TOUT ARRIVE

I

Maintenant, le train filait avec sa rapidité d’express sous la chaude

lumière du couchant qui empourprait les lointains et baignait d’un

reflet de flamme mourante le visage songeur de Michelle Dustal.

Immobile, sa forme svelte, habillée de noir, se découpant avec une grâce

de jeunesse sur le drap gris du wagon, elle regardait fuir, sans presque

les voir, les changeantes perspectives du paysage: plaines qui

s’enveloppaient doucement d’ombre, routes blanches entre la double

bordure des arbres feuillus, villages isolés dont les vitres

flamboyaient sous la clarté jaillie des braises incandescentes qui

incendiaient encore l’horizon...

Devant elle, sa femme de chambre somnolait, lasse de tant d’heures de

voyage presque ininterrompu depuis Pétersbourg; sa figure de Slave aux

pommelles saillantes prenant, dans le repos, une expression béate, qui

en accentuait la laideur aimable. Elle, Michelle, ne paraissait pas

sentir la fatigue. Dans le visage d’une blancheur mate, délicatement

avivée de rose vers les joues, sous la lumière des cheveux légers, d’un

blond de noisette, et la ligne nette et fine du sourcil noir, les yeux

rêvaient, large ouverts, à peine cernés d’une ombre qui accentuait leur

profondeur charmante d’eau verte, limpide et frémissante... Mais les

lèvres de pourpre fraîche étaient pensives comme le regard, mettant une

gravité inattendue sur ce visage de vingt ans.

Évidemment, Michelle Dustal était très loin de ses quelques compagnons

de route: une volumineuse dame qui sommeillait avec solennité, et, à

l’angle opposé du wagon, un homme de trente à trente-cinq ans qui avait

un air de clubman, un regard très vif où flambait l’éclair d’une pensée

toujours en éveil, une bouche spirituelle, imperceptiblement railleuse

sous l’épaisseur brune de la moustache.

Il avait rejeté de côté ses nombreux journaux et, discrètement, sans que

Michelle pût le soupçonner, il opérait sur elle un silencieux travail

d’analyse, se prenant, avec une curiosité d’observateur pénétrant, à

essayer de démêler quelle personnalité pouvait bien enfermer sa forme

charmante,--personnalité de femme ou de jeune fille, de Française ou

d’étrangère.

De son sac de voyage, elle venait de sortir une lettre exhalant un

violent parfum de musc, dont l’enveloppe enfermait des photographies, et

elle lisait les lignes tracées d’une écriture féminine, ronde et

inélégante:

«Ma chère nièce,

«Nous venons seulement d’apprendre le malheur qui vous a atteinte, car

il y a bien longtemps déjà que nous n’habitons plus à l’adresse où

vous nous avez envoyé votre lettre... C’est pourquoi je ne vous ai pas

plus tôt assurée de notre sympathie qui est très vive et très sincère,

quoique nous vous connaissions malheureusement bien peu, puisque nous

vous avons seulement entrevue pendant votre dernier voyage à Paris, il

y a cinq ans...

«Ne croyez pas que je veuille vous le reprocher! Je sais bien qu’à

cette époque, vous étiez une enfant qui ne pouvait qu’obéir; et votre

pauvre père n’avait pas le désir que vous vous rapprochiez de nous qui

représentions pourtant la famille de votre mère!... Cela, je n’ai pas

attendu que vous l’ayez perdu pour le lui pardonner: je trouve que

chacun a le droit d’agir comme il l’entend!... Ma maison est celle de

la liberté! Et puis, votre père avait rendu si heureuse ma pauvre

petite sœur Jeannine que je n’avais plus rien à lui demander...

«Et c’est pourquoi je ne me suis jamais offensée de ce qu’il

n’admirait pas les œuvres de mon mari qui fut pourtant un peintre

remarquable, quoi qu’en aient dit jadis les critiques stupides. Depuis

qu’il est mort, d’ailleurs, les vents ont bien changé pour lui... Ceux

qui lui ont reproché son éclatante couleur,--des ânes, de vulgaires

ânes, ces critiques!--sont bien forcés de reconnaître qu’il a montré

le chemin à une phalange d’artistes devant lesquels le public se pâme

aujourd’hui, en célébrant la richesse de leur coloris!... Bonté

divine, ma chère nièce, quelle patience il faut avoir sur notre pauvre

terre!

«Mais je ne sais pourquoi je vous parle de tout cela, alors que

j’avais commencé à vous écrire pour vous dire combien il m’est pénible

de vous savoir maintenant toute seule... et en Russie!... Les Russes

ont beau être nos amis, ça n’empêche que leur pays est terriblement

loin de la France et qu’une jeune fille de votre âge n’y peut rester

sans aucune famille... Sans doute parce que je suis une maman l’idée

que vous êtes pareillement isolée m’est insupportable, si bien que je

viens vous demander de tout cœur de m’en délivrer, et d’une façon bien

simple... Faites-nous l’amitié, à mes enfants et à moi, de venir près

de nous à Paris. Si, comme je l’espère, vous vous y plaisez, si notre

intérieur ne vous est pas désagréable, alors nous vous garderons et

nous tâcherons de vous refaire une famille...

«Vous trouverez une amie dans ma fille aînée, Sylvanie, qui a un peu

plus que votre âge et dont nous sommes très fières, car c’est une

personne remarquablement douée! Elle peint comme son père, mais elle

est d’une autre école; elle s’inspire surtout des préraphaélites,

adore les _primitifs_ et tout le moyen âge. Elle écrit aussi des vers,

prenant pour modèles nos grands poètes: Verlaine, Mallarmé, de

Régnier: et elle ressemble véritablement à une jeune muse, quand elle

les récite dans notre petit cénacle, habillée d’une traînante robe

blanche, son visage, plein d’expression, ayant une solennité

hiératique: ainsi dit un jeune poète de nos amis, Rinaldo Valréas,

dont les vers ont presque autant de valeur que ceux de Sylvanie, mais

qui a la même peine pour les faire publier dans les revues... Le

public est si ridiculement routinier! Quand on veut lui faire lire de

beaux vers, sans banalité, de purs symboles! il se rebiffe, prétendant

qu’il ne comprend pas... Oh! sottise! Comme s’il ne pouvait se donner

un peu de peine...

«Mais j’en reviens à mes enfants. Mon numéro deux est ma fille Lucile

qui a seize ans. C’est une bonne grosse créature, la _prose_ de la

famille,--dont sa sœur est la _poésie_,--quoiqu’elle fasse les plus

sincères efforts pour ressembler à Sylvanie par sa coiffure et ses

toilettes esthétiques... Seulement, elle est beaucoup moins bien douée

et tient surtout de moi, non de son père! Elle a pour elle un

excellent caractère et s’entend à merveille avec son frère Georges, un

collégien de douze ans, qui est terriblement indiscipliné et moqueur

et me cause bien du souci par son peu de respect pour les talents de

Sylvanie... Ce qui amène entre eux de très regrettables querelles!...

Il n’aime ni les tableaux, ni la poésie, et ose même traiter de

«fumistes» les poètes de l’école décadente... Il n’apprécie que Jules

Verne et tous les écrivains qui racontent des voyages ou parlent des

mœurs des sauvages dont il lui prend quelquefois fantaisie de

représenter les exploits en dessins, sur les murs de sa chambre,

donnant à leurs femmes la figure de Sylvanie. Naturellement, celle-ci

est exaspérée d’une pareille audace. Certes, ma maison est celle de la

liberté, mais vraiment Georges use un peu trop de cette liberté!

«J’ai voulu vous dire tout cela, ma chère nièce, pour que vous

n’arriviez pas parmi des inconnus, et c’est également à cette

intention que je joins à ma lettre les portraits de toute ma jeune

famille qui, en retour, vous demande le vôtre et me charge de vous

assurer de tout le plaisir qu’elle aura à vous voir arriver, à la

suite de votre photographie.

«Répondez-moi bien vite que vous acceptez ma proposition d’aussi bon

cœur que je vous l’adresse. Ensemble, ma chère nièce, nous parlerons

des parents que vous avez perdus, et je vous assure que ce sera, pour

moi, une joie de connaître, enfin, un peu, l’enfant de ma chère petite

Jeannine. Je regrette beaucoup que notre modeste position nous prive

d’aller vous chercher jusqu’à Pétersbourg. Mais, si je me souviens

bien, vous avez voyagé en pays lointains avec votre père, et j’espère

que le long trajet de Russie en France ne vous effraiera pas.

«Je vous embrasse, ma chère nièce, avec une affection bien maternelle,

et mes enfants me chargent de ne pas les oublier auprès de vous, en

vous exprimant tout notre désir de vous voir bientôt parmi nous...

«Votre tante et amie,

«Hermine Gosseline.»

Michelle laissa retomber cette lettre déjà lue et relue bien des fois,

qui lui avait semblé si singulière quand elle l’avait reçue six semaines

plus tôt... Puis elle prit les portraits et regarda l’image de Sylvanie,

la Muse!... la belle Muse!

Eh bien, non! si favorablement disposée qu’elle fût pour sa cousine,

elle ne pouvait découvrir un charme quelconque à la longue et maigre

jeune fille dont elle avait sous les yeux la théâtrale physionomie et

qui lui apparaissait debout, une fleur de lotus dans la main, habillée

d’une espèce de robe moyen âge, qui accusait une taille plate, sans

élégance ni grâce: comme ses lourds bandeaux sombres, voilant les

oreilles, accentuaient le dessin trop vigoureux des traits... Tout cet

ensemble lui paraissait ridiculement prétentieux, donnant à celle qui le

possédait un faux air d’actrice de province, mal costumée.

Du doigt, Michelle écarta cette photographie qui lui déplaisait, aimant

mieux regarder la tête gamine de l’irrévérencieux Georges; il avait une

bonne figure de collégien, ronde comme celle de sa sœur Lucile, dont les

grosses joues s’accommodaient bizarrement d’une coiffure à la

Botticelli, imitée de celle de Sylvanie. Pourtant Lucile attirait bien

plus Michelle que son illustre sœur, car son visage, sans beauté ni

distinction, avait la même expression de bonté qui caractérisait celui

de Mme Gosseline elle-même à qui elle ressemblait fort.

Au premier regard jeté sur le portrait de sa tante, Michelle l’avait

reconnue, à peu près telle qu’elle l’avait vue lors de son dernier

voyage en France, et elle ne s’était plus étonnée de la trouver si

différente de sa mère, morte toute jeune, dont elle gardait

l’enthousiaste et adoré souvenir. Même depuis tant d’années qu’elle

l’avait perdue, elle avait encore vivante, dans le cœur et la pensée, sa

séduisante image dont la grâce attirante avait irrésistiblement conquis

René Dustal, alors que, toute jeune, elle se faisait entendre, chanteuse

exquise, à Pétersbourg, où lui-même occupait un poste d’ingénieur. Et

elle l’avait conquis si absolument que, pour l’amour d’elle, afin

qu’elle devînt sa femme, il avait rompu avec sa famille,--une vieille

famille provinciale de magistrats, formaliste et compassée, enfermée

dans le cercle étroit de traditions bourgeoises d’antan et incapable

d’admettre qu’une femme, chantant pour le public, pût être irréprochable

et méritât de porter son nom...

Irréprochable, elle l’était pourtant, cette Jeannine qui, à vingt ans,

pour gagner sa vie, se servait d’une admirable voix. Mais l’austère et

impérieux M. Dustal n’avait rien voulu admettre de semblable, irrité

déjà de ce que son fils, d’humeur aventureuse, avait nettement refusé de

suivre la carrière traditionnelle des Dustal. Quand il apprit que René,

non content de vivre à l’étranger, hors de sa tutelle, prétendait

épouser une femme sans fortune, chanteuse de profession, il se jugea

bravé, et fidèle à d’inflexibles principes, il rompit avec son fils

rebelle, qu’il ne revit jamais, car, un an après, il mourait subitement,

sans avoir ouvert une seule des lettres venues de Russie et renvoyées

aussitôt arrivées.

Déshérité, rejeté orgueilleusement par sa famille, René Dustal n’avait,

depuis lors, fait en France que de fugitives apparitions, trop fier pour

tenter désormais le plus vague rapprochement. Il s’était plu à vivre à

l’étranger où il avait été infiniment heureux auprès de la femme qui,

pour lui, résumait le monde entier. Mais son bonheur avait été bien

court: un mal accidentel la lui avait enlevée en quelques jours, et s’il

avait pu résister à cet écroulement subit de toute son existence, c’est

qu’il était soutenu par le souvenir des dernières paroles de l’aimée,

lui recommandant leur enfant...

Pour l’amour d’elle, il avait cherché un refuge dans le souci constant

de la pauvre petite créature obscurément affolée par la disparition de

sa mère... Et la commune détresse du père et de l’enfant avait à tout

jamais confondu leurs deux vies. Grandissant, Michelle n’avait plus été

seulement pour lui l’enfant adorée, mais aussi la compagne, l’amie. Elle

l’avait suivi dans les divers postes qu’il avait successivement

acceptés; elle avait, avec lui, vécu dans les régions perdues du

Caucase, puis en Algérie, en Sicile, aux États-Unis, pour revenir

finalement à Pétersbourg qui, peu à peu, était devenu pour elle une

seconde patrie... Et cette existence un peu nomade, parfois aventureuse,

pendant laquelle son rôle de jeune maîtresse de maison n’était pas

toujours aisé, avait fait d’elle, avant l’âge, une femme vaillante

devant toutes les difficultés, toujours prête à s’employer pour les

surmonter, d’intelligence très ouverte et singulièrement développée,

dont l’âme ardente et tendre savait aimer dans l’oubli absolu

d’elle-même...

Aujourd’hui, qui avait-elle à aimer? Aussi, comme elle se sentait seule,

affreusement seule!... Tellement que, même n’eût-elle pas voulu obéir à

l’un des derniers désirs de son père en se rapprochant de ses parents de

France, elle eût répondu à l’affectueuse invitation de sa tante, qui lui

avait été une douceur inattendue; d’autant que la famille Dustal

continuait à la traiter en étrangère, et n’avait pas même répondu à sa

lettre de deuil.

A toutes ces choses, elle pensait, tandis que le train l’emportait à

travers ces paysages de France à elle inconnus, autant que le milieu où

elle allait vivre. Et le besoin irrésistible l’envahissait de retourner

vers le cher temps enfui pour échapper au présent douloureux...

Maintenant, elle se retrouvait à Pétersbourg, où elle avait laissé de

très bons amis. Eux, lui reprochaient de les quitter.

Une vision flotta tout à coup dans son souvenir. Elle revoyait son ami

d’enfance, Serge Loubanoff, la suppliant de rester, lui disant pour la

première fois tout ce qu’elle était devenue pour lui... Une vraie

surprise que cet aveu fait dans la douceur charmeuse de l’été russe, un

jour où la pénétrante odeur des foins embaumait l’air... Comment donc

n’avait-elle pas été touchée de l’accent sincère de Serge, à qui,

cependant, elle portait une réelle affection, mais une affection de

grande sœur, il est vrai, d’amie raisonnable qui avait dû, plus d’une

fois, chapitrer ce joyeux et insouciant garçon quand une de ses folies

d’officier avait jeté le trouble dans sa famille... Non, ce n’était pas

à un homme comme lui qu’elle souhaitait confier sa vie dans l’avenir.

Elle avait trop besoin d’avoir une foi très haute en ceux qu’elle

aimait. Auprès de Serge, elle n’aurait pas connu, elle en était

certaine, cette communion d’âmes qui avait rendu son père et sa mère si

absolument heureux l’un par l’autre, malgré l’amertume de l’exil, le

déchirement des liens de famille, qui avait fait leur union si douce que

leur enfant avait gardé l’inoubliable impression de l’infini de joie

qu’enferme la vie à deux ainsi comprise... Et elle était trop jeune

encore pour renoncer au bienfaisant espoir de connaître un pareil

bonheur...

De nouveau, revivant l’heure où Serge lui avait ainsi parlé, elle secoua

la tête, comme elle l’avait fait en entendant son aveu, dans un

instinctif mouvement de refus. Mais sa rêverie l’avait entraînée si loin

de la réalité présente qu’elle s’étonna d’entendre tout à coup s’élever

la voix un peu anxieuse de sa grosse compagne de voyage. Le train venait

de ralentir sa marche; il n’avançait plus que d’une allure incertaine...

Puis, tout à coup, devant un signal dressé sur la route, il s’arrêta.

--Qu’y a-t-il donc? Est-ce que nous sommes à une station?

Le voyageur avait mis la tête à la portière; il se retourna, entendant

la question de la vieille dame, et arrêta ainsi le mouvement instinctif

de Michelle pour regarder au dehors.

--Non, madame, nous nous trouvons encore en pleins champs, mais nous ne

devons pas être loin de quelque petite station...

--Alors, pourquoi arrête-t-on?... Mon Dieu, nous allons avoir un

accident! Quel malheur! Vraiment, les directeurs des Compagnies qui

mettent pareillement en danger l’existence des voyageurs devraient être

traités, comme ils le méritent, en assassins!

L’émotion de la grosse dame devenait comique par son exagération: les

lèvres de Michelle se serrèrent pour ne point livrer passage à un

involontaire petit sourire, tandis que le jeune homme répondait, une

lueur d’amusement au fond des prunelles:

--Je vous assure, madame, que vous vous tourmentez à tort. Nous ne

courons, jusqu’ici du moins! aucun danger... Voyez vous-même, la voie

est absolument libre.

Mais la voyageuse professait, sans doute, l’horreur du mouvement, car

elle se contenta de dire avec ferveur:

--Fasse le ciel, monsieur, que vous ne vous trompiez pas!

Quelques minutes s’écoulèrent encore. Le train demeurait toujours

immobile. Le sifflet jetait des cris aigus et la machine haletait,

envoyant un panache floconneux vers le ciel limpide de juillet. Le jeune

homme se pencha de nouveau au dehors. La grosse dame, très agitée, se

tourna, suppliante, vers Michelle:

--Je vous en conjure, madame, regardez aussi de votre côté, s’il

n’arrive aucun train. Car, s’il y en avait un en perspective, je

descendrais tout de suite... Je ne veux pas du tout être mise en

bouillie!

Michelle, complaisante, se leva et sa silhouette se découpa tout

élégante sur le cadre lumineux de la fenêtre. Devant elle, s’étendaient

les champs solitaires. A peine, dans le lointain, se devinaient des

toits de maisons que dominait le jet svelte d’un clocher.

Le train, d’ailleurs, recommençait à avancer de la même allure prudente,

mais enfin il avançait. Les toits se distinguaient plus nettement; et la

masse de l’église se profilait au pied du clocher.

--Nous atteignons une station, madame, expliqua Michelle, se rasseyant.

--Est-ce que nous allons nous y arrêter? Ce n’est pas possible! Notre

train est express.

--Et pourtant nous nous y arrêtons...

C’était là, en effet, une toute petite gare qui ne devait voir poser que

des trains ultra-omnibus. Un employé passait, l’air affairé. Le jeune

homme l’appela d’une voix un peu brève, chaudement timbrée, qui le fit

retourner:

--Qu’y a-t-il donc?

--Un train de marchandises a déraillé tantôt à une demi-heure d’ici. La

voie n’est pas encore entièrement déblayée. Il faut attendre.

Un voyageur d’un compartiment voisin avait entendu aussi, et commençait

à récriminer. Gouailleur, l’employé jeta, en s’éloignant:

--Bah! c’est le temps de dîner!

La grosse dame semblait bouleversée autant que si une terrible

catastrophe se fût abattue sur elle:

--Mon Dieu! mon Dieu! quel malheur! A quelle heure, maintenant,

serons-nous à Paris? Cet homme parle de dîner! Mais, où dîner!... Avec

mon estomac si délicat, je suis capable de me trouver mal d’inanition!

Pensez-vous, monsieur, qu’il y aurait un buffet dans cette misérable

station?

--J’en doute, madame, mais je puis aller m’en informer.

Il sautait sur le quai, où se répandaient les voyageurs déjà instruits

de l’arrêt forcé. Au bout d’une minute, il revint:

--Il n’y a qu’une sorte de buffet improvisé très médiocrement pourvu, et

qui va être enlevé d’assaut. Vous ferez bien de ne pas tarder à y

prendre votre part, madame...

Michelle ne se doutait guère que, dans son empressement à renseigner sa

respectable compagne de route, il y avait un secret désir de l’obliger

peut-être, elle-même qui lui semblait si charmante dans le mystère de sa

personnalité inconnue et la mélancolie de son grand deuil...

Décidément, la grosse dame n’aimait pas à se mouvoir, et, sans

cérémonie, elle dit:

--J’ai très peur de la cohue. Est-ce que vous ne pouvez pas, monsieur,

me faire apporter un peu de bouillon et une aile de volaille?

--Je l’ignore... Je puis toutefois essayer...

Il s’arrêta une seconde, comme s’il hésitait, puis, se tournant vers

Michelle, il continua:

--Si vous désirez, madame, que je vous fasse, en même temps, envoyer

quelque chose?

Elle secoua négativement la tête, mais un sourire entr’ouvrit un peu ses

lèvres pensives:

--Je vous remercie, monsieur, mais je puis aller moi-même jusqu’au

buffet. Cela m’aidera à passer le temps!

Il s’inclina, et s’éloigna. Elle dit quelques mots en russe à la femme

de chambre, dont la figure osseuse avait une très sensible expression

d’ahurissement, puis elle descendit sur le quai. Les portières ouvertes

laissaient voir le désordre des wagons. Nombre de voyageurs en étaient

descendus, la plupart sensiblement agiles, les uns maugréant contre le

retard, les autres curieux de détails sur l’accident, les grincheux

fulminant contre la Compagnie...

Michelle, de son allure souple, se glissa parmi les groupes, et arriva

dans la petite gare. Mais elle s’arrêta sur le seuil, découragée devant

la cohue qu’y amenait le buffet improvisé. De loin, elle aperçut la

haute taille de son compagnon de route qui fendait la presse pour

sortir, si habilement que, en quelques secondes, il fut devant elle.

Tout de suite, il devina son hésitation, et, courtois, se découvrant

devant elle, il demanda:

--Voulez-vous, madame, me permettre de vous frayer un passage ou, mieux

encore, de vous apporter ici ce que vous désirez?

Elle hésita: mais elle était trop habituée à voyager pour n’avoir pas eu

déjà l’occasion de recevoir ainsi de menus services d’étrangers; et,

très simple, elle accepta.

Deux, trois minutes se passèrent, puis il reparut, et, à sa seule

physionomie, elle devina qu’il n’avait pas dû obtenir aisément ce

qu’elle avait demandé. Une flamme rose aviva l’éclat de sa peau fraîche.

--Je suis confuse, monsieur, d’avoir ainsi usé de votre obligeance...

--Je vous en prie, madame...

Elle lui sut gré qu’il l’appelât ainsi «madame», la voyant seule, et, de

nouveau, un sourire découvrit ses petites dents fines.

--Vous voudrez bien, au moins, recevoir tous mes remerciements.

--Avec l’espoir que vous me ferez l’honneur de me considérer comme très

respectueusement à votre service, au cas où je pourrais encore vous être

bon à quelque chose.

Elle inclina la tête d’un mouvement qui avait une grâce fière. Alors,

lui, discret, la salua et s’éloigna. Mais il n’avait pas fait quelques

pas qu’une voix masculine l’arrêtait.

--Tiens, Dorient!... Comment, vous êtes dans ce diable de train?... Où

filez-vous si vite? Rédiger des notes prises sur le vif pour un prochain

article... A propos, mon cher, tous mes compliments pour votre dernière

causerie littéraire dans la _Revue_. C’est un pur chef-d’œuvre de

critique... Je...

Michelle n’en entendit pas davantage, les deux hommes s’éloignaient et

commençaient à arpenter le quai. Un instant, elle considéra curieusement

cet étranger qui semblait être un homme connu. Dans son esprit se

réveillait le souvenir d’articles signés «Raymond Dorient», qu’elle

avait lus, à Pétersbourg, dans les revues françaises que recevait son

père, et dont la forme comme la pensée l’avaient frappée.

Était-ce donc leur auteur qui causait ainsi à quelques pas d’elle? Il

était de type bien français et n’avait rien de la beauté robuste et mâle

de Serge Loubanoff; encore qu’il fût grand, lui aussi, mais plus mince,

plus nerveux. En revanche, dans ses yeux, dans toute sa physionomie, il

y avait une intensité de vie intelligente, de pensée que ne possédait

pas Serge...

Instinctivement, elle fit ce rapprochement, puis s’en étonna aussitôt.

Pourquoi donc imaginait-elle ainsi de comparer ces deux hommes? Par

désœuvrement, sans doute; pour tromper l’ennui de l’attente...

Lentement, elle se dirigea vers le wagon dont ne prétendait pas bouger

sa fidèle Moussia, toute désorientée de se voir transplantée si loin de

son pays; mais elle n’y remonta pas, redoutant le bavardage de la grosse

dame, et elle continua de marcher pour échapper un peu à la foule

bruyante... A l’extrémité du quai, elle s’assit sur un petit talus

gazonné. Les braises du couchant s’étaient éteintes. Un pur crépuscule

d’été tiédissait l’air, et la paix rêveuse de la nuit proche tombait du

ciel obscurci...

L’ombre enveloppait Michelle, et, tout à coup, brutale, l’angoissante

impression d’isolement tant de fois éprouvée, depuis qu’elle était

orpheline, s’abattit sur elle, domptant sa belle vaillance juvénile...

Combien, tout à coup, ils lui paraissaient illusoires, ces liens de

parenté qui l’attiraient en France! En somme, c’étaient des étrangers

qu’elle allait trouver... Oh! pourquoi son père avait-il souhaité

qu’elle se rapprochât non seulement de ceux qui se montraient tout prêts

à l’accueillir, mais des autres aussi, qui avaient jadis si

orgueilleusement repoussé sa mère...

Mais elle avait promis d’essayer de se faire aimer de tous, elle

essaierait... Et, tout bas, elle murmura, avec une tendresse

douloureuse:

--Oui, père, je ferai ce que tu as tant désiré dans tes derniers

jours... J’irai vers ceux qui t’ont été si durs... Je ferai le possible

afin qu’ils s’attachent à moi pour l’amour de toi... J’irai voir la

vieille maison où tu as été heureux quand tu étais enfant, qu’il me

semble connaître déjà, tant nous en avons parlé ensemble...

Le passé cher la ressaisissait; et, sans qu’elle s’en aperçût, des

larmes ruisselaient sur son visage...

--En voiture! messieurs, en voiture! Nous repartons... La voie est

dégagée.

Michelle, tressaillante, se dressa. La nuit était presque venue et les

premières étoiles flambaient au ciel... Alors, elle se dirigea vers le

compartiment où Moussia montrait un visage anxieux, appelant sa jeune

maîtresse avec des gestes effarés. Devant la portière, Dorient fumait

encore, observant de son regard vif le mouvement précipité des voyageurs

qui regagnaient leurs wagons. Il s’écarta pour laisser monter la jeune

fille et ses yeux eurent un éclair de curiosité compatissante,

s’arrêtant sur elle: car la brûlure des larmes marbrait encore la peau

fraîche, et les prunelles luisaient avec un éclat humide sous l’ombre

délicate des cils...

Tout arrive · 第 6 / 31 题