COLLECTION OLLENDORFF ILLUSTRÉE
JEAN RAMEAU
_Yan_
ILLUSTRATIONS DE MAXIMILIENNE GUYON
[Illustration]
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
_28 bis, rue de Richelieu, 28 bis_
MDCCCXCV
YAN
DU MÊME AUTEUR
_Poésie_
Poèmes fantasques 1 vol.
La Vie et la Mort 1 --
La Chanson des Étoiles 1 --
Nature 1 --
_Romans_
Moune (couronné par l'Académie française) 1 vol.
Possédée d'Amour 1 --
Le Satyre 1 --
Simple 1 --
L'Amour d'Annette 1 --
La Mascarade 1 --
Mademoiselle Azur 1 --
La Rose de Grenade 1 --
La Chevelure de Madeleine 1 --
_Contes_
Fantasmagories (histoires rapides) 1 vol.
_Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays y compris la Suède et la Norvège._
S'adresser pour traiter à M. Paul Ollendorff, éditeur, 28
_bis_, rue de Richelieu, Paris.
JEAN RAMEAU
_Yan_
ILLUSTRATIONS DE MAXIMILIENNE GUYON
[Illustration]
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
_28 bis, rue de Richelieu, 28 bis_
MDCCCXCV
IL A ÉTÉ TIRÉ
CINQUANTE EXEMPLAIRES DE LUXE
NUMÉROTÉS A LA PRESSE (1 A 50)
A
HENRI LABEYRIE
PRÉSIDENT DE L'«ASSOCIATION LANDAISE»
_Hommage affectueux d'un compatriote_
J. R.
[Illustration]
I
«Sega, liga!--sega, liga!--sega, liga!»
Les frivoles cigales, qui ont le bon goût de s'exprimer en gascon,
chantent interminablement ainsi, dans le bassin de l'Adour, au dire
des paysans landais.
«Sega, liga!--Sega, liga!»
Cela signifie: Scier, lier! Scier le froment, lier le froment!
Et, dès que l'insecte méridional lance au milieu des pins sa
frénétique chanson, les laboureurs prévenus aiguisent leurs longues
faux, puis abattent, avec de grands gestes bruissants, les belles
nappes jaunes du blé.
«Sega, liga!»
Cette après-midi de juillet, les cigales harassées clamaient cela,
désespérément, dans la plaine de Salignacq, en faisant vibrer leurs
ailes diaphanes et dures comme des lames de cristal.
Le ciel était chauffé à blanc; le soleil--un royal soleil de
Gascogne--semblait se fondre en tendresse sur les landes plates; et,
dans les sables torréfiés, les pins rigides aux flancs meurtris
avaient l'air de gigantesques torches de résine, prêtes à prendre feu.
Dans cette température de fournaise, un homme allait: le vieux Yan du
Bignaou,--Jean Duvignau, comme disent les messieurs qui connaissent le
français.--Il allait sur un mulet, sur un mulet maigre escorté par de
grosses mouches bourdonnantes, aux dards perçants comme des stylets.
--Va, Briquet, va!
Et Briquet--c'était l'humble nom de l'animal--poursuivait son petit
trot, les yeux méfiants, la queue éperdue, tandis que Yan, son maître,
une branche feuillue dans la main, chassait avec paternité, de temps à
autre, les taons faméliques acharnés sur sa monture.
Yan,--dans le pays, on prononce Yann,--un paysan grand, sec, tout
droit. Age: soixante ans. Profession: laboureur. Signe particulier:
millionnaire. Au-dessus des joues, deux pommettes bien saillantes et
bien roses. Dans le front, deux petits yeux bien clairs et bien
francs. Les cheveux rares, la bouche large, le menton pointu. Sur le
devant du cou, deux nerfs très raides et très apparents qui tiraillent
la tête, l'un à droite, l'autre à gauche; deux nerfs qui semblent, à
chaque instant, devoir crever la peau. Sur tout le reste de la figure,
cette teinte basanée et noble qui est la teinte de la terre du pays.
--Va, Briquet! va!
Les vêtements? simples et dignes. Un pantalon de coutil convenablement
rapiécé. Une sorte de blouse fanée: la _chamarre_. A la tête, un
béret de laine bleue. Aux pieds, des espadrilles de toile blanche.
Enfin, deux larges anneaux d'or aux oreilles.
Et sous cette défroque? Un corps rare, doué de muscles célèbres, qui
ont fait des prouesses dans le temps. Yan est respecté à dix
kilomètres à la ronde. Les commères les plus ignares, les gamins les
moins initiés savent que Yan porte sa charrue sur son dos, en revenant
du labour, et qu'une fois, l'un de ses bœufs étant tombé malade, il a
traîné un char plein de maïs à lui tout seul. Ce qui lui valut alors,
dit-on, l'estime d'une fort jolie dame de la ville.
Du reste, un estomac sain, un cœur vigoureux, un cerveau de puissance
moyenne, avec les quelques fêlures indispensables pour rendre un sujet
intéressant; une âme simple, avec les trois ou quatre défauts
nécessaires pour rendre un homme sympathique.
Ici, les vices, très respectables, sont: une avarice basse, un
entêtement irréfléchi, et un superbe esprit de routine fort apprécié
dans la région.
Yan doit sa fortune à la terre. Aussi aime-t-il son pays d'un amour
invraisemblable. Dans son sommeil, il rêve de campagnes vertes et
grasses, qu'il presse fantastiquement dans ses longs bras.
Mais, s'il adore sa commune de Salignacq, et, par extension, son
canton, son département, il exècre tout le reste du globe. Les régions
lointaines n'ont que son mépris. Paris surtout est l'objet constant de
ses anathèmes: Paris qui gâte les fils de paysans riches, avec ses
mœurs; Paris qui corrompt les travailleurs des champs, avec ses
journaux; Paris, cause de l'enchérissement des salaires, et de la
fainéantise des employés, et de la rapacité des percepteurs; Paris,
qui fait toutes les crises ouvrières, commerciales et agricoles!
Satané Paris!
Lui a pour mission, ici-bas, de protéger la Gascogne contre Paris. Il
le pense très sérieusement. Aussi ne laisse-t-il échapper aucune
occasion de déblatérer contre la grande ville. Toutes les modes
nouvelles sont rigoureusement proscrites de Salignacq, car Yan est
propriétaire de la moitié de la commune. Il ne souffre pas que ses
colons s'expriment en français. Il prend de préférence des journaliers
illettrés, des servantes niaises et malpropres. Enfin pour donner
l'exemple, il va vêtu comme un chiffonnier, lui, le millionnaire; et
parfois il s'ingénie à paraître grossier, ignorant et trivial, par un
héroïque amour du terroir.
--Va, va, Briquet!
* * * * *
Ce jour-là, Yan du Bignaou revenait de Chalosse, où il était allé
compter les gerbes de froment dues par ses fermiers. Briquet
accélérait son trot. Là-bas, à travers le semis grêle des pignadars,
il sentait l'écurie avec son odorante fourchée de foin au râtelier. Et
il trottait, trottait, en enfonçant dans le sable fin, dans le sable
ardent comme une braise, ses gros sabots de bête campagnarde.
Il pouvait être midi. Au loin, un beuglement de cor appelait des
paysans à la soupe. Le soleil blessait les yeux. Briquet, blanc
d'écume, enfila un petit sentier tortueux qui suivait les caprices
d'un ruisseau infime, pitoyable, mort de soif, dont le soleil
paraissait boire les suprêmes gouttes. Puis, tout à coup, on se trouva
devant le Lü, une rivière rousse, à demi ensablée. Là, Briquet hennit.
Et Yan, dont la peau semblait cuite, vulcanisée, dure comme un
parchemin, eut un long soupir de béatitude.
L'homme et la bête avaient eu le même soulagement attendri, l'exquise
sensation de revoir, brusquement, le bon pays natal et familier.
C'était là-bas, à gauche, de l'autre côté de l'eau. Il n'aurait fallu
que cinq minutes pour s'y rendre, sans cette rivière absurde. Mais
voilà que l'unique pont se trouvait à une demi-lieue: un détour
épouvantable! Et Yan maudissait le conseil municipal de sa commune en
termes énergiques, chaque fois qu'il revenait ainsi de Chalosse. En
voilà des brigands! Et penser que son fils, oui, André Duvignau en
personne, en était, de cette bande!
Ici, Yan du Bignaou ramena son béret sur ses yeux, d'un coup de main,
et lâcha le grand juron pour lequel, chaque année, son confesseur lui
donnait trois chapelets à dire:
--Diou biban!
Enfin, chaque famille a sa honte, n'est-ce pas? Lui avait cet André...
Ah! un monsieur, parbleu! Un monsieur qui porte chapeau, et qui
s'exprime en français, et qui a été à Paris, et qui y a dépensé...
Diou biban!
Ce jour-là, le courroux de Yan avait un fort prétexte de plus. Sur le
bord du Lü, ce fils André faisait bâtir un château ridicule. On le
découvrait de là. Cette hideur de pierre encore entourée
d'échafaudages et hérissée de balcons incongrus... parfaitement,
c'était ça!
Yan cracha avec frénésie. Cette bâtisse lui donnait des nausées.
--Cinquante mille francs, Briquet! confia-t-il à son compagnon
placide, cinquante mille francs, cette tour de Babel!
Et il se renfonça le béret sur les yeux, pour n'être pas blessé par la
vue de cette construction impudente.
Mais, à côté, basse et d'adorable mauvais goût, lui apparut la maison
chère où il était né, et où il voulait mourir: le Bignaou tant
incommode, le Bignaou tant aimé. Et les yeux de Yan s'étoilèrent,
choyés par cette vision bonne et chatouilleuse aux prunelles comme
si le paysage avait été en velours!
C'était un pâté de maisons désordonnées, jurant les unes auprès des
autres comme une bande d'Espagnols ivres. Toutes vieilles, toutes
ratatinées, toutes flanquées de constructions bizarres semblables à
des excroissances de pierre qui leur auraient poussé dessus. Les murs
avaient des ventres; les croisées incorrectes semblaient des grimaces,
dans la blancheur des façades; et, à cause d'une grange énorme bâtie
au midi, il régnait, dans toute la maison principale, une humidité
d'aquarium, qui ébauchait des champignons sur le dos des habitants.
Mais, baste! le père de Yan avait vécu quatre-vingt-sept ans là
dedans! Or le fils se promettait bien de suivre son exemple, Diou
bibostes!
Et Yan, raide sur ses étriers, poussa un vigoureux grognement dans
l'air, le thorax à l'aise et le gosier puissant, pour se prouver la
force de ses poumons.
Des prairies, des saulaies, des rangs grandioses de platanes aux
troncs blancs et lisses comme des torses de lutteurs, puis voici la
monstruosité architecturale de M. Duvignau fils, qui s'étale dans
toute sa révoltante magnificence.
--Certainement non! pensa Yan, ce qui arriva autrefois à la tour de
Babel, ça n'est pas vrai! Car si... Mais silence!
Yan entrevit une pénitence de trois nouveaux chapelets, pour le vœu
plus ou moins catholique qu'il allait émettre là; et il serra ses
lèvres minces avec vertu.
Il faisait plus chaud. Le soleil jetait des laves sur les épaules. Au
couchant, de petits nuages blancs s'avançaient, frisés comme des
chevelures. Yan cuisait sur le mulet écumant. Il avait une soif à
boire le Lü. L'eau qu'il voyait luire à ses côtés, lui faisait danser
l'estomac de convoitise. Il ferma les yeux.
Mais il les rouvrit soudain.
Un grand bruit, un long bruit assourdissant, comme si toute la
Gascogne s'écroulait dans le troisième dessous de la terre, était venu
frapper ses oreilles.
--Ah! mon Dieu! Briquet! cria Yan.
Et Briquet, effrayé, se dressa sur ses pieds de derrière.
--Mais qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? poursuivit Yan du Bignaou.
Et rien ne s'aperçut. Non, le ciel n'était pas tombé!
Mais alors, ayant voulu jeter les yeux sur le château de son fils, le
paysan pâlit.
C'était ça!
Et ses mains tremblèrent.
C'était ça! Une catastrophe là dedans. Un échafaudage renversé, et des
cris! Tenez, n'entendez-vous pas des cris?
Anxieux, Yan demanda:
--Qu'y a-t-il? Hé! là-bas! qu'y a-t-il?
On ne lui répondit pas. Il vit seulement des ouvriers qui poussaient
des clameurs et qui couraient en levant les bras.
--Ah! mon Dieu! fit le vieux paysan.
Il sentit une grande oppression sur sa poitrine et son cœur sembla
bondir entre ses poumons.
--Mon Dieu! ce cri, n'est-ce pas celui d'André?... Ah! damné que je
suis! damné! damné!
Il n'hésita pas. Il y avait encore douze cents mètres de chemin
jusqu'au pont. Il lança son mulet dans la rivière.
--Oui, à la nage Briquet! A la nage! Nous y sommes en deux minutes!
Va!
Briquet refusait; Yan dut le fouetter à tour de bras.
--Là, Briquet! il n'y a pas beaucoup d'eau, va! Trois pieds au plus,
va! va!
Briquet alla. Il se lança dans le Lü jaune et trembla de tout son
ventre au contact de l'eau. Il avança, la tête haute, les jambes
impétueuses.
Deux, trois, quatre pieds! Oui, il y avait bien quatre pieds d'eau! Et
Yan frissonna en se sentant mouiller jusqu'à la ceinture.
--Hue, Briquet! hue!
Yan haletait.
--Damné! se disait-il encore!
Et il regardait autour de lui, de ses yeux hagards, pour voir le démon
néfaste, l'esprit pernicieux qui avait saisi sa pensée au vol, tout à
l'heure, et qui l'avait réalisée instantanément.
[Illustration: «_Hilh! hilh!_» appela-t-il.]
Il toucha au bord.
--André? appela-t-il.
Yan sauta lestement à terre, et, sans se secouer, courut vers la
maison neuve.
--André!... Où est André?...
Il l'aperçut tout à coup, son fils André, sous un pêle-mêle de poutres
rompues, André couvert de sang. Il avait voulu grimper sur un
échafaudage pour voir le panorama; une poutrelle avait fléchi.
Le vieillard, qui adorait son fils, quoi qu'il en eût dit, poussa une
clameur terrible.
--_Hilh! hilh!_ appela-t-il. Oh! ne va pas mourir au moins! non!
Et aussitôt, il se mit, comme les ouvriers, à enlever des poutres, à
enlever des planches, à enlever des plâtras, de toutes ses forces,
pour délivrer son fils.
--Papa! souffla celui-ci, quand son père eut pris son corps broyé dans
ses bras, papa!--et ses mâchoires tremblaient d'une peur
bestiale,--pardonnez-moi, et prenez soin de mon enfant!
Yan envoya chercher le médecin, M. Capdepont, qui demeurait là-bas, à
dix ou douze kilomètres de Salignacq, mais il n'y avait rien à faire.
André mourut avant l'arrivée du docteur.
Le vieux paysan pleura toute la nuit. De temps en temps il montrait le
poing au château, à cet ennemi de pierre qui venait de lui tuer son
fils. Et alors il grondait:
--Tu me le payeras, toi! tu me le payeras!
Deux jours après, André ayant été mis en terre, Yan porta de la paille
dans le château inachevé, il répandit du pétrole sur les murs, il
plaça quelques fagots de pin dans les angles, puis, furieusement, il
alluma le tout. Le feu monta, lécha les plafonds, attaqua les poutres,
allongea ses langues jaunes par les fenêtres.
--Elle brûle! elle brûle, la tour de Babel! cria Yan avec exaltation.
Il rentra chez lui, courut à un berceau, prit un jeune enfant dans ses
bras, et alla lui montrer l'incendie énorme, l'incendie vengeur, qui
dévorait le château maudit où André avait trouvé la mort.
--Il a tué papa! disait Yan à l'enfant... Je le tue!
Le petit regardait, effrayé, sans comprendre; et parfois il cachait sa
tête contre la poitrine de l'aïeul.
Quand les murs du château restèrent seuls debout, lugubres et noircis,
le vieux Yan, que cette catastrophe avait un peu détraqué, et qui, par
suite de raisonnements extraordinaires avait trouvé une cause bizarre
à la mort épouvantable de son fils, le vieux Yan embrassa son jeune
filleul de ses lèvres tremblantes, puis, les yeux encore rougis de
tous les pleurs versés, il s'écria:
--Ah! je le jure par la mémoire de ton père! toi, petit, tu resteras
paysan comme ton parrain!
II
Voici un beau dimanche de mars. Le soleil daigne luire, et les
branches des arbres, sous ses caresses tièdes, ouvrent follement leurs
petits bourgeons chatouillés.
Il y a dix-huit ans que le grand, joyeux et robuste Yan a perdu son
fils André.
Et voici, dans la cuisine du Bignaou, assis en un vaste fauteuil garni
de paille, un vieil homme ratatiné, courbé, recoquillé, allongeant
vers le feu deux mains tremblantes et amaigries.
C'est l'ancien Yan, le bon laboureur herculéen, qui portait sa charrue
sur les épaules.
Quand les deux mains frileuses sont assez chaudes, le vieillard prend
une quenouille de roseau chargée de lin, l'attache à sa ceinture,
comme fait une femme, ramasse à son côté un long fuseau de bois, et
silencieusement, file, file du lin, en regardant, de ses petits yeux
gris, les sarments rouges qui se tordent, dans la flamme, puis
s'effondrent en braise.
Yan file ainsi, file du lin depuis dix ans. Il n'a plus l'usage de ses
jambes; il ne peut se mouvoir que sur des béquilles.
La cause? Il la savait, l'incurable Gascon. Et une haine
féroce bouillonnait en lui contre cette cause maudite qui
était--naturellement--Paris!
Car si Paris n'avait pas existé, n'est-ce pas, André n'y serait pas
allé. S'il n'y était pas allé, il n'aurait pas songé à faire
construire cette maison néfaste. S'il ne l'avait pas fait construire,
il n'y aurait pas trouvé la mort. S'il n'y avait pas trouvé la mort,
Yan ne se serait pas jeté à l'eau un jour où il était couvert de
sueur; et par conséquent--le médecin lui-même l'avait reconnu!--ses
jambes n'auraient pas attrapé ces rhumatismes atroces qui le clouaient
depuis quinze ans sur un fauteuil. L'infernal Paris!
[Illustration]
D'abord il avait essayé de se révolter contre ces jambes malapprises.
Il les avait traitées de la belle façon, les obligeant à marcher, à
travailler, à se secouer quand même. Mais les gueuses arrachaient à
Yan des cris horribles. Et enfin, un jour, rendu, vaincu, renonçant à
la lutte, il était tombé sur ce fauteuil, s'était mis une peau de
mouton sur les genoux, et patiemment, avait appris, comme il disait,
le difficile métier de bon à rien.
Puis, ses jambes étant devenues de plus en plus lourdes, ses bras où
toute la vie affluait étant devenus de plus en plus fébriles, il avait
dû faire n'importe quoi avec ses mains: des paniers d'osier, beaucoup
de paniers d'osier, des monceaux de paniers d'osier, qu'il envoyait
vendre au marché de Dax.
Enfin, ses poignets s'étant rouillés à leur tour, il avait pris une
quenouille, en pleurant, voilà dix années, et, depuis lors, au coin du
feu, il faisait ronronner son fuseau, ronronner, ronronner! Et le
fuseau du vieillard avait livré du fil, interminablement du fil, du
fil dont on faisait tous les draps de lit, toutes les nappes, toutes
les chemises de la maisonnée!... Satané Paris!
Il s'en était un peu vengé, certes, de Paris! Comment? En ne lui
confiant pas son petit-fils. Oh! le gentil bambin bien sage, bien
élevé, bien Gascon qu'il avait su en faire!
Ce petit-fils, c'était actuellement toute la vie du bon maniaque. Il
ne voyait que lui, n'aimait entendre que lui. Yan était constamment de
mauvaise humeur avec tout le monde excepté avec son cher Emile--car il
s'appelait Emile--il l'avait regardé grandir avec des yeux émerveillés
de mère. D'ailleurs, était-il encore un homme, le faible Yan? Et, à sa
grande surprise, il pleurait de joie souvent, de joie comme une simple
fillette, quand on ne le voyait pas; puis il disait des chapelets
innombrables pour remercier le bon Dieu qui lui avait donné un filleul
aussi gentil.
Emile aussi aimait bien son aïeul. D'abord, il l'appelait papa. Cela
seul valait le paradis. Il l'appelait papa, et il lui rendait la vie
très douce, et il le consolait de tous les enfants et de tous les amis
que Yan avait perdus dans le cours de sa longue existence. Emile:
voilà tout ce qui restait de son sang, de sa chair, de son âme. Tous
les autres, issus de lui, étaient retournés au limon primitif. Et la
tendresse de l'aïeul en était décuplée.
C'était Yan qui lui avait appris à parler. A trois ans, quand son père
était mort, il bredouillait le français, l'innocent petit. Mais son
parrain sut faire oublier rapidement cette langue de sauvages; et six
mois après, le jeune Emile du Bignaou commençait délicieusement à
gasconner.
--Prends garde! lui disait Yan, en roulant de gros yeux; si tu n'es
pas sage, Paris va te manger!
Paris, pour Emile, c'était le Loup.
Il en eut peur longtemps.
Yan fut d'abord son seul professeur. Il lui apprit tout ce qu'il
savait lui-même; puis, bien des choses qu'il ne savait pas, mais qu'il
trouvait dans des livres,--dans des livres français, hélas!--celles-là,
il les déposait dans le cerveau de son filleul, sans en garder
personnellement la moindre parcelle--sa mémoire de vieillard lui
rendait de ces services. Plus tard, quand Emile eut dix ans, Yan, qui
se sentait toujours capable de laisser à son héritier un bon million,
consentit à interner l'enfant au collège de Dax, pendant quelque
temps. Il fallait bien que le jeune du Bignaou parût aussi scélérat
qu'un autre, aux yeux des jeunes filles à marier!
Donc, ce matin de mars, dix-huit ans après la mort d'André, Yan filait
silencieusement, au coin du feu, quoique ce fût un péché véniel de
travailler le dimanche, et il se sentait heureux, les genoux sous la
peau de mouton, les yeux égayés par le bon soleil revenu.
Tout à coup, à côté de la cuisine, dans cette grande salle
particulière à toutes les maisons du pays, salle dénommée: le
_Séou_, il entendit un grand frôlement de feuilles, comme si un arbre
s'était avisé d'entrer.
Yan comprit, et il se retourna vivement vers la porte du séou.
--Ha! ha! cria-t-il, en voyant arriver un jeune homme joyeux, qui
portait sur son épaule une longue tige de laurier--tu l'as bien
choisie, Emile!
Et il se débarrassa aussitôt de sa quenouille.
Emile était actuellement un agréable garçon de vingt et un ans, à
figure blanche comme un visage de demoiselle. Presque pas de barbe
encore: trois douzaines de poils de chaque côté de la bouche, et un
léger duvet sous les oreilles.
Il donna la grande branche de laurier à son aïeul et s'assit à côté de
lui.
Il portait un béret bleu, des sabots noirs, une veste brune. Il était
maigre, petit, délicat. Ses yeux jaunes faisaient une bonne lumière
chaude.
[Illustration]
Le vieux Yan, qui se croyait toujours un soleil sur le dos quand son
petit-fils était là, prit la belle branche de laurier et l'inspecta
avec soin. Cette branche, on allait la porter à l'église, dans un
moment,--ce dimanche, c'était la fête des Rameaux,--et la faire
défiler sous le goupillon de M. le curé, afin que chaque feuille de
l'arbuste bénit, jetée au feu, écartât les grêlons de l'enfer, pendant
l'été, et éloignât la chanson des hiboux mélancoliques, durant
l'hiver.
Et Yan ouvrit un couteau crochu qu'il avait dans sa poche, puis se mit
à émonder la grande branche de laurier, en reculant sa tête, de temps
à autre, pour examiner son œuvre.
Emile, fort attentif, le regarda besogner pendant quelques minutes.
Mais bientôt il se leva et marcha nerveusement dans la cuisine.
--Vous... vous... vous savez, papa! dit-il en bégayant subitement,
comme il faisait certains jours, quand il éprouvait une forte émotion,
vous savez que le député est arrivé hier?
Yan eut un sourire douloureux. Un député! s'occuper d'un député! d'un
monsieur de Paris! Honte!... Il feignit de ne pas entendre.
Emile comprit la pensée du vieillard et il rougit légèrement; car,
malgré sa bonne volonté, il n'avait pu apprendre à ne pas rougir, au
collège.
Yan émondait toujours sa branche, artistement, en faisant clignoter
ses petits yeux inspirés.
--Vois-tu, Emile, dit-il en travaillant, une branche de laurier qu'on
va offrir à la bénédiction de Dieu doit être polie comme une mariée à
l'autel. Ah! l'on a perdu, dans les campagnes, l'art d'orner les
rameaux! Il n'y a plus que certains barbons, par-ci, par-là, qui
sachent ciseler des branches comme des sceptres. Moi, jadis, quand mes
poignets ne boudaient pas au travail, je préparais les lauriers de
tous mes voisins... Oui, mon petit! Et je te jure que les tiges qui
sortaient de mes mains auraient fait bonne figure à côté de la crosse
dorée de l'évêque d'Aire! Peuh! aujourd'hui, on porte des branches de
laurier à l'église comme des fagots de bois au four! On croirait,
saint Yan me pardonne! qu'on va faire cuire le bon Dieu! Ah! satané
Pa...
Mais Yan interrompit son anathème. La culpabilité de Paris ne sautait
pas aux yeux, d'abord. Puis Emile ne l'écoutait pas.
L'aïeul le regarda d'un air foudroyant:
--Eh bien, gronda-t-il, après tout, ce député... quoi? Qu'est-ce qu'il
a d'extraordinaire?
--Mais, papa!
--Va donc! Si tu crois que je ne sais pas ce qui se passe sous ton
béret! Un député! Eh bien oui: un monsieur qu'on envoie à Paris parce
qu'il peut être nuisible dans sa province. N'est-ce pas là quelque
chose de bien phénoménal? Un député!
Yan s'arrêta. Puis, d'une voix aiguë comme une vrille:
--Est-ce que tu n'aurais pas rêvé d'être son gendre, par hasard?
--Moi? oh!
--Oui! oui! je sais. Il a une fille! Dix-huit ans, paraît-il. C'est du
joli, de la baudruche soufflée! On n'aurait qu'à la presser comme ça,
tiens! ta fille de député: ffft! plus rien dedans, évaporée!
--Papa! mais je...
--Ça n'existe pas, te dis-je. Toujours malade et pâle!... Jésus! On
voit le jour à travers. On en ferait des lunettes!
--Mais je n'ai jamais pensé...
--Assez! je sais parfaitement que son arrivée met le pays en
ébullition. On ne parle que de ça, du Lü au Gave. Diou biban! C'est
pourtant un beau sujet de conversation! M. Brion, notre député, un
Parisien qui a des biens au pays, vient passer les vacances ici, dans
son château de la Taulade, parce que les médecins ont conseillé à sa
fille de séjourner dans le Midi. Est-ce assez palpitant! Et voilà de
quoi jacassent toutes les commères de Salignacq. Ma vache bretonne est
capable d'en vêler d'émotion! On croirait que la lune nous est tombée
sur la tête!... Hein! tu dis?... Ce sont de braves gens? Allons donc!
Veux-tu que je t'apprenne, moi, pourquoi il nous arrive? Pour sa
fille, déclare-t-il. Pas vrai! Tout bonnement pour préparer la
réélection! Ah! je le vois venir!... Mais patience!
--Papa, vous avez voté pour lui!
--Parbleu! Il faut bien voter pour quelqu'un! Si ça m'amuse, moi! On
n'a pas des branches de laurier à préparer tous les jours!... Tiens,
regarde-moi donc ça, petit!
Et Yan, qui avait manœuvré nerveusement du couteau, montra à son
filleul un semblant de tête d'ange qu'il venait de sculpter dans sa
tige.
--Hein? peut-il y en avoir, mais peut-il y en avoir de plus joliment
fignolés au Paradis?
Il continua. La branche avait déjà du style. On voyait d'abord un
manche droit, long d'un mètre cinquante, puis le feuillage partait
dru, sombre, taillé en cône et couronné d'une élégante aigrette. Et
les mains de Yan vibraient de joie. Ah! depuis si longtemps elles
n'avaient fait si aimable besogne! Autrefois, ces mains taillaient la
vigne, semaient le maïs, dirigeaient dans le sol le glaive brutal de
la charrue, ou flattaient, pendant les siestes embrasées, la poitrine
haletante des bœufs. Oh! les belles années de jeunesse!
Ce matin-ci, elles s'acharnèrent sur le laurier, les mains du
vieillard; et dans le feuillage de l'arbuste tranché, les menues
fleurs rondes semblaient lui sourire, comme de petites têtes
odorantes. Avec la pointe de son couteau, il ornementa minutieusement
le manche, dessina des rangs fantasques de croix, de circonférences,
de becs d'oiseaux. Et quand le manche en fut pittoresquement
recouvert, il prit des roses, des violettes, des primevères, toutes
les fleurs du jardin, préalablement cueillies par une servante, et en
attacha des poignées ici et là, dans le branchage touffu du laurier;
ce qui composa un grand cône fleuri et bizarre, une monstruosité de
plante invraisemblable, de végétal inédit, exhalant des parfums
tendres, violents, délicats, incongrus, qui stupéfiaient les narines,
exhibant un fouillis de couleurs roses, vertes, jaunes, bleues,
ponceau ou pivoine, qui ahurissaient les yeux. Enfin, par-dessus le
tout, dans l'aigrette triomphale de la cime, il suspendit, très
apparent et très inattendu,--les grands artistes ès rameaux avaient
souvent de ces inspirations étranges,--un pain, un grotesque pain de
deux sous, d'un bête à faire peur!
--Hein! s'exclama Yan, achevant son œuvre d'un coup de pouce; si le
bon Dieu va être flatté de descendre là-dessus!
Mais il frémit d'indignation:
Emile lui tournait le dos.
--Scélérat! lança le vieillard.
Et ses jambes paralysées eurent un frisson de honte.
--Voilà comment tu t'occupes de moi, païen!... Ah! oui, je vois!
grinça-t-il. Le député! tu regardes si le député arrive! Car il doit
aller à la messe, dans sa voiture à deux chevaux!
--Mais, papa, je vous assure que...
--Tais-toi! Et moi aussi, je vais aller à la messe! Et nous allons
voir, Diou biban, lequel des deux, du député ou de moi, aura le plus
de succès!
Et se retournant vers le _séou_, il appela:
--Poutoun! attelle les bœufs au char vert, lave leurs pieds, cire
leurs cornes et mets sur leurs têtes la peau de mouton des grandes
foires!
Et à la servante:
--Fillon! voici la clé de l'armoire, apporte-moi ma chamarre bleue,
mes sabots vernis, et la ceinture de soie rouge que m'avait donnée ma
défunte femme! La rouge, tu entends bien, Fillon?
Puis, à Emile, en prenant son essor sur ses hautes béquilles:
--Ton député, enfant? ton député!... Mais le suisse de la cathédrale
de Dax pourrait venir, petit! il ne m'irait pas là!
Et le vieux Yan plongea promptement sa tête dans le bassin du puits,
afin de procéder à la toilette des grands jours.
III
Sur la place de l'Église, tout Salignacq était rangé. Des hommes
voûtés, des femmes maigres, des enfants hâlés et silencieux. La
plupart des hommes tenaient de longues branches de laurier fleuri. Il
était dix heures. La bénédiction des Rameaux allait commencer. Sur la
route pleine de soleil comme un blanc fleuve de lumière, les
retardataires arrivaient, calmes et gracieusement dégingandés, en
portant le laurier haut sur l'épaule, ainsi qu'un drapeau.
Soudain, sur la place, grand brouhaha. Toutes les têtes s'orientent
vers la route; et les lauriers eux-mêmes, penchés et vaguement
curieux, ont l'air de badauds végétaux, regardant au loin, en haussant
leurs longs cous feuillus.
--Tiens! s'exclame un paysan, Bignaou!
--Hein? demandent trente gosiers.
--Yan du Bignaou, qui vient à la messe!
Certes, c'était un grand événement. Depuis bien longtemps, il n'allait
à la messe qu'une fois chaque année, le matin de Pâques; ce jour-là,
Yan se confessait, communiait, déjeunait chez le curé, puis s'en
retournait après les vêpres, joyeux de cette joie très triste qu'on
éprouve après une bonne partie de plaisir.
Cette fois, Yan anticipait sa petite escapade annuelle; aussi
l'émotion fut profonde.
--Que se passe-t-il donc?
--En voilà une nouvelle!
Mais on se tut. Le char de Yan débouchait sur la place, grave,
majestueux, luisant comme un soleil vert. Il était escorté de paysans
serrés et respectueux, qui, presque tous, étaient les métayers du
vieux Bignaou; et les bœufs qui portaient le maître avaient une grande
allure solennelle, comme ces bœufs de l'histoire franque qui
roulaient, sur des chars moelleux, de pacifiques et indolents monarques.
Yan avait sur sa figure une grande lumière de triomphe; son béret
prenait des airs d'auréole.
--Boun yourn, Yacoulet! Boun yourn, Bertranoun! Adiou Hillotte!
Il les saluait tous et toutes; et ses paroles tombaient de chaque côté
du char, aimantes et réjouies, comme une pluie de roses. Il se tenait
assis sur le rebord de son véhicule, et, malgré la lourde couverture
de laine qui emmaillotait ses noueux genoux, malgré le confortable
cache-nez violet qui étreignait son cou frileux, il se trouvait
heureux de son destin, le pitoyable et invalide Yan. Et jamais il
n'avait savouré plus béatement la banale félicité de vivre, même aux
jours lointains où, sur un char semblable, il s'en allait au travail
en sifflant comme un merle, le long des routes argileuses où
apparaissaient des floraisons de cerisiers et des sourires de jeunes
filles.
--Boun yourn, boun yourn, amics!
Et vers lui montaient, comme un encens rustique, les phrases
admiratives des laboureurs:
--Ce Yan!
[Illustration: Le char de Yan débouchait sur la place...]
--Quels bœufs il a!
--Et quel char!
--Regardez donc ces ferrures!
--Il y en a pour cinq cents francs!
--Et ça reluit!
--Et c'est propre!
--Quel Yan!
Et l'on contemplait tout: les cocardes des bœufs, leurs jougs
sculptés, leurs pieds vernis, leurs couvertures galonnées de rouge, la
peau de mouton qui leur servait de coiffure et qui éclatait, blanche
comme une neige frisée.
Yan humait les éloges qui s'élevaient devant lui; et, dans sa petite
vanité de paysan, il se glorifiait de penser:
--Oui! oui! des 943 habitants de la commune, c'est toujours moi le
plus riche, le plus considéré, le plus envié, Diou biban!
Brusquement, autour de lui, un bruit insolite fit retourner toutes les
têtes.
C'était un roulement grandissant, de très bel effet.
Et un unisson de chuchotements discrets s'entendit tout à coup.
--La voiture du député!
Vlan! ces mots frappèrent Yan en pleine poitrine, et le vieux bonhomme
chancela. Lui-même, il tourna la tête. Et il vit, dans un soulèvement
de poussière prestigieux comme un nuage, deux grands chevaux, deux
chevaux fringants, derrière lesquels volait une voiture découverte.
--Le député!
Yan lui-même s'exclama ainsi, en tressaillant d'admiration. Et il
blémit quand il vit, sur la tête des chevaux, des plaques étincelantes
qui lui envoyaient des éclairs dans les yeux, et sur leurs ventres
fins, des crins luisants comme les robes soyeuses des belles dames!
Dans la voiture, derrière un cocher distingué comme un juge
d'instruction, ils parurent enfin, _eux_, les deux personnages
vers qui convergeaient tous les regards, s'élevaient toutes les
pensées, s'ouvraient toutes les bouches: le député et sa fille; lui,
tout noir, elle, toute rose... Eux!
--Ecartez-vous, Yan! Laissez passer!
C'étaient ses admirateurs de naguère qui lui parlaient ainsi. La
voiture avait dû s'arrêter près du char, et le cocher fronçait des
sourcils redoutables.
--Laissez donc passer, Bignaou!
[Illustration]
Et un métayer de Yan se mit à la tête des bœufs, puis les guida vers
le bord de la route, pour faire place à l'équipage du député.
Il passa, l'équipage. Et Yan lança un souffle de colère capable de
faire tourner un moulin.
--Eh bien, quoi! Il ne pouvait pas rester derrière! lança-t-il au
métayer, en le foudroyant d'un regard.
Mais on l'écoutait bien! Il n'y avait plus personne autour de lui.
Tous les paysans avaient filé à la suite du député, leurs lauriers en
désordre, leurs blouses ballonnées de vent, sans mot dire, abrutis
dans l'extase et regardant tellement, tellement, qu'ils semblaient
vouloir avaler leur honorable et tout son attelage, avec leurs yeux
avides.
Et là-bas, sur le seuil de la sacristie, le curé aussi regardait. Et
Emile, l'indigne petit-fils de Yan du Bignaou, considérait également
le député parisien, et peut-être sa fille! Et il s'était coiffé, le
morveux, d'un abject chapeau de feutre, pour honorer le châtelain de
la Taulade certainement! Et, comble de misère, lui aussi, le hargneux
et pitoyable Yan, il sentait bien que ses propres yeux, fascinés comme
les yeux de tout le monde, ne pouvaient se détacher de cet équipage
éclatant, dans lequel trônait--oh! déchéance--celui qui était bien, à
cette heure, le plus grand personnage de Salignacq!
--Tin-que-tin-tin! Tin-que-tin-tin!
C'était le curé qui sonnait la messe. Mais on s'en émouvait
médiocrement, ce jour-là. Toutes les dévotes restaient autour du
député.
--Oh! Margueride, quel charmant homme!
--Et quel grand air, Cataline!
Et les jeunes gens, laissant tomber leur mâchoire d'enthousiasme,
regardaient Mademoiselle Florence,--car tout le monde savait déjà le
nom de la fille du député,--cette belle demoiselle Florence, qui avait
des choses dans le dos, et sur la poitrine, et autour des jambes, des
choses! des affûtiaux si extraordinaires!... Jésus!
Mais ils la regardaient avec des yeux bien respectueux; car, de tous
ceux qui étaient là, personne ne pouvait comprendre qu'un homme,
devant une personne comme cela, dût songer un instant... Oh! non! Les
enfants de chœur, seuls, supposaient qu'on pouvait l'approcher,
parfois, en chantant des cantiques, et en agitant des encensoirs
autour d'elle.
--Tin-que-tin-tin!
Là-haut, le pigeonnier en ruines qui sert naïvement de clocher,
lâchait sur Salignacq ses tintements éperdus. Mais le député n'avait
pas fini de descendre. Et Yan, tout seul dans son char lamentable,
lança les poings au ciel:
--Damnés! ils seront tous damnés! clama-t-il. Poutoun! Veux-tu bien
venir m'aider à descendre, gredin?
Le domestique Poutoun, les yeux distraits, prêta l'épaule à son vieux
maître.
--Tous damnés!
Et, clopin-clopant, en faisant: ouf! ouf! sur ses béquilles en bois de
frêne vainement surmontées de velours bleu, le vieux Yan, écumant,
entra le premier dans l'église, où il rythma sa marche pénible de
sonores:
--Tous damnés! Ouf! Tous damnés!
IV
La procession avait eu lieu. La messe tirait à sa fin. L'église de
Salignacq, remplie de bois vert comme un hangar de bûcheron, était
toute recueillement et prières. Le député M. Brion et sa fille se
tenaient près du chœur. Le vieux curé ne les regardait pas trop
souvent: à peine dans les _Dominus vobiscum_, quand il devait se
retourner vers les assistants. A vrai dire, pendant le long Évangile,
il avait envoyé ses yeux en coulisse, deux ou trois fois, en tournant
les pages. Mais il n'avait pu distinguer que le paroissien à
couverture d'ivoire de la demoiselle, et quelques autres menus
détails.
Yan, les yeux obstinément cloués sur son livre, était tout fier, en
songeant qu'il n'avait pas eu la tentation de regarder le député une
seule fois.
Du reste, on ne pouvait rien voir, de cette ridicule place!
Or, tout à coup, Poutoun, qui tenait fièrement à sa main la
remarquable branche de laurier préparée par Yan, tomba à bras
raccourcis sur un gamin crispant. Ne s'avisait-il pas, ce gamin, de
lui arracher, une à une, toutes les fleurs de son laurier?
--Attends! attends!
Il lui asséna un coup de sa branche dans le dos.
Brouh! Cela fit un bruit de feuillage au fond de l'église.
Et aussitôt tout le bois bénit qui dormait là s'agita, impatient de se
mêler au combat.
Le gamin riposta prestement avec son laurier à lui. Un laurier voisin
jugea nécessaire d'intervenir, d'autres ne purent s'empêcher de
manifester leur opinion. Bref, par une contagion peu rare en ces
cérémonies, tous les lauriers d'un coin de l'église se ruèrent les uns
sur les autres, avec un grand bruit de forêt sous une tempête.
Brouh! brouh!
--_Dominus vobiscum!_ clamait le curé.
--_Et cum spiritu tuo!_ répondait Yan tout seul, à voix haute.
Brouh! brouh!
Le député s'amusait bien à ce spectacle. Et les autres assistants
croyaient devoir l'imiter.
--Sors donc un peu, eh! poltron?
C'était Poutoun qui jetait ce défi à un adversaire.
--On y va, Diou biban! fit celui-ci, en retroussant ses manches.
Brouh! brouh!
Et tous les lauriers sortirent avec fracas.
--_Corpus Domini nostri..._ disait le prêtre.
--_Amen!_ lançait Yan du Bignaou, en supputant les chances des
combattants.
Et le député, qui s'intéressait à la lutte, sortit sans scrupule,
suivi par sa demoiselle.
--_Agnus Dei qui tollis..._
Mais toute l'assistance se dirigeait vers la porte. Et Yan, lui-même,
gagné par l'irréligion, cherchait fiévreusement ses béquilles.
Brouh! brouh! Dehors, s'entendait la grande bataille végétale.
--Tiens, loup-garou!
--Attrape, fils du diable!
Et l'on oyait des cris de femmes chiffonnées dans la bagarre.
Le curé, révolté par l'impiété de sa paroisse, s'empressa d'écourter
la messe. Il mangea ses oremus avec indignation: «Ce sacré Poutoun! Il
est bien capable de donner une râclée au grand Lourens de
Labourdette!» pensait-il, en tournant les pages de son missel. Puis
tout haut:
--_Ite, missa est!_
--_Deo gratias!..._ Ouf! ouf! fit Yan anxieux, qui s'était déjà élancé
sur ses béquilles.
* * * * *
Sur la place, on se battait avec entrain. Les lauriers
s'entre-choquaient violemment; et l'on entendait un grand tumulte de
jurons, de menaces, de plaintes, d'éclats de rire, pendant que les
cloches benoîtes, dans leur vieux pigeonnier, semblaient nasiller un
_Angelus_.
Yan s'avança. On se bousculait autour de son char. Des branches de
laurier craquaient. D'autres, effeuillées et meurtries, semblaient des
drapeaux en haillons. Css! css! Toute la place était jonchée de
rameaux, de fleurs, de petits pains. Oh! ce qu'il advenait du travail
artistique de Yan!
--Hardi! Poutoun!
--Hardi, Lourens!
--Css! css!
Et, dans la cohue, Yan vit tout à coup son petit-fils Emile qui se
battait comme un forcené.
--Hardi, Emile!
Yan sauta sur ses jambes impotentes.
--Hardi, mon garçon! cria-t-il. Tape dur! Tape dur!
Il tapait dur, Emile. «Han!» On entendait son souffle entre les coups.
Han! Brouh! Han! Et Yan avait des éclairs d'orgueil dans les yeux. Il
faisait bien de se battre, Emile! Il faisait bien de tenir haut le
renom du Bignaou! Ah! Diou biban! si Yan avait eu quinze ans de moins!
--Hardi! Hardi! mon petit!
Mais soudain, un cri partit dans la foule:
--Au secours!
Un cri de femme; un cri français.
Jésus! On a décoiffé la fille du député dans la bagarre!
Yan exulta.
--Hardi! hardi, Emile!
Mais Emile, qui, bien involontairement, avait occasionné cette
catastrophe capillaire, se hâta de faire des excuses:
--Mademoiselle, balbutia-t-il, très rouge, en se découvrant, je vous
demande mille... mille fois...
Clac!
--Tiens, nigaud! lança la demoiselle.
Et, ce disant, elle lui allongea une retentissante gifle en plein
visage.
Yan frémit.
--Hein? Quoi? demanda-t-il.
Non! ses yeux l'avaient trompé? Son petit-fils à lui, Yan! son
petit-fils souffleté par cette poupée?
--Mille tonnerres! Je deviens aveugle, moi!
Mais non. Emile avait bien été giflé. Et même il saignait du nez! Oui,
là, au milieu des risées de la foule.
Yan s'élança sur ses béquilles. Et, soufflant comme un fauve:
--Attends, attends, marionnette! cria-t-il en français. Je vais te
régler ton affaire, moi!... Ouf! Ouf!...
Ce qu'il allait faire? L'écraser, parbleu! Non; seulement lui tirer
les oreilles et lui faire «pan-pan sur le tutu» comme à une gamine.
--Attends!
Et tout Salignacq riait autour de lui.
Mais elle montait déjà dans sa voiture, la marionnette.
--Arrêtez-la! cria Yan sans sourciller! Ah! par exemple! Vous la
laisseriez partir?
Et s'adressant au député Brion qui, majestueux et calme, donnait des
ordres à son cocher.
--Eh bien, toi, là-bas, le gros moustachu! Approche donc un peu, si tu
n'as pas peur!
Yan, lamentablement appuyé contre un platane, sortait déjà sa
«chamarre» comme un lutteur forain.
--Oui, j'ai soixante-dix-huit ans, Diou biban! écuma-t-il en crachant
dans ses faibles mains, soixante-dix-huit ans et je suis sans jambes!
mais des mannequins comme ça, j'en avalerais encore quatre! Ouf!...
ouf!...
--Tais-toi donc, ganache!
Ces mots tombèrent dédaigneusement des lèvres du député.
Et, sans que l'hôte inviolable du Palais-Bourbon daignât regarder
autour de lui, la voiture étincelante partit, escortée par la foule.
[Illustration]
Alors Yan s'affaissa contre le mur de la mairie.
--Anges de Dieu, est-ce possible?
Emile, le nez dans son mouchoir, saignait toujours.
[Illustration:]
--Ah! ça ne va pas se passer comme ça, je te le jure! tu entends,
moustachu! Misérable! oser te frotter à moi, à moi, Yan du Bignaou,
qui possède la moitié de la commune, à moi, qui levais trois sacs de
froment, les pieds dans un béret! Misérable!... Mais tu viendras me
lécher les sabots avant trois mois, entends-tu? et tu échoueras quand
même aux élections! tu échoueras, je te le jure! dussé-je... dussé...
Eh tiens! lança-t-il en allongeant son poing nerveux vers la voiture,
comme s'il avait voulu la briser d'un coup de pouce, dussé-je me
présenter moi-même contre toi, Diou biban!
Et, là-dessus, Yan, aidé par Poutoun, remonta dans son char, vengé,
frémissant, radieux, comme s'il gravissait déjà, sur ses béquilles
garnies de velours bleu, la tribune du Palais-Bourbon.
V
Le château de la Taulade, où venait d'arriver le député Brion, était
une maison ancienne, perdue dans une forêt. De chaque côté, des
arbres; à perte de vue, des arbres.
On avait accès dans cette tanière par un petit chemin sinueux que M.
Brion avait fait tracer récemment, et qui débouchait, après de fols
zigzags dans le bois, sur une grande route départementale, à huit
cents mètres environ du château. La forêt tout entière appartenait à
M. Brion. Elle était clôturée de talus; de sorte qu'on n'y rencontrait
guère que les domestiques du député et quelques écureuils vassaux.
Dans cette forêt, le jeune Emile du Bignaou s'aventura hardiment le
lendemain des Rameaux. Et il fit de même le surlendemain. Et les jours
suivants il y vint encore. C'était à cent mètres de chez lui, du
reste.
[Illustration:]
Ce qu'il cherchait? L'occasion de se venger, il lui fallait une
réparation éclatante.
--Ah! l'insolente! grommelait-il.
L'insolente, c'était Mlle Florence Brion, dont ses narines se
souvenaient avec une légitime rancune. Monsieur «Saigne-du-nez», ainsi
appelait-on l'héritier du Bignaou, dans la commune, depuis ce mémorable
dimanche.
Et le petit-fils de Yan trouvait ce sobriquet ignominieux.
Oui, certes, il la lui fallait, cette réparation!
Et il songeait avec stupeur que Marie Catalan, la vierge campagnarde
et riche que son cœur aimait, lui avait refusé une contredanse, à
cause de cette aventure.
Yan, d'ailleurs, ne décolérait pas depuis la messe des Rameaux.
Se porter à la députation et battre l'ancien député ne lui paraissait
plus suffisant.
--Attendre jusqu'au mois d'octobre pour me venger? Jamais!
Il fallait bien se l'avouer ensuite: cette vengeance n'était pas dans
ses goûts. Il sied de mettre une borne à tout, même aux bassesses
qu'on doit faire dans la vie.
--Moi, pensait Yan, aller marmotter des harangues électorales de
village en village, comme un mendiant de grands chemins? A d'autres!
Mais combattre la candidature de Brion, par exemple, cela, de grand
cœur!
Et les jambes du vieux se trémoussaient d'aise.
Cependant, Emile se promenait dans la forêt de la Taulade. Il
approchait du château parfois. Jamais il n'osait entrer. Il ne
rencontrait toujours que des écureuils.
--Elle se cache, pensait-il. Elle a peur!
Un jour, tout à coup, devant le château, elle lui apparut, cette
demoiselle Florence. Elle était vêtue de bleu. Oh!
Emile n'eut que le temps de se dissimuler derrière un saule.
Il faut reconnaître quelle était effrayante; grande, d'abord, quoi
qu'eût dit le vieux Yan. Grande et droite, avec une poitrine exagérée,
comme on n'en porte qu'à la ville. C'était honteux. Puis une tête
laide, laide à faire frémir, certes. Toute blanche, cette tête, d'un
blanc gras et mou. Puis des yeux énormes, inimaginables, terrifiants:
d'un bleu violet. Des yeux d'évêque!
--La plus belle fille que j'aie jamais vue! avait déclaré
l'instituteur, un monsieur qui ne s'y connaissait pas sans doute.
Emile Saigne-du-nez erra dans la forêt.
Il avait sur lui un souvenir bizarre de cette personne: un gant de
suède qu'elle avait laissé tomber en le giflant. Un gant très étroit,
dans lequel on n'aurait pu mettre, semblait-il, qu'une main de bébé.
Et Emile, très probe, ne le jetait pas au feu ce gant. Non, il le lui
rendrait, plus tard, après la réparation, quand cette demoiselle lui
aurait demandé pardon à genoux.
Car c'était cela, décidément, qu'il exigerait. A genoux, et peut-être
en présence de deux témoins, comme avait conseillé Yan.
Jamais l'occasion de formuler cet ultimatum ne se présentait.
Et Emile sentait redoubler sa fureur.
Un matin, au moment où il pénétrait dans la forêt, il rencontra Marie
Catalan, la vierge paysanne et riche.
Celle-ci était bien. Rose, carrée, douée de petits yeux jaunes et de
belles mains potelées aux ongles courts, elle semait l'enthousiasme
autour d'elle, dans la commune de Salignacq.
Emile ne la salua pas.
--Il doit être malade, songeait Yan.
Il l'obligea prudemment à s'aliter. Il lui conseilla des sirops, des
pilules, d'autres médications choisies; si bien qu'Emile tomba malade
pour de bon.
Mais il guérit en apprenant que le député allait partir.
--Enfin! quelle délivrance!
Oui; mais voilà que la demoiselle restait au château, avec une vieille
tante!
--Quel ennui! se dit Emile.
Néanmoins, il revint dans la forêt. Il lui fallait une explication,
coûte que coûte.
Un soir, il la trouva, la fille du député. Elle se promenait toute
seule, avec un petit chien noir. Elle était vêtue de rouge. Oh!
Mais Emile passait pour un garçon courageux. Il ne se sauva pas.
--Bonjour, monsieur!
Elle avait une voix extraordinairement désagréable, qui faisait mal
aux oreilles comme une projection de verre pilé. Et quel accent
burlesque:
--Zou, m'sieu!
C'est tout ce qu'on entendait.
[Illustration: «Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»]
Lui salua carrément, en appuyant sur les syllabes, à la gasconne:
--Bong-jour, Ma-deu-moi-sel-leu!
Elle éclata presque de rire. De sorte qu'Emile eut envie de
l'injurier.
Il se retint: