les yeux. Ses mains tremblaient. Son front, où toujours se forgeaient
les mêmes mots, semblait s'user à certaines places. Et une tristesse
infinie lui noyait le cœur.
Etait-elle malade réellement? Ou ne voulait-elle plus s'approcher de
lui?
Emile s'alarmait; il ne pensait qu'à Florence, il se demandait avec
angoisses comment cette aventure se terminerait, et il n'osait espérer
un dénouement heureux. Elle était la fille d'un député; lui n'était
que le filleul de Yan. Elle était une Parisienne élégante; lui n'était
qu'un paysan mal dégrossi. Tout, naissance, éducation, habitudes,
devait les séparer pour toujours.
Emile songea sérieusement à se pendre, dans ce coin de forêt où il
avait cru être si heureux. A certaines heures, il partait d'un pas
tragique. Souvent il changeait de costume. Tantôt, il s'habillait
comme jadis, d'une blouse et d'un béret; tantôt, il revêtait les
habits des dimanches, et frisait longuement ses humbles moustaches.
Un jour, Yan dit à son filleul:
--Tu sais, petit, Marie Catalan va se marier.
C'était faux. Mais Emile ne comprit pas.
--Diou biban! éclata le vieux. Il faut que ça finisse!
Et le poing sous le nez d'Emile:
--Tu sais, mon garçon, si tu y penses encore, à ta fille de député,
je... je... Suffit! je me tais!
Cela fut lancé d'une voix menaçante.
Yan ne savait pas, du reste, ce qu'il avait voulu dire.
Mais il décida qu'il irait, le lendemain, demander la main de Marie
Catalan pour son filleul.
Mai approchait. Voilà une semaine que les yeux d'Emile n'avaient pu se
rassasier de Florence. Le jeune homme, voyant Yan faire sa barbe pour
se rendre chez les Catalan, eut une crise de désespoir. Il prit son
fusil et entra dans la forêt.
Des peupliers tremblaient le long d'un ruisseau. Emile se dirigea vers
le coin où gisait l'arbre abattu, le coin où toutes choses chantaient
pour lui des chœurs mélancoliques. A terre, il y avait des herbes que
le pied de Florence avait courbaturées un soir... Ces herbes se
redressaient peu à peu. Encore quelques jours et rien ne saurait plus
qu'elle avait passé par là. Non, rien! Emile arma son fusil. Les
tempes lui brûlaient. Il entendait le rythme saccadé du sang dans ses
veines. Il s'assit doucement sur le tronc de l'arbre et plaça le fusil
entre ses jambes. Ses lèvres murmuraient quelque chose. Quoi? Il ne
savait guère. Des prières sans doute. Au loin, dans quelque champ
labouré, il entendait un paysan dire des phrases simples à ses bœufs:
«Bé, Martin! Bé, Youan!» Va, Martin! Va, Jean! Et cela lui remplit les
yeux de larmes. Il embrassa le tronc inerte de l'arbre couché. Le
canon de l'arme toucha son cou et le glaça.
--Mon Dieu! soupira-t-il.
--Bé, Martin! bé Youan! disait toujours le paysan à ses bœufs.
Et Emile rejeta le fusil avec terreur.
Non, il ne pouvait pas. C'était plus fort que lui. La voix des
laboureurs, les conseils des oiseaux, les murmures bienheureux des
arbres, tout l'exhortait à vivre. Le suicide, n'est-ce pas une
monstrueuse folie? Ils le savent bien, les paysans sains et virils qui
n'admettent point qu'il y ait des êtres assez dépravés pour attenter à
leurs jours. Que dirait-on dans le pays? Que penserait Yan? Non! Ce
serait le déshonneur pour la maison. Et les mendiants galeux, les
estropiés geignants qui vont dans la contrée, lamentables, mais
heureux de souffrir au soleil, se montreraient du bâton le Bignaou
maudit, et diraient, en se signant trois fois:
--Jésus! délivrez-nous du mal! C'est ici qu'un jeune homme de
vingt-deux ans s'est tué!
Alors, très malheureux de ne pas habiter une ville sentimentale où les
suicidés par amour provoquent l'attendrissement des bonnes âmes, Emile
laissa son arme, et, anxieux, n'ayant plus ni dignité, ni réflexion,
il ouvrit sa bouche, puis, de toute sa voix éperdue, comme un cerf
brame au mois de mai, il appela:
--Florence!
Et aussitôt il tira en l'air un coup de fusil.
Un grand bruit, cela fit un grand bruit dans la forêt; les feuilles
crépitèrent sous les plombs. L'écho, très loin, appela plusieurs fois:
«Florence!» et fit entendre plusieurs fois une détonation. Emile
haletait. Il ne vit rien d'abord, rien que de la fumée. Et ses yeux se
dilatèrent; les veines de son cou se gonflèrent sous sa peau. La fumée
se dissipa. Mais Emile ne vit rien encore, rien qu'un tohu-bohu de
choses qui dansaient: des feuillages, des troncs, des racines, une
grande sarabande végétale. Et, dans sa poitrine, son cœur tonnait avec
fracas. Non, il ne voyait pas venir celle qu'il avait appelée, et les
lèvres entr'ouvertes, la respiration sifflante, il reprit son fusil
dans ses poings nerveux, son fusil qui contenait une charge de plomb
encore.
--Mon Dieu! balbutia-t-il, à mon aide!
Il s'était tourné vers le nord, vers le château de la Taulade; et ses
prunelles pleines d'adjurations lumineuses ne distinguaient rien de ce
qu'il y avait autour de lui. Rien. Tous les arbres voisins auraient pu
s'abattre sur sa tête, il n'aurait pas bougé. Sa respiration
s'accéléra, s'accéléra désespérément, comme si tout son être avait
couru d'un galop vertigineux à travers la forêt. Et, soudain, ses
jambes tremblèrent, son visage s'éclaira d'un long sourire de
transfiguration. Le fusil tomba de ses mains glacées. Emile,
inconsciemment, fit quelques pas, en tendant ses bras nerveux, comme
s'il avait vu un soleil marcher vers lui. Oh! ce devait être un
soleil: car toute la forêt chantait sur son passage! un soleil: car
sur sa route le sol semblait sourire par une soudaine éclosion de
marguerites! Et le visage d'Emile s'illumina, comme pour refléter
l'astre joyeux qui approchait.
--Mes yeux, mes yeux, ne vous trompez-vous pas?
Il s'avança encore. Et, tout à coup, en poussant un grand cri de
triomphe, il tomba aux pieds de Florence, de Florence qui était venue
à l'appel de sa volonté, et qui doucement lui baisa les mains, en
pleurant de tendresse.
Et, longtemps après sans doute, ou peut-être tout de suite, il
entendit des explications bénies qui lui versaient du baume sur toutes
les plaies du cœur:
--Mon Emile, je n'ai jamais pu venir. Jamais! Mon père est rentré
depuis hier à la Taulade. On me surveille. Puis j'ai été souffrante.
Ma tante a tout compris, l'autre soir, quand on m'a vue arriver si
tard. Le cheval était à la maison depuis deux heures! Emile, je vous
aime. N'avez-vous pas senti ma pensée, nuit et jour, auprès de vous?
Et soudain, le petit-fils de Yan entendit encore ces autres paroles,
qui tombèrent sur lui comme une avalanche de roses:
--Emile, il faut demander ma main à mon père.
Il frémit:
--Croyez-vous qu'il me l'accorde, lança-t-il, avec une flamme
d'exaltation dans les yeux.
--Mais certainement!... Bonjour, Emile. Confiance!
Et Florence disparut, légèrement, sous les branches des arbres.
VIII
Emile s'étreignit le front; il avait peur de le sentir éclater de
joie. Il marcha dans la forêt avec l'inconscience d'un somnambule. Il
avait les oreilles pleines de fanfares. Il faisait de grands gestes
automatiques, comme s'il avait voulu jeter des poignées de bonheur aux
plantes, aux nuages, aux étoiles. Toutes les félicités réservées à ce
globe devaient être accumulées en lui. Il avait de la joie pour
plusieurs hommes, de la joie pour plusieurs siècles, et les organismes
qui naîtraient un jour de son corps décomposé seraient tout imprégnés
encore de son immortelle béatitude. Il marcha au hasard des routes. Il
se sentait poussé par des influences célestes, comme par des mains de
lumière; il alla, sans savoir où elles le conduisaient. Il traversa
des taillis, enfila une allée, arriva dans un bosquet ombreux, où un
homme lisait des journaux sous une cabane de chaume. Cet homme était
M. Brion, le père de Florence. Emile s'approcha. Il tremblait
pourtant. La minute était si solennelle! Mais, les mains de lumière le
poussaient toujours:
--Va! va! semblait lui dire une voix amie, qui chantait dans le vent;
va sans crainte! Le ciel te protège aujourd'hui et rien de ce que tu
demanderas ne pourra t'être refusé!
Emile s'arrêta devant M. Brion.
--Bonjour, monsieur le Député! salua-t-il.
Le père de Florence leva la tête et reconnut le filleul de Yan.
--Bonjour, mon ami!... Qu'y a-t-il de nouveau? Tout le monde se porte
bien chez vous?
Emile avait ôté son béret et, quoique la voix amie lui parlât
toujours, il se troubla de plus en plus. Il baissa le front, rougit
comme une groseille et n'osa rien dire.
--Allons! Allons! fit le père de Florence. Vous avez quelque chose de
sérieux à m'annoncer. Ne tremblez pas! Je ne suis guère terrible!
Racontez-moi tout.
Emile releva la tête, ferma les poings, tendit les jarrets comme un
homme décidé à faire un grand saut.
--Vous fâcheriez-vous, monsieur, balbutia-t-il ingénument,--et ses
lèvres brûlaient comme si elles avaient lâché des paroles de
feu,--vous fâcheriez-vous si mon parrain venait vous demander pour moi
la main de Mademoiselle votre fille?
C'était fait! La question vertigineuse était formulée! Emile ne
respira plus.
M. Brion, lui, respira fortement. Il se tourna vers le jeune homme, le
regarda de ses prunelles agrandies, puis il se leva, fit quatre pas
sous la cabane de chaume, et agita les journaux sur sa tête.
--Quel garçon bizarre! s'écria-t-il. Ah! quel garçon bizarre!... Vous
demander comme ça, sans crier gare... Très drôle!... très drôle!... Il
faut venir â Salignacq pour avoir des aventures pareilles!
Emile frissonnait. Son visage était devenu livide.
Le député le regarda de nouveau, et la surprise du premier moment se
changea aussitôt en compassion.
Il posa sa main droite sur l'épaule du jeune homme et dit, d'une voix
amicale:
--Rassurez-vous, monsieur Emile! je ne m'offense pas pour si peu! Si
votre démarche manque de correction, elle n'est pas sans originalité,
et j'adore les gens qui n'agissent pas comme tout le monde. Il vous
plairait de savoir si je vous donnerais ma fille en mariage? Vous me
prenez un peu à l'improviste; j'avoue que je n'ai guère étudié la
question! Pourtant Florence m'a beaucoup parlé de vous ces jours-ci,
et j'aurais dû être plus clairvoyant. Il n'importe! Vous avez l'air
d'un brave garçon et vous portez un nom fort honoré dans le pays. Je
sais du reste que vous êtes riche, très riche... Je vais donc vous
faire connaître toutes mes pensées. Un mariage entre ma fille et vous
ne me paraît pas impossible. Seulement vous me permettrez de dire que
je vois des obstacles sérieux à cette union. Ce n'est pas de votre
côté que je les trouve, mais du côté de votre grand-père. Yan du
Bignaou possède cinquante mille livres de rente et s'habille comme
un mendiant! Il pourrait avoir des châteaux et habite une vieille
baraque! C'est honteux! On ne vit pas comme ça! Moi, vous comprenez,
je suis obligé, à cause de ma situation, d'exiger une certaine tenue
des gens susceptibles d'approcher ma fille; et je ne dois pas
permettre que son beau-père file du lin, mange de la bouillie de maïs,
soigne les veaux ou les cochons, et se laisse tutoyer par ses
domestiques!... Vous le lui direz n'est-ce pas? Il s'amendera, je
l'espère, il mènera un train de vie plus en rapport avec sa fortune,
et alors, si vous agréez à ma fille, nous pourrons reprendre la
conversation de ce matin!... Au revoir, cher monsieur Duvignau! Tâchez
de civiliser le vieux Yan. Tout dépend de lui.
Le député serra la main d'Emile et celui-ci s'en alla, le front haut,
le pas dansant, le visage illuminé d'espoir.
--Il veut bien me donner sa fille! Il veut bien!... Oh! que je suis
heureux! se dit-il en traversant de nouveau la forêt.
Il souriait à tous les arbres. Ses yeux avaient de triomphales
clartés. Il aurait trouvé sur sa route un pape grandiose qui, à grand
bruit de cloches, l'eût sacré empereur d'Occident, comme Charlemagne,
qu'il n'aurait pas manifesté la moindre surprise! En dix minutes il
arriva chez lui.
Le soleil se couchait.
Yan, qui avait filé ses trois quenouilles de lin dans la journée,
achevait en ce moment son repas du soir. Il se leva de table et armé
de ses béquilles des dimanches, il se disposa aussitôt à partir vers
Catalan.
Emile prit simplement son grand-père à bras-le-corps.
--Venez! venez! lui dit-il.
Et doucement il l'emporta, au nez de la servante ébahie.
Et quand il fut dans sa chambre il assit le vieillard sur une chaise,
ferma la porte, puis, doucement, avec une voix démontée par les
sanglots, il balbutia.
--Papa, je suis bien heureux!
Yan se tâtait.
--Mais il est fou, Diou biboste! fou!
Et il regardait son petit-fils avec ahurissement.
Par la fenêtre ouverte, le soleil mourant envoyait un adieu vermeil
dans la chambre, et Emile, sous cette lumière, semblait un grand saint
doré d'église.
Yan ne le reconnaissait guère.
--Je suis bien heureux! bien heureux! continuait le filleul.
--Mais, mon garçon... répliqua le vieillard.
--Je peux l'épouser!
--Qui ça?
--Mlle Brion!
--La fille du député?
--Oui, papa! la fille du député, je peux l'épouser moi, Emile
Duvignau!
Et alors il s'assit, radieux et chargé de gloire, comme si après ces
paroles suprêmes, le monde inutile n'avait eu qu'à se volatiliser sous
ses regards.
Yan éclata de rire.
--Voyons, petit, reviens à toi! dit-il à son filleul. Il est tard et
j'ai à parler longtemps avec les Catalan. Veux-tu me passer les
béquilles?
Alors Emile frissonna. Il rentrait dans la réalité. Il prit dans ses
mains fébriles la main osseuse de l'aïeul.
[Illustration]
--Papa, dit-il, vous n'avez donc pas compris? Je peux épouser la fille
du député, Mlle Florence: elle m'aime!
Et il déborda de confidences.
--Vous ne pouvez pas savoir... De si grands yeux! Et une voix...
Vous ne pouvez pas savoir! Elle m'aime, vous dis-je. Vous en êtes
convaincu d'ailleurs, puisque vous nous avez surpris, l'autre soir!
Longtemps j'ai cru rêver. Mais non, tout à l'heure encore... Tenez,
tâtez cette meurtrissure à mon bras; vous voyez bien, vous voyez bien!
J'ai les yeux éblouis comme si j'étais dans un arc-en-ciel... Vous ne
pouvez pas savoir!... Donc, son père veut bien que je l'épouse. C'est
trop de bonheur, vous comprenez? Aussi vous me permettrez bien de
pleurer un peu. Oh! papa!
Yan se dressa.
--Imbécile! dit-il.
Et, rageusement il essaya de prendre ses béquilles lui-même.
--Papa! cria Emile. Je ne veux pas, entendez-vous? Je ne veux pas que
vous alliez chez les Catalan. Jamais je n'en épouserai d'autre!
--Mais, petit nigaud...
--Oh! taisez-vous! Si vous saviez ce qui se passe en moi! Je serais
capable de tout, papa! de tout, si vous vous opposiez à ce mariage!
Non; c'est entendu, je l'épouse. Vous allez demander sa main! M. Brion
est chez lui, dans sa tonnelle. Ne perdez pas une seconde. Faites
vite!... Ah! j'oubliais: je vais vous prêter mon chapeau. Et puis,
vous allez quitter cette blouse. Vous tâcherez de vous exprimer en
français ensuite. Car le député n'aime guère vos airs de paysan. C'est
même une des conditions...
--Hein? nasilla Yan, dont les yeux flamboyèrent.
Emile sans se troubler, continua:
--Oui, j'avais oublié. M. Brion consent à ce que j'épouse sa fille,
pourvu que vous vous civilisiez un peu. Plus de béret, plus de
chamarre, plus de sabots, et plus de familiarités avec les domestiques
surtout! Vous allez acheter une voiture, nous aurons un cocher, vous
porterez une redingote, vous...
Il s'arrêta. Le visage de Yan semblait bouleversé par un tremblement
de terre! On eût dit que le vieux voulait éclater de rire ou fondre en
larmes, et il ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. C'était effroyable.
Ses bras ébauchaient machinalement un geste bizarre, le geste de filer
avec frénésie une fantastique quenouille de lin.
--Un monsieur! put-il enfin articuler. Il faudra que je devienne un
monsieur, moi, Yan du Bignaou!
Et il se décida tout à coup à rire, à rire convulsivement, avec des
éclats qui firent trembler les murailles.
Emile bondit.
--Eh bien, vous savez, dit-il avec un frisson dans ses tempes, si vous
ne voulez pas le devenir, je...
--Quoi donc? demanda paisiblement le vieillard.
Emile s'affaissa:
--Oh! papa! que c'est donc malheureux!
Et il étreignit, dans ses mains crispées, les doigts maigres de son
grand-père.
Il ne dit plus rien. Il s'assit sur une chaise, mit ses coudes sur ses
genoux, ses joues dans ses mains, et regarda inconsciemment, à travers
ses larmes, les dessins obliques des carreaux rouges qui pavaient la
chambre.
Le jour finissait. Au plafond, les suprêmes rayons du soleil s'étaient
fondus, en imbibant les murs d'une grande tristesse grise. Et, dans
un champ lointain, montait une chanson lente, la simple chanson de
quelque laboureur, rentrant chez lui a pas calmes, le râteau ou le pic
sur l'épaule.
Et Yan considérait, sur le front découvert d'Emile, une petite
cicatrice blanche, une ancienne blessure que le filleul s'était faite
jadis, à l'âge de trois ans, en tombant d'une chaise. Oh! les
souvenirs bénis! Yan promena sa main tremblante sur le front tendre de
son petit-fils.
--Écoute, lui dit-il,--et sa voix résonnait avec une tendresse
infinie,--écoute, enfant: Je t'aime bien. J'ai vécu si heureux avec
toi! je mourrai si heureux si je meurs près de toi! Je te parle avec
toute mon âme; écoute: Devenir un monsieur? Je le voudrais, si tu
devais y trouver quelque plaisir. Tout ce que tu désireras, enfant,
tout, je le ferai, tu le sais bien. Mon bon Emile! Mais j'ai promis à
Dieu, moi, de ne pas devenir un monsieur, de ne pas faire de toi un
monsieur! Je l'ai juré! A Dieu, te dis-je! Et Dieu existe, va! quoi
qu'on en pense à Paris. Et je sens bien, dans les larmes que je verse
en ce moment, qu'il est près de nous, Emile, et qu'il m'encourage à te
parler ainsi. Oui, devant ton père mourant, j'ai juré cela. Et c'est
sacré, vois-tu ce qu'on promet alors. Sans doute, il y a des personnes
que ces choses font rire. Mon enfant, il ne faut jamais rire de rien.
Retiens ce conseil d'un vieux qui ne rit plus.
Emile ne bougeait pas. Aucun argument n'aurait pu entamer son amour.
Toutes les supplications humaines auraient passé sur lui, comme toutes
les averses du ciel sur un marbre, sans le pénétrer.
Alors Yan dit:
--Eh bien! j'ai autre chose à t'apprendre. Cette demoiselle Florence
n'a pas le sou. Je le tiens d'excellente source. Le père est criblé de
dettes. Quant à la personne elle-même: une jeune fille de Paris, par
conséquent de mœurs plus ou moins...
Emile se leva.
--Ah non! cria-t-il. Je vous en supplie, pas ça!
Et Yan comprit, à la flamme qui passa dans les yeux de son filleul,
qu'il ne fallait pas aller plus loin.
Il quitta sa chaise, fit quelques pas douloureux en se tenant aux
meubles, alla prendre ses béquilles, et, sans mot dire, essaya de
sortir.
Au moment où il ouvrait la porte, Emile s'élança vers lui.
--A genoux! tenez, à genoux, je vous en conjure, murmura-t-il en
tombant à ses pieds, permettez que je l'épouse!
--Aux conditions que tu m'as dites? Jamais!
Et Yan s'en alla.
Emile se remit debout. Il était livide. Il regarda s'éloigner son
aïeul.
--Papa! appela-t-il d'une voix éperdue. Papa!...
Mais Yan disparut, tandis qu'au loin les cloches de Salignacq
tintaient un mélancolique angelus sur les landes violettes.
Alors, Emile rentra dans sa chambre, pressa un instant son front dans
ses mains, puis, devant un vieux bénitier en faïence où un Christ
informe saignait du vermillon par son flanc bleui, il dit:
--Mon Dieu, pardonnez-moi ce que je vais faire!
Il ferma ses volets et verrouilla sa porte.
IX
Yan était déjà loin. Il marchait à grandes béquillées. Et, tout en
marchant, il grommelait:
--Ce pauvre enfant!... Ouf! quel malheur!
Quand il eut dépassé la petite allée qui faisait communiquer le
Bignaou avec la route, il s'arrêta, s'adossa contre un arbre et
s'essuya le front.
Il avait chaud comme s'il avait porté deux sacs de blé. Alors il se
signa, joignit les mains et dit:
--Jésus, inspirez-moi.
Il reprit ses béquilles soudain.
--Tant pis! j'y vais! dit-il tout haut.
Et au lieu de prendre le chemin de Catalan, il s'engagea dans la forêt
de la Taulade.
Des gens passaient en le saluant à voix haute, à la façon du pays.
Lui n'entendait rien. Il croyait avoir le tonnerre dans son front. Il
franchit un talus, malgré ses béquilles, sans aucune hésitation, comme
s'il avait eu encore ses jambes de vingt ans. Et, dans la forêt, il
trouva le sentier voulu, très vite, sans trébucher une seule fois.
La soirée était douce. Une grosse étoile blonde, l'étoile de l'amour,
s'épanouissait déjà au couchant. Le vieux cœur de Yan bondissait sous
la chamarre.
Dans une mare que recouvraient des feuilles, il se crotta.
--Tant mieux, pensa-t-il. J'aurai une tenue plus hostile!
Et il donna une tournure vulgaire à son béret, et il résolut
d'exagérer toutes ses grossièretés de paysan.
--Nous allons voir! grommela-t-il en sautillant sur ses béquilles. Ah!
la sorcière!... nous allons voir!
Il arriva en quelques minutes à la Taulade. D'abord l'approche du
château l'intimida. Voilà trente ans qu'il n'avait pénétré dans cette
maison de messieurs et de dames. Il amortit le bruit de ses béquilles
sur les pelouses, il retint sa respiration. Même, un instant, il
s'arrêta, se demandant s'il ne faisait pas une folie.
--Bah! il faut que je voie ce que cette petite a dans le corps!
décida-t-il.
Et crânement, il s'avança.
La nuit était claire. Sur les branches recueillies, des insectes
invisibles chantaient, de toutes leurs ailes éperdues. Yan, le cœur
oppressé, arriva devant une barrière. C'était tout près du château.
Aucun chien n'avait grogné encore. Il regarda un moment, avec des yeux
jaloux, l'antique édifice qui osait, dans Salignacq, rivaliser de
faste avec le Bignaou, puis, ayant concentré toute l'énergie de ses
nerfs, il voulut ouvrir. Il ne sut pas. Ces Parisiens ont des
barrières qui ferment si drôlement...
--Satanés Parisiens! gronda Yan.
Et, vainement, il promena ses doigts dans les barreaux.
Il y avait déjà dix secondes qu'il tâtonnait, quand un gros chien
s'élança vers lui, en aboyant à pleine gueule.
--Bonsoir, Yan! dit alors une très douce voix.
Le vieillard leva la tête.
--Attendez! continua la voix. Je vais vous ouvrir.
Et Yan vit une silhouette de femme encadrée là-haut; dans une croisée.
--Ce doit être la bonne, pensa-t-il. Oui, il faut que ce soit une
bonne, pour prononcer _Yan_ comme ça.
La silhouette avait disparu, mais quelques secondes après, Yan la
reconnut sous la forme d'une belle fille qui sortait allègrement du
château et courait vers lui.
--Voici, Yan! Entrez!
Et la belle fille ayant ouvert la maudite barrière, prit le vieux
paysan par le bras.
Ce n'était pas une bonne. C'était Mlle Florence elle-même.
Et Yan, au fond, en fut très navré.
--Ah! si elle m'appelle souvent de cette voix-là! pensa-t-il.
Donc il se mit en garde.
--Bonne nuit, mademoiselle! dit-il sèchement.
Et il bâilla devant elle, sans pudeur, pour paraître plus mal élevé
qu'il n'était.
Cependant la main de Florence produisait la sensation d'une aile
d'oiseau sous l'aisselle du vieillard. Oh! pressé par cette main, il
se trouvait alerte et rajeuni!
La voix continuait:
--Vous allez bien, Yan?
--Oui, je vous remercie. Et votre santé pareillement?
Non, jamais dans le pays, une jeune fille n'aurait su, avec tant de
grâce, tant de sollicitude, aider un pauvre infirme à marcher.
Et Yan brida fortement ses lèvres pour ne pas dire:
--Ah! mademoiselle! vous êtes bien bonne, bien bonne!
Il prit un parti héroïque. Ayant découvert un banc contre un mur, il
se laissa tomber dessus.
--Comme ça, pensa-t-il, j'échapperai à l'influence de la main.
--Vous ne voulez pas entrer, Yan? Papa est absent, mais vous serez le
bienvenu quand même. Ma tante est à la maison. Elle lit. Entrez donc,
Yan!
C'étaient des paroles claires et douces comme des airs de flûte. Quand
elles s'insinuaient dans l'oreille, chacune d'elles semblait
enveloppée dans le pétale d'une fleur bleue. Oh! c'était frais!
Et après ces paroles, ce ne fut pas une main, mais deux, qui
s'abattirent sur le malheureux paysan. Et la voix, de plus en plus
douce, de plus en plus fraîche, opéra de concert avec les deux mains.