bureau, au milieu d'une accumulation de papiers & de notes qu'aucune
servante n'oserait déranger. L'historien de Port-Royal a le véritable
sens des chats, & sa maison est renommée dans le quartier pour
l'affection qu'on témoigne à ces animaux.
J'ai passé une heure des mieux remplies à causer chats avec M. Mérimée,
qui les aime & ne croit pas ravaler sa qualité d'homme en accordant de
l'intelligence à ces animaux.
M. Mérimée ne leur reconnaît guère d'autres défauts qu'une excessive
susceptibilité. Suivant lui, le chat prouve sa susceptibilité par une
extrême politesse. «En cela, me disait-il, l'animal ressemble aux gens
bien élevés.»
M. Viollet-le-Duc a consacré la place la plus en vue de son
antichambre à une mosaïque formée de chats, & voulant ajouter une page
d'illustration au présent volume, il a laissé de côté momentanément
plans & travaux pour dessiner d'après nature la favorite du logis.
Nombre de célébrités pourraient être ajoutées à cette liste qu'il faut
pourtant clore. A côté des hommes en vue, il est des natures plus
humbles, dont le culte pour l'animal doit être conservé, témoin cet ami
de nature capricieuse & indépendante qui m'écrivait:
«Il y a quinze mois, je voulais me marier, changer de vie. Que de
chagrin de quitter ma maîtresse, le chat que j'ai élevé, & comme ces
chaînes vous enveloppent!
«Le chat disparut tout à coup & ne revint plus.--Voilà la moitié du
lien brisée, me dis-je. Et je fus plus fort pour me séparer d'une femme
dont je pouvais encore assurer l'avenir.
«Le mariage manqua; je repris l'ancienne maîtresse & un nouveau chat.
«Un an après, mes amis me tourmentèrent pour me faire épouser une jeune
fille.
«Ayant vu une fois le mariage de près, je fus pris de vives terreurs &
je reculai, mettant mes angoisses sur le compte de la maîtresse & du
chat qu'il fallait quitter encore.
«Le chat fut enlevé de nouveau & ne reparut plus. C'était comme un
avertissement de la Providence d'avoir à rompre des liens pesants.
«Cependant je suis hésitant plus que jamais. Ferais-je le bonheur de
cette jeune fille?
«Ce mariage me remplit de terreur!
«Il est présumable que j'élèverai un troisième chat.»
CHAPITRE XI.
LES PEINTRES DE CHATS.
Animal grave, d'une pureté de lignes monumentale cachée sous un pelage
ondoyant, le chat joue un rôle important dans les musées égyptiens,
soit qu'accroupi il se profile à la manière des sphinx, soit que son
masque s'ajuste au corps d'un dieu, soit qu'il ait été soudé à des
instruments de musique affectant eux-mêmes des courbes hiératiques,
soit qu'entouré de bandelettes il évoque de vagues & étranges contours.
La représentation du chat par les Égyptiens offre un caractère tantôt
sacré, tantôt domestique, & puisque la clef depuis longtemps forgée par
d'habiles égyptologues n'ouvre pas encore tous les arcanes des mystères
propres au pays des Pharaons, j'insisterai particulièrement sur ce
double caractère.
Sur les représentations hiératiques des chats, on trouve de nombreux
renseignements dans les ouvrages des érudits; ils ne me paraissent
pas s'être suffisamment préoccupés du caractère intime de quelques
peintures de l'Égypte ancienne, où le chat est représenté tantôt étendu
sous le fauteuil de la maîtresse de la maison, tantôt allaitant ses
petits.
Dans ces bronzes apparaît le sens domestique plutôt qu'hiératique, car
en même temps que colliers & pierres précieuses manquent aux chats,
je ne retrouve pas dans leur conformation les lignes particulièrement
rigides qui, à mon sens, témoignent de leur caractère sacré.
Quoi qu'il en soit, les Égyptiens ont représenté les chats--sacrés ou
profanes--aussi dignement que savamment. Eux seuls ont entrevu le côté
sculptural de l'animal, & sans quitter le terrain de la réalité, des
flancs du chat ils ont dégagé des lignes d'un majestueux contour.
Après les Égyptiens, il faut citer les Japonais, qui prouvent par les
albums récemment introduits en Europe qu'ils sont dessinateurs de
chats par excellence, comme ils sont les peintres de la femme & du
fantastique.
C'est une remarque à faire que les artistes épris des délicatesses
des chats le sont également des délicatesses de la femme, & qu'à
cette double compréhension se joint parfois l'amour du fantasque & de
l'étrange. Mais quelle souplesse ne faudrait-il pas à la plume pour
essayer de rendre les nuances qui caractérisent: Femmes, Fantaisies,
Chats! Comment tracer visiblement le mystérieux trait d'union qui relie
une telle trilogie?
Je ne voudrais pas entamer un cours d'esthétique pour montrer le charme
associé au fantastique d'Hoffmann & de Goya; qu'il me soit permis
cependant de constater que le conteur allemand & le peintre espagnol,
auxquels on peut joindre Cazotte & _le Diable amoureux_, sont de
ceux qui, épris de l'idéal féminin, ont naturellement, sans chercher
de repoussoirs, à côté de leurs charmants portraits de femmes, fait
jaillir spontanément le fantastique d'un mélange d'exquises langueurs
traversées par le profil d'animaux bizarres. Ils sont sensitifs par
excellence les êtres qui réunissent le Beau & la Fantaisie, & tout
homme doué de telles qualités, ses nerfs ne fussent-ils pas en parfaite
pondération, est déjà un véritable & intéressant artiste.
Les Japonais possèdent au plus haut degré ces facultés exceptionnelles.
Ils enveloppent leurs figures de femmes de romanesques élégances. Mille
caprices éclatent dans leurs compositions; surtout ils se préoccupent
extraordinairement du chat, l'épient dans chacun de ses mouvements &
les rendent avec plus de souplesse que le peintre Mind.
Godefried Mind, surnommé le Raphaël des chats, qui mourut à Berne en
1815, a laissé de charmantes aquarelles de chats. De nombreuses études
à la plume témoignent de constantes observations des mouvements de ces
animaux; toutefois ses croquis un peu _suisses_ n'ont pas le charme des
représentations de chats japonais, quoiqu'une coutume particulière au
pays des taïcouns les défigure: ils ont la queue coupée ras.
[Illustration: Chatte allaitant ses petits, d'après un bronze du musée
égyptien.]
J'ai vu de merveilleuses peintures à l'eau représentant des chats,
par Burbanck, qui lui aussi se créa une spécialité semblable à celle
de Mind; les renseignements manquent dans les dictionnaires sur cet
artiste, sans doute anglais, qui a dû passer de longues heures dans la
contemplation des chats.
Cet animal joue un aussi grand rôle dans les caricatures que dans les
proverbes; mais il entre là comme élément purement grotesque & les
graveurs n'ont pas pris souci de la forme féline.
Je fais toutefois quelque exception parmi ces pauvretés linéaires en
reproduisant deux compositions japonaises, l'une bizarre, l'autre
spirituelle.
Une tête composée avec une série de chats, les yeux formés par leurs
grelots, est une fantaisie tout à fait singulière de ce peuple, dont à
cette heure les caprices sont encore inexpliqués.
Qu'on compare la tournure de ces personnages à têtes de chats avec
nos imitations de Grandville, qu'on recouvre ces traits des riches &
simples colorations japonaises, & on se rendra compte de cette scène de
femme à la toilette dont un texte explicatif déterminera tout à fait le
sens quand les professeurs de japonais ou se disant tels expliqueront
des légendes que la Hollande lit depuis longtemps.
Quoique la France, depuis plusieurs siècles, soit en relation avec la
Chine & que de nombreux objets nous aient initiés à la connaissance des
œuvres artistiques des peintres du Céleste Empire, les monuments
où sont représentés des chats sont d'une telle rareté chez nous que
je n'aurais pu en donner un échantillon sans l'obligeance de M.
Jacquemart, qui me communique une tasse exécutée au Japon vers le
XVIe siècle & représentant une scène de mœurs chinoises;
mais il aurait fallu pouvoir donner une idée par la gravure de l'animal
dont parle le père d'Entrecolles, qui vit un chat de porcelaine si bien
réussi qu'on introduisait dans sa tête une petite lampe dont la flamme
passait par la prunelle fendue. On assura le missionnaire que, pendant
la nuit, les rats se sauvaient épouvantés en apercevant ce chat,
triomphe de l'art.
Si on excepte le Hollandais Cornel. Visscher, dont le chat merveilleux
est devenu typique[25], les artistes qui ont introduit les chats dans
leurs scènes domestiques, les mettant en scène dans des portraits de
famille ou au bras de jeunes enfants, semblent avoir pris leurs modèles
dans des magasins de jouets ou des boutiques de naturalistes[26].
[Note 25: On ne connaît que deux exemplaires de la gravure dont je
donne le _fac-simile_.]
[Note 26: Otto Venius, dont le Louvre possède un excellent tableau
représentant la famille du peintre, a mis au premier plan un chat qui
paraît bourré de son.]
En tête des artistes contemporains qui se sont occupés des chats,
marche Eugène Delacroix, nature fébrile & nerveuse. Les cahiers de
croquis vendus après sa mort ont montré les persévérantes études qu'il
avait faites de cet animal. Pourtant il n'y a point de chats dans ses
tableaux & en voici la raison:
Ses chats, il en faisait des tigres!
Leurs robes zébrées, leurs allures, leurs allongements lui donnaient
ces souplesses particulières aux tigres qu'il s'est plu à représenter
fréquemment. Il est fâcheux toutefois que le maître romantique n'ait
pas laissé quelques tableaux de chats; il les connaissait mieux qu'un
autre & il eût trouvé dans leur masque de quoi exercer son active
imagination.
Il faut d'autant moins oublier J.-J. Grandville parmi les peintres de
chats que l'ingénieux dessinateur s'est particulièrement préoccupé de
la physionomie de l'animal. On peut même dire que seul il s'est placé
courageusement en face du profil compliqué où se reflètent en mille
détails d'une extrême finesse toutes les passions de la vie féline.
En treize petits croquis[27] le caricaturiste, préoccupé du rapport
physionomique des animaux & des hommes, a choisi pour motif de
ses dessins de chats: _le Sommeil_;--_le Réveil_;--_Réflexions
philosophiques_;--_Étonnement & admiration_;--_Contemplation_;--_Grande
Satisfaction & idée riante_;--_Ennui & mauvaise
humeur_;--_Plainte & souffrance_;--_Préoccupation causée par
un bruit particulier_;--_Convoitise hypocrite_;--_Convoitise
naïve_;--_Calme digestif_;--_Tendresse & douceur_;--_Attention,
désir, surprise_;--_Satisfaction & somnolence_;--_Colère mêlée de
crainte_;--_Crainte simple_;--_Gaieté avec épanouissement_;--_Fureur &
effroi_;--_la Mort_;--toutes nuances d'une excessive complication que
n'avaient cherché à rendre ni les Égyptiens, ni les Japonais, ni même
le Raphaël des chats, plus préoccupés des mouvements du corps que des
lignes de la tête; malheureusement Grandville eut la conception plutôt
que le rendu. Son idée était quelquefois excellente; son exécution, là
plus qu'ailleurs, fut encore insuffisante, quand le sujet commandait
tant de souplesse au crayon.
[Note 27: _Magasin pittoresque_, 1840.]
Quels qu'ils soient, ces croquis sont une indication, un souvenir, un
rappel de jeux de physionomie, & par là réclament une mention dans
l'iconographie des chats.
Une autre nature véritablement féline, le comédien Rouvière, tourmenté
du besoin de rendre ses sensations par le pinceau, se rencontra avec
l'Arlequin de la comédie italienne, Carlin, qui vivait entouré de chats
dont il se proclamait l'élève.
Un tableau de Rouvière, que je possède, fait comprendre certains
mouvements du comédien, si remarquable dans l'_Hamlet_ par des gestes
violents, étranges & caressants.
Rouvière a peint une chatte pleine d'indulgence pour son enfant qui
médite quelque malice. L'inquiète curiosité du petit chat roux débutant
dans la vie est tapie dans les yeux spirituels de l'animal, qu'observe
une mère qui jadis a connu de semblables caprices.
Rien de plus difficile à rendre qu'un masque de chat, qui, comme l'a
fait justement observer Moncrif, porte un caractère de «finesse &
d'hilarité.» Les lignes sont d'une telle délicatesse, les yeux si
particulièrement bizarres, les mouvements obéissent à de si subites
impulsions, qu'il faut être félin soi-même pour essayer de rendre un
pareil sujet.
On explique ainsi certaines facultés exceptionnelles de l'acteur
Rouvière qui pourraient, encore après sa mort, servir d'enseignement,
ces facultés étant puisées aux sources vives de la nature; car, on peut
le dire sans paradoxe, la contemplation d'un chat vaut bien pour un
comédien les cours du Conservatoire.
[Illustration: Groupe de chats, caprice japonais.
Tiré de la collection de M. James Tissot.]
SECONDE PARTIE
CHAPITRE XII.
LE CHAT EST-IL UN ANIMAL DOMESTIQUE?
«Tous nos animaux domestiques sont, de leur nature, des animaux
sociables, dit M. Flourens. Le _bœuf_, le _cochon_, le _chien_, le
_lapin_, vivent naturellement en société & par troupes. Le chat semble,
au premier coup d'œil, faire une exception; car l'espèce du chat
est solitaire. Mais le _chat_ est-il réellement domestique? Il vit
auprès de nous, mais s'associe-t-il à nous? Il reçoit nos bienfaits,
mais nous rend-il en échange la soumission, la docilité, les services
des espèces vraiment domestiques? Le temps, les soins, l'habitude ne
peuvent donc rien sans une nature primitivement sociable, comme on voit
par l'exemple même du chat.»
A son aide, M. Flourens appelle Buffon, qui a dit que: «Quoique
habitants de nos maisons, les chats ne sont pas entièrement domestiques
& que les mieux apprivoisés n'en sont pas plus asservis.»
A ceci un autre naturaliste, M. Fée, réplique:
«On a établi que le chat n'était pas un animal domestique, sans trop
expliquer ce qu'on doit entendre par domesticité. Pour nous, la
domesticité consiste à changer les habitudes d'un animal, à lui rendre
nos caresses agréables, à le faire obéir à notre appel, à le fixer au
foyer domestique ou du moins à le faire vivre au milieu de nous. La
_chèvre_ & le cheval sont nos esclaves; le chat ne l'est pas; c'est là
toute la différence.»
N'est-ce pas M. Fée qui a raison?
«Parmi les carnassiers, le plus indomptable est la _panthère_; le
seul qui tue pour tuer est le _cougouar_; le seul dont les mœurs
ont une douceur native, le _guépard_; le seul vraiment intelligent,
le _chat._ Celui-ci consent à être notre hôte: il accepte l'abri que
nous lui donnons & l'aliment qui lui est offert; il va même jusqu'à
solliciter nos caresses, mais capricieusement, & quand il lui convient
de les recevoir. Le chat ne veut point aliéner sa liberté. Si nous
l'exploitons, il nous exploite, & ne veut être ni notre serviteur comme
le cheval, ni notre ami comme le chien.»
Dans le livre intéressant de l'_Instinct chez les animaux_, d'où sont
tirées ces citations, je coupe encore quelques répliques destinées aux
contempteurs des chats.
«Le chat, suivant M. Fée, est susceptible d'attachement & même à un
très-haut degré; mais il faut le laisser aller à ses allures & attendre
ses caresses. Une chatte, qui ne pouvait souffrir qu'on la touchât,
venait s'offrir à la main quand il lui semblait bien prouvé qu'on ne
voulait pas la retenir captive. Elle restait seule difficilement &,
comme un chien, suivait le maître dans les appartements en miaulant
doucement. L'isolement lui pesait & il lui fallait une compagnie.
Chaque fois que son maître s'absentait pour plusieurs jours, on ne
voyait plus la chatte; prompte à reparaître aussitôt qu'il était de
retour, elle manifestait alors une vive joie.
«Un chat de la campagne connaissait l'heure où son maître revenait
de la ville & il allait l'attendre au coin de la route, à plusieurs
centaines de pas de l'habitation; mais de telles preuves de sympathie
avaient été méritées par d'extrêmes bontés. Le chat, quand il aime,
n'est point banal. Il faut beaucoup pour obtenir son affection; peu de
chose suffit pour qu'on la perde: c'est précisément en quoi il diffère
du chien. On le dit traître parce qu'il griffe. Ses pattes sont armées
d'ongles rétractiles, & souvent il s'en sert sans méchanceté véritable.
Le chat est très-excitable par l'électricité, & peut-être c'est à cette
influence que l'on doit attribuer en partie les inégalités d'humeur
auxquelles il se montre sujet. Toutefois, il est juste de remarquer
qu'il n'est jamais agresseur.»
Cette dernière observation est d'une extrême justesse. Non-seulement
le chat n'est pas agresseur, mais il ne griffe jamais sans motifs. Le
chat, quand il est arrivé à l'âge de raison (de trois à quatre mois),
ne griffe que parce qu'en le taquinant on l'excite à griffer.
Et même ses griffes sont si jolies à regarder, que j'en ai fait prendre
un dessin exact d'après l'écorché, pour qu'on saisisse, dans sa
simplicité, ce système de défense qu'on n'a jamais reproché aux rosiers
de posséder.
[Illustration]
Celui qui n'a pas tenu longtemps dans sa main la patte du chat ignore
ce que pense le chat.
C'est réellement une grande jouissance que de caresser le dessous
des pattes du chat, cette poche souple où, comme dans un écrin, sont
renfermées précieusement les griffes.
Avec les oreilles, le dessous des pattes est un des endroits où le chat
aime les caresses humaines, & si on lui parle avec douceur en même
temps, alors le chat cherche à comprendre le sens des paroles.
Le système nerveux du chat étant d'une excessive délicatesse, les
caresses trop prolongées l'énervent & il mord ou griffe la main qui
l'excite; mais qu'un mot le rappelle à la douceur, l'animal paraîtra
honteux d'avoir méconnu un être affectueux dans un moment d'oubli. Il
griffe encore quand la main, passant & repassant sans cesse devant
ses yeux, lui paraît un objet mobile à saisir; tel est le doigté
particulier dont l'a doué la nature. Il griffe également l'enfant qui,
le privant trop longtemps de sa liberté, lui tire les oreilles & les
barbes, lui presse le cou dans ses bras au risque de l'étrangler. Sans
doute l'enfant n'a pas conscience du tracas qu'il cause à l'animal;
mais le chat a conscience de la perte de sa liberté, de l'asphyxie, de
la douleur que lui causent oreilles & barbes tirées, & avec justice, il
se sert de ses armes.
Pour moi, je n'ai jamais vu un chat griffer quelqu'un sans raison. Avec
M. Fée, je dis que le chat n'est ni hargneux, ni agressif, ni colère,
qu'il n'attaque pas son espèce & qu'il ne se jette pas sans pitié sur
les faibles, comme trop souvent le chien.
«Chacun, ajoute le même naturaliste, peut faire une remarque qui est en
faveur de l'espèce féline. Lorsque les chats mangent à la même gamelle,
ils restent en paix; lorsque les chiens prennent leur repas en commun,
ils se battent. L'animal _égoïste & tartufe_ laisse la pitance à ses
compagnons: l'animal _doux & caressant_ arrache l'os à son voisin...»
--Il n'est ni sociable ni docile, affirme gravement M. Flourens.
J'ai vu des chats vivre en bonne intelligence avec des perroquets, des
singes, des _rats_! Et on est parvenu, sans grands efforts, à faire
coucher dans la même niche chiens & chats.
Le chartreux Vigneul-Marville, dans ses _Mélanges_, rapporte qu'il vit
à Paris une dame qui, par son industrie & par la force de l'éducation,
avait appris à un chien, à un chat, à un moineau & à une souris à vivre
ensemble comme frères & sœurs. Ces quatre animaux couchaient dans le
même lit & mangeaient au même plat.
Le chien, à la vérité, se servait le premier, & bien; mais il
n'oubliait pas le chat, qui avait l'honnêteté de donner à la souris
certains petits ragoûts qu'elle préférait, & laissait au moineau les
miettes de pain que les autres ne lui enviaient pas.
«Après la panse venait la danse, ajoute Vigneul-Marville; le chien
léchait le chat & le chat léchait le chien; la souris se jouait entre
les pattes du chat, qui, étant bien appris, retirait ses griffes & ne
lui en faisait sentir que le velours. Quant au moineau, il voltigeait
haut & bas & becquetait tantôt l'un, tantôt l'autre, sans perdre une
plume. Il y avait enfin la plus grande union entre ces confrères
d'espèces si différentes, & l'on n'entendait jamais parler ni de
querelle ni du moindre trouble entre eux, tandis qu'il est impossible à
l'homme de vivre en paix avec son semblable.»
Dupont de Nemours, qui a observé une extrême douceur sociale chez
les animaux jouissant d'une pâture abondante, cite à ce propos cette
anecdote:
«Au Jardin des Plantes, un vieux chat de grande taille, qui sans
doute avait perdu son maître, conduit par la misère au brigandage,
n'y trouvait qu'une ressource insuffisante. A peine restait-il dans
ses pattes desséchées de quoi cacher ses griffes; son œil était
large & hagard, sa maigreur affreuse, son aspect hideux. C'était près
de la cuisine de M. Des Fontaines qu'il avait établi son embuscade
ordinaire. A la moindre négligence, il y entrait avec l'audace du
désespoir, saisissait la première prise, était loin en trois sauts. On
le poursuivait avec des balais:--Au chat! Vieux chat! Vilain chat!
«On n'attendait plus ses attaques. D'aussi loin qu'il paraissait on
courait à lui; il fuyait. La garde était si bonne, & sa frayeur si
grande, qu'il ne pouvait plus rien attraper. Il mourait de faim.
«Un jour, M. Des Fontaines, à sa fenêtre & seul dans la maison, vit
le malheureux chat, chancelant, se traîner sur le mur voisin, prêt
à tomber en faiblesse. Qui ne connaît la bonté du cœur de M. Des
Fontaines? Il eut pitié de l'animal, fut chercher trois morceaux de
viande, & les lui jeta successivement.
«Le chat happe le premier morceau, puis voit que cette fois on ne le
poursuit pas, revient un peu plus près, prend le second morceau & se
sauve encore. La troisième fois, il se rapproche davantage &, la viande
prise, s'arrête un instant pour regarder son bienfaiteur.
«Une demi-heure après, il était entré par la fenêtre dans la chambre
de M. Des Fontaines, & paisiblement couché sur le lit. Il s'était
dit:--Celui-là n'est pas impitoyable. Il avait eu occasion d'observer
dans ses campagnes & ses expéditions précédentes que _celui-là_ était
le maître des autres, & son âme reconnaissante ajoutait:--Mes malheurs
sont finis, j'ai un protecteur.»
[Illustration: Fac-simile d'un dessin de Mind.
Tiré de la collection de M. Frédéric Villot.]
CHAPITRE XIII.
CURIOSITÉ ET SAGACITÉ
La fenêtre vient d'être ouverte. Il est rare que le bruit de
l'espagnolette ne réveille pas le chat qui, étendu sur un fauteuil, le
quitte pour s'accroupir sur le balcon & respirer l'air.
Quand il en a pris une dose suffisante, qu'il l'a flairé & humé pour
ainsi dire, au moindre bruit dans la rue, l'animal avance la tête en
dehors du balcon, tant les choses vivantes le préoccupent.
La croisée d'en face s'ouvrant pour donner passage à une servante qui
secoue un tapis, la voisine qui arrose ses fleurs, le voisin qui fume,
la voiture enrayée, le chien qui passe, l'alerte facteur de la poste,
le maraîcher criant ses légumes, le gamin qui siffle, autant de motifs
d'extrême curiosité pour le chat.
Tous ces détails, il en fait son profit; replié paresseusement, fermant
à demi les paupières, un sourire philosophique caché dans la barbe,
le chat médite sur les divers profils dont il vient de meubler son
cerveau. Il cherche à se rendre compte des actes & des choses qui l'ont
plus particulièrement frappé: la distribution des lettres, les fleurs,
la fumée de tabac, le gamin, les légumes.
[Illustration]
Voltaire tenait pour la curiosité innée chez les animaux.
«La curiosité est naturelle à l'homme, aux singes & aux petits chiens,
dit-il dans le _Dictionnaire philosophique_. Prenez avec vous un petit
chien dans votre carrosse, il mettra continuellement ses pattes à la
portière pour voir ce qui se passe. Un singe fouille partout, il a
l'air de tout considérer.»
En effet, pourquoi le chat quitterait-il le fauteuil où il est si
paresseusement étendu quand on ouvre la fenêtre, si la curiosité ne l'y
poussait?
Cependant le plus spirituel sceptique de la bande d'Holbach (on ne
reprochera pas aux amis du baron d'avoir abusé du spiritualisme) combat
l'opinion de Voltaire.