--Comment, Yan! Vous voudriez rester dehors? Mais vous attraperiez du

mal! Oh! je vous en prie! entrez un instant... Je vous demande bien

pardon, si je ne sais pas vous supplier en patois. J'apprendrai, Yan!

Allons! donnez-moi le bras comme ceci. Prenez garde; il y a une

marche, là! Marchez-vous à votre aise?

--Je crois bien! répondit Yan malgré lui.

Et il ne put s'empêcher de regarder, avec ses petits yeux entourés de

rides, les deux yeux profonds de Florence.

--Gredins d'yeux! ils parlent gascon! pensa-t-il.

Et, un peu effrayé, il s'avança au bras de la jeune fille, en

redressant son dos de toutes ses forces, pour paraître encore gaillard.

Triomphant, radieux à côté de Florence, non sans penser au jour un peu

oublié où il conduisait Mme du Bignaou à l'autel, il entra dans le

château.

--Par ici, Yan! dit sa compagne.

Yan voulait humblement aller à la cuisine.

--Par ici. Venez au salon!

Et elle le conduisit dans une pièce toute resplendissante d'étoffes,

de dorures, de glaces, de fleurs, où Yan ne s'entendait pas marcher,

tant les tapis étaient lourds, et où il demeura bouche bée, tant

toutes choses étaient belles.

--Là! asseyez-vous maintenant!

Yan se sentit guider vers un siège troublant, capitonné de soie rose,

un profond et large fauteuil, en tout semblable certainement à celui

que le bon Dieu des laboureurs occupe là-haut, au-dessus des nuages,

quand il trône parmi sa grande cour d'anges et de prophètes.

Et Yan, que tant de prévenances auraient exaspéré autrefois, se trouva

très flatté à cette heure. Il s'assit, se découvrit avec respect, et

même il enleva, d'un frottement de manche, une tache de boue qu'il

remarqua sur son pantalon.

--Mille excuses, mademoiselle,--et il s'efforçait de réprimer son

accent,--mille excuses pour avoir osé me présenter ainsi. Ce sont mes

vêtements de travail, et...

Mais les yeux gascons de Mlle Florence pardonnaient généreusement.

Alors Yan regretta presque de ne pas s'être coiffé du chapeau ridicule

que lui avait proposé son petit-fils.

Cependant Florence lui mettait un coussin dans le dos, un tabouret

sous ses pieds, le débarrassait de ses béquilles, installait des

abat-jour de dentelles sur les lampes pour ne pas lui blesser les

yeux, fermait les croisées pour éloigner la fraîcheur nocturne de ses

épaules, le soignait, le dorlotait, l'étourdissait de bavardages

amusants comme des chants d'oiseaux; et finalement, elle vint

s'installer à côté de lui, si belle, si aimable, si resplendissante de

grâce et de bonté, que le vieux Yan eut envie de tomber à genoux

devant elle, et de lui chanter des cantiques.

Mais il se secoua:

--Surveille-toi, mon bonhomme! se dit-il, ou tu es perdu!

[Illustration: Cependant, Florence lui mettait un coussin dans le dos.]

Et tout haut, brusquement:

--Alors, mademoiselle, vous... vous... aimez mon petits-fils, Emile?

Florence ne dit rien. Elle osa seulement prendre une main de Yan dans

ses mains veloutées. Et lentement, elle baissa la tête, pour ne pas

laisser voir ses grands yeux illuminés de larmes.

Alors Yan fut si heureux qu'il lui baisa les doigts.

--Oh! pardon! balbutia-t-il, je n'aurais jamais cru... Oh!

mademoiselle!...

Il se tut lui aussi, car il se sentait venir une voix ridicule dans le

gosier, une voix entrecoupée de sanglots.

Il s'en alla. Que pouvait-il apprendre encore? Rien. Les larmes lui

avaient tout dit. Il s'en alla. Et ses oreilles étaient si pleines de

musique, ses yeux si éblouis de beauté, qu'il n'entendit, qu'il ne vit

rien de ce qui se passa autour de lui. Il comprit à peine que Florence

lui redonna le bras pour s'en retourner, qu'elle lui cueillit des

poignées de fleurs en passant au jardin, et qu'elle le fit précéder

dans la forêt par un domestique tenant à la main une lanterne.

Puis il crut bien que la jeune fille lui disait un bonsoir très

harmonieux dans lequel elle appelait Yan: papa.

Mais cette supposition était si ambitieuse qu'il n'osa trop

l'admettre; et il se surprit en train de prier Dieu, de prier Dieu en

français, certes! quand, titubant de félicité, il arriva dans la

vieille avenue du Bignaou.

Mais à peine eut-il fait quelques pas dans cette avenue, qu'il poussa

un cri terrible.

--Diou biban!

Un panache de flammes sur sa maison!

--Au feu! hurla Yan. Au feu!

Et il s'élança sur ses béquilles.

Le Bignaou brûlait.

Yan ouvrit des yeux pleins de terreur.

--Mais c'est vrai, allez! souffla-t-il, c'est bien vrai!

Et il se mit à trembler de tous ses membres.

--Au feu!

[Illustration: «Oh! pardon!» sanglota Yan.]

Il ne pouvait même pas crier. La voix se mourait dans sa gorge.

--Au feu!

Il reprit sa course, il s'approcha de la maison, s'approcha vite, en

sautillant de façon lamentable sur ses béquilles.

--Poutoun! Cadet! Emile! voulut-il appeler.

Mais la bonne seule était présente; elle se frottait les yeux sans

savoir que faire.

L'incendie commençait à peine. Les bœufs bramaient en secouant leurs

mangeoires. Un cheval avait fendu la porte de l'écurie à coups de

sabots, et s'enfuyait, effaré, vers les champs.

--Emile? Où est Emile? put demander Yan.

--Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu! répondit la servante.

Et des voisins accouraient, hagards.

--Où est-ce que le feu a pris? Comment? Où sont les domestiques?

Mais nul ne savait répondre aux questions de Yan.

Les domestiques? ils étaient à l'auberge, sans doute.

--Mile! Mile!

A travers le crépitement des flammes, on entendait ce lambeau d'appel,

ce cri exténué du vieux paysan cherchant son petit-fils.

Soudain, un éclair dans la pensée de Yan:

--Ah! c'est sur la chambre d'Emile, le feu!

Il courut, il cassa une béquille en route.

--Emile! clama-t-il.

Et cognant sur une porte:

--Es-tu là, Emile?

Aucune voix ne répondit.

La porte était verrouillée.

--Au secours! Une hache! Vite une hache! demanda Yan en se tordant les

mains.

Dans un coin, il aperçut un maillet à égrener le maïs.

Il le prit; et, retrouvant dans ses bras rouillés un peu de la force

des jours passés, il frappa désespérément sur la porte.

Après trois coups, elle céda.

Et à travers les planches disjointes, Yan s'élança, au risque de

tomber dans les flammes. Il s'élança, et tout à coup, entouré de feu,

lui apparut Emile, Emile inerte qui semblait dormir sur son lit.

--Oh! pardon! sanglota Yan, en comprenant ce qui s'était passé.

Pardon! Viens! Je ferai tout ce que tu voudras! Tout, m'entends-tu?

Et il arracha Emile de sa chambre.

--Viens donc! Je l'ai vue, ta fiancée! Un ange! Vous vous marierez

dans un mois, malgré le serment à ton père, malgré le serment à Dieu,

malgré tout, Emile! Pardonne-moi!

Alors Yan, qui défaillait, sentit brusquement les bras de son filleul

s'attacher à son cou, dans un long transport de reconnaissance.

--Eh! qu'elle brûle si elle veut, la vieille baraque! dit le

vieillard, sous l'étreinte de son filleul. Qu'elle brûle! puisque je

vais te faire bâtir un château!

Mais quand il sut Emile hors de danger, quand il fut bien convaincu

que personne n'avait pris mal dans la maison, Yan, qui était né au

Bignaou, qui y avait aimé, souffert, vieilli, se permit de pleurer

quelques larmes en voyant s'abattre les chers murs, les bons murs de

la douce maison dont les pierres tombaient à ses pieds, avec des

bruits vagues, plaintifs comme des adieux d'amis.

[Illustration]

X

L'incendie épargna les granges. La maison d'habitation elle-même ne

fut pas sérieusement endommagée. Mais Yan qui, depuis son entrevue

avec Mlle Florence, croyait avoir une âme neuve dans son corps,

désira qu'il ne survécût presque rien de son ancienne demeure. Quand

les murs du Bignaou furent refroidis, le parrain d'Emile embaucha des

maçons pour édifier une maison nouvelle. Un architecte fut mandé, un

architecte de Paris. Il proposa des plans très coûteux et très

incompréhensibles, que Yan accepta sans hésiter. Il fallait aller

vite.

La noce devait avoir lieu, non dans un mois,--il était impossible

d'arriver si tôt,--mais dans six mois au plus tard. Emile menaçait de

s'engager, s'il n'épousait pas Florence Brion avant le premier de

l'an. Et Yan comprit son impatience, certes. Lui-même, du reste,

exigea que les choses marchassent rondement.

Tout de suite, il prépara la grande métamorphose qui lui avait été

imposée.

Il s'agissait de transformer le vieux paysan de Gascogne en un

monsieur des plus distingués. Yan s'y appliqua aussitôt de son mieux.

Il ne se coiffa plus d'un béret. Il ne chaussa plus ses lourds sabots

de verne. Il pendit à un clou sa bonne chamarre bleue. Cela ne

l'attrista pas outre mesure. A peine perdit-il l'appétit quand son

filleul exigea qu'il parlât le français à table.

Pendant soixante-dix-huit ans, sa langue avait gasconné, avait

articulé les mots sonores et parfois assez risqués de son pays; on

devait bien lui permettre un peu de maladresse mélancolique à

prononcer les nouvelles paroles!

--Eh bien! Yan, ça ne va donc pas? lui disaient les métayers en tapant

gaillardement sur son épaule, à la gasconne.

--Mais si! mais si! répondait Yan, en dissimulant sa tristesse.

Et il s'éloignait des vieux camarades, dont la conversation trop

familière ne plaisait plus à Emile.

Et un jour, un nouveau domestique venu de Dax, qui portait des

vêtements cossus, comme un instituteur, l'appela respectueusement

«Monsieur Jean». Yan ne comprit pas d'abord de qui l'on parlait.

«Monsieur Jean!» Il ne s'attendait pas à être désigné ainsi.

Quand il sut de quoi il retournait, il pleura un peu, malgré tout,

comme s'il avait appris soudain la mort d'un bon ami d'enfance, d'un

bon ami appelé Yan et qu'il ne reverrait plus.

Et il ne s'étonna point lorsqu'un tailleur vint coudre pour lui des

vêtements noirs.

Et il sortit de ses oreilles les minces anneaux d'or qu'il portait

depuis son enfance, et que les baisers de sa défunte femme avaient si

souvent effleurés, autrefois, au temps des lèvres roses et des baisers

d'amour.

Et, sur les observations d'Emile, il voulut bien laisser pousser sa

barbe, afin de paraître distingué.

Et ses mains qui, mécaniquement, faisaient toujours le geste plébéien

de filer de l'étoupe, il essaya de les maîtriser, afin de ne pas

sentir les regards irrités de son filleul.

Et la _mesture_, le cher pain du pays dont toute sa chair était

constituée, il y renonça sans douleur trop apparente, pour manger du

pain bien blanc et bien hygiénique, de ce pain de froment qui

ensanglante les gencives et fait gronder les estomacs gascons!

Bientôt la bonne tenue de «Monsieur Jean» fut l'objet d'une admiration

unanime.

--Mais vous engraissez, papa, je vous assure! proclamait Emile, qui,

de son côté, s'habillait comme un gentleman.

Le Bignaou était sens dessus dessous. Des charpentiers, des forgerons,

des couvreurs, des ébénistes s'acharnaient sur ses murailles, sur son

toit, sur ses portes, sur ses parquets. Tout cela criait, chantait

avec une noble émulation. Mais «monsieur Jean», depuis qu'il chaussait

des bottines, était trop bien élevé pour se plaindre. Il payait sans

murmurer, chaque samedi, et c'est à peine si, de temps en temps, on le

voyait sortir un mouchoir bien blanc et bien empesé de sa poche, pour

se moucher dedans ou peut-être pour y pleurer; l'on ne savait trop.

Sans doute, il avait des absences. Ainsi, quand il passait devant son

cocher, un beau garçon, habillé comme un docteur et tout plein de

belles manières, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Pardon, monsieur!»

Et il n'osait rien ordonner à la femme de chambre, une grande dame,

fort embaumée, dont les toilettes inspiraient le respect. De même, la

voiture achetée par Emile lui donnait des terreurs folles. D'abord, il

n'osait pas s'asseoir sur des coussins si riches; et il avait peur

sans cesse de cracher sur le tapis, ce qui lui donnait des gastralgies

constantes!

Ensuite, comme les ressorts étaient souples, il croyait danser

effroyablement quand il allait en promenade, ce qui lui valait de

continuels vertiges.

On lui avait réservé un large fauteuil rembourré de crin: il se

meurtrissait dessus. Dans son lit, on avait mis un sommier

confortable, au lieu de la patriarcale paillasse en feuilles de maïs:

cela lui déchirait les côtes.

Parfois, le dimanche, Emile voulait qu'on mangeât des huîtres: Yan ne

pouvait sentir ces bêtes disgracieuses. Il en massacrait trois ou

quatre, par tenue, sans trop laisser voir ses nausées.

Et les parquets frottés sur lesquels il croyait tomber sans cesse! Et

le silence des domestiques en sa présence, qu'il prenait pour du

mépris! Et ses bretelles d'un nouveau système breveté, qu'il ne savait

jamais installer sur son dos! Et le tabac, les bonnes prises de tabac

dont, pendant quarante ans, il avait gratifié ses voluptueuses

narines, et qu'il fallait supprimer actuellement pour cause de

propreté! Et sa nouvelle barbe enfin, sa barbe en fleuve, qui lui

occasionnait des démangeaisons si terribles, qu'il croyait sentir,

selon sa belle expression: des courses de hérissons sur ses joues!

Un matin, étant encore au lit, il vit arriver Emile.

--Eh bien, papa, voulez-vous faire transporter vos papiers dans votre

chambre neuve?

--Hein? Quoi? Ma chambre neuve?

--Oui, vous savez bien: celle que vous avez choisie vous-même! Il faut

vous dépêcher; on va commencer à démolir celle-ci.

Yan, qui ne s'entretenait plus qu'en français avec son petit-fils, dit

brusquement:

--_Ne bouy pas_ (je ne veux pas)!

--Mais, papa!

--Laisse-moi la paix!

Et il regarda, au plafond, une certaine poutrelle tortueuse, qu'il

avait vue, en se réveillant, tous les matins de sa vie, et qu'avant

lui avaient regardée sans doute les prunelles depuis longtemps

éteintes de ses aïeux.

Ce jour-là, Yan ne sortit pas de son lit.

Et le jour suivant, Emile ayant réitéré sa demande, Yan ne bougea pas

davantage.

--C'est absurde, voyons! fit observer le jeune homme, le troisième

jour.

Et comme les maçons attendaient, il supplia le vieillard de se lever.

--Ne bouy pas!

Yan ajouta, dans sa langue natale, qu'il casserait la tête de celui

qui reviendrait le tourmenter!

--Vous comprenez, à cet âge, on déraisonne quelquefois! firent

remarquer les voisins.

Et comme la disparition de cette pièce était d'une importance capitale

aux yeux de l'architecte, on résolut de transporter Yan dans sa

chambre nouvelle, une nuit, pendant son sommeil.

--Il ne s'en apercevra pas, vous verrez! dit la personne qui avait eu

cette belle inspiration.

Effectivement, Yan n'opposa pas beaucoup de résistance. Il se contenta

de pleurer silencieusement, en disant tout bas:

--Ah! moun Dioü! Ah! moun Dioü!

Depuis lors, il ne put guère dormir.

Des âmes, disait-il, venaient durant la nuit tirer ses couvertures;

des âmes blanches que lui seul pouvait voir. Et tous les calmants des

pharmaciens furent impuissants sur lui. Il s'affaiblit de jour en

jour.

Bientôt il se mit à grogner contre les architectes, les maçons, les

charpentiers, les serruriers, les menuisiers.

--La ruine de la maison! soupirait-il. C'est la ruine de la maison!

Il montrait une avarice basse, il ne pouvait s'empêcher de surveiller

les domestiques quand ils mangeaient.

D'autres fois, oubliant qu'il avait un chapeau de feutre sur sa tête,

il prenait sa vieille quenouille, et voulait filer malgré tout, filer

du lin, comme jadis.

Du reste, il demandait pardon à Emile quand il revenait à lui.

--Il faut m'excuser, mon enfant, murmurait-il de sa voix cassée. On ne

change pas, en un jour, des habitudes vieilles de soixante ans. Tu

verras toi-même, tu verras!...

Et, par excès de zèle, il devenait joyeux alors, il lançait des

tirades françaises à pleine bouche, se battait les flancs pour rire et

amuser la compagnie.

Puis, il demeurait des heures entières sans faire un mouvement, les

mains élargies devant le feu, le corps tordu comme un vieux tronc.

A sa figure, des taches grises s'élargissaient; de ces taches de

vieillesse qui semblent commencer la minéralisation de l'homme, et que

les laboureurs appellent si profondément: des taches de terre.

XI

Octobre commençait; octobre, le mois gris qui serre tant le cœur des

vieux.

Autour de Yan, trente ouvriers travaillaient bruyamment à élever la

maison nouvelle. Le vieux paysan avait la tête fendue par la

_Chanson des Blés d'or_, que rythmaient les truelles ou les

marteaux. Autour de lui, tout puait la peinture et le plâtre.

Le pays était bouleversé par les élections. Les facteurs arrivaient,

chargés de paperasses politiques et fielleuses. Les arbres des routes,

déshonorés d'affiches, semblaient de stoïques mutilés couverts

d'emplâtres.

Trois candidats en présence: Auguste Brion, républicain modéré;

Gustave Darrigand, républicain radical; Victor de Cazenabe,

monarchiste.

Et les paysans, tiraillés par ces trois hommes, oubliaient de donner

le foin à leurs vaches et de faire du tort à leurs voisins.

Yan, qui autrefois s'amusait comme un fou pendant les périodes

électorales, ne parut point s'apercevoir, cette année-ci, que la

patrie manquât de députés. Les journaux locaux, tout ruisselants

d'insultes et de bave, ne le déridèrent pas. Même les articles rédigés

en un gascon suspect, que les agents politiques écrivent en pareille

circonstance pour entraîner les masses rurales, ne purent le faire

sourire. Yan ne s'intéressa ni au chemin de fer que promettait le

candidat radical, ni à l'élargissement de la rivière que faisait

entrevoir le candidat modéré, ni à la diminution des impôts que jurait

d'obtenir le candidat monarchiste. Un quatrième personnage se serait

engagé à faire ouvrir un volcan devant le Bignaou pour distraire un

peu les électeurs, les dimanches et fêtes, que Yan n'aurait pas

ressenti la moindre émotion.

Les préparatifs du mariage le laissaient presque aussi froid.

Le parrain d'Emile devait demander officiellement la main de Mlle

Florence, le lendemain du scrutin. Comme ses lamentables jambes ne

pouvaient plus remuer, il avait été convenu que cette cérémonie se

passerait au Bignaou. M. Brion viendrait déjeuner à la maison avec sa

fille. Ce jour-là, devait être inaugurée la salle à manger nouvelle:

une pièce énorme tout encombrée de chêne sculpté, et dont le buffet,

la table, les chaises, le dressoir, provenaient en droite ligne d'une

des plus consciencieuses maisons de camelote florissant au faubourg

Saint-Antoine. Yan resterait à table jusqu'à la fin du repas. Quand

les convives grignoteraient des desserts multiples, aussi recherchés

qu'indigestes, le vieil aïeul ferait un petit discours en français et

solliciterait, avec l'émotion qui convient, la main de Mlle

Florence pour son filleul.

Emile dressa le vieillard pour qu'il n'y eût pas de surprise

désagréable. Longtemps à l'avance, il lui indiqua les termes à

employer, les défauts de prononciation à éviter, les inflexions de

voix à produire. Il aimait Florence, le bon Emile. Et il craignait

tellement, malgré tout, de s'entendre refuser sa main, qu'il aurait,

sans remords, commis toutes les monstruosités pour épargner à son cœur

une telle catastrophe.

[Illustration]

Et Yan se laissa régenter, sans trop de révolte.

Il n'apprenait pas vite le texte de la petite déclaration émue. Il

s'embrouillait à partir de la première phrase.

--Voyons, papa! lui disait Emile en le poussant dans un coin.

Figurez-vous que nous sommes à lundi prochain. M. Brion est devant

vous, sa fille est à votre droite, je suis à votre gauche, le

domestique verse du champagne: que faites-vous?

Et Yan, qui ouvrait de gros yeux ingénus vers son filleul pour

concentrer toute son attention, commençait alors, d'une voix très

sérieuse, en faisant sonner épouvantablement les nasales:

«--Monsieur le député. A mon âge, les... et le... et mon émotion... et

ce beau jour...»

Il n'arrivait jamais à trouver la phrase exacte!

Désespéré, Emile écrivit le petit discours. Il l'écrivit en caractères

énormes pour que les prunelles du parrain pussent s'y reconnaître, et

il supplia Yan de l'apprendre par cœur afin qu'on ne se moquât pas de

lui, quand l'heure solennelle serait venue.

Yan reçut entre les mains un large papier blanc sur lequel il pouvait

lire, à grand renfort de lunettes, et en tenant l'écriture tout au

bout de son bras, à cause de ses déplorables yeux de presbyte:

«Monsieur le député. A mon âge, les longs discours ne sont pas de

saison. Pardonnez-moi si je suis bref. J'ai mon filleul Emile à côté

de moi; vous avez votre fille Florence à côté de vous: ces enfants ne

me pardonneraient pas si je laissais palpiter leurs jeunes cœurs trop

longtemps. Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle que j'ai

l'honneur de vous demander, pour mon filleul, la main de Mademoiselle

votre fille.»

--Etudiez cela, papa! étudiez-le tout le temps! recommanda Emile.

Yan promit tout.

Au coin du feu, à table, au lit, il lisait le large papier blanc. Et

parfois, sans le savoir, il se faisait la leçon à voix haute, comme

les petits enfants studieux:

--Attention là, Yan! Voyons, qu'est-ce qui vient après: _palpiter

leurs jeunes cœurs trop longtemps_? C'est... c'est... Ah! oui:

_Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle_... Attention, là,

Yan!

Ce qui l'épouvantait surtout c'étaient les _u_ à prononcer. «Monsieur

Jean», malgré lui, disait «_les junes curs_» pour «les jeunes cœurs».

Emile lui avait signalé ce défaut voilà bien longtemps. Yan promit de

se corriger. Aussi parvint-il à dire couramment «_seur le meur_», pour

«sur le mur». De là, souvent, des confusions désastreuses qui

donnaient à Yan des peurs bleues.

Le jour terrible approchait.

Cependant la métamorphose suivait son cours à la maison. Le domestique

Poutoun avait dû changer de nom. «Poutoun» cela sentait trop le

terroir. Actuellement il s'appelait Pierre.

Monsieur Jean entra dans un grand courroux quand on lui apprit ça.

--Poutoun! Mais il n'y a que ce nom qui soit joli au monde!

écuma-t-il, avec une grande indignation dans toute sa voix. Poutoun:

petit baiser! Poutoun: un nom d'adoration qui semble créé pour la face

rose des marmots! Ah! les scélérats! Et alors, s'il en naît ici, des

enfants, dans dix ou douze mois, on les appellera Ferdinand peut-être?

ou Edmond?... Scélérats!

Mais ses plus grandes colères tombaient très vite depuis quelques

semaines, et de longues prostrations suivaient ses moindres

emportements.

Parfois Florence venait. Alors c'était comme un clair de lune sur

l'antique Yan. La vue de la jeune fille l'apaisait, lui faisait du

bien, l'invitait au recueillement et au silence.

Certes, il lui gardait beaucoup de rancune. N'était-ce pas cette

poupée, la cause de?... Ah! il se proposait de lui dire son fait, un

jour ou l'autre!

Mais Florence n'avait qu'à paraître; et toutes les fureurs

s'évaporaient sous son rayonnement.

Puis, elle seule savait être douce au vieillard. Elle seule l'appelait

encore «Yan» tout court. Elle avait appris quelques phrases gasconnes

pendant son séjour à Salignacq; elle les répétait continuellement à

Yan, et cette flatterie emparadisait l'aïeul.

Elle était toute prévenance pour lui ensuite. Elle lui prêtait son

bras chaque fois qu'il voulait marcher; elle le débarrassait

de ses béquilles chaque fois qu'il voulait s'asseoir.

--Êtes-vous bien à votre aise dans cette redingote noire, Yan?

--Mais, certainement mademoiselle!

--Et ce chapeau ne vous fait pas mal à la tête?

--Mais non, mademoiselle!

Yan évitait bien de se plaindre. Et pour ne pas la chagriner, il

attestait très haut qu'il aimait les vêtements noirs, et les chapeaux

de soie, et les bottines étroites; et qu'il adorait se promener en

voiture, et manger des huîtres, et nasiller le français, et dépenser

des sommes fabuleuses à l'édification d'un château ridicule!

--Mais certainement mademoiselle! c'est de plein gré que je fais tout

ça!

Et il s'essuyait les yeux avec le coin de son mouchoir,--toujours cet

ignoble mouchoir blanc et propre qui l'empestait, parce qu'il n'y

sentait plus la familière odeur de tabac!

Florence restait pensive et regardait longtemps son futur beau-père.

Croyait-elle à ce qu'il lui disait? Oui, sans doute. Et quand elle

s'en allait, elle donnait un bon baiser sur le front parcheminé du

paysan.

Alors, Yan avait du bonheur sur sa figure pour vingt-quatre heures.

Le jour du scrutin, il venta fort. Tous les arbres de Salignacq

allongeaient des espèces de bras déformés, en jetant au loin des

paquets de feuilles. On eût dit de grands électeurs végétaux déposant

passionnément des bulletins de vote dans d'invisibles urnes.

Yan · 第 4 / 5 段