S'étant emparé de l'animal, un homme l'introduisit dans un sac & trempa

sac & chat dans une mare, après quoi le matou fut ramené à ses anciens

maîtres, dans un état d'extrême irritation; mais là se terminèrent ses

escapades.

Cet instinct particulier qui ramène les chats au foyer, malgré les

dangers, a été appliqué en Belgique à un pari où furent engagées de

grosses sommes.

Il est de mode chez les Flamands de faire courir des pigeons & de baser

des paris sur l'oiseau qui, le premier, revient à un but déterminé.

[Illustration: _Fac-simile_ d'un dessin d'Eugène Delacroix.]

Or un paysan paria que douze pigeons, transportés à huit lieues de

distance, ne seraient pas rentrés à leur colombier avant que son chat,

lâché au même endroit, eût regagné son logis.

Le chat a la vue courte; il aime la vie sédentaire; s'il buissonne,

c'est dans un endroit sec ou semé d'un vert gazon; l'eau & la boue lui

déplaisent; tout homme lui inspire une profonde terreur.

Le pigeon, planant dans les airs, échappe à ces dangers. Voler au

loin appartient à sa nature: la mort seule l'empêche de revenir à son

colombier.

On se moqua d'autant plus du paysan que, dans le parcours décidé, un

pont séparait deux rives, & qu'il semblait impossible que le flair du

chat ne fût mis en défaut par cet obstacle.

Le chat triompha de ses douze adversaires, revint au logis avant les

pigeons & rapporta une grosse somme d'argent à son maître.

L'histoire est authentique; elle ressemble pourtant à la tradition

du chat de Wittington, au conte du _Chat botté_ & à tous les récits

populaires dans lesquels l'animal aide les pauvres gens à se tirer

d'embarras.

C'est que le manteau du Conte cache de vives réalités, qu'il est

seulement une fiction durable à force de sens & de bon sens, que les

œuvres d'imagination doivent contenir une forte part d'observations

profondes, & que lui-même, le conseiller aulique Hoffmann, en

saupoudrait ses plus fantastiques compositions.

[Illustration]

CHAPITRE XIX.

DU LANGAGE DES CHATS.

Un philosophe naturaliste, de ceux qui purent s'inspirer directement

des doctrines des grands esprits du XVIIIe siècle, Dupont de

Nemours, ne crut pas inutile d'étudier l'intelligence des animaux & le

parti qu'en pourraient tirer les hommes.

Dans un Mémoire adressé à l'Institut, Dupont de Nemours donnait aux

observateurs un moyen de comprendre les animaux.

_Étudier les animaux en nous_, telle était sa méthode.

Les arides controverses sur l'âme des bêtes, il les abandonnait aux

métaphysiciens; pour lui, il se rattachait à l'école de Montaigne, se

posant ce problème:

«C'est à deviner, dit-il, à qui est la faulte de ne nous entendre

point, car nous ne les entendons pas plus qu'elles nous: par cette

mesme raison, elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les en

estimons[30].»

[Note 30: Montaigne dit encore: «Nous avons quelque moyenne

intelligence de leurs sens: aussi ont les bestes des nostres,

environ a mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent & nous

requièrent: & nous elles. Au demeurant, nous découvrons bien évidemment

qu'entre elles il y a une pleine & entière communication, & qu'elles

s'entr'entendent...»]

L'homme, intelligence supérieure, a la faculté de se rendre compte des

intelligences inférieures. Ses sensations les plus intimes, il peut

les passer à l'alambic de la raison & les étudier jusque dans leur

infinitésimale atténuation. Si l'enfant ne peut suivre les rouages

compliqués dont la civilisation a armé l'homme, l'homme juge nettement

des perceptions de l'enfant, de même que la nourrice comprend l'enfant

qui ne comprend pas la nourrice.

L'animal, c'est l'enfant. Or Dupont de Nemours, faisant un pas de plus

que Montaigne, voulait pénétrer les mystères du langage animal.

«Ce qui nous empêche, disait-il, de comprendre les raisonnements de la

plupart des animaux est la peine que nous avons à nous mettre à leur

place: peine qui tient aux préjugés par lesquels nous les avons avilis

en même temps que nous exagérions notre importance.

«Mais quand nous avons acquis la conviction que les animaux qui nous

sont inférieurs sont néanmoins des êtres intelligents, & que par cela

même qu'ils n'ont à exercer leur intelligence que sur un moindre nombre

d'idées & d'intérêts, ils y portent une attention plus durable, plus

répétée, en sont plus fortement frappés, les repassent plus souvent

dans leur mémoire; quand, revenant ensuite sur nous-mêmes, nous

réfléchissons à ce qu'éprouverait notre intelligence avec des organes

semblables, dans des circonstances pareilles, nous pouvons, d'après

leurs sensations de la même nature que les nôtres & leurs conclusions

conformes à notre logique, découvrir la chaîne de leurs pensées; nous

pouvons reconnaître la suite de souvenirs, de notions, d'inductions,

qui mène de leurs perceptions à leurs œuvres.»

Tout ceci est d'une extrême justesse. Aucun naturaliste, je crois, n'a

mieux posé la question.

Dans notre manie de classement, d'étiquettes & de pancartes, on

appellerait sans doute aujourd'hui l'idéologue: _matérialiste_ ou

_athée_, car en 1868 c'est un crime considérable que d'apparenter de

trop près l'homme & l'animal.

Dupont de Nemours parlait en observateur de l'école de Bonnet, de

Saussure, d'Hubert de Genève. Et il est bon de dire ce que ces

naturalistes entendent par _observations_. Ce sont des séries de

faits étudiés d'après nature, des années d'attention scrupuleuse,

une existence de solitaire cénobite (car la science n'admet pas de

partage), le détachement de toutes passions, des dossiers de notes, qui

ne sont rien encore si un cerveau sainement équilibré ne préside à leur

classement & ne commande la soumission aux capricieuses inductions.

[Illustration: Bronze égyptien, dessin de M. Prisse d'Avesnes.]

Pas de métaphysique chez l'observateur. Des faits, un sens droit (chose

peu commune), une méthode de groupement & des méditations dont plus

tard profitera le public.

Poussant son système jusqu'à ses dernières limites, Dupont de Nemours

disait:

«On me demande _comment on peut apprendre des langues d'animaux &

parvenir à se former de leurs discours une idée qui en approche?_

«Je répondrai que le premier pas pour y réussir est d'observer

soigneusement les animaux, de remarquer que ceux qui profèrent des sons

y attachent eux-mêmes & entre eux une signification, & que des cris

originairement arrachés par des passions, puis recommencés en pareille

circonstance, sont, par un mélange de la nature & de l'habitude,

devenus l'expression constante des passions qui les ont fait naître.

«Lorsque l'on vit familièrement avec des animaux, pour peu que l'on

soit susceptible d'attention, il est impossible de ne pas demeurer

convaincu de cette vérité.

«Ces langues reconnues, comment les apprendre? Comme nous apprenons

celles des peuples sauvages, ou même de toute nation étrangère dont

nous n'avons pas le dictionnaire & dont nous ignorons la grammaire.--En

écoutant le son, nous le gravons dans la mémoire, le reconnaissant

lorsqu'il est répété, le discernant de ceux qui ont avec lui quelques

rapports sans être exactement les mêmes, l'écrivant quand il est

constaté, &, à l'occasion de chaque son, observant la chose avec

laquelle il coïncide, le geste dont il est accompagné.

«Les animaux n'ont que très-peu de besoins & de passions. Ces besoins

sont impérieux & ces passions vives. L'expression est donc assez

marquée; mais les idées sont peu nombreuses & le dictionnaire court;

la grammaire plus que simple;--très-peu de noms, environ le double

d'adjectifs, le verbe presque toujours sous-entendu; des interjections

qui, comme l'a très-bien prouvé M. de Tracy, sont en un seul mot des

phrases entières: aucune autre partie du discours.

«En comparaison de cela, nous avons des langues très-riches, une

multitude de manières d'exprimer les nuances de nos idées. Ce n'est

donc pas nous qui devons être embarrassés pour traduire de l'_animal_

en langue humaine.

«Ce qui est plus difficile à comprendre est que les animaux traduisent

nos langues si abondantes dans la leur si pauvre. Ils le font

cependant; sans cela, comment notre chien, notre cheval, nos oiseaux

privés obéiraient-ils à notre voix?»

Une théorie si ingénieuse aboutit malheureusement à la traduction d'une

chanson de rossignol, dont les adversaires de Dupont de Nemours purent

se moquer trop facilement.

Marco Bettini[31] avait donné deux siècles auparavant une transcription

du chant du rossignol.

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,

Zpe tiou zqua

Quorrror pipi

Tio, tio, tio, tio, tio,

Quoutio, quoutio, quoutio, quoutio,

Zquo, zquo, zquo, zquo,

Zi, zi, zi, zi, zi, zis, zi, zi, zi,

Quorrror tiou zqua pipiqui.

[Note 31: _Ruben_, _Hilarotragedia Sattiro pastorale_, in-4º.

Parme, 1614.]

Ces onomatopées, Dupont de Nemours les traduisait ainsi, faisant parler

«le rossignol pendant la couvaison.»

Dors, dors, dors, dors, dors, dors, ma douce amie,

Amie, amie,

Si belle & si chérie:

Dors en aimant,

Dors en couvant,

Ma belle amie,

Nos jolis enfants, &c.

Un faiseur de romances n'eût pas mieux trouvé; on railla la découverte

avec raison.

A la suite de cette déconvenue, Dupont de Nemours se retira à la

campagne & passa deux hivers dans les champs à recueillir des matériaux

pour le Dictionnaire des Corbeaux. Ainsi il nota les mots;

Cra, cré, cro, crou, crouou.

Grass, gress, gross, grouss, grououss.

Craé, crèa, croa, croua, grouass.

Crao, crèè, croè, crouè, grouess.

Craou, crèo, croo, crouo, grouoss.

Suivant le philosophe, ces vingt-cinq mots expriment: _ici_, _là_,

_droite_, _gauche_, _en avant_, _halte_, _pâture_, _garde à vous_,

_homme armé_, _froid_, _chaud_, _partir_ «& une douzaine d'autres avis

que les corbeaux ont à se donner selon leurs besoins.»

Chateaubriand, qui avait un vif amour pour les corbeaux, prêta quelque

attention sans doute au nouveau dictionnaire dont l'idéologue essayait

d'enrichir les sciences naturelles.

Lui aussi, l'homme de génie, se fût intéressé à la langue _chat_ que

tenta plus d'une fois de noter Dupont de Nemours, qui accordait plus

d'intelligence au chat qu'au chien.

«Les griffes, & le pouvoir qu'elles donnent au chat de monter sur les

arbres, disait le naturaliste, sont pour lui une source d'expériences,

d'idées, dont le chien est privé.»

Et il ajoutait:

«Le chat a en outre l'avantage d'une langue dans laquelle se trouvent

les mêmes voyelles que prononce le chien, & de plus six consonnes:

l'_m_, l'_n_, le _g_, l'_h_, le _v_ & l'_f_. Il en résulte pour lui un

plus grand nombre de mots.

«Ces deux causes, la meilleure organisation des pattes & la plus grande

étendue du langage _oral_, sont ce qui donne au chat isolé plus de ruse

& d'habileté dans son métier de chasseur que n'en a le chien isolé.»

Il ne nous reste rien de cette langue comparée du chien & du chat; les

railleurs de profession peuvent sourire des affirmations de Dupont de

Nemours qui négligea de s'adjoindre des philologues de génie allemands

& anglais.

Le chat s'appelle en sanscrit: _Mârdjara ou Vidala_; sa parole est

indiquée _mandj_, _vid_, _bid_.

Les Grecs appelaient le chat _ailouros_ (αιλουρος) & sa parole

_laruggisein_ (λαρυγγιζειν).

Les Latins disaient _felis_ & n'ont point désigné sa parole.

Chez les Arabes on l'appelle _Ayel_ ou _Cotth_, sa parole _naoua_.

Le cri du chat se traduit par _ming_ chez les Chinois.

Les Allemands l'appellent _Katze_, & sa parole _miauen_.

Les Anglais disent _cat_, & sa parole to _mew_ (prononcez _miou_).

[Illustration: Caricature japonaise.]

A mon avis, ce sont les peuples occidentaux qui ont le mieux rendu par

le son la parole du chat.

_Naoua_ est un miaulement exclusivement oriental.

Le _ming_ des Chinois fait penser au son métallique du gong.

Je préfère, comme appartenant à une langue plus universelle, le

_miauler_ des Français, le _miauen_ allemand & le _mew_ (miou) des

Anglais.

Et si trois esprits éminents de ces différentes nations, qui ont

traduit par des onomatopées positives le langage de l'animal, pouvaient

entrer en parfaite collaboration pour étudier le vocabulaire des chats,

peut-être arriverait-on à réaliser les efforts de Dupont de Nemours,

les vœux de l'abbé Galiani[32].

[Note 32: Voir aux Appendices une note du spirituel abbé sur le

langage des chats.]

Actuellement il faut s'en tenir, pour le commerce habituel avec ces

animaux, à ce que dit Montaigne:

«Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de

moi, plus que je ne fais d'elle? Nous nous entretenons de singeries

réciproques: si j'ai mon heure de commencer ou de refuser, aussi

a-t-elle la sienne.»

[Illustration: Chat en porcelaine de fabrication chinoise.

Musée de Sèvres.]

CHAPITRE XX.

LES CHATS A LA CAMPAGNE.

Dans un parc est cachée sous la verdure la maisonnette que j'habite;

un petit terrain moitié pelouse, moitié jardin, entouré d'une haie de

sureaux & de rosiers sauvages, fait de cet endroit une solitude riante.

Le matin, certains oiseaux viennent s'ébattre dans les sureaux &

font entendre un cri sec (_t' t' t' t' t' t' t' t' t'_) comme s'ils

frappaient du bec contre une planche. Ce bruit attire le chat, qui se

met en embuscade dans la haie & reste immobile des heures entières,

sans rien rapporter de sa chasse, car il n'est pas de la race de ses

confrères dont parle Montaigne, qui, magnétisant les oiseaux d'un

regard vert, les font tomber dans leur gueule[33].

[Note 33: «On vit dernièrement chez moi un chat guestant un oyseau

au hault d'un arbre, & s'estans fichez la veuë ferme l'un contre

l'autre, quelque espace de temps, l'oiseau s'estre laissé choir comme

mort entre les pattes du chat, ou enyvré par sa propre imagination, ou

attiré par quelque force attractive du chat.» (Montaigne, _De la force

de l'imagination_, liv. I, ch. XX.)]

Une cabane, autour de laquelle s'accrochent quelques brindilles de

vigne vierge, est adossée à un grand acacia. C'est mon cabinet de

travail.

Tout d'abord, le chat vient faire ses griffes contre le tronc de

l'acacia, après quoi il grimpe aux premières branches, saute à terre,

remonte, redescend.

Ayant fait quelques tours dans le jardinet, le chat s'aperçoit que

son maître pensif est courbé devant une table, griffonnant du papier.

Cela ne fait pas son affaire. Il grimpe sur le banc à mes côtés, s'y

accroupit un instant, & tout à coup saute sur la table, se demandant

quelle est la grave occupation qui m'empêche de prêter attention à sa

personne.

--Je serai grave aussi, semble-t-il dire pour se faire pardonner sa

familiarité.

Et il se pose devant moi sur la table, dans la tranquille attitude de

ses frères de l'Égypte.

Mais le mouvement de la plume fait briller ses yeux verts. Mauvais

symptôme! Le chat, trouvant que la plume ne court pas assez vite sur le

papier, lui donne de petits coups de patte, que n'arrête pas un premier

avertissement.

Qu'on est heureux d'être dérangé dans le travail, & quel excellent

motif de paresse!

Le chat a repris son attitude solennelle, & moi ma plume. Mais ses

taquineries recommencent.

--_Hé! hé!_ lui dis-je, en manière de second avertissement.

Enfin un _allons_! ne l'ayant pas fait rentrer dans l'ordre, j'éloigne

définitivement cet animal subversif.

Je suis donc délivré de l'opposition du chat; mais ce n'est pas pour

longtemps.

Après un instant de silence, j'entends sur le toit de la cabane un

bruit d'éraillements bizarres: la vieille toile goudronnée, qui se

déchire, donne alors passage, à travers les lattes, à une patte qui

s'agite & se remue dans le vide comme si elle sollicitait une poignée

de main.

C'est une suprême jouissance pour les chats & les enfants qu'un trou!

Une patte a crevé le toit, deux pattes vont donner la pantomime par la

même ouverture. Comment travailler en face de la comédie qui se joue

au-dessus de ma tête?

Espérant échapper à ces complots, je quitte la place pour m'étendre

dans un hamac accroché aux troncs de vieux sureaux, dont les branches

entrelacées forment une ombre épaisse. Si je n'écris pas ce matin, du

moins pourrais-je lire en paix.

Justement un petit chat étranger vient de descendre du toit voisin,

& les deux compères savent se distraire ensemble, entremêler leurs

folles courses de luttes capricieuses à travers les plates-bandes,

faire assaut d'étreintes, de bonds, de cachettes dans les buis, de

grognements, de morsures, d'oreilles tendues, de sauts de côté, de

passes inattendues, d'yeux allongés & de gueules roses.

Que les deux compagnons courent après les papillons, qu'ils s'acharnent

après un brin d'herbe remué par la brise, je veux l'oublier, étendu

dans le hamac, un livre à la main.

Un potage est excellent, le matin, pour l'estomac, & non moins

excellente pour l'estomac intellectuel une page de quelque bon écrivain.

En me dérangeant du travail, le chat m'a fait souvenir que j'ai oublié

depuis quelque temps de lire La Bruyère, & me voilà en train de

feuilleter le volume.

Un vent frais souffle à travers le feuillage; les rayons de soleil ne

peuvent traverser la voûte épaisse des sureaux. On est bien ici pour

lire en paix.

Tout à coup un des petits chats s'élance après l'arbre de gauche, son

compagnon saute après le tronc de droite, & les deux comédiens se

rejoignent dans les branches au-dessus du hamac, passant leurs têtes à

travers le feuillage. Ce sont des mines coquines, des trémoussements,

des appels de pattes, des tressaillements de tout le corps, des jurons,

de doux miaulements, des poses penchées, de comiques singeries qui,

sans médire de l'écrivain le plus classique du XVIIe siècle,

me font abandonner son livre, les deux petits chats m'intéressant plus

pour le moment que les observations de La Bruyère sur l'homme.

[Illustration: Croquis d'après nature, dessin de Kreutzberger.]

CHAPITRE XXI.

LES AMOURS DES CHATS.

Au commencement d'un hiver, je pus observer les phénomènes de l'amour

chez un chat & une chatte que je tenais renfermés; aucune de leurs

évolutions ne fut perdue, grâce à un accident qui me faisait garder la

chambre.

La chatte, plus joueuse que d'habitude, houspillait particulièrement le

chat; le chat supportait ces agaceries en philosophe & se tenait dans

le platonique.

Le lendemain, ce fut au tour du matou de poursuivre la chatte, qui à

son tour fit la sourde oreille.

Trois jours durant, ces animaux jouèrent le _Dépit amoureux_.

Le chat poussait de longs gémissements; la chatte restait inflexible.

Pas d'écho dans le cœur de la cruelle!

L'amant devenait sombre, mangeait à peine. Les pupilles de ses yeux

étaient extraordinairement dilatées; à son regard, on voyait combien il

souffrait. Il miaulait d'une façon désespérée par intervalle, frottait

sa robe contre les meubles, cherchant à éteindre le feu intérieur qui

le dévorait. La chatte ne semblait pas avoir conscience de ce martyre.

Tout à coup j'entendis un cri lamentable, suivi de _fffff_! énergiques.

Sur le parquet de la pièce voisine se roulait la chatte en proie à une

sorte d'attaque névralgique. De son dos elle eût usé le plancher, tant

elle frottait ses flancs avec acharnement.

Debout non loin d'elle, gravement le chat contemplait ces bizarres

convulsions, lui plein de calme, se demandant qui poussait la chatte à

se lécher les pattes, à se rouler de nouveau, à se lécher encore.

Quelques instants après, l'amoureux, croyant le calme revenu dans

l'esprit de sa belle, s'en approcha & en reçut deux soufflets vivement

appliqués sur le museau, ce qui ne parut pas l'inquiéter démesurément,

car cinq minutes plus tard ses galanteries recommencèrent.

Qu'ils sont curieux les prodromes de l'amour! D'abord le chat mord le

cou de la chatte. L'immobilité est égale au silence. Puis l'animal

pétrit de ses pattes le corps de la femelle, jusqu'à ce qu'un long cri

retentisse.

Une semblable lutte se renouvela souvent le premier jour & sans trêve

pendant les trois journées suivantes, la chatte jurant fortement après

chaque triomphe de son vainqueur & administrant, sans y manquer, à la

suite de la cérémonie, deux soufflets dont le matou riait dans sa barbe.

Toutefois, à partir du quatrième jour, le gaillard prit quelque

repos. Allongé sur un fauteuil, il méditait sans doute sur ses bonnes

fortunes; mais la chatte ne l'entendait pas ainsi. Ayant appris de son

seigneur & maître le secret de l'ensorcellement amoureux, à son tour

elle mordit le cou du chat, piétina son corps, malgré ses grondements,

& ne cessa ce manége qu'elle n'eût entraîné le mâle dans quelque coin.

C'est en pareille matière qu'il faudrait pouvoir traduire la langue

_chat_. Entre la grande variété de _miaou_ (on peut en compter

soixante-trois, mais la notation est difficile), j'en citerai un

particulièrement expressif & accompagné d'un geste si précis, qu'il ne

peut être traduit que par: _viens-tu?_ Alors d'un commun accord les

chats vont dans une pièce voisine se prodiguer mille serments.

Il est à remarquer que l'amour chez les animaux enfermés dans des

appartements commence au jour pour se terminer à la nuit, & qu'au

contraire, en plein air, il commence à la nuit pour se terminer au

petit jour.

A l'extérieur, le matou, ne trouvant pas toujours d'obligeantes

voisines, publie sa flamme par de tels cris, que toutes les chattes

l'entendent à une portée de fusil.

La rencontre se passant entre futurs qui se voient pour la première

fois offre un cérémonial particulier.

Soit contrainte ou timidité, chat & chatte restent d'abord à une

certaine distance l'un de l'autre. Ils épient leurs moindres gestes &

se regardent dans le vert des yeux. Sans s'inquiéter si leur musique

est d'accord (ce qui choque tant les gens au sommeil léger), ils

entament un farouche duo, qui dure quelquefois plusieurs heures. Ne

s'étant jamais vus, ils ont beaucoup à se dire. Le chat se sert de

paroles brûlantes; la chatte, dans son langage, fait connaître ce

qu'elle attend du soupirant.

Tous deux, rampent contre terre lentement & se rapprochent l'un de

l'autre; mais à peine le matou est-il près de la chatte, que celle-ci

prend la fuite avec des tours & détours, des sauts périlleux, des

jeux de cache-cache dont sont témoins cheminées & gouttières. Cette

course a excité les amoureux; ils s'arrêtent de nouveau, entre-croisent

d'ardentes prunelles, jusqu'à ce que la chatte s'élance sur le mâle,

l'égratigne & le morde.

Elle est plus violente qu'à l'intérieur la passion en plein air. La

férocité se mêle aux transports de l'amour. Des jalousies féroces

entraînent les matous dans des combats sans trêve ni merci. Le chat qui

«a couru» revient au logis le nez fendu, l'oreille déchirée. Pendant

ses excursions, il n'a vécu que d'amour & d'eau fraîche. Et pourtant

son corps meurtri, son poil sale, sa maigreur, ses oreilles fendues, ne

le retiendront pas longtemps au logis.

Trois mois plus tard, au moindre appel féminin, il n'aura de cesse

qu'il n'ait repris ses travaux d'Hercule.

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]

[Illustration: Rendez-vous de chats, d'après un dessin d'Édouard Manet.]

CHAPITRE XXII.

AFFECTIONS NERVEUSES DES CHATS.

Un polygraphe un peu confus dans ses idées, Pierquin de Gembloux, a

laissé un _Traité de la folie des animaux_, où sont relatés quelques

phénomènes nerveux des chats.

De l'ensemble des faits, il en est peu de concluants; d'autres auraient

besoin de contrôle, toute observation scientifique ne pouvant être

regardée comme sérieuse qu'apportée par des esprits d'une sincérité &

d'une certitude de regard irréprochables.

Que conclure, par exemple, d'une telle affirmation?

«J'ai eu plusieurs fois, dit Pierquin de Gembloux, l'occasion

d'observer les résultats d'une antipathie musicale poussée jusqu'aux

convulsions chez un chat toutes les fois que l'on faisait entendre sur

le piano des sons d'harmonica ou des sons filés, doux & vibrés avec la

voix, tandis qu'un autre chat, son commensal, se plaçait sur le piano

pour mieux entendre les plus beaux morceaux des opéras français & pour

jouir des vibrations du corps sonore.»

Sans doute, le système nerveux chez les chats est d'une extrême

délicatesse, quoique l'animal puisse supporter le son d'un instrument

de musique; mais pourquoi l'observateur néglige-t-il de marquer si,

parmi ces deux animaux d'organisation musicale si diverse, il n'y avait

pas une chatte, car les deux sexes doivent offrir des variantes dans la

sensibilité.

Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes. · 第 6 / 9 段