«Voltaire, dit l'abbé Galiani, aurait dû faire sur la curiosité une

réflexion qui est très-intéressante: c'est qu'elle est une sensation

particulière à l'homme, unique en lui, qui ne lui est commune avec

aucun autre animal. Les animaux n'en ont même pas l'idée.»

Et ailleurs: «On peut épouvanter les bêtes, on ne saurait jamais les

rendre curieuses.»

Et voilà un philosophe qui conclut contre la curiosité chez les animaux.

«Le chat, dit-il, cherche ses puces aussi bien que l'homme; mais il n'y

a que M. de Réaumur qui en observe les battements du cœur. Cette

curiosité n'appartient qu'à l'homme. Aussi les chiens n'iront pas voir

pendre les chiens à la Grève.»

Ce que Voltaire appelle _curiosité_, Galiani l'appelle _sagacité_.

Un métaphysicien remplirait un gros volume en dissertant sur cette

curiosité & cette sagacité. Je propose de trancher la question en une

ligne:

Le chat est curieux & sagace.

Pour la sagacité, personne, je crois, ne la niera. En voici un exemple.

Après déjeuner, j'avais pour habitude de jeter le plus loin possible,

dans une pièce voisine, un morceau de mie de pain qui, en roulant,

excitait mon chat à courir. Ce manége dura plusieurs mois; le chat

tenait cette miette de pain pour le dessert le plus friand. Même après

avoir mangé de la viande, il attendait l'heure du pain & avait calculé

juste le moment où il lui semblait extraordinairement gai de courir

après le morceau de mie.

Un jour, je balançai longuement ce pain que le chat regardait avec

convoitise &, au lieu de le lancer par la porte dans la pièce voisine,

je le jetai derrière le haut d'un tableau, séparé du mur par une

inclinaison légère. La surprise du chat fut extrême; épiant mes

mouvements, il avait suivi la projection du morceau de pain qui, tout à

coup, disparaissait.

Le regard inquiet de l'animal indiquait qu'il avait conscience qu'un

objet matériel traversant l'espace ne pouvait être annihilé.

Un certain temps le chat réfléchit.

Ayant argumenté suffisamment, il alla dans la pièce voisine, poussé par

le raisonnement suivant: Pour que le morceau de pain ait disparu, il

faut qu'il ait traversé le mur.

Le chat désappointé revint. Le pain n'avait pas traversé le mur.

La logique de l'animal était en défaut.

J'appelai de nouveau son attention par mes gestes, & un nouveau morceau

de pain alla rejoindre le premier derrière le tableau.

Cette fois, le chat monta sur un divan & alla droit à la cachette.

Ayant inspecté de droite & de gauche le cadre, l'animal fit si bien de

la patte, qu'il écarta du mur le bas du tableau & s'empara ainsi des

deux morceaux de pain.

N'est-ce pas là de la sagacité doublée d'observation & de raisonnement?

[Illustration]

CHAPITRE XIV.

TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE DES QUALITÉS MORALES DES CHATS.

Un ami dévoué, qui a étudié de près les qualités des chats, m'envoie

quelques fines observations.

«Je crois que les chats ont une intelligence qu'ils cherchent à

appliquer. C'est comme les enfants qui jouent à la guerre, aux métiers,

aux voleurs & aux gendarmes; c'est le besoin de s'appliquer à quelque

chose de sérieux & de réel; mais les forces leur manquent & leurs sens

ne sont pas développés. Voilà une petite chatte dans le jardin; elle

grimpe sur l'arbre après des pigeons qu'elle est bien sûre de ne pas

atteindre; mais l'instinct la pousse à ce jeu de chasse.

«Elle guette au passage l'homme qui fend du bois au fond du jardin,

elle veut jouer avec lui, elle le suit des yeux: ses yeux clignotent,

ils sont intelligents. Il y a là une intelligence qui n'est pas

développée, & qui est un pur jeu comme pour les enfants.

«G. Le Roy, qui demande deux mille ans pour développer l'intelligence

des animaux, au point de les rendre serviables, d'en faire des

serviteurs utiles, demande peut-être trop.

«Plusieurs générations, élevées & tenues en serre chaude, aux petits

soins, suffiraient peut-être à appliquer ces instruments intellectuels

à de petits offices; mais il faudrait que les hommes eux-mêmes

portassent plus d'attention à ces choses qui ont l'air chimériques &

surtout qui ne sont pas d'une utilité immédiate.

«Il faudrait aussi une famille d'observateurs-naturalistes, dont le

père transmettrait au fils, le fils au petit-fils, le soin d'une

famille de chats dans leur descendance. C'est ainsi qu'on résout les

grands problèmes.

«Il y a de par le monde un savant ouvrage de mathématique. C'est

un exemplaire unique. Il a été transmis par son auteur à M..., par

celui-ci à un autre (toujours au plus digne), & par cet autre, je

crois, à M. Biot, qui a dû le transmettre aussi à la plus forte tête

mathématique de notre temps.

«Sur la garde, les trois ou quatre illustres dédicaces sont écrites

à la main, & la dernière est toujours en blanc jusqu'à la mort du

testateur. «Transmis par M..... à M.....»

«C'est ainsi qu'on devrait se transmettre une famille d'animaux, d'un

naturaliste à l'autre[28].»

[Note 28: Ce projet de perfectionnement des qualités des chats, que

le naturaliste Darwin regrettait de ne pas trouver appliqué à l'animal

le plus familier de la race féline, il faut en reporter l'honneur à

l'ami dont le nom est inscrit en tête de ce volume, à l'homme modeste

qui, par les fonctions délicates & difficiles qu'il occupe, n'a pu

livrer encore au public ce que l'étude & l'observation ont amassé

dans son esprit à M. J. Troubat, dont M. Sainte-Beuve, qui l'a depuis

quelques années auprès de lui & dans son intimité, disait dans ses

_Nouveaux Lundis_:

«Plein de feu, d'ardeur, d'une âme affectueuse & amicale, unissant à un

fonds d'instruction solide les goûts les plus divers, ceux de l'art,

de la curiosité & de la réalité, il semble ne vouloir faire usage de

toutes ces facultés que pour en mieux servir ses amis; il se transforme

& se confond, pour ainsi dire, en eux.» Que peut-on ajouter à une si

fine appréciation, si ce n'est d'en fournir la preuve par les pages

ci-dessus?]

[Illustration: D'après une marque des Sessa, imprimeurs à Venise.]

CHAPITRE XV

CINQ HEURES DU MATIN.

C'est l'heure habituelle du réveil de mon chat. Accroupi au pied du

lit, à la place qu'occupent les chiens sur les monuments consacrés aux

preux, le chat est la plus exacte des horloges.

Il allonge ses jambes, bâille pour donner du jeu à sa mâchoire, ouvre

de grands yeux. Une fois debout, il vient de s'élever graduellement

à une hauteur extraordinaire; grâce à la flexibilité de son épine

dorsale, le dos, tout à l'heure rond & indécis, se change peu à peu en

un monticule élevé. Ce n'est plus un chat, c'est une sorte de petit

chameau.

Le chat saute du lit, grimpe sur une chaise, rôde dans l'appartement &

fait tant qu'il m'éveille tout à fait. En été, j'ouvre la fenêtre, &

j'ai quelquefois la paresse de passer une demi-heure au lit à jouir de

l'air frais du matin, à méditer à demi, à me gendarmer contre la plume

qu'il va falloir plonger tout à l'heure dans l'encrier.

Le ciel, vers cinq heures du matin, offre de splendides tableaux que

le plus grand peintre est impuissant à rendre. Des gammes de rouge &

de vert se succèdent, se marient, s'affaiblissent lentement & font

comprendre la religion des adorateurs du soleil. Spectacle toujours

varié, que l'homme ne saurait trop regarder & qui remplit tout le jour

l'esprit d'une douce sérénité.

Le chat voit ce panorama se dérouler sous ses yeux; mais je le

soupçonne de s'intéresser en même temps à certaines choses plus

matérielles. La fenêtre ouverte, il grimpe sur le rebord, flaire l'air

& regarde curieusement au dehors.

(Un chapitre ne devrait-il pas être consacré ici, suivant la mode des

romanciers modernes, à la topographie de la maison, à ses tenants &

aboutissants, aux jardins qui l'entourent, aux arbres plantés dans ces

jardins, aux personnages qu'on aperçoit sous les arbres, aux habits

de ces personnages, à la qualité de la trame & à la solidité des

doublures?)

Les oiseaux aussi sont réveillés & poussent de petits cris dans leurs

nids. Ce pépiement a éveillé l'attention du chat & inquiète ses

oreilles, qui vont en s'écartant, se rabaissent tout à coup, _pointent_

en avant, comme les oreilles d'un cheval ombrageux, & se livrent à

mille flexions qui font qu'aucun bruit n'est perdu, depuis la voix

de la mère qui voltige autour du nid, jusqu'aux appels de la couvée

réclamant le repas du matin.

Tout à coup le chat dresse le nez au vent, & les parties molles de ce

nez, ainsi que les longues moustaches, entrent en mouvement. Un oiseau

a passé devant la fenêtre; voilà ce qui préoccupe l'animal. Il se

penche, regarde de son œil vert: l'oiseau a fui à tire-d'aile & le

chat retombe dans l'apathie, en apparence. Accroupi paresseusement, il

feint de se rendormir, & la feinte consiste à baisser la jalousie de

ses paupières devant l'étincelante émeraude des yeux.

Telle est la méthode de l'animal au guet. Dans sa naïveté, il s'imagine

que l'oiseau qui vole librement va passer à portée de ses griffes,

entrer par la fenêtre, peut-être tomber tout rôti dans sa gueule. Dix

fois de suite, le chat s'endort & se réveille à volonté, jusqu'à ce

qu'il ait compris que guetter à la fenêtre est chose infertile.

Six heures viennent de sonner. Le chat abandonne son poste, arpente

lentement la chambre, va & vient de la cuisine à la salle à manger,

de la salle à manger au cabinet de travail & pousse de temps à autre

quelques cris plaintifs. Ses pas se portent plus volontiers vers le

corridor où s'ouvre la porte donnant sur l'escalier. Il veut sortir,

c'est sa préoccupation, sortir pour respirer à son aise.

Plein de pitié, je passe ma robe de chambre, sans avoir besoin de dire

au chat de me suivre. Se précipitant dans l'escalier, d'un bond il est

descendu & frotte de sa tête la porte fermée, comme si, pour prix de

ses caresses, elle allait s'ouvrir toute seule.

CHAPITRE XVI.

ENFANCE DES CHATS.

Un petit chat, c'est la joie d'une maison. Tout le jour, la comédie s'y

donne par un acteur incomparable.

J'ai connu un homme accablé d'affaires; sur son bureau rôdait toujours

quelque petit chat. Au milieu du travail le plus grave, cet homme

s'interrompait pour admirer les gambades de l'animal; plus d'une fois,

il manqua d'importants rendez-vous, ne se doutant pas qu'une heure

s'était écoulée à contempler le chat. C'était à son avis une heure bien

employée.

Les maniaques qui cherchent le mouvement perpétuel n'ont qu'à regarder

un petit chat.

Son théâtre est toujours prêt, l'appartement qu'il occupe, & il a

besoin de peu d'accessoires: un chiffon de papier, une pelote, une

plume, un bout de fil, c'en est assez pour accomplir des prodiges de

clownerie.

«Tout ce qui s'agite devient pour les chats un objet de badinage, dit

Moncrif qui connaissait bien les chats. Ils croient que la nature ne

s'occupe que de leur divertissement. Ils n'imaginent point d'autre

cause du mouvement; & quand, par nos agaceries, nous excitons leurs

postures folâtres, ne semble-t-il pas qu'ils n'aperçoivent en nous que

des pantomimes dont toutes les actions sont autant de bouffonneries?»

Même au repos, rien de plus amusant. Tout est malice & sainte nitouche

dans le petit chat accroupi & fermant les yeux. La tête penchée comme

accablée de sommeil, les yeux mourants, les pattes allongées, jusqu'au

museau lui-même semblent dire: «Ne me réveillez pas, je suis si

heureux!» Un petit chat endormi est l'image de la béatitude parfaite.

Surtout ses oreilles sont remarquables dans le jeune âge par leur

développement. Immenses & comiques que ces deux oreilles plantées sur

un petit crâne! Le moindre bruit va droit aux oreilles qui remplissent

l'appartement.

Voilà le petit chat sur pied; ses yeux sont presque aussi grands que

ses oreilles. Ce qui se loge là dedans d'observations est considérable;

pas un détail n'échappe. Qui sonne? qui frappe? qui remue?

qu'apporte-t-on à manger? Car la curiosité est la faculté dominante du

petit chat.

Feu Gustave Planche était un jour occupé à corriger des épreuves dans

le cabinet de rédaction d'une Revue célèbre. Ayant terminé sa dure

besogne, il pousse un soupir de satisfaction & veut prendre son chapeau

pour aller respirer l'air frais du dehors.

Le chapeau avait disparu. Grand émoi dans la maison. Qui a pu s'emparer

du chapeau d'un critique influent? Personne n'est entré dans le cabinet

de la rédaction. Ce chapeau--médiocre--ne saurait tenter personne.

On cherche & on se rappelle que les enfants de la maison, qui jouaient

tout à l'heure dans le jardin, ont fureté du côté de la rédaction.

Planche rôde inquiet dans le jardin. Les enfants sont capables de tout.

Auraient-ils jeté le chapeau dans le puits? On ne trouve pas de preuves

du délit, & les prévenus ont pris leur volée.

Cependant, à force de recherches, on aperçoit de la terre fraîchement

remuée. Après de longues fouilles, le chapeau apparaît, enterré, bourré

de gravier & de pierres. Planche, donnant un léger coup à son feutre,

s'en retourne en méditant sur les caprices de l'enfance & les plaisirs

singuliers qu'elle trouve à enterrer un chapeau.

Les chats ont une grande analogie avec les enfants; eux aussi sont

émerveillés à la vue d'un chapeau. Ils tournent autour, le flairent,

semblent inquiets, se précipitent dans l'intérieur avec délices,

& quand ils passent leur tête étonnée, on les prendrait pour des

prédicateurs en chaire.

[Illustration: Concert de chats.

D'après le tableau de P. Breughel.]

Certains êtres bizarres n'aiment pas cette prise de possession de leurs

chapeaux par les chats. Il en est même de maussades, qui chassent

brutalement ces aimables animaux, sans se rendre compte qu'ils privent

les chats d'observations essentielles.

Après la curiosité vient la gourmandise.

Le physiologiste Gratiolet, voulant faire comprendre la jouissance de

tous les organes quand un sentiment de plaisir s'éveille à l'occasion

de l'action d'un organe sensitif quelconque, a pris pour exemple le

chat dans l'enfance. Ce qu'il en dit est excellent:

«Voyez un petit chat s'avancer lentement & flairer quelque liquide

sucré; ses oreilles se dressent; ses yeux, largement ouverts, expriment

le désir; sa langue impatiente, léchant les lèvres, déguste d'avance

l'objet désiré. Il marche avec précaution, le cou tendu. Mais il s'est

emparé du liquide embaumé, ses lèvres le touchent, il le savoure.

L'objet n'est plus désiré, il est possédé. Le sentiment que cet objet

éveille s'empare de l'organisme entier; le petit chat ferme alors les

yeux, se _considérant lui-même tout pénétré de plaisir_. Il se ramasse

sur lui-même, il fait le gros dos, il frémit voluptueusement, _il

semble envelopper de ses membres son corps_, source de jouissances

adorées, _comme pour le mieux posséder_. Sa tête se retire doucement

entre ses deux épaules, on dirait qu'il cherche à oublier le monde,

désormais indifférent pour lui. _Il s'est fait odeur, il s'est fait

saveur, & il se renferme en lui-même avec une componction toute

significative._»

Un petit chat a son utilité & je conseille aux amis de la race féline

de laisser pendant au moins deux mois l'enfant à sa mère, non pas

seulement pour l'écoulement du lait.

Le père & la mère sont arrivés à l'âge de tranquillité, de quiétude &

d'assoupissement, état auquel il est utile de prendre garde.

Un nouveau-né, par sa gaieté, les tire de leur paresse. Ce n'est pas

lui qui les laissera dormir ni rêver. Le matin, follement il gambade

sur le corps de ses parents & les lèche jusqu'à exciter leur système

nerveux. Le père a beau marquer son irritation par les mouvements

saccadés de sa queue; le petit chat saute sur cette queue frétillante,

la mord sans craindre les coups de patte & force ses parents à prendre

part à ses ébats. Ainsi contribuera-t-il à rendre la souplesse à ses

père & mère, dont les membres tendaient à la paresse.

CHAPITRE XVII.

SENTIMENTS DE FAMILLE.

«J'avais deux chattes, dit Dupont de Nemours, l'une mère de l'autre:

toutes deux en gésine.

«La mère avait mis bas le jour précédent. On ne lui avait ôté aucun de

ses petits.

«La jeune étant à sa première portée eut un accouchement très-pénible.

Elle perdit la connaissance & le mouvement à son dernier petit, encore

non dégagé du cordon ombilical.

«La mère tournait & retournait autour d'elle, essayant de la soulever,

lui prodiguant tous les mots de tendresse qui chez elles sont

très-multipliés des mères aux enfants.

«Voyant à la fin que les soins qu'elle prenait pour sa fille étaient

superflus, elle s'occupa en digne grand'mère des petits qui rampaient

sur le parquet comme de pauvres orphelins. Elle coupa le cordon

ombilical de celui qui n'était pas libre, le nettoya, lécha tous les

petits & les porta l'un après l'autre au lit de ses propres enfants

pour leur partager son lait.

«Une bonne heure après, la jeune chatte reprit ses sens, chercha ses

petits, les trouva tetant sa mère.

«La joie fut extrême des deux parts, les expressions d'amitié & de

reconnaissance sans nombre & singulièrement touchantes. Les deux mères

s'établirent dans le même panier; tant que dura l'éducation, elles ne

le quittèrent jamais que l'une après l'autre, nourrirent, caressèrent,

guidèrent ensuite indistinctement les sept petits chats, dont trois

étaient à la fille & quatre à la grand'mère.

«J'ignore, s'écrie Dupont de Nemours pour conclure, dans quelle espèce

on fait mieux.»

Il est certain que le sentiment maternel est extraordinairement

développé chez la chatte: on pourrait citer nombre d'anecdotes à ce

sujet tirées de divers auteurs; mais j'ai une extrême défiance des

histoires attendrissantes sur le compte des animaux. Un observateur de

la portée de Dupont de Nemours, un Leroy (malheureusement ses fonctions

& ses aptitudes l'éloignèrent de la race féline), on peut les croire;

mais qu'ils sont rares les esprits qui veulent bien se contenter des

phénomènes naturels sans les enjoliver!

L'auteur de la _Folie des animaux_, Pierquin de Gembloux, cite

également un trait d'amour maternel chez la chatte qui paraît digne de

croyance:

«M. Moreau de Saint-Méry, dit-il, avait une chatte souvent mère,

& toujours inutilement, parce qu'on ne lui laissait pas élever sa

famille. Cependant, pour ne pas trop l'affliger & donner quelque

écoulement à son lait, on ne lui ôtait qu'un petit chaque jour. Pendant

cinq jours, elle avait subi ce malheur. Le sixième, avant qu'on eût

visité son panier, elle prend le dernier enfant qui lui restait, le

porte au cabinet de son maître & le lui dépose sur les genoux. Le

nourrisson fut sauvé; mais la mère le rapportait tous les jours &

n'avait point de tranquillité que le maître n'eût fait au petit quelque

caresse & n'eût renouvelé l'ordre d'en prendre soin.»

Il faudrait une plume d'une extrême délicatesse pour donner l'idée d'un

ménage consacré à l'éducation du nouveau-né.

Où trouver le dessinateur pour rendre une couvetée de chats, tous les

trois entrelacés, la mère s'appuyant comme sur un fauteuil contre le

père étendu, le petit chat dans les pattes de sa mère?[29]

[Note 29: Je trouve dans mes cahiers de notes un croquis d'après

nature moins amusant qu'un coup de crayon; mais je le donne tel quel:

«Jamais je n'ai vu d'aussi beaux allongements que ceux du chat, de la

chatte & de leur petit, le 10 juin 1865, à midi & demi.

«J'ai passé une heure à les regarder tous trois dans leur longueur,

étendus sur un divan, la chatte, la tête pendue sans force, le matou

accablé, & le petit chat lui-même pris de mouvements nerveux dans les

pattes & les oreilles.

«Les laboureurs qui s'étendent à l'ombre des meules de foin, après une

rude matinée de travail, ne sont pas plus fatigués. Pourtant la famille

de chats n'a rien labouré depuis ce matin.

«Il faut que quelque phénomène se passe dans la nature pour amener ces

affaissements, ces secousses nerveuses qui traversent & agitent leurs

membres.»]

Combien s'aiment tendrement ces animaux!

[Illustration: D'après une peinture du comédien Rouvière.]

C'est avec des roucoulements de colombe que la mère appelle son petit,

quand on l'enlève à ses embrassements. Et comme elle le cherche, à

peine a-t-il fait quelques pas dans la chambre voisine!

Lui aussi, le père, joint sa voix aux accents suppliants de la chatte,

si quelqu'un fait mine de toucher au nourrisson.

Ce sont des léchements & d'infinis baisers à trois; & le petit chat,

quoique la dépression du crâne & le nez aplati des premiers jours lui

donnent une apparence de mauvaise humeur, se rend bien compte de ces

caresses.

Je doute que l'amour maternel aille plus loin chez la femme que chez la

chatte.

Le petit chat a atteint six semaines. C'est habituellement l'époque de

son départ. Il est sevré, son éducation est ébauchée. On l'a promis

depuis sa venue au monde à des amis émerveillés des délicatesses de la

mère, de la mâle tournure du père.

La transmission héréditaire des qualités de ses parents va subir son

développement dans une autre maison.

Il est parti! La chatte inquiète parcourt l'appartement, cherche son

petit, l'appelle pendant quelques jours jusqu'à ce qu'heureusement la

mémoire s'altérant lui enlève l'image de celui pour lequel elle avait

montré tant de sollicitude.

[Illustration: D'après J.-J. Grandville.]

CHAPITRE XVIII.

DE L'ATTACHEMENT DES CHATS AU FOYER.

On pourrait citer de nombreux exemples de chats qui, emmenés dans de

nouveaux domiciles, revinrent, malgré l'éloignement, à l'ancien logis,

guidés par un flair aussi subtil que celui du chien.

Un curé de campagne fut un jour élevé en grade & appelé à diriger les

âmes d'une petite ville voisine, à cinq lieues de l'ancienne paroisse.

Son intérieur se composait jusque-là d'une vieille servante, d'un

corbeau & d'un chat, trois êtres qui animaient la maison. Le chat était

quelque peu voleur; le corbeau, taquin, sans cesse le picotait de son

bec; la vieille servante criait après l'un, après l'autre, & le curé

s'intéressait aux disputes de ce petit monde.

Le lendemain de l'emménagement à la ville, le chat disparut. Avec une

sorte d'inquiétude le corbeau sautilla dans tous les coins de la cour,

cherchant son compagnon. Quant à la vieille servante, elle semblait

regretter qu'aucun morceau de viande ne lui fût enlevé par le chat, &

le curé craignait que cette tristesse, tournant contre lui, ne lui fît

subir l'avalanche de récriminations habituellement réservées à l'animal.

Quelques jours après, un des anciens paroissiens du curé vint lui

rendre visite & lui demanda si c'était à dessein qu'il avait laissé son

chat au village.

On le voyait miauler aux portes du presbytère; certainement le paysan

l'eût rapporté à son maître, s'il n'avait cru qu'on voulait s'en

débarrasser.

Maître & servante ayant protesté vivement contre cette accusation

d'abandon, le chat fut ramené pour leur plus grande joie; mais l'animal

disparut encore une fois, sans s'inquiéter des sentiments d'affection

qu'il inspirait.

De nouveau le curé fut averti que son successeur était troublé par les

gémissements du chat qui, sinistre, errait par le jardin & affectait

d'offrir une désolée silhouette sur les murs du presbytère qu'il ne

voulait pas abandonner.

Une seconde fois l'animal fut ramené à la ville dans une misère

affreuse. Depuis huit jours il était parti: depuis huit jours il

semblait ne pas avoir mangé. Ses os se comptaient sous sa robe sans

lustre; l'animal faisait piteuse figure.

La vieille servante alors abusa de soins & de prévenances pour le

matou; elle lui offrait de gros lopins de viande & laissait la porte du

garde-manger ouverte comme par mégarde, flattant ainsi les instincts de

l'animal.

Une si grasse cuisine ne put enchaîner le chat. L'ancien foyer lui

tenait au cœur; il portait aux murs du précédent presbytère

l'attachement des personnes âgées qui ne survivent pas à une

expropriation.

On apprit que l'entêté animal, plat comme une latte, poussait de

lamentables miaulements qui fatiguaient le village; même il était

à craindre qu'un paysan ne lui envoyât un coup de fusil pour en

débarrasser le canton.

La vieille servante, malgré l'ingratitude du matou, conservait pour

lui une vive affection; dans son bon sens, elle trouva un remède

désagréable, mais qui, suivant elle, devait faire paraître la nouvelle

cure un lieu de délices pour le chat.

Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes. · 第 5 / 9 段