Dès les neuf heures du matin, Emile pria Yan d'aller voter. On

installa l'inerte aïeul sur la voiture, on le descendit devant la

mairie, et deux gars solides le portèrent devant la boîte de sapin.

Yan fit son devoir: il vota pour Brion. Emile veillait d'ailleurs. Et

quand il se fut acquitté envers le père de sa future bru, Yan revint

paisiblement chez lui. Il avait le corps si exténué, les poumons si

las, que sa voix parvenait à peine à se faire entendre. Il s'écroula

dans un fauteuil, et par une croisée de sa maison neuve il regarda les

arbres se démener sous le vent.

Parfois les masses rousses de la forêt, déplacées par la rafale, lui

montraient une plaque jaune au loin, un bout de rivière trouble, où

précisément un fou s'était noyé, voilà quelques mois. Et Yan se dit

tout à coup:

--Pourquoi pensé-je à cela?

Il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une laide vision. Il

n'avait rien mangé depuis la veille. L'odeur du pain lui donnait des

nausées. Oui, sans doute, une tranche de mesture, toute mince, rôtie

devant un bon feu, puis frottée d'ail, salée et enduite de graisse,

aurait été bien accueillie par son estomac! Mais les nouveaux

domestiques ne savaient pas préparer ce mets de mauvais goût. Et ses

mains tremblaient trop: il aurait sali tous ses vêtements!

Puis il songea que le surlendemain mardi, 1er novembre, il aurait à

payer une traite de 4,500 francs à un entrepreneur.

Là-bas, la plaque jaune du Lü apparaissait toujours à travers la

forêt.

--Pourquoi pensé-je à cela? répéta-t-il en fermant les yeux.

Et quand il les rouvrit, ces yeux, ce fut un bout de corde à sécher

le linge qui frappa sa vue! Oh les pensées noires qui l'assaillirent

alors! Pourquoi faisait-il mentalement un nœud coulant à l'extrémité

de cette corde?

--Et chaque mois, balbutia-t-il, j'aurai ainsi des traites de 4,500

fr., de 5,000 peut-être.

Ses mains tremblaient de plus en plus. Il voulut arranger sa redingote

qui prenait un mauvais pli sur le fauteuil; il ne put jamais y

parvenir. Et il avait froid, froid jusqu'au sommet de ses cheveux.

Yan, peu à peu, tomba en léthargie. Et rien ne remua plus que sa tête

terreuse qui, à chaque mouvement de la respiration, oscillait un peu

sur ses maigres épaules.

Le temps passa.

Vers le soir, une voix douce comme un vieil air de violon s'insinua

dans ses oreilles:

--Bonsoir, Yan!

Il se réveilla.

--Bonsoir, mademoiselle!

Et Florence lui montra un petit panier de champignons qu'elle venait

de cueillir dans la forêt.

[Illustration: Yan prit le panier et l'examina.]

--Est-ce qu'ils sont bons, Yan? Vous savez, moi, je ne m'y connais pas

du tout.

Yan prit le panier et l'examina.

Oh! près d'elle, il se sentait revivre!

--Oui, je crois qu'ils sont bons! dit-il en considérant les

champignons menus. Cependant...

Ils avaient de petites pustules blanches çà et là; et Yan hésitait.

Ses yeux étaient devenus faibles aussi!

--Enfin, s'ils sont bons et si vous voulez les accepter, je vous les

donne de grand cœur, papa. Vous penserez un peu à moi en les mangeant?

--Oh! merci! balbutia-t-il.

Et Yan fit serrer les champignons avec joie.

--Certainement, je les mangerai! se dit-il. Oui demain, au déjeuner

des fiançailles.

Il devint grave alors. Et il détourna la tête, de peur de pleurer.

Florence repartit presque aussitôt. Elle était très affairée. Les

élections avaient tourné la tête à tout le monde chez elle.

--Bonsoir, Yan. Je viendrai vous dire si papa est élu.

Alors, Yan eut la sensation d'une nuit très froide qui s'appesantirait

sur lui.

XII

Dormit-il cette nuit-là? Peut-être. Mais ce fut un sommeil étrange,

comme la répétition générale du lourd sommeil final. Et quand il se

leva, il regarda le soleil avec des yeux vides, comme si son âme était

déjà partie.

Dans la maison, on oyait des mots de tristesse prononcés tout bas:

--Le radicalisme monte!

--Au second tour, Darrigand l'emportera!

--Parbleu!

Il y avait eu ballottage, paraît-il. Et le candidat radical arrivait

en tête. La cuisinière du Bignaou bougonnait, convaincue qu'après un

tel échec, M. Brion n'apprécierait aucun de ses plats. Et Emile

s'éplorait:

--Pauvre France!

Mais ces futilités touchaient peu le vieux Yan.

Il ordonna d'apprêter les champignons. Il se fit raser. Il passa des

habits de cérémonie. Et il manifesta le désir de se confesser au curé

de Salignacq.

Il ne demanda pas la permission de se rendre à l'église sur le grand

char vert qui l'y avait porté tant de fois! Non! Ces bonnes joies, il

le savait, ne lui étaient plus permises.

Il ne pleura pas trop en se sentant hisser sur la voiture, et il fit

bonne contenance, derrière le cocher raide et toujours digne, toujours

muet.

Il faisait doux. Dans l'allée du Bignaou, il remarqua un pommier naïf

qui, trompé par les derniers jours de soleil, arborait en plein

automne des fleurs blanches sur un de ses rameaux. Oh! le bon pommier

qui jadis lui avait donné tant de pommes! des pommes mûres à la

Saint-Jean, de ces pommes qui ont une si pénétrante odeur de jeunesse!

Yan aurait voulu s'arrêter, cueillir ces fleurs éphémères de l'ingénu

pommier.

Mais il n'osa pas, à cause du cocher raide.

Et puis, il sentait que ce serait très ridicule.

Les chevaux, grisés d'avoine, l'emportèrent rapidement par les routes

argileuses. Lui pensait aux bœufs qui le véhiculaient jadis par ces

mêmes routes si connues.

Il en trouva des bœufs attelés à des chars verts. Ils marchaient

indolemment, avec l'allure sage de bonnes bêtes, qui ont l'air de

muser le long des haies. Il vit des métayers à lui, avec lesquels il

aimait parler autrefois... parler de récoltes, de fumiers, des

banalités courantes de la vie agricole, et aussi parler de choses un

peu grasses, en riant à son aise, en lâchant à pleines lèvres les

expressions pittoresques et crues qui avaient été toute la gaieté de

sa vie.

Mais cela était défendu à Monsieur Jean.

D'ailleurs, la voiture allait si vite que ses yeux désorientés

n'avaient pas toujours le temps de s'y reconnaître.

En quelques minutes, il fut au bourg.

Yan sentit un long serrement de cœur.

Des écoliers jouaient sur la place publique, à l'ombre des platanes

jaunis, et le vieillard crut se voir dans le passé, criaillant et

gambadant comme ces gamins espiègles, sous ces mêmes platanes toujours

jeunes.

Il ne pouvait plus marcher seul. Le cocher le soutenait gravement,

sans une parole. Et Yan s'affaissa près du confessionnal, avec un

grand bruit dans ses oreilles.

Le curé vint aussitôt, et Yan se confessa en gascon, en baissant ses

yeux douloureux, en joignant ses mains osseuses, dont le tremblement

faisait un petit bruit rythmé sur le prie-Dieu.

Le paysan communia, une demi-heure après. Et quand l'hostie symbolique

fondit dans sa bouche, il sentit un tressaillement dans tout son être,

comme si son vieux corps vibrait d'une nouvelle vie. Une tour en

ruines doit éprouver de ces sensations, quand elle voit pousser des

fleurs dans ses créneaux.

Et après la messe, Yan se fit conduire au cimetière.

Il marchait mieux; il avait l'âme en paix; et il croyait vaguement

faire de la lumière par tout son corps, comme si des anges lui avaient

passé une blanche tunique de lin.

[Illustration]

Il s'arrêta devant le coin de terre où dormaient les siens. Mais il ne

pleura plus. Un rang de pierres grises dans l'herbe. C'était là.

Yan trouva le sol très doux sous ses pieds las, comme s'il avait marché

sur sa propre chair. Et quand il s'en alla, il lui parut que toutes

les herbes de ce coin de terre s'enroulaient autour de ses jambes,

familièrement, avec des caresses délicates, pareilles à celles des

mains disparues.

Il revint chez lui, tout hanté d'une grande pensée blanche, qui

semblait faire éclore des lis dans son cerveau. Oui, bientôt, lui

aussi, bientôt il arriverait sous cette terre, pour dormir côte à côte

avec les aïeux oubliés; et peut-être quelques-uns de ses atomes

frémiraient-ils au contact mystérieux de vos atomes, ô morts

impérissables! Et ce serait fini de souffrir. Et aucune des tristesses

noires qui avaient obscurci ses vieux jours ne pèserait plus sur lui.

Ah! cela aurait été si doux pourtant de mourir comme il avait vécu, en

paysan, en Gascon! Et la suprême larme vint repolir l'azur fané de ses

yeux.

Mais c'était un vœu inutile. Yan n'y songea plus.

* * * * *

Au Bignaou,--qui s'appelait depuis quelques jours la villa

Duvignau,--l'ex-député et Mlle Florence arrivèrent presque en même

temps que lui. Il était onze heures. Yan s'assura que les champignons

étaient cuits, et serra la main de M. Brion, correctement, en arrêtant

autant que possible le tremblement de ses doigts.

Florence semblait faire le printemps autour d'elle. Emile était très

pâle. L'ex-député fort morne.

On se mit à table.

Yan fut très convenable pendant le repas. Emile n'eut rien à lui

reprocher. Il ne demanda pas de mesture. Il mangea presque de tout. Il

ne dit aucun mot déplacé. Jamais il n'avait été aussi gentil.

Souvent, de ses petites prunelles claires, il regardait l'heure à la

pendule. Puis il considérait la radieuse Florence, longuement, comme

pour faire provision de courage.

Et, quand les champignons arrivèrent, savoureux et fumants, il ferma

les yeux. Il éprouvait un léger vertige.

--Voulez-vous m'en laisser goûter, Yan? demanda Florence.

--Oh! non! répondit le vieillard. Ne sont-ils pas tous pour moi?

Il était onze heures trois quarts.

Et Yan mangea les champignons de grand appétit. Il les mangea tous,

sans écouter les mélopées tristes qui semblaient retentir dans son

cerveau.

Et Florence fut très heureuse.

Le temps ne compta plus ensuite pour Yan du Bignaou; il n'entendit

rien de ce qu'on disait. A peine comprit-il, lorsque Emile laissa

tomber la conversation, au dessert, que l'heure de parler était venue.

Yan ne se troubla pas. Il sentit les yeux de tous les convives

converger sur lui. Et sa voix ne trembla pas trop lorsqu'il prononça

les premières paroles. C'était très solennel. Florence haletait. Oh!

la bonne voix toute faible de l'aïeul, comme elle pénétrait l'âme! Yan

ne se trompa point. Il prononça très purement les nasales et les

_u_. Il en était si étonné lui-même qu'il crut entendre un ange

secourable du bon Dieu parler par son humble bouche... Il éprouva un

long frisson dans tout son être quand il arriva aux derniers mots de

son discours:

--Monsieur Brion, c'est avec une émotion réelle que j'ai l'honneur de

vous demander, pour mon filleul, la main de mademoiselle votre

fille!...

En ce moment Yan entendit la voix grave de M. Brion prononcer de

belles paroles qui faisaient chaud au cœur.

--Je ne crois pas me tromper, cher Monsieur Duvignau, concluait le

député sortant, en vous déclarant que Florence est toute disposée à

devenir votre belle-fille.

Alors, tout à coup, Florence se leva.

--Oui, mais à une condition, lança-t-elle.

Et son visage parut illuminé de larmes.

Emile frémit. Le député tressauta. Yan lui-même sentit une grande

anxiété dans tout son être.

--Oui, je veux bien épouser M. Emile, reprenait la jeune fille. Mais,

je le répète, à une condition. C'est que Yan redeviendra Gascon et

reprendra toutes ses anciennes habitudes!

Après avoir parlé ainsi, Mlle Florence quitta sa place et alla

embrasser M. Jean à pleines lèvres.

--Parlez patois, Yan, ajouta-t-elle, habillez-vous comme un paysan,

mangez de la mesture, et riez, et chantez, et faites ce que bon vous

semblera, _Diou bibostes!_ Ah! je suis bien la maîtresse un peu!

dit-elle en se retournant tendrement vers Emile.

Florence avait deviné toutes les tortures de l'aïeul.

Et M. Brion, le ballotté de la veille, qui rapidement s'était fait

cette réflexion: «C'est une idée, ça! pour me concilier les classes

ouvrières au second tour de scrutin!...» s'empressa de déclarer:

--Mais elle a raison, cette chérie! Ne vous gênez pas, Yan! Redevenez

le paysan d'autrefois, si le cœur vous en dit! Elles ont du bon, les

mœurs de nos belles populations rurales!

Yan sentit en lui une telle explosion de bonheur quand il entendit ces

paroles, qu'il se mit à pousser une longue clameur de joie, sans

pouvoir dire un mot.

--Ah! moun Diou! balbutia-t-il à la fin. Ah! moun Diou!

Et il joignit les mains. Et il leva les yeux. Et il sentit dans son

cœur une si véhémente fermentation de plaisir qu'il eut peur d'étouffer.

--Ah! moun Diou!

Tout le monde pleurait: tout le monde s'embrassait; un même délire

bouleversait toutes les têtes.

Alors Yan, malgré ses jambes infirmes, éprouva le besoin de se secouer

sur sa chaise; Florence, agitée par le même instinct, sauta pour de

bon; Emile se leva, le député sortant changea de place; et la servante

engloutit avec émotion deux prunes à l'eau-de-vie! Le ciel, le ciel

avec toutes ses délices, croulait sur le Bignaou enchanté!

--Ah! je n'étais pas si malheureux! se récria Yan, qui par pudeur

voulait dissimuler son immense félicité. Non! J'étais même très bien,

je vous assure... Si vous voulez seulement me permettre d'ôter cette

redingote...

Et il s'en alla, très leste, miraculeusement, pour aller prendre sa

chamarre, la longue blouse bleue, qu'il n'avait pas revêtue depuis un

mois.

Oh! ce fut un bain de volupté sur ses vieilles épaules!

--Là! maintenant, j'ai chaud. Et je suis à mon aise!... Si vous me

permettiez de reprendre un instant mes sabots...?

Et il retrouva ses lourdes chaussures de bois dans un fond de placard,

ses confortables sabots qui pesaient deux livres chacun!

--Là! comme ceci, je suis ingambe! Tandis qu'avec ces barbares

bottines en chevreau... Et gascon? Voudriez-vous que je parle un peu

gascon! Diou biban! le bien que ça ferait à ma langue! Ah! lou

gascoun, amics! lous anyous ne deben debisa que coum aco, aü ceü!

Il traduisit, pour Florence:

--Les anges ne doivent parler que cette langue, au ciel.

--_Oh! qu'abi coumprés, Yan!_ repartit la jeune fille vexée.

--Tenez! puisqu'ils le parlent déjà sur la terre! conclut galamment le

vieux.

Il avait eu de l'esprit autrefois, en gascon!

Et il prit la table à deux mains, car la félicité lui troublait la

tête.

--A la noce dans un mois, je chanterai! annonça-t-il.

[Illustration: Il laissa tomber sa tête sur la table.]

--Chantez tout de suite! cria-t-on à l'unisson.

--Bien! mais laissez-moi priser un brin!

Il aspira aussitôt une pincée de tabac, et ses narines eurent des

sensations si voluptueuses qu'il inonda sa tabatière de larmes.

Il commença, d'une petite voix aigrelette, une chanson joyeuse du pays:

_Sou pount de Toulouse, tres filles qu'y a_ (bis)

_Qu'y passa un mouène qui leus saluda

Tra-la-larelalare

Tra-la-larelala!_

Et tout le monde répéta:

_Tra-la-larelala!_

Yan, d'une voix un peu plus sourde, continua:

_Qu'y passa un mouène qui leus saluda_ (bis)

_Les disou lou mouène: «Le mie quaou sera?»

Tra-la..._

Il s'interrompit:

_Tra-la...

Tra..._

Ses yeux s'injectèrent.

--Ah! lança-t-il, les champ...

Mais il ne voulut pas terminer; il laissa tomber sa tête sur la table,

en poussant une longue plainte.

--Papa! qu'y a-t-il? dit Emile avec inquiétude.

--Oh! papa! s'éplora Florence.

Yan ne répondit point. Les yeux fermés, la face rougie, il continua de

se plaindre en croisant les mains sur sa poitrine.

--Le médecin! vite! dit-il brusquement.

Et ses dents claquèrent.

--Qu'avez-vous? qu'avez-vous? demandait-on, en s'empressant autour de

lui.

Le cocher vint dire:

--Le médecin? Mais aujourd'hui, lundi, il est au marché de Pouillon!

--C'est juste! fit Yan, en rouvrant les yeux. J'y avais pensé.

Et il ajouta, très bas:

--Allez chercher M. le curé!

--Oh! papa...

Yan fut pris d'un long frisson qui secoua tous ses membres comme les

branches d'un vieil arbre.

--Mais il y a des médecins à Dax! dit Emile.

--Quinze kilomètres! balbutia Yan.

Puis avec un sourire:

--Ils arriveraient trop tard.

[Illustration: Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.]

--Ah! mon Dieu, je devine! cria Florence; ce sont les champignons!

Mais Yan nia avec force.

--Non, je vous assure. Ils étaient bons, allez! répondit-il à la jeune

fille avec une grande amitié dans sa voix.

Et il referma ses yeux, de peur que Florence n'y découvrît ses

pensées.

M. Brion conseilla un vomitif.

--Oh! oui! si vous voulez!... acquiesça Yan avec impatience.

Une pincée d'émétique lui fut présentée dans un peu d'eau.

Yan saisit le breuvage de ses mains éperdues.

Il essaya de boire.

--Oh! oui! il faut vivre maintenant! se dit-il. Vivre, être heureux!

Mon Dieu! Sauvez-moi!

Mais, dans sa hâte, il versa la moitié de la solution, tout à côté,

sur son cou; et la quantité absorbée ne suffit pas à le faire vomir.

Il n'y avait pas un pharmacien dans les environs.

--Ah! je ne veux pas! cria Yan, dont les lèvres se frangeaient

d'écume. Non! je ne veux pas mourir!

Il pensait aux champignons maudits.

«Mon Dieu, pria-t-il mentalement, mon Dieu, vous qui pouvez tout, il

faut que les champignons ne soient pas vénéneux, vous entendez?»

Il se fit porter par Emile et par Florence devant le bénitier de sa

chambre. Il but de l'eau bénite avec ferveur. Puis il pria en claquant

des dents. Mais ses genoux s'effondraient sous lui.

Alors, déjà violet, il se résigna.

--L'extrême-onction! souffla-t-il d'une voix pâteuse.

Et il voulut être couché à la place même qu'occupait son ancienne

chambre; la chambre où il était né, la chambre où ses ancêtres étaient

morts. Ce n'était plus qu'une pièce quelconque, rapetissée, dénaturée,

méconnaissable. Une porte et un bout du plafond étaient les seuls

vestiges de la chambre ancienne. Cela servait de cabinet de débarras

dans le Bignaou nouveau. Néanmoins Yan voulut être placé là.

Il regarda le coin du plafond, là-haut, et ses yeux ne remuèrent plus.

Une demi-heure après, un tintement argentin vint frapper ses oreilles:

«Que-tin! que-tin!»

Yan reconnut cette clochette: c'était Dieu qui arrivait, le Dieu des

moribonds glacés. Le prêtre, vêtu de blanc, l'apportait pour lui, à

travers les champs dorés de soleil, ce Dieu de pardon! Et l'enfant de

chœur agitait sa sonnette pour faire découvrir les paysans pieux, pour

faire prier les paysannes émues.

«Que-tin! que-tin!»

Le tintement rythmé approchait et Florence frémit, comme si elle

allait voir arriver la Mort.

--Papa! il faut vivre! gémit-elle.

Yan essaya de lui sourire.

--Non, il vaut mieux que je m'en aille! dit-il, péniblement, avec sa

langue entravée.

Il avait encore toute sa connaissance. Il prit les mains des deux

fiancés dans les siennes et il les regarda longtemps, Emile et

Florence, de ses prunelles graves dont l'azur aboli allait refleurir

ailleurs; puis, très doucement, avec une infinie tendresse de voix où

se révélait la vision de bonheurs à venir--qu'il ne goûterait pas,

lui!--Yan balbutia:

--Lou permé, que l'appellerats Poutoun! (Le premier, vous l'appellerez

Poutoun!)

Et il dirigea de nouveau ses yeux vers le plafond familier, comme s'il

avait su que son âme allait s'envoler par là.

Il divagua un peu, quand le prêtre, avec des paroles latines, vint lui

purifier les sens de son onction spirituelle. Deux ou trois fois, on

l'entendit qui disait: «Bé, Martin! Bé, Youan!» comme s'il avait

labouré de vastes plaines avec de grands bœufs de rêve. Puis, ses

mains lentes firent le geste de filer du lin, en roulant un coin du

drap comme un fuseau.

Mais, au crépuscule, quand le soleil fut tombé là-bas, à l'horizon,

parmi des nuages de pourpre, Yan frissonna sur sa couchette

improvisée. Il ouvrit sa bouche, il allongea son cou, il raidit ses

membres, comme si un profond arrachement s'opérait en lui.

--Papa! papa!... appela Emile, qui sentait le Grand Mystère peser dans

cette chambre.

Et quelques secondes après sans doute, solennellement, avec des ailes

trop pures pour que les yeux des hommes pussent les voir, au son de

lyres trop harmonieuses pour que les oreilles terrestres pussent les

entendre, il s'en allait, l'immortel Yan; il s'en allait revivre, bien

simple et bien heureux dans quelque coin de ciel gascon, avec des

anges de son pays, avec des saints de sa connaissance, avec les aïeux

disparus: les braves et modestes laboureurs du Bignaou, auxquels le

bon Dieu avait dû ouvrir, toutes grandes, les portes de son beau

paradis.

[Illustration]

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY

COLLECTION OLLENDORFF ILLUSTRÉE

A 2 FR. LE VOLUME

_Ouvrage déjà paru_:

ABEL HERMANT

EDDY & PADDY. (Illustrations de J.-E. BLANCHE.)

[Illustration]

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY

Notes au lecteur:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

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