi qui

serais incapable de faire même ce qu’elle fait...

--Oh! cela, j’en suis sûr!

Elle allait riposter. Mais, par la baie ouverte sur le jardin, arriva la

voix de Mme Brice, qui appelait:

--Raymond! Raymond!

Il se rapprocha aussitôt de la fenêtre, et la jeune femme lui jeta

alors, en souriant:

--Je crois que vous avez eu le temps de montrer à Mlle Dustal les très

modestes richesses de l’atelier. Voulez-vous la ramener? Le goûter est

servi.

Une petite lueur rose aviva la fraîcheur de Michelle. Il y avait donc

longtemps qu’elle causait ainsi avec cet étranger! Cette fois encore, il

dut la deviner, car il dit:

--Je vous demande pardon, mademoiselle, d’avoir oublié que Mme Brice

devait désirer jouir de votre visite. Vous voyez que j’avais, hélas!

raison de me qualifier d’égoïste! J’ai pris aujourd’hui pour moi la

meilleure part...

Elle ne voulut accorder nulle importance à ces mots et répondit avec

malice:

--Vous êtes dur pour ma tante, monsieur!

--Dur? Oh! non pas. Je vous assure, mademoiselle, que je rends un très

profond hommage à la réelle originalité de Mme Gosseline. Elle est

certainement l’une des personnes les moins banales qu’il soit donné de

rencontrer...

--Vous pouvez ajouter, fit-elle sérieusement, l’une des meilleures!

Il s’inclina avec une crainte de l’avoir blessée, et la suivit hors de

l’atelier. Mme Brice venait au-devant d’eux, les ramenant près de la

petite voiture de l’enfant, qui eut un sourire content à la vue de

Michelle...

La tante Hermine, plus rouge que jamais, s’éventait avec ardeur, et elle

eut vers la jeune fille un regard de secrète entente, interrogateur, qui

emplit d’un vague remords l’âme de sa nièce. Évidemment, la brave dame,

plus que jamais pénétrée de son idée, ne doutait pas que Michelle n’eût

travaillé à la réalisation de son rêve en célébrant les qualités de

Sylvanie, pendant ses quelques moments de causerie intime avec Dorient.

--Comme vous avez été longtemps partie! murmura l’enfant à Michelle d’un

accent de reproche. Venez me voir maintenant...

--Chérie, il faut laisser goûter mademoiselle, fit doucement la mère.

Michelle protesta tout de suite et vint s’asseoir près de la petite,

qui, de sa voix faible, interrogea, hésitante:

--Est-ce que...

--Quoi donc? petite Mad.

--Est-ce que vous savez des chansons russes?

--Quelques-unes, oui...

--Alors... Est-ce que vous ne voudriez-pas m’en chanter une?

La pâle petite figure de l’enfant était suppliante. Michelle, pourtant,

ne répondit pas, malgré tout son désir de faire plaisir à Mad, tant elle

avait l’horreur de tout ce qui pouvait attirer l’attention sur elle.

--Cela me causerait tant de plaisir! pria, de nouveau, la voix frêle.

Mme Gosseline et Lucile m’ont raconté que vous aviez une si jolie voix!

Et la musique me fait tant de bien! Cela vous ennuierait beaucoup de

chanter un peu, un tout petit peu?

--Beaucoup?... Non...

--Qu’y a-t-il? Ne tourmente pas mademoiselle, Mad.

La mince figure s’assombrit et s’enfonça dans l’oreiller avec une

expression de regret qui eut un pouvoir souverain sur l’âme

compatissante de Michelle. Elle se pencha vers l’enfant:

--Petite Mad, n’ayez pas l’air si malheureux! Je vais chanter pour vous

toute seule, doucement, pour que les autres n’entendent pas...

Spontanément, Mad, d’un geste affectueux, lui saisit la main et y appuya

ses lèvres à peine roses. Michelle cherchait dans ses souvenirs, et, à

demi voix, elle commença une sorte de berceuse sur un rythme caressant

et grave qui avait un charme étrange, chantée par sa voix chaude et

profonde de contralto, dans la langue étrangère...

--Oh! merci! merci! cria l’enfant, ravie, quand elle se tut. Merci! Une

autre fois encore, vous chanterez, n’est-ce pas? C’est si bon de vous

entendre!

Elle promit affectueusement, et elle ne se doutait guère de l’intensité

de plaisir qu’elle venait de procurer à un Parisien sceptique qui avait

des goûts de raffiné délicat. Mais comme il s’approchait d’elle,

trahissant son impression très vive, elle s’arrêta avec un sourire où il

y avait de la grâce, de la malice, une dignité juvénile.

--Non, ne me remerciez pas, je ne le mérite pas! C’est pour Mad toute

seule que j’ai chanté!

Et elle alla vers la petite table disposée sous le marronnier, éprouvant

une jouissance, à elle encore inconnue quelques mois plus tôt, en

remarquant la blancheur immaculée de la nappe ourlée de broderies, comme

aussi l’éclat transparent des carafes et des verres... Ah! que Malvina

aurait donc eu besoin de subir l’influence de Mme Brice!...

Et comme c’était bon aussi d’entendre une vraie causerie, non plus les

propos décousus de la tante Hermine, ou les déclarations prétentieuses

de Sylvanie, quand ce n’étaient pas ses récriminations, ses disputes

avec Lucile, et surtout Georges... Comme c’était bienfaisant de

retrouver l’illusion du milieu qui avait toujours été le sien, auprès de

Mme Brice, auprès de cet étranger qui causait avec une animation

souriante, relevée souvent d’une pointe d’ironie.

Mais, tout à coup, il s’arrêta:

--Je suis sûr qu’il est extrêmement tard! Chère madame, chez vous, les

minutes n’ont pas de durée... Et je suis attendu à Paris. Vous permettez

que je regarde l’heure?

Il consultait sa montre.

--Je ne me trompais pas. Il est grandement temps que je vous présente

mes hommages.

--Alors, mon ami, je ne vous retiens pas... Quand vous reverra-t-on?

--Ces jours-ci, je viendrai vous faire mes adieux.

--Ah! décidément, vous partez pour Jersey?

--Oui, au commencement de la semaine prochaine, mardi.

--Pour Jersey!

La tante Hermine avait jeté cette involontaire exclamation comme le cri

même de son âme de bonne mère de famille. Le ciel était décidément pour

elle! N’était-ce pas à Jersey que la Muse avait décrété que la famille

passerait les vacances! Avec son plus aimable sourire, elle dit:

--Je suis ravie, monsieur, que vous alliez en villégiature à Jersey, car

nous devons nous-mêmes partir la semaine prochaine pour y séjourner; et

j’espère que nous aurons le plaisir de vous y retrouver. A l’étranger,

n’est-il pas vrai, les compatriotes sont toujours charmés de se

rapprocher!...

Il avait écouté, tellement abasourdi de la nouvelle, qu’il lui fallut

toute son aisance d’homme du monde pour trouver quelques phrases de

politesse à répondre. La perspective de se voir exposé à la présence de

la loquace Mme Gosseline, à celle de la Muse surtout, le remplissait

d’effroi, si curieuses qu’elles fussent toutes deux à observer... Et il

frémit en voyant se tendre vers lui, d’un geste empressé, la main de la

tante Hermine, tandis qu’il prenait congé d’elle. Michelle le salua

seulement, rejetée dans sa réserve instinctive, par l’exubérance même de

la bonne Mme Gosseline.

--Quel homme délicieux! s’exclama cette mère dévouée, dès qu’il se fut

éloigné. Distingué! Intelligent! Très lancé! Critique supérieur! Ce

serait une perle de mari!

Mme Brice sourit:

--Oui, mais il est malheureusement tout à fait rebelle au mariage, bien

qu’il se montre, en général, très empressé auprès des femmes qu’il

rencontre... C’est un célibataire endurci. J’ai été plus d’une fois à

même de le constater. Il fait hautement profession de ne vouloir point

s’embarrasser dans les liens conjugaux... Du moins, je suppose, tant

qu’il ne jugera pas sa situation suffisamment brillante et sûre, pour

être offerte à une femme! Il a peu de fortune personnelle...

--Mais il a le talent! Quoi demander de plus! fit noblement Mme

Gosseline, très sincère, car la question argent n’existait pas pour

elle. Vous savez, chère amie, il suffit parfois de bien peu de chose,

d’un regard, pour vaincre les célibataires endurcis, comme vous dites.

La jeune femme eut un coup d’œil un peu surpris vers Mme Gosseline, qui

parlait d’un ton entendu. Mais celle-ci ne voulait pas développer

davantage sa pensée. Même, maintenant que Dorient était parti, elle ne

voyait plus la nécessité de prolonger sa visite, et elle se leva pour

adresser ses adieux, tandis que Michelle suivait son exemple, avec un

regret de voir écoulée une heure qui lui avait semblé douce...

--Il faudra nous revenir, mademoiselle. Mad et moi, nous sommes très

désireuses que vous nous considériez comme des amies...

Michelle remercia. Certes, oui, elle fût bien revenue, mais elle allait

partir... Depuis quelques mois, c’était ainsi que, sans cesse, il lui

fallait sentir la mélancolie des adieux!

Durant le trajet du retour, contrairement à toutes ses habitudes, la

tante Hermine fut très silencieuse, ayant un air méditatif de général

qui organise un plan important; dans le wagon, elle ne prononça que de

rares paroles, et sa figure souriante garda la même expression

réfléchie, même à travers la cohue des passants, alors qu’elle trottait

aux côtés de Michelle heureuse de pouvoir s’appartenir un peu et

instinctivement soigneuse de ne pas arracher sa tante à ce mutisme

inaccoutumé.

Georges, du haut du balcon où il se prélassait avec son inévitable

flageolet, les regardait venir, et il avait déjà annoncé leur arrivée,

quand elles pénétrèrent dans le salon où, parmi les malles, dans le

désordre des meubles campés au hasard, somnolait Lucile encore dolente,

fatiguée par la Muse qui fulminait contre la musique peu harmonieuse de

Georges...

Sa mauvaise humeur rebondit jusqu’à l’innocente Mme Gosseline:

--Comme vous rentrez tard! C’est absurde! Quel besoin avais-tu de

t’éterniser chez Mme Brice?

Michelle laissa à Mme Gosseline le plaisir de lancer triomphante:

--Eh bien, si tu avais été à ma place, Sylvanie, tu n’aurais pas non

plus abrégé ta visite! Devine qui nous y avons rencontré?...

--Je n’en sais rien et j’ai trop chaud pour chercher!

Il y eut un imperceptible silence, puis Mme Gosseline jeta, ravie:

--Raymond Dorient!

Le nom résonna avec un éclat de fanfare. La Muse eut un léger sursaut,

et Lucile souleva sa tête endolorie, coulant un regard de malice vers sa

sœur.

--Oh! maman, raconte-nous...

--Il a été charmant! Michelle vous le dira. Il lui a très aimablement

fait les honneurs de l’atelier de Marcel Brice. Il a paru apprécier

énormément tes œuvres dont je lui ai beaucoup parlé, Sylvanie. Enfin...

enfin! il part pour Jersey et il m’a témoigné le plaisir qu’il aurait à

nous y retrouver... N’est-ce pas? Michelle.

--Il a été, en effet, assez aimable pour le dire.

--Michelle, fit Lucile, impitoyable, vous paraissez croire qu’il n’était

pas sincère? Pourtant, je suis sûre qu’il devait être enchanté de la

perspective de vous revoir à Jersey!

--Quelles réflexions saugrenues tu fais toujours, Lucile! grogna la

Muse. C’est une rage de vouloir que Dorient soit en admiration devant

Michelle!...

--Ce serait si naturel!

--Lucile, je vous en prie, épargnez-moi! fit Michelle en plaisantant.

Puis, plus bas, elle pria, affectueuse:

--Ne me mettez pas ainsi en jeu pour taquiner Sylvanie, cela m’est

désagréable!

Docilement, Lucile se soumit et, très sage, elle écouta sa mère

commencer à Sylvanie le récit de sa visite à Passy.

V

Un jour gris, voilé de lourds nuages, sans relâche apportés par le vent,

filtrait à travers les vitres du wagon où venait de passer la nuit toute

la famille Gosseline, en route pour Jersey. La tante Hermine, Georges et

Lucile dormaient encore du sommeil des justes. Mais la Muse s’agitait

dans le coin qu’elle s’était octroyé, cherchant à réparer, grâce aux

richesses contenues dans son sac de voyage, les traces peu flatteuses

laissées par la fatigue sur son visage.

En effet, le moment approchait où peut-être, si le ciel lui était

favorable, elle allait rencontrer Dorient qui, selon les prévisions,

devait ce même jour s’embarquer pour Jersey... Car, en son for

intérieur, la Muse, malgré ses belles déclarations d’indépendance,

s’était vue, avec un amer regret, contrainte de coiffer sainte

Catherine, et elle était bien résolue à user de tout son pouvoir pour ne

plus attacher de nouvelles épingles à ladite coiffe. Or, Dorient était

absolument le mari souhaité par elle, à la fortune près: du moins,

vivait-il dans le seul milieu qui lui parût devoir convenir à une femme

supérieure comme elle.

Elle se le redisait encore, tout en lissant ses lourds bandeaux et

poudrant sa pâleur, agacée que Michelle, qui ne dormait pas, pût lui

voir faire ses embellissements...

La jeune fille, pourtant, ne s’occupait pas d’elle; le regard perdu vers

la campagne, elle regardait s’éclairer peu à peu, d’une lumière plus

vive, les aspects changeants de la route, les plaines tout humides des

averses de la nuit qui faisaient l’herbe d’un beau vert velouté,

pailleté de gouttelettes: les villages endormis parmi les bouquets

d’arbres, et sur les routes détrempées, quelques travailleurs matineux

qui en suivaient la ligne fuyante. Par instants, dans la déchirure des

nuées grises, une lueur chaude du soleil levant flamboyait avec l’éclat

d’une gloire...

L’heure avançait. Michelle regarda sa montre. Vingt minutes encore et le

train atteignait Granville. Elle se tourna alors vers sa cousine qui

remettait avec art son chapeau:

--Sylvanie, il me semble qu’il faudrait réveiller votre mère. Nous

approchons de Granville.

--Eh bien, il n’y a qu’à crier pour les avertir. Maman! Nous arrivons...

Georges! Lucile! vous avez assez dormi!

Encore qu’elle eût parlé très haut, les interpellés ne bronchèrent pas.

Mme Gosseline continua à sommeiller, le nez penché sur sa robuste

poitrine: Lucile, recroquevillée à ses côtés: Georges, la bouche ouverte

avec un air profond de béatitude. Ce résultat négatif eut aussitôt pour

effet d’impatienter la Muse qui, vigoureusement, empoigna Georges et le

secoua à l’avenant, tout en lui criant à l’oreille:

--Nous arrivons!

Georges se dressa, effaré:

--Qui!... Quoi?... Le navire!... Jersey!

Et ses yeux écarquillés firent en une seconde le tour du wagon en

s’arrêtant sur la Muse qui, solidement, continuait à le secouer,

craignant qu’il ne se rendormît. Alors, furieux, il la repoussa:

--Es-tu stupide de me réveiller!

Et il se dégagea si rudement que la Muse alla tomber assise sur les

genoux de sa mère qui, à son tour, se souleva effarée:

--Qu’y a-t-il? Nous déraillons? Ah! mes pauvres enfants!

--Non, tante, fit Michelle, nous sommes seulement tout près de

Granville. Il faut rassembler nos bagages et nous préparer à descendre.

--Bien, bien, ma chère... Mais c’est dommage, je dormais presque aussi

bien que dans mon lit... Je faisais un rêve étonnant... Je voyais...

Mais personne ne sut jamais ce qu’avait vu la tante Hermine, car

Michelle dut l’arrêter, les moments étant comptés. Et vraiment, toute

coquetterie à part, il était urgent que Mme Gosseline et Lucile

n’eussent pas, à ce point, l’aspect de «beautés surprises qu’on arrache

au sommeil...» Tout juste, elles venaient, tant bien que mal, de

remettre leurs chapeaux quand le train entra en gare.

--Granville! Granville! Tout le monde descend!

Georges, aussitôt, se précipita vers la portière, bousculant la coiffure

de la Muse qui grogna, et il sauta sur le quai.

Les portières s’ouvraient, laissant échapper, de la profondeur des

wagons, les voyageurs fatigués, qui frissonnaient un peu sous le souffle

humide du matin.

La tante Hermine fut une des dernières descendues, tant elle s’était

affairée dans le rassemblement de ses multiples colis qu’elle ne

prétendait point lâcher... Ce fut bien autre chose quand il lui fallut

réunir les malles et les faire charger sur l’omnibus qui devait les

transporter, ainsi que leurs propriétaires, jusqu’au bateau de Jersey.

Et elle était si drôle ainsi, toujours empêtrée de ses bagages, son

chapeau à la diable sur ses cheveux ébouriffés, morigénant Georges qui

avait laissé tomber les parapluies dans une flaque, que des voyageurs

sourirent discrètement--et non discrètement.

Michelle avait bien vite jeté un coup d’œil sur le quai, craignant

d’apercevoir la haute silhouette de Dorient, l’éclat de ses yeux

railleurs. Mais il n’y avait là personne qui lui ressemblât, de près ou

de loin, et elle eut un soupir de soulagement, car elle avait eu bien

peur que, les voyant, il n’attribuât pas au simple hasard le départ de

la famille Gosseline au jour même indiqué pour le sien.

La Muse, elle aussi, devait avoir constaté cette absence et elle en

était de fort méchante humeur. Quand l’omnibus roula enfin à travers les

rues grises et étroites de Granville, elle reprocha, très maussade, à sa

mère, de s’être donnée en spectacle.

--Je me suis donnée en spectacle?... Tu crois? fit la pauvre tante

Hermine; et interrogeant Michelle d’un air inquiet, elle finit:

--Y avait-il donc tant de voyageurs pour m’examiner?

--Mais non, tante, rassurez-vous!

--Et personne... de connaissance?...

--Non... Je n’ai remarqué personne.

--Comment peux-tu faire pareille question à Michelle! jeta la Muse

bourrue. Tu sais bien qu’elle n’a aucunes relations en France! Et puis,

en voyage, à moins qu’elle ne déraille dans une petite gare, elle ne

s’occupe que de ses bagages!

--Et de ceux des autres! riposta Georges. C’est elle qui portait le gros

sac de maman, en plus du sien et de son manteau... Tandis que toi, tu

t’en allais les bras ballants, comme l’officier de Malborough!

--Paix! Georges, paix! gronda Mme Gosseline. Mes enfants, à cette heure,

songez seulement que nous allons nous aventurer sur la mer... Je

commence à être bien émue et à me sentir le cœur tout endolori... Il

fait beaucoup de vent ce matin! Quelle traversée allons-nous avoir?

Et elle eut un regard anxieux vers les gros nuages que le vent apportait

sans relâche. L’omnibus roulait maintenant dans le cœur de la ville qui

s’éveillait. Une senteur saline imprégnait l’air. On devinait la mer

toute proche. La voiture tourna, s’engageant dans une large rue dont les

magasins s’ouvraient, et le port apparut avec l’horizon des flots perdus

dans un lointain embrumé, ponctués d’écume.

--Allons! murmura la tante Hermine, voilà le moment redoutable qui

approche!

Ses yeux, comme ceux de Lucile et même de la Muse, s’attachèrent sur le

vapeur qui allait peut-être devenir pour elles un instrument de torture,

et avait, à cette heure, l’aspect le plus avenant du monde, sous son

léger panache de fumée.

Les voyageurs, déjà, s’y embarquaient, calmes ou agités; les uns, avec

la facile insouciance de ceux qui ignorent le mal de mer; les autres,

considérant d’un œil désolé l’horizon qui se voilait de nouveau et la

houle qui creusait l’eau mouvante de sillons profonds et larges...

La famille Gosseline fit, sur le pont, une entrée sensationnelle, grâce

à Georges qui, occupé d’observer une manœuvre, heurta, de toute sa

juvénile énergie, un vieux monsieur en train de faire charger ses

bagages. Le vieux monsieur éclata en imprécations et traita de «galopin»

le fâcheux qui se rebiffa. Mais Michelle l’entraîna vite et toute la

famille, pleine de dignité, passa devant lui, sans prendre garde à ses

sourds grognements.

Après force allées et venues pour découvrir la meilleure place, elle

finit par se camper au milieu de la passerelle, et Michelle, ayant avec

usure rempli son rôle de nièce dévouée, put enfin s’accorder la

jouissance d’aller un moment contempler en paix l’immensité frémissante,

soulevée par le vent dont la rude caresse rosait son visage, y effaçant

toute trace de la fatigue de la nuit... A pleines lèvres, elle aspirait

le grand souffle du large, grisée délicieusement d’air et de lumière,

sans soupçonner qu’elle évoquait ainsi une charmante image féminine,

très fine de silhouette dans le sobre costume d’alpaga noir

qu’illuminait la rayonnante clarté des cheveux.

Tout à coup, elle eut un léger sursaut. Près d’elle, une voix d’homme

s’élevait dont il lui semblait reconnaître le timbre ferme et chaud...

Était-il vraiment possible que la destinée voulût bien réaliser le désir

de la tante Hermine?...

Instinctivement, elle se retourna...

Elle ne s’était pas trompée, c’était bien Dorient qui venait de parler

derrière elle, lui qui traversait le pont pour atteindre la passerelle

et allait passer près d’elle; lui, qui, la reconnaissant soudain,

s’arrêtait avec un geste d’étonnement et une exclamation:

--Je ne rêve pas, n’est-ce pas? C’est bien à mademoiselle Dustal que

j’ai l’honneur de présenter mes hommages...

Il paraissait si sincère dans sa surprise, qu’elle en éprouva une

sensation très vive de plaisir. Non, il ne soupçonnait rien des

machiavéliques projets de la tante Hermine! L’honneur de la famille

était sauf, et elle en fut si contente qu’elle sortit un peu de son

habituelle réserve et sourit franchement:

--Vous ne rêvez pas du tout! Nous sommes, comme vous-même, ma tante, mes

cousines et moi, en partance pour Jersey!

--Ah! madame votre tante est là!

Dans ses yeux, brillait l’indéfinissable petite lueur de curiosité

amusée.

--Si la chose n’est pas indiscrète, je me permettrai, tout à l’heure,

d’aller la saluer...

--Vous la trouverez au cœur même de la passerelle. Elle s’y est

installée avec mes cousines, espérant qu’ainsi placées, la traversée

leur sera plus facile.

Il se mit à rire:

--Hum! si elles n’ont pas le cœur... marin, elles doivent être, en

effet, quelque peu inquiètes, car nous allons être secoués...

--Vous croyez?

--J’en suis sûr. Est-ce que cette perspective vous effraie? Vous semblez

pourtant une vaillante!

Et, involontairement, il enveloppait d’un coup d’œil charmé le visage de

fleur rose, les larges prunelles brillantes, la forme élégante et

souple.

--Je suis très vaillante, en effet, parce que j’ai pu constater

plusieurs fois, en des circonstances significatives sur mer, que j’étais

à toute épreuve. Il me reste à souhaiter seulement que mes compagnes de

route le soient tout autant. Je vais leur annoncer votre visite.

Et elle inclina légèrement la tête avec ce joli mouvement d’une grâce un

peu fière qui lui était particulier, prenant congé de Dorient, qui

regrettait, en son for intérieur, de voir déjà son audience terminée.

Maintenant, la passerelle était encombrée de voyageurs campés sur leurs

pliants qui s’abandonnaient, bon gré mal gré, au balancement du vapeur,

prêt à partir. Il frémissait sur l’eau mouvante: sa cheminée lançait

d’épais nuages que le vent balayait; sa machine grondait, haletante...

Lentement, il s’ébranla, laissant derrière lui la vieille ville enserrée

dans ses remparts gris... Puis il s’engagea sur les eaux houleuses dont

il creusait les profondeurs, en ondulations larges et rythmées. Et la

Muse, en cette minute, eut, dans tout son être, un regret intense de

s’être aventurée sur mer; mais elle n’en dit rien, et lança seulement à

Michelle, qui approchait:

--Ai-je rêvé que vous étiez en conférence avec un monsieur? Je vous prie

de croire que je ne me serais pas permis de vous espionner, mais, autour

de nous, on remarquait une jeune dame en noir qui causait avec un

élégant gentleman, et, en penchant la tête, il m’a semblé vous

reconnaître...

--Et vous ne vous trompiez pas!

Elle s’interrompit une seconde, prenant soudain un plaisir de petite

fille à préparer son coup de théâtre:

--J’ai, en effet, échangé quelques paroles avec M. Dorient, que le

hasard a amené devant moi.

--Raymond Dorient est à bord!!!

--Oui... Et je pense qu’il va venir vous saluer, car il m’a demandé s’il

pouvait le faire sans indiscrétion...

--Et vous lui avez dit qu’il le pouvait...

--Je lui ai dit cela, répéta Michelle, souriant malgré elle.

La tante Hermine exultait. La crainte du mal de mer l’avait complètement

abandonnée, et la Muse, de même, puisait une nouvelle vaillance dans la

perspective évoquée par sa cousine. Seule, la pauvre Lucile demeurait

très pâle, mouillant ses lèvres d’eau de mélisse. A peine, elle releva

la tête à la joyeuse exclamation de sa mère, un peu plus tard:

--Ah! cher monsieur, quel heureux hasard! Combien je suis ravie de vous

retrouver! Et avez-vous des nouvelles de cette chère Mme Brice et de la

petite Mad? J’ai été si occupée tous ces derniers jours par mes

préparatifs de voyage que je n’ai pu retourner les voir. Cher Monsieur,

je n’ai nul besoin, n’est-il pas vrai, de vous présenter à ma fille

Sylvanie, notre poétesse...

--J’ai déjà eu l’honneur de rencontrer mademoiselle à la _Librairie

moderne_.

--Je ne l’ai pas oublié non plus... Vous avez bien voulu apprécier mes

œuvres avec un sentiment de leur valeur esthétique auquel j’ai été

infiniment sensible.

En la sincérité de son âme, Dorient ne se souvenait pas du tout d’avoir

rien fait pour mériter pareil remerciement, mais il ne broncha pas,

sachant déjà à qui il avait à faire, et il se contenta d’interroger

courtoisement:

--Préparez-vous quelque chose de nouveau, mademoiselle, et allons-nous

vous lire à l’automne?

--Je compte achever, à Jersey, un poème symbolique qui sera d’un effet

puissant, sous ce titre: _L’Ame de la Mer!_... Je trouve que...

Elle se lançait dans une de ces dissertations prétentieuses dont elle

était coutumière, et qui pouvaient tout juste intéresser à titre de

curiosité tous ceux qui en étaient victimes pour la première fois.

Michelle écarta un peu son pliant, et se trouva auprès de Georges, qui,

dans l’exubérance de sa joie, se mit à lui faire part, en un style

pittoresque, de ses impressions de voyage. Elle l’entendait à peine,

l’oreille distraite par les sonorités d’une voix chaude

imperceptiblement railleuse, qui s’élevait, alternant avec celle de la

Muse. Comme la tante Hermine devait être ravie de cette conversation

qu’elle considérait sans doute comme un acheminement vers son but!...

Mais, lui, comment se prêtait-il ainsi à donner la réplique aux

considérations amphigouriques de Sylvanie, car il était impossible

qu’elles pussent charmer un homme comme lui...

Alors, quoi?... Sans doute, il s’amusait à observer la Muse comme il se

plaisait à disséquer la personne morale de toutes les femmes qui

excitaient son attention, avait dit Mme Brice... Et elle le connaissait

bien. Il étudiait en Sylvanie une curieuse physionomie d’esthète...

Comme peut-être, sans qu’elle s’en doutât, il l’étudiait elle-même en sa

qualité de jeune fille étrangère. Cette idée lui fit monter une faible

rougeur aux joues, révoltant sa réserve jalouse, lui jetant dans la

pensée une fière résolution de bien garder, pour cet étranger,

l’intimité de sa pensée...

Une exclamation désolée de la tante Hermine la sortit brusquement de sa

songerie:

--Ah! mon Dieu, voici qu’il pleut! Je sens des gouttes... C’est une

véritable averse qui va fondre sur nous!

Mme Gosseline ne se trompait pas. Pour en être certain, il suffisait de

regarder le ciel d’un gris de plomb, comme la mer qui secouait rudement

le vapeur. Sur le pont, c’était un branle-bas général, un mouvement

précipité vers les salons. Michelle saisit son grand manteau.

--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous aider? demanda

Dorient, qui l’enveloppa en hâte, les cataractes du ciel s’ouvrant tout

à coup.

--Mes enfants, si nous descendions! proposa Mme Gosseline, effarée de la

douche qui s’abattait sur elle.

La Muse l’arrêta rudement:

--Descends si tu veux: jamais je n’irai m’enfermer dans ces abîmes sans

air!

--Maman, ne bougeons pas, je n’en ai pas la force, supplia Lucile, qui

était livide.

--Mais, nous allons être transpercés! N’est-ce pas? Michelle.

--Eh bien, que Michelle descende, si bon lui semble, et toi aussi! Moi,

je reste. Donne-moi seulement les couvertures! Vite! vite! la pluie

redouble... Laisse ton parapluie une seconde...

La bonne dame s’affaira pour dérouler les couvertures et, avec le plus

maternel dévouement, les plaça sur Sylvanie, qui se laissait faire avec

une tranquillité de souveraine, tandis que Lucile recevait les mêmes

soins de Michelle, abritée par le parapluie de Dorient.

--Eh bien, maintenant, et vous? demanda-t-il quand, son office rempli,

elle se redressa, le remerciant.

--Oh! moi, je ne crains rien... J’ai un bon manteau qui me protège.

--Et qui sera trempé dans un moment, étant donnée la force de la pluie.

Vous ne voulez pas descendre?

--Non, je suis comme Sylvanie, je préfère le grand air; et puis j’ai

peur que Lucile n’ait besoin de moi.

--Eh bien alors...

Il hésita une seconde.

--... Faites-moi la grâce d’accepter mes couvertures pour madame votre

tante et pour vous, qui vous êtes toutes deux dépouillées. Prenez-les

sans scrupule, je ne m’en servirais pas!

Et, sans attendre qu’elle eût répondu à sa proposition, il avait jeté

sur ses genoux et sur ceux de la tante Hermine un large plaid. Ce après

quoi, il se déroba aux remerciements de Mme Gosseline, en s’éloignant.

--Quel charmant homme! s’exclama-t-elle, si contente qu’elle en oubliait

la pluie, cinglant sa replète petite personne.

--Et bien obligeant, jeta la Muse. Il est vrai que Michelle s’entend à

se faire servir par les messieurs!

Sa voix se perdit dans le bruit de la mer, étouffée par son parapluie,

qu’elle devait tenir de près pour qu’il ne fût pas emporté par la

rafale. Les mains dans les poches, son col relevé jusqu’aux oreilles

autour de sa bonne grosse figure ronde, Georges vint se camper devant

ses sœurs:

--Eh bien, ça ne va donc pas? Ah! ma pauvre Muse, si tu voyais ta drôle

de tête... Heureusement, ton adorateur Dorient n’est plus là! Tu es

verte!

--Georges, comment peux-tu te moquer des souffrances de ta sœur! Tu as

donc un roc au lieu de cœur? Tu finiras sur l’échafaud!

--Et dire que nous faisons un voyage d’agrément! gémit Lucile d’une voix

faible. Est-ce que nous arriverons bientôt! Il me semble que nous sommes

sur mer depuis un siècle!

--Il y a deux heures et demie seulement! déclara Georges. Nous

approchons beaucoup! On commence à bien voir Jersey! Regarde, Lucile...

--Ah! je ne peux pas bouger... Il me semble que tout tourne autour de

moi... Oh! que je suis malade... Michelle, votre flacon de sel...

La jeune fille, affectueusement, soignait sa petite cousine, lui

répétant que la traversée allait finir. L’averse, heureusement,

s’arrêtait. Entre les nuages déchiquetés, un rayon de soleil filtrait.

Sur le pont, les passagers réfugiés dans les salons commençaient à

reparaître et regardaient l’île. Elle était encore un peu lointaine,

apparaissait en masse confuse encore. Mais d’instant en instant, se

dessinaient plus nets son contour, ses collines d’un vert éclatant, que

le soleil moirait d’ombres et de lumières. Puis, enfin, ce fut

l’enchevêtrement des mâts du port sous le ciel éclairci... le port

lui-même et Saint-Hélier!

Le vapeur avançait entre les deux jetées, sur lesquelles une foule

stationnait, attendant l’arrivée du bâtiment...

--Enfin! nous allons donc retrouver la terre ferme! s’exclama du fond du

cœur la pauvre Lucile. Mais, penser qu’il faudra revenir!...

La Muse, dans le secret de son âme, faisait la même réflexion:

toutefois, son orgueil ne lui eût pas permis d’en convenir. D’ailleurs,

un souci tout féminin la préoccupait, maintenant que le moment de

débarquer approchait: sûrement, elle allait se retrouver en présence de

Dorient. Dans quel état était-elle... Pauvre Muse! si quelque malicieux

génie lui eût, à cette heure, montré son visage, elle eût été capable de

hurler de dépit en constatant que les plumes de son chapeau pendaient

lamentables; que le vent avait éparpillé ses bandeaux en mèches qui

tombaient raides sur ses joues décolorées: que, sous la pluie, l’ombre

savante de ses yeux avait marbré ses joues... Mais, sur le bateau, il

n’y avait pas la moindre psyché, et Sylvanie remarqua surtout les

cheveux défrisés de Lucile, l’état désastreux du chapeau de sa mère,

dont les roses rouges n’étaient plus que des petits tas informes.

--Eh bien, la Muse, on débarque! As-tu fini d’essayer de t’embellir!

jeta l’incorrigible Georges. Je crois qu’aujourd’hui tu ne réussiras

pas... Tu es comme Lucile, va! Toutes deux, vous sentez le chien

mouillé! Vous êtes dans un état!

--Georges, laisse tes sœurs en paix. Allons, mes enfants, descendons de

ce bateau de malheur! Michelle, vous avez rendu à M. Dorient sa

couverture?

--J’ai envoyé Georges la lui reporter.

--Ah! le voici! Cher monsieur, merci, grâce à vous, nous avons pu, ma

nièce et moi, résister aux cataractes du ciel... J’espère que, pendant

notre commun séjour à Jersey, je pourrai vous montrer combien je vous

suis reconnaissante... Car je compte tout à fait sur votre visite.

--Madame...

--On débarque! On débarque... Messieurs, mesdames, avançons, s’il vous

plaît...

La tante Hermine, brusquement interrompue dans le cours de ses

amabilités, dut accepter, sans plus de conversation, le salut de congé

de Dorient, et s’abandonner au flot des voyageurs qui descendaient sur

le quai. Lucile, toujours décomposée, s’accrochait à son bras, étourdie

du mouvement qui se faisait autour d’elle, du bruit des exclamations,

des appels qui s’élevaient de la foule massée sur le port pour recevoir

les arrivants.

--Tante, dit Michelle, allez tout de suite à l’hôtel avec Lucile et

Sylvanie, qui sont très lasses. Je vais rester avec Georges pour

m’occuper des malles; ensuite, j’irai vous retrouver. Tenez, voici le

chasseur de la _Poire d’Or_. Suivez-le...

--Oui... oui, approuva la tante Hermine, presque aussi abasourdie que

ses filles et toute désorientée d’entendre tant de mots anglais résonner

à son oreille...

Avec satisfaction, elle se confia à l’homme en casquette galonnée qui

parlait français, et emboîta le pas derrière lui, entre Sylvanie et

Lucile, ainsi qu’une bonne mère poule qui emmène ses poussins.

Michelle eut un léger soupir d’allègement. Enfin, elle allait avoir un

instant de liberté!

A quelques pas, Dorient se faisait, lui aussi, remettre ses bagages. Il

fut, avant elle, en possession de son bien, mais il succomba à la

tentation de lui adresser encore une fois la parole, et demanda:

--Puis-je vous être bon à quelque chose? mademoiselle.

--A rien, merci. Dans quelques minutes, je serai pourvue à mon tour, et

il ne me restera plus qu’à aller retrouver ma tante à la _Poire d’Or_...

--Vous y avez retenu vos chambres?

--Oh! non!

Et, involontairement, elle eut un rire léger.

--Pourquoi riez-vous?... Est-ce que je vous ai demandé quelque chose de

ridicule? questionna-t-il gaiement.

--Pas du tout, mais si vous connaissiez ma tante, vous sauriez que

l’idée de demander des chambres à l’avance n’est pas de celles qu’elle

puisse avoir jamais! Notre maison est celle de l’imprévu autant que la

maison de la liberté!

--Eh bien alors, il y a toute sorte de chances pour que vous soyez sans

domicile à Saint-Hélier dont les hôtels doivent être bondés en ce

moment!

--Vraiment?... Alors il faut que j’aille bien vite voir si ma pauvre

famille n’a pas besoin de moi!... Je vais faire charger nos malles que

voici. Adieu!

--Non, pas adieu, au revoir.

Une expression pensive passa comme une ombre dans les claires prunelles

de Michelle. Il la remarqua aussitôt et, sérieux, il interrogea avec

surprise:

--Est-ce que vous préférez que je n’aille pas faire, à madame votre

tante, la visite qu’elle a autorisée?

--Pourquoi préférerais-je cela?

--Je ne sais. Pour quelque raison de vous seule connue!

Elle secoua la tête et dit simplement, dans sa dignité charmante de

jeune fille:

--Non, je n’ai aucune raison... Je m’étonnais seulement qu’un milieu tel

que le nôtre pût vous attirer!... Au revoir, puisque vous voulez bien

m’assurer que je me suis trompée...

Dorient n’insista pas, trop délicat pour ne pas respecter la réserve

fière dont elle enveloppait si délicieusement sa jeunesse, et, la

saluant très bas, il la quitta.

Quelques minutes plus tard, elle-même, sa tâche finie, s’engageait enfin

dans la ville jersiaise, de physionomie toute particulière pour des yeux

français, avec ses maisons roses, coupées de fenêtres à guillotine, ses

étalages bariolés d’étiquettes anglaises, ses promeneurs d’allures

toutes britanniques: jeunes garçons dans leur costume de rude cheviotte,

la culotte courte, retroussée sur les bas de laine bariolée; jeunes

femmes portant uniformément la chemisette masculine, le _canotier_ de

paille, à petite calotte et à grands bords, sur le chignon proéminent...

Si bien que, parmi elles, les Françaises se reconnaissaient vite...

Michelle s’en aperçut tout de suite, bien qu’elle marchât rapidement,

autant, du moins, que le lui permettait son ignorance relative du chemin

à suivre...

--La _Poire d’Or_! C’est ici... Voici notre hôtel! jeta Georges

joyeusement. Oh! que de voitures devant!

--Pourvu que votre mère y ait trouvé des chambres, fit Michelle

inquiète, se rappelant les pronostics de Dorient. Il paraît y avoir tant

de monde!

Le trottoir, en effet, en était encombré. C’était un véritable torrent

de touristes que l’hôtel semblait déverser sur les breaks d’excursion

rangés en file le long de la chaussée. Michelle se fraya laborieusement

un passage... Alors, au milieu de la bruyante cohue qui se coudoyait

dans le désordre d’un départ, stupéfaite, elle aperçut, échouée plutôt

qu’assise, sur une banquette dans le vestibule, Lucile qui dormait, son

chapeau en déroute, son parapluie gouttant sur le sol.

--Mon Dieu, Lucile, qu’est-ce que vous faites-là? Où sont votre mère et

Sylvanie?

La petite souleva avec effort ses paupières appesanties:

--Elles se disputent avec le propriétaire de la _Poire d’Or_ qui prétend

qu’il n’y a plus une seule chambre libre dans l’hôtel et qu’il nous faut

partir... Oh! Michelle, qu’est-ce que nous allons devenir?

En cette minute, vraiment, Michelle se le demanda avec inquiétude...

Tout arrive · 第 9 / 31 题