retournant, que, malgré... malgré...
Il s'arrêta pour respirer. La salive encombrait sa gorge.
Et, furieusement, il dit, en baissant les yeux:
--Mademoiselle, j'ai un gant à vous, depuis longtemps; un gant que je
voulais vous rendre... Le voici... le voi... le...
Il fouilla dans toutes ses poches; il ne le trouva pas.
Et il prit la fuite alors, vite, en fermant les yeux, de peur de voir
tous les arbres, tous les vieux arbres de la forêt, se tordre de rire
sur son passage.
--Tiens, c'est bizarre! se dit-il, le soir, en se déshabillant. Voilà
donc où il était!
Il le trouvait sous son gilet, le gant maudit; sous son gilet, tout
près du cœur.
Les jours suivants, il prit bravement son fusil, Emile; et il osa
chasser dans la forêt. Il espérait se voir maltraiter par les valets,
ce qui lui donnerait l'occasion de dire son fait à la maîtresse.
Mais Mlle Florence,--car il la rencontra souvent, presque toujours
au même endroit et à la même heure,--n'eut pour lui aucune parole
désagréable. C'était énervant.
Elle ne semblait plus aussi laide. A la longue, on s'y habituait. Mais
elle paraissait toujours aussi insupportable; ses yeux faisaient mal
réellement à la figure des gens qu'elle regardait.
Ils se saluaient à chaque rencontre.
--Zou, m'sieu! disait-elle.
--Bonjour, mad'moisel! répondait-il.
Car Emile surveillait son accent à cette heure. Il soignait ses
syllabes muettes et ses nasales. De même, malgré Yan stupéfait, il se
coiffait d'un chapeau, délaissait sa «chamarre» et parlait le français
à ses chiens ahuris.
--Mais, malheureux! s'exclamait le vieil aïeul, tu fais de véritables
concessions!
--Pour mieux arriver à mes fins, papa!
Les jeunes gens se voyaient tous les jours, peu ou prou.
--Ah! aujourd'hui, je lui ai fait joliment sentir ma fureur! pensait
Emile en se couchant. Je l'ai regardée avec des yeux!...
Parfois, quand il pleuvait trop, elle ne venait pas dans la forêt.
Alors Emile était triste.
--Je serai plus terrible demain, décidait-il.
Et le lendemain, en effet, il mettait une fureur double dans ses
regards, un courroux supplémentaire dans sa prononciation:
--Vous allais bieng, ojourd'hui?
Elle sentait toute l'hostilité de cet accent. La preuve, c'est qu'elle
n'en riait plus.
Puis il lui jouait toutes sortes de tours.
Une fois, cherchant des fleurs dans la forêt, elle avait cueilli, sur
les conseils d'Emile, une plante épineuse, très odorante, qui lui
avait déchiré ses dentelles.
--Mais vous n'vous êt' pas fait mal, mad'moisel'?
--Oh! non, monsieur!
Ensuite, il lui faisait des peurs bleues avec ses chiens qui la
caressaient trop. Ou bien, hypocritement, il lui disait de prendre
telle direction dans la forêt; elle y trouverait des mûres. Et il n'y
avait en réalité que des orties! Elle sentait parfaitement qu'Emile
avait le droit de se venger. Elle ne se fâchait pas. Même, dans son
visage, elle atténuait, semblait-il, la férocité de ses regards
violets.
--Oui, oui, tu espères me désarmer! se disait Emile. Si tu crois!...
Quelquefois, elle venait avec sa tante. Sans doute, ces jours-là, elle
redoutait l'explication si terrible.
Mais Emile, malin, ne lui adressait même pas la parole.
Un matin, elle lui dit,--et sa voix était un peu voilée:
--Vous savez, que nous allons bientôt quitter Salignacq?
--Ah! par exemple!
--Oui, je dois rentrer à Paris, pour rejoindre papa. Je partirai
probablement le 15 avril.
Emile sentit une commotion dans sa poitrine.
--Elle va s'en aller sans que j'aie réalisé ma vengeance?... Ah! mais
non!
Mille projets lui traversèrent le cerveau. Oui, il creuserait des
fondrières dans le chemin de la forêt; ou il coucherait des arbres en
travers, des arbres dans lesquels s'empêtreraient les chevaux et la
voiture. Et elle manquerait le train! Et ce serait bien fait!
--Diou biban!... elle s'en irait comme ça?
D'abord il ne daigna plus lui parler, quand il la rencontra. Ça lui
apprendrait! Et justement elle venait toujours seule depuis quelques
jours.
Mais Emile passait, fier. Et elle ne vint plus.
--Elle va m'échapper! pensa le petit-fils de Yan.
Il maigrit. Cette vengeance était sa seule préoccupation. Dans ses
rêves, il faisait sauter le château de la Taulade avec de la dynamite.
Et il voyait Mlle Florence éclater en tout menus morceaux. Ce bon
cauchemar le faisait crier de joie.
Le 15 avril approchait. La campagne était en enchantement; les arbres
fleurissaient, les prés se piquaient de camomilles; les oiseaux
amoureux chantaient des madrigaux au soleil. Emile ne pensait qu'au
départ de Mlle Brion; il comptait les jours sur son almanach, les
jours et les heures.
--Enfin, se disait-il, en roulant des yeux éperdus, dans 12,735
minutes j'en serai débarrassé!
Et il pleurait.
--Oui, mais auparavant, je jure que...
Un mercredi, le petit-fils de Yan murmura:
--Je la tiens, ma vengeance!
Mlle Florence devait partir le surlendemain.
--Je la tiens! Et une vengeance éclatante!
Voici: ce mercredi, Mlle Florence était allée au marché de
Peyrehorade, petite ville voisine. Elle y était allée à cheval. Un
domestique l'accompagnait.
Elle rentrerait tard, certainement, à cause des nombreux achats
projetés. Alors, c'était très simple. Le soir, quand la jeune fille et
son domestique arriveraient à Salignacq, Poutoun, le valet de ferme du
Bignaou, les attendrait dans la forêt et retiendrait, sous un prétexte
quelconque, le compagnon de Mlle Florence, afin que celle-ci revint
seule au château.
Or, à une branche d'arbre, à une branche haute et noueuse, sur le
chemin que la jeune fille devait suivre, Emile attacherait
l'épouvantail classique: une citrouille vide percée de trois trous:
deux représentant les yeux, un représentant la bouche. Il mettrait une
chandelle allumée là dedans.
Et certainement, la demoiselle du député aurait une de ces frayeurs!
Ce qu'elle allait crier, bon Dieu! Elle prendrait ça pour la tête du
Diable!
Bien souvent Emile avait terrifié de cette manière les paysannes
attardées. La «tête du Diable» produisait toujours un effet
extraordinaire. On citait une couturière de Belus qui en était devenue
folle.
Vibrant de joie, Emile prépara la citrouille infernale.
[Illustration]
VI
--Qu'est-ce que tu fais là petit? demanda Yan.
--Une tête de Diable, parrain.
--Pour qui?
--Pour la fille du député.
Il lui soumit son plan.
Yan l'approuva.
--Très bien! très bien! Idée excellente. Prépare ta citrouille, petit!
Et fais-la grimacer pour que la marionnette s'évanouisse.
Il lui donna des indications précieuses.
--Enorme, la bouche; énorme et ronde. Les yeux de travers, comme ça.
Vois un peu: Satan en personne!
C'était une citrouille jaune, la plus grosse qu'on eut récoltée sur
les champs du Bignaou. Ce serait fantastique.
Le soir vint.
Pourvu que Mlle Florence ne rentre pas avant la nuit!
Non. Tout alla bien. Et la lune se levait très tard. Toutes les
chances!
--Ah! elle se souviendra de moi, celle-là, je le jure! s'exclamait
Emile.
Et il passa ses plus beaux vêtements, ceux qui avaient été achetés
dans un magasin de confections, et qui étaient bien étriqués, bien
ridicules, à l'instar de Paris. Il prit son chapeau pareillement, et
sa montre, et ses souliers. Et il imprima à ses délicates moustaches
cette tournure chevaleresque qu'il avait remarquée dans un portrait de
grand voleur. Il voulut être beau pour aller à la vengeance, comme
pour aller à la fête patronale de Salignacq!
Et il fit une ovation enthousiaste à la première étoile qui parut.
--Va, Poutoun! va! dit-il au valet de ferme.
Poutoun alla se poster à l'entrée de la forêt, pour attendre Bernard,
le domestique de M. Brion, qui avait accompagné Florence à la ville.
--Tu lui diras qu'il y a le feu à sa maison de Lestanquet, Poutoun! Tu
jureras que c'est vrai; tu lèveras le bras au ciel afin qu'il te
croie; et il abandonnera la demoiselle pour partir au triple galop.
Emile haletait.
[Illustration]
Toute sa chair frémissait d'impatience.
Il se dirigea vers la forêt.
Le soir était doux. Le ciel semblait un grand dais de satin mauve; et
l'air était suave aux poumons, comme une liqueur.
Il marcha vite, avec sa courge diabolique au bout du bras. Tous les
arbres lui murmuraient des phrases douces au passage. Volontiers, il
eût embrassé leurs troncs et pleuré d'attendrissement.
Et le voici, le chemin, l'étroit chemin sinueux de la forêt. C'est par
là que passera Mlle Florence! Par là; elle foulera cette poussière!
Il haletait. Il éprouvait des sensations inconnues, des désirs
nouveaux; un autre homme semblait naître en lui. Ses poings se
contractaient, ses jambes avaient des picotements insolites, comme si
la sève, qui courait alors sous l'écorce des arbres, s'était trompée
une heure et montait aussi le long de son corps.
Oh! fleurir comme l'un de ces pruniers sauvages de la forêt!
Emile monta son épouvantail; il installa sa citrouille creuse sur une
branche de chêne, au beau milieu du chemin, à deux mètres cinquante
environ au-dessus du sol. Il alluma la chandelle. L'effet était
prodigieux. Le curé de Salignacq lui-même, se trouvant nez à nez avec
cette tête-là, à dix heures du soir, en pleine forêt, se serait
dissous de frayeur dans sa soutane.
Emile alla se cacher derrière un arbre.
La nuit était complète. Les grillons chantaient leurs longs cantiques
extasiés et, dans le ciel resplendissant, les étoiles qui, chaque jour
s'éloignent les unes des autres de plusieurs millions de lieues,
apparaissaient fidèlement à leurs vieilles places, telles que les ont
vues nos ancêtres, telles que les verront nos fils.
Emile regarda les étoiles avec de grands yeux lumineux. Ah! leur
appliquer à toutes un large baiser d'amour pour la béatitude qu'elles
épanchaient ce soir en son être.
--D'un moment à l'autre, pensa-t-il, elle va passer!
Il tendit l'oreille. Rien au loin. A peine, de temps en temps, le
roulement affaibli de quelque carriole revenant du marché.
Il retint son souffle. Un pas! Le pas d'un cheval, grands dieux! Non!
c'était son cœur qui faisait ce bruit-là dans sa poitrine.
Mais, tout à coup, il entendit, nettement, le pas d'un cheval.
Il allongea son cou à travers les feuilles.
Oui, le pas d'un cheval! Mlle Florence devait arriver... Enfin!
Et des éclats de fanfares lui emplirent la tête.
Mlle Florence! Elle toute seule!
La voilà donc l'heure si anxieusement attendue! Va-t-il rire! va-t-il
être heureux, ô bonnes étoiles!
C'était bien elle.
Doucement, lentement, comme si elle avait pris plaisir à errer sous
les arbres, elle approchait. Et Emile sentit sa poitrine se dilater,
se dilater de plus en plus. Oh! toutes les chansons que le sang lui
entonnait dans les oreilles!
Encore vingt pas, dix pas...
Brusquement, il frémit. La grande tête satanique surplombait,
immobile, l'étroit chemin; ses gros yeux flamboyants dardaient des
lueurs rouges.
La jeune fille la verrait, tout à coup, quand elle serait parvenue à
ce petit détour.
--Mon Dieu! pensa-t-il, alarmé. Si Mlle Florence allait se faire
mal!
[Illustration]
Et obéissant à un sentiment inexplicable, soudain malgré lui, il
sortit de sa cachette, et s'écria:
--N'ayez pas peur! ce n'est rien, mademoiselle!
Mais il était trop tard.
--Ha! fit la jeune fille.
Elle poussa une clameur sourde, en reculant sur sa selle. Et le cheval
se cabrant d'effroi, elle tomba à la renverse; elle tomba sur la
route, les yeux tournés vers l'épouvantail.
Mais alors Emile se précipita vers elle. Il la ramassa; il la prit
dans ses bras nerveux.
--Mademoiselle Florence! dit-il, en sentant toute sa haine s'en aller,
mademoiselle Florence, oh! pardon!
Et il tomba humblement à genoux.
Mais la jeune fille ne comprit pas. Inerte, elle le regardait, sans
une parole, en arrondissant toujours ses gros yeux terrifiés.
Le cheval s'était enfui à travers la forêt; on entendait son galop
décroissant dans les ténèbres lointaines.
Emile serrait encore la jeune fille dans ses bras, et d'une voix
craintive, il murmurait:
--Vous n'avez pas de mal, n'est-ce pas? Oh! non! Je ne veux pas! je ne
veux pas!... Ce ne sera rien!
Il tremblait; ses lèvres avaient des frissons; ses yeux avaient des
éblouissements. Et dans sa tête, il sentait passer de grands vacarmes
harmonieux, comme si tous les oiseaux du bois avaient chanté dans sa
cervelle.
Il enleva la jeune fille dans ses bras robustes; et, léger, vigoureux,
comme si une force inconnue l'avait soulevé de terre, il s'en alla par
la forêt, en montrant aux arbres, aux buissons, aux étoiles, ce corps
tiède et virginal qu'il sentait palpiter sur son cœur. Florence ouvrit
les yeux et elle ne s'effraya pas. Elle se serra toute,
instinctivement, contre la poitrine d'Emile. Et celui-ci défaillit
alors. Il déposa la jeune fille sur le tronc d'un arbre abattu, puis,
les prunelles radieuses, le crâne frissonnant comme si un être céleste
l'avait saisi par les cheveux et le transportait, superbement, dans
quelque planète nouvelle, il s'écria.
--Pardonnez-moi! pardonnez-moi! Je vous aime!
Elle entendit bien. Elle comprit bien, car deux larmes jaillirent dans
ses grands yeux. Mais elle n'eut pas une parole. Sa poitrine seule
haleta, de plus en plus vite, comme si son cœur emprisonné s'essayait
à prendre un solennel essor. Et il n'y avait rien de bon comme ce
silence, que semblaient écouter les arbres recueillis.
Ils restèrent ainsi, longtemps, muets, immobiles, ne se parlant que
par leurs yeux, que par leurs souffles, que par le rayonnement
splendide de leur bonheur, comme doivent se parler deux arbustes
voisins qui fleurissent. Et leurs mains qui se tenaient avaient
parfois un serrement convulsif, sous lequel leurs êtres semblaient se
fondre.
On n'entendait rien. Où étaient-ils? Dans quel coin de forêt, dans
quelle heure du temps? Ils ne savaient pas. Il se sentaient partout,
éternellement. Et la terre, le ciel, tout semblait faire partie de
leur être, tout était rempli de leur amour.
La nuit devenait peut-être froide; leurs corps l'ignoraient. La rosée
mouillait leurs pieds sans doute; ils ne s'en apercevaient pas. Leurs
âmes planaient haut, à larges ailes.
De temps en temps, Emile rentrait, pour ainsi dire, dans son corps, et
alors il essayait de prononcer quelque phrase banale, pour ne pas
sembler ridicule. Mais Florence interrompait ses paroles d'un regard.
Et ce regard disait:
[Illustration: En se regardant, ils comprenaient tout.]
«Oh! non! Je comprends mieux comme cela.»
Oh! le bon regard, qu'Emile sentait pénétrer dans son âme, lumineux et
doux comme un oiseau de paradis!
Florence était belle, belle à faire pleurer. Il ne l'avait jamais vue,
avant cette heure éternelle. Son front blanc semblait suer d'aube; son
corps entier dégageait du bonheur; et Emile en sentait de larges
effluves passer sur lui. Il la devinait bien aimante, elle aussi, bien
aimante et bien pure; il sentait qu'elle ne s'était jamais abandonnée
ainsi aux bras d'un jeune homme, et il bénissait le ciel qui venait de
provoquer cette inoubliable rencontre, en cette nuit d'avril, au fond
de cette forêt silencieuse... Oh! les yeux de Florence, ces yeux
violets--qu'autrefois, au temps où il blasphémait, il appelait des
yeux d'évêque--qu'ils étaient caressants, qu'ils faisaient du bien à
ceux qu'ils daignaient regarder! Emile osait en rapprocher ses lèvres
vibrantes, parfois, quand il s'oubliait. Mais le sentiment de son
indignité lui revenait très vite. Et il se contentait de pleurer
alors, de pleurer banalement de bonnes larmes tièdes, de bonnes larmes
joyeuses qui, dans la mousse où elles tombaient, devaient semer les
fleurs des printemps futurs.
Ils ne se dirent rien de leurs anciennes querelles; en se regardant,
ils comprenaient tout, ils s'expliquaient tout. Un serrement de main
de Florence lui révélait bien plus de choses qu'un long discours. Et
tous deux, inondés de béatitude, regardaient partir vers le ciel les
troncs grandioses des arbres amis qui, avec leurs branches extasiées,
semblaient appeler sur le front des amoureux la bénédiction paternelle
des astres.
Parfois, Emile se secouait, comme s'il avait senti une autre âme que
la sienne dans son corps.
--Voyons, songeait-il, c'est bien moi, Emile, qui aime, qui suis aimé,
qui suis heureux?
Oui, c'était lui. Mais cette félicité-là était si formidable qu'il
avait besoin d'en douter, par intervalles, pour s'alléger le cœur.
Des insectes bourdonnaient près d'eux, les herbes bougeaient parfois à
leurs pieds, froissées par la marche de quelque bonne bestiole
invisible et amoureuse, dont ils ne s'effrayaient point. Et, pas bien
loin de leur place, derrière un épais massif, où des lierres
passionnés étreignaient des végétaux branlants, on entendait hoqueter
une source grave, comme si toute la forêt avait pleuré d'amour autour
d'eux.
Le temps passa, passa sans qu'ils osassent remuer; la lune monta comme
un front rose parmi les cimes heureuses des bois; ils ne bougeaient
toujours point.
Emile avait pris une main de Florence, et, doucement, la tenait
appliquée sur sa joue. C'était délicieux. Et par ce chaste contact,
tout le fluide de leurs êtres fusionnait, en un large courant
électrique qui emparadisait leurs corps. Toutes les attractions,
toutes les joies de la planète passaient en eux; ils s'aimaient dans
le passé; leurs chairs se souvenaient sans doute de s'être aimées
autrefois, dans le limon primitif dont elles étaient sorties. Quand la
lune déjà haute vint éclairer les choses autour d'eux, ils regardèrent
les arbres et crurent ouvrir les yeux pour la première fois.
Bons arbres! Emile et Florence paraissaient comprendre leurs formes,
ils semblaient s'émouvoir des choses dites par leurs feuilles, et
d'anciennes souvenances leur indiquaient d'intimes parentés avec
toutes leurs ramures. Jamais ils n'avaient trouvé l'approche des bois
si exquise, les ténèbres si veloutées. Tout avait l'air de s'attendrir
autour d'eux, tout communiait avec eux, tout devait savoir qu'ils
s'aimaient dans la nature; et ils se figuraient volontiers que
là-haut, dans les mondes épars sur leurs têtes, de grands vols d'âmes
en pérégrination applaudissaient à leur amour.
Tout à coup Emile osa regarder le visage radieux de la jeune fille; et
leurs yeux s'envoyèrent réciproquement de telles projections de
lumière, qu'ils crurent se voir à travers un soleil.
Alors, inconsciemment, leurs lèvres s'unirent.
En ce moment, un grand cri éclata dans la forêt, un large cri
d'horreur poussé là, devant eux:
--Ha! la sorcière! disait quelqu'un.
C'était Yan, Yan qui, inquiet, était parti sur ses béquilles, à dix
heures du soir, pour chercher son petit-fils.
Et il le trouvait dans les bras de Mlle Florence!
--La sorcière! la sorcière!... Elle me l'a pris!
Devant ce spectacle inattendu, Yan resta un instant pétrifié. Puis, il
allongea son bras vers la jeune fille, comme pour lui lancer
l'anathème, et fit un grand signe de croix sous la lune.
VII
Le lendemain, le ciel fut pur. Emile se leva de bonne heure. Il
n'avait pas essayé de dormir. Immobile sur son lit, il avait pensé.
C'était une volupté inexprimable. Autour de lui, il sentait du
bonheur, du bonheur immensément, du bonheur à l'infini. Et c'était si
doux qu'il en pleurait. Il se croyait vaguement emprisonné dans une
tour d'émeraude, dans une tour aux murs chantants, la féerique tour du
souvenir. Et solennel, il restait là dedans, sans oser bouger, de peur
qu'un de ses gestes ne fit écrouler les murailles de rêve.
Cependant, au milieu de la nuit, il avait brusquement sauté à bas de
sa couchette.
--C'est insupportable, ces cauchemars! se disait-il à voix basse.
Et il avait allumé une bougie, très vite.
Alors il s'était assis sur une chaise, et longuement il avait pressé
son front entre ses mains.
--Grand Dieu! cria-t-il tout à coup, mais ce doit être vrai, cette
aventure d'hier soir!
Oui; Emile en trouva les preuves. A son coude, cette meurtrissure: ne
l'avait-il pas reçue en butant contre un chêne, tandis qu'il emportait
Florence dans ses bras? Et cette déchirure à son paletot? Mais il s'en
rappelait encore l'histoire: une aubépine jalouse, qui l'avait griffé
au passage! C'est cela même: tout près du vieil arbre abattu sur
lequel ils s'étaient assis. Oh! les éblouissements de la mémoire!
Alors, avec délices, Emile avait agrandi la déchirure du paletot,
ravivé la meurtrissure de son bras. Puis il s'était décidé à ne plus
bouger jusqu'à l'aube.
Elle vint, très blanche. Il la vit monter à l'orient. Et aussitôt, il
s'habilla, puis quitta la maison.
Il but l'air matinal à pleines bronches. Pour la première fois, peut-être,
il écouta chanter les oiseaux.
Il remarqua un long nuage, aplati à l'horizon comme une couleuvre
rose: la traînée de brouillard qui indiquait le Lü. Et à grands pas
rythmés, il se dirigea vers la forêt bénie.
Il le trouva vite, le coin solitaire où Florence lui était apparue la
veille.
C'était près du Bignaou, non loin d'un chemin. Il s'approcha
pieusement de l'arbre abattu. Il avait envie de se découvrir devant.
Il le toucha, il le flatta doucement avec sa main, comme il flattait
les bons bœufs après une journée de labour. Et son cœur se fondit en
tendresse.
Oui, le grand événement s'était accompli là. Il reconnut bien la chère
silhouette d'un platane qui semblait le saluer. Il retrouva bien la
trace de leurs pas dans les herbes. C'était donc irréfutablement vrai!
Oh! chanter cela aux étoiles, aux nuages, aux fougères, aux grains de
sable, à tout! le chanter avec frénésie, jusqu'à la vieillesse,
jusqu'à la mort!
Et alors, sans peur de la rosée, sans peur de paraître ridicule aux
yeux des pinsons jaseurs, ni même aux yeux des personnes matinales
qui pouvaient passer sur la route, il se rassit sur le vieux tronc de
l'arbre, à la place même qu'il avait occupée la veille; et il resta là
une heure, si heureux, si terriblement heureux qu'il redoutait de
songer à son bonheur.
Il s'étonnait un peu de ne pas trouver Florence à son côté. Pour
l'éternité, ce paysage était indissolublement lié à elle, et il lui
semblait qu'un peu de son être visible aurait dû rester là. Certes, il
percevait sa pensée qui planait sur ces feuillages. Mais cela ne lui
suffisait plus.
Il fut presque mécontent. Il s'en alla, après avoir adressé de muettes
salutations aux végétaux. Il erra dans la forêt et retrouva la
citrouille grotesque suspendue sur le chemin. Mais son cœur,
délicieusement oppressé, avait grand mal dans sa poitrine.
Toujours, il s'arrêtait dans un petit carrefour, d'où l'on pouvait
découvrir, à deux cents mètres environ, un coin du château de la
Taulade.
Là! c'était là qu'il aurait voulu voler!
Il n'osait pas.
Soudain, il pensa:
--Si elle était partie!
[Illustration]
Ne devait-elle pas quitter Salignacq le jour même? Dieu! Cela serait
donc possible? Quoi, l'univers ne croulerait pas plutôt que de laisser
s'accomplir une monstruosité pareille?
Haletant, il se dirigea vers le château. Cette pensée affreuse, venant
le sabrer brusquement dans sa joie, lui donna toutes les audaces.
Il marcha vite, arriva devant la grille, sonna et vit paraître une
servante.
--Mlle Florence va... va bien? demanda-t-il en bégayant d'émotion.
--Ah! vous saviez qu'elle était souffrante? demanda la domestique.
Oui, ce matin, elle va bien, merci! Mais, cette nuit, elle a eu un peu
de fièvre. Il paraît qu'elle s'est perdue dans le bois; on lui a fait
peur, a-t-elle dit, elle est tombée de cheval. Mais ce ne sera rien;
il n'y a pas eu de blessure. Pourtant le départ est ajourné.
--Ah! lança Emile dans une explosion d'ivresse.
--Oui, mademoiselle ne quittera certainement le pays qu'après les
élections.
Et Emile s'en retourna, le paradis au cœur.
Il ne mangea rien ce jour-là. Il ne dit rien à Yan dont les yeux
semblaient chargés de mitraille. Il prit son fusil et essaya de
braconner. Il resta plusieurs heures derrière un talus, un talus
herbeux, d'où l'on entrevoyait la demeure des Brion. Il ne vit rien
venir, jamais.
C'était un supplice énervant.
Il ne vit rien non plus le lendemain.
Florence riait peut-être de lui. N'aurait-elle pas dû se trouver là
tout le temps, là, dans ce coin sacré de la forêt?