civilisation. Se montrer humain avec eux, c'est déjà faire preuve
d'humanité avec son prochain. Et Montaigne faisait de l'animal un être
plus prochain de l'homme que l'homme ne se l'imagine.
CHAPITRE IX.
LES AMIS DES CHATS.
Si les chats comptent des détracteurs, ils ont aussi des enthousiastes.
Au premier rang de leurs partisans se dressent deux figures politiques
considérables: Mahomet & Richelieu.
Il faut essayer d'expliquer l'amour que certains personnages politiques
portent aux chats.
Ces grands brasseurs d'hommes se fatiguent vite des hommes, qu'à peu
d'exceptions près ils tiennent pour des animaux rampants.
Ce qu'on obtient des plus purs avec de l'argent, des places, des
dignités, des honneurs, ils le savent trop bien.
De ce côté, les hommes politiques n'ont pas d'illusions; s'ils en
avaient, ils ne seraient pas de grands politiques.
Aussi l'animal indépendant leur plaît, & par-dessus tout, le chat, type
de l'indépendance.
Je n'en veux pour preuve que la légende de Mahomet & du chat Muezza[19].
[Note 19: On sait le nombre & le nom des objets qui appartenaient
à Mahomet: neuf épées, trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois
boucliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux, deux mules, quatre
chameaux, sans compter la jument Borac sur laquelle le prophète monta
au ciel, & le _chat Muezza_ qu'il affectionnait d'une façon toute
particulière.--A l'époque de Mahomet, le chat n'était pas fort commun
en Arabie, ce n'est guère que dans la vallée du Nil qu'il était révéré
& chéri de tous; il devint assez tard l'animal favori des musulmans,
par vénération pour le prophète, que les fidèles cherchent à imiter en
toutes choses. Tournefort, dans son _Voyage du Levant_, paraît avoir
cité le premier la légende de Mahomet, relative au chat.]
Mahomet rêvait à sa politique; sur sa manche était accroupi Muezza.
Pendant que le chat ronronnait, Mahomet songeait, car c'est une
excellente basse aux méditations que le ronron des chats.
Peut-être le prophète songeait-il à son _Paradis_. Il songea
longuement, le chat s'endormit.
Forcé d'aller à ses devoirs, Mahomet prit des ciseaux, coupa la manche
de son habit sur laquelle était accroupi le chat, & se leva, heureux de
n'avoir pas troublé le sommeil de l'animal.
Telle est la légende orientale.
Que prouve-t-elle & quel enseignement doit-on en tirer? Que le prophète
était plein de douceur pour les animaux & qu'il donnait exemple à son
peuple d'une mansuétude poussée à l'extrême[20].
[Note 20: Un moment avant de mourir, le prophète prononça ces
paroles: «Si quelqu'un a lieu de se plaindre que je l'aie maltraité de
coups, voici mon dos, qu'il me les rende sans crainte.»]
C'est le secret des hommes qui ont des nations à gouverner, un empire à
fonder, une religion à établir, que de se montrer pleins de pitié pour
les faibles. Tout d'abord les femmes sont avec eux; car ce sont des
sentiments féminins que la protection de l'enfant & de l'animal.
La force, la violence, la cruauté, n'ont jamais été que des moyens
passagers de gouvernement. La persuasion, la douceur, la pitié, autant
de qualités qui restent associées à jamais au nom des conducteurs des
peuples.
[Illustration: Le cardinal de Richelieu.]
Un autre politique, le cardinal de Richelieu, ne brille pas par les
mêmes sentiments: quoiqu'il se plût au commerce des chats, il n'eût
pas coupé sa simarre pour les laisser dormir. Il aimait les chats en
égoïste, pour son divertissement, à en croire la tradition.
Tel que les mémoires du temps nous le peignent, Richelieu était
habituellement de mauvaise humeur, toutefois sachant se contraindre,
aimant les femmes & les payant mal, taquin, mystificateur à l'occasion,
pourvu que ses propres mystifications lui arrachassent quelques rires;
cela toutefois n'adoucissait point le fond de son humeur.
Un passage des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux explique
parfaitement le caractère de Richelieu:
«Il lui prenoit très-souvent des mélancolies si fortes qu'il envoyoit
chercher Boisrobert & les autres qui le pouvoient divertir, & il leur
disoit: «Réjouissez-moy, si vous en sçavez le secret.» Alors chacun
bouffonnoit, & quand il étoit soulagé, il se remettoit aux affaires.»
Richelieu était, dit-on, constamment entouré de petits chats dans son
cabinet & se plaisait à voir leurs gambades; mais ce ne fut pas un réel
ami de la race féline, car il renvoyait les petits chats à peine âgés
de trois mois & en faisait venir un nombre égal de plus jeunes.
Ces chats étaient des sortes de saltimbanques, de clowns agiles qu'il
entretenait. La bande de ces masques remuants lui donnait sans cesse
la comédie; mais le cardinal ne s'inquiétait ni de la gestation, ni
de l'amour, ni de la maternité, ni de l'hérédité, ni du développement
intellectuel, choses intéressantes pour les naturalistes à étudier chez
les chats, mais inutiles à un homme politique.
Le cardinal de Richelieu est souvent représenté, par les peintres de
son temps, tenant enchaînés le lion & l'aigle.
Pourquoi ne le voit-on pas avec ses chats? Nous aurions alors un
portrait vraiment intime de cet homme d'État[21].
[Note 21: Il semble étonnant que Moncrif qui, malgré le ton de
badinage de son livre sur les _chats_, avait fait cependant de longues
recherches au sujet de ces animaux, n'ait pas dit un mot de la passion
de Richelieu pour les félins. Ce fait attribué au grand politique
est-il une légende détournée de sa source? «Personne n'ignore, dit
Moncrif, qu'un des plus grands ministres qu'ait eus la France, M.
de Colbert, avait toujours des petits chats folâtrant dans ce même
cabinet d'où sont sortis tant d'établissements utiles & honorables à la
nation.»]
Un ami des chats plus délicat fut Chateaubriand. Il en est l'écrivain
le plus enthousiaste, celui qui en a le mieux parlé, le plus sainement
& dans le meilleur style.
Quoique appartenant à cette race de désespérés qui nous a
malheureusement valu une race de byroniens de seconde main,
Chateaubriand est lié aux chats, les chats sont liés à lui. Partout le
préoccupent ces animaux, dans la fortune & l'infortune, en exil, en
ambassade, à la fin de sa vie, lorsque, accablé de gloire, il gouverne
la littérature du fond de l'Abbaye-aux-Bois.
Il a une telle admiration pour le chat, que lui-même trouve qu'il
ressemble à un chat.
«Ne connaissez-vous pas _près d'ici_, disait-il en souriant à son ami
le comte de Marcellus, quelqu'un qui ressemble au chat? Je trouve,
quant à moi, que notre longue familiarité m'a donné quelques-unes de
ses allures.»
L'_indépendance_ du chat, c'est là ce qui frappe Chateaubriand, qui
lui aussi caresse la royauté à ses heures, mais ne s'abaisse pas à la
flatter quand elle commet des actes attentatoires à la liberté.
Il faut citer la conversation de Chateaubriand avec son secrétaire
d'ambassade sur les chats:
«J'aime dans le chat, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, ce
caractère indépendant & presque ingrat qui le fait ne s'attacher à
personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons à
ses gouttières natales; on le caresse, il fait gros dos; mais c'est
un plaisir physique qu'il éprouve & non comme le chien une niaise
satisfaction d'aimer & d'être fidèle à son maître, qui l'en remercie
à coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de société, il
n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir & griffe tout
ce qu'il peut griffer. Buffon a maltraité le chat: je travaille à sa
réhabilitation, & j'espère en faire un animal convenablement honnête, à
la mode du temps[22].»
[Note 22: Comte de Marcellus, _Chateaubriand & son temps_. 1 vol.
in-8º. Lévy, 1859.]
En effet, Chateaubriand a travaillé à la réhabilitation du chat & s'il
n'a pas eu le temps de la faire didactique, l'éloge de l'animal se
trouve en divers endroits des _Mémoires_, mêlé à la politique & plus
intéressant que la politique.
Chateaubriand, pauvre, émigré à Londres, logeait vers 1797 chez une
veuve irlandaise, Mme O'Larry, qui aimait les chats. Ce fut un trait
d'union entre lui & son hôtesse.
«Liés par cette conformité de passion, dit-il dans ses _Mémoires
d'outre-tombe_, nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes
minettes, toutes blanches comme des hermines, avec le bout de la queue
noir.»
Ainsi, voilà un animal d'un naturel, dit-on, peu aimant, & à l'occasion
duquel deux étrangers se lient d'amitié.
S'il faut en croire le noble exilé, le chat anglais n'a pas les vives
allures du chat français.
Chateaubriand, parlant de la nature si régulière & si disciplinée des
environs de Londres, disait:
«Le moineau de Londres, noirci par le charbon, se tait sur les chemins;
on n'entend jamais un chien aboyer; on perfectionne les chevaux au
point de leur défendre de hennir, & le chat lui-même, si indépendant,
cesse de miauler sur la gouttière.»
Ici peut-être Chateaubriand était dans un de ces moments d'amertume
auxquels sont sujettes les grandes intelligences & qui lui a fait mal
voir le chat anglais.
En ambassade à Rome, Chateaubriand reçut du pape un chat.
«On l'appelait _Micetto_, dit M. de Marcellus. Le chat du pape Léon
XII, dont M. de Chateaubriand avait hérité, ne pouvait manquer de
reparaître dans la description du foyer où je l'ai vu si souvent faire
gros dos. En effet, Chateaubriand l'a célébré dans le morceau qui
commence ainsi: «J'ai pour compagnon un gros chat gris roux.»
M. de Marcellus ajoute que le culte du chat ne s'est affaibli jamais
chez M. de Chateaubriand, quand tous ses autres sentiments se sont
successivement éteints.
«Je me ferais volontiers, disait Chateaubriand à M. de Marcellus,
l'avocat de certaines œuvres de Dieu en disgrâce auprès des hommes.
En première ligne figureraient l'âne & le chat.»
[Illustration]
Il resterait beaucoup à dire sur l'affection profonde que portait le
grand écrivain aux chats. Feu Danièlo, qui fut longtemps secrétaire du
poëte, me racontait un piquant plaidoyer de Chateaubriand à Venise,
en plein quai des Esclavons. Le secrétaire s'étonnait des goûts de
son illustre patron pour la race féline & vantait les pigeons outre
mesure. Chateaubriand apportait maints arguments pour défendre son
animal favori; Danièlo se livrait à des dithyrambes en faveur de la
gent ailée[23]. N'ayant pas pris de notes sur l'instant, il me serait
difficile de donner aujourd'hui une idée complète de ce débat.
[Note 23: Danièlo, à Paris, vivait entouré d'une centaine de
pigeons dans une masure. «Je loge, disait-il, chez mes pigeons.»]
Les natures délicates comprennent le chat. Il a pour lui les femmes; en
grande estime le tiennent les poëtes & les artistes, mus par un système
nerveux d'une exquise délicatesse, & seules les natures grossières
méconnaissent la nature distinguée de l'animal.
Le charmant épisode que celui raconté par Mme Michelet!
«... Les visiteurs les plus nombreux & les plus assidus à notre
petite maison, dit Mme Michelet, c'étaient les pauvres, qui en
connaissaient le chemin & l'inépuisable charité. Tous y participaient,
les animaux eux-mêmes, & c'était une chose curieuse & divertissante
de voir les chiens du voisinage, patiemment, silencieusement assis
sur leur derrière, attendre que mon père levât les yeux de son livre.
Ma mère, plus raisonnable, aurait été d'avis d'éloigner ces convives
indiscrets qui se priaient eux-mêmes. Mon père sentait qu'il avait
tort, & pourtant il ne manquait guère de leur jeter à la dérobée
quelque reste qui les renvoyait satisfaits...
«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela
tenait à son éducation, aux cruelles années de collége; son frère &
lui, battus & rebutés, entre les duretés de la famille & les cruautés
de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection
passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La
réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeaient
dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres.
«Un seul manquait au cercle; c'était un malheureux, trop laid pour
figurer avec les autres; il en avait conscience & se tenait à part dans
une timidité sauvage que rien ne pouvait vaincre.
«Comme en toute réunion (triste malignité de notre nature!) il faut un
plastron, un souffre-douleur sur qui tombent les coups, il remplissait
ce rôle. Si ce n'étaient des coups, c'étaient des moqueries; on
l'appelait _Moquo_. Infirme & mal fourni de poil, plus que les autres
il eût eu besoin du foyer; mais les enfants lui faisaient peur; ses
camarades mêmes, mieux fourrés dans leur chaude hermine, semblaient
n'en faire grand cas & le regardaient de travers. Il fallait que
mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se couchait
sous cette main aimée & prenait confiance. Enveloppé de son habit &
réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait invisible au foyer.
«Nous le distinguions bien; & s'il passait un poil, un bout d'oreille,
les rires & les regards le menaçaient, malgré mon père. Je vois encore
cette ombre se ramasser, se fondre pour ainsi dire dans le sein de son
protecteur, fermant les yeux & s'anéantissant, préférant ne rien voir...
«La maison fut vendue, & nos plantations, faites par nous, nos arbres,
qui étaient de la famille, abandonnés. Nos animaux, visiblement,
restaient inconsolables du départ de mon père.
«Le chien, je ne sais combien de jours, s'en allait s'asseoir sur
la route qu'il avait suivie en partant, hurlait & revenait. Le plus
déshérité de tous, le chat Moquo, ne se fia plus à personne; il vint
encore furtivement regarder la place vide. Puis il prit son parti,
s'enfuit aux bois, sans que nous pussions jamais le rappeler; il
reprit la vie de son enfance, misérable & sauvage. Que devint-il? qui
aima-t-il & qui est-ce qui l'aima? car l'affection est le besoin de
tout ce qui respire[24]...»
[Note 24: _L'Oiseau_, par M. Michelet.]
N'est-ce pas là une page émue qui fait oublier les coups de fusil dont
les chasseurs se montrent si fiers?
Voici une autre histoire que je soumets au paradoxal M. Toussenel, qui
veut que les chats servent de cible aux chasseurs, & qui oublie trop
dans sa cruauté inutile l'histoire du comte de Charolais tirant par
amusement sur les couvreurs de son château.
Il y a deux ans, un navire marchand partait de Saint-Servan pour
Lisbonne, avec un fort chargement. Dans la nuit, un épais brouillard
s'élève, & le navire reçoit un tel choc d'un autre bâtiment que tout
l'équipage est forcé de se réfugier à bord d'un vaisseau anglais
passant dans ces parages.
Le capitaine naufragé regardait tristement son navire abandonné qui
s'effaçait à l'horizon. Tout à coup il s'écrie:
«Où est le novice Michel?»
Il appelle. Le novice est resté à bord. Sur l'immensité de l'Océan,
aucune trace de navire. Le vaisseau a coulé. L'enfant est mort!
L'enfant vivait.
Au moment du conflit, le petit Michel tournait les manœuvres sur le
devant du bâtiment. Sa tâche finie, il passe à l'arrière & s'aperçoit
que le navire anglais emporte l'équipage.
Le novice appelle, crie. Ses cris se perdent dans les mugissements de
la mer. L'enfant est seul sur un navire qui fait eau de toutes parts.
Michel pleure, l'eau monte toujours.
Après avoir pleuré, Michel se redresse, court à la pompe, allume un
fanal, sonne la cloche, & toute la nuit lutte contre la tempête.
Le jour vient, l'enfant aperçoit une voile au loin, bien loin! Il hisse
le pavillon de détresse. La voile passe. Michel retourne à la pompe.
Vers midi, se détache sur l'horizon un nouveau navire; mais, comme
l'autre, celui-ci ne voit rien & disparaît.
En ce moment, les deux chats du bâtiment viennent caresser les jambes
du mousse.
Michel partage avec eux ses provisions de pain & de jambon.
Puis à l'œuvre encore! A la pompe, aux signaux!
Ces alternatives de lutte, d'espérances & de désespoir durèrent trois
jours.
Les provisions s'épuisaient, & toujours aux mêmes heures les chats,
restés la seule compagnie du mousse, venaient demander leur pitance.
Un brick américain passa heureusement qui aperçut Michel sur la proue
du navire près de sombrer.
L'enfant fut recueilli & ne voulut quitter le vaisseau qu'en emmenant
ses chats.
Trois mois après, il regagnait le port de Saint-Sauveur, au milieu
d'une foule battant des mains à la rentrée du mousse qui, dans ses
bras, rapportait triomphalement les deux chats de l'équipage.
[Illustration: Chinois en famille, enfants & chat.
D'après une tasse en porcelaine de la collection A. Jacquemard.]
CHAPITRE X.
DE QUELQUES GENS D'ESPRIT QUI SE SONT PLU AU COMMERCE DES CHATS.
Au nombre de ceux qui ont rendu justice aux chats, on doit mettre en
première ligne Moncrif, ne fût-ce qu'à cause des attaques que lui
valurent ses clients.
Lecteur de la reine, bien vu à la cour par ses chansons & ses pièces
de circonstance, cet écrivain ingénieux cultivait les lettres en
se jouant: «Un des fruits, disait-il, qu'on doit naturellement se
promettre des avantages de l'esprit, c'est de se procurer une vie
agréable.»
Regardé comme un épicurien & traité comme tel, il vivait tranquille,
jusqu'au jour où il s'avisa de faire preuve d'érudition dans le livre
des _Chats_. Cette science causa le tourment de Moncrif; toute la gent
littéraire remplit l'air de cris.
[Illustration]
_Les Chats_ sont pourtant un livre agréable, parsemé de fins
badinages. Ouvrage «gravement frivole,» disait l'auteur lui-même.
Brochures, brocards, chansons & couplets satiriques plurent de tous
côtés sur l'historiographe des chats, qu'on traitait spirituellement
d'_historiogriffe_. Voltaire & Grimm en cette circonstance furent
particulièrement injustes, surtout Voltaire qui, dans ses lettres,
faisait patte de velours à Moncrif, pour se moquer de lui avec ses
amis, & renvoyer l'homme à ses «gouttières.»
Mais quand Moncrif fut appelé à siéger à l'Académie, l'orage augmenta
tellement que le pauvre historiogriffe effaça de ses œuvres le
travail sur les chats. A l'exception de d'Alembert qui, en sa qualité
de secrétaire perpétuel, était tenu à quelques réserves & plus tard
rendit justice au caractère aimable de l'homme, tout le monde se trompa
sur la valeur de l'ouvrage de Moncrif.
Sa vie facile à la cour n'était pas de nature à dérider les fronts
plissés des gens de lettres qui venaient d'inaugurer le fâcheux système
de la littérature professionnelle.
Pensions, fortune, logement aux Tuileries, dignités, succès en haut
lieu prirent une teinte quasi criminelle quand l'Académie offrit un
siége au lecteur de la reine.
Une si docte compagnie pouvait-elle ouvrir à l'historien des chats
la porte qu'elle fermait à un Diderot? Il y avait bien dans ces
récriminations quelque raison; mais si on consulte les tables de
l'Académie à cette époque, combien de membres obscurs ont occupé un
fauteuil sans avoir laissé un livre tel que les _Lettres sur les Chats_?
Cet ouvrage, quoi qu'en ait dit Grimm, est le véritable titre de
l'auteur; &, si je n'apportais quelques dessins de monuments curieux,
il y aurait fatuité de ma part à refaire un livre piquant que les
bibliophiles ont tous sur un rayon de leur bibliothèque.
Moncrif aimait-il réellement les chats? Ses biographes n'en disent mot;
pour certain il aimait beaucoup les femmes, & ce n'est pas là ce que je
lui reprocherai. Avec Crébillon fils, l'abbé de Voisenon & Collé, il
appartient au grand siècle de la galanterie, & le lecteur de la reine
ne se contentait pas de la mettre en contes égrillards.
Fils d'une mère d'origine anglaise, un peu d'humour se glissa dans le
sang de Moncrif; ce qui le fit admettre, dans _l'Académie de ces dames
& de ces messieurs_, à collaborer à leurs mémoires, au milieu desquels
furent insérées, avec dessins du comte de Caylus, les _Lettres sur les
Chats_.
La fortune de l'historiogriffe à la cour attisa le scandale & non le
livre.
Nous qui appartenons à une époque froide & raisonneuse, qui passe au
tamis tant d'œuvres légères du passé, nous trouvons dans l'ouvrage
de Moncrif plus de recherches que le sujet ne semblait en comporter;
& si quelques chapitres sont entachés de frivolités, ils conservent
encore la tendre coloration d'un ruban de vieille marquise retrouvé au
fond d'un tiroir.
Parmi les fantasques, on peut citer, en opposition à Moncrif, le poëte
Baudelaire, un être plein d'électricité, qui, en possession de sa
santé, n'était pas sans rapports avec les chats eux-mêmes. Combien
de fois, nous promenant ensemble, ne nous sommes-nous pas arrêtés à
la porte de la boutique d'une blanchisseuse de fin, sur le linge de
laquelle un chat, étendu paresseusement, s'enivrait de la délicate
odeur de la toile repassée! Combien de contemplations devant ces
vitres, derrière lesquelles de jeunes & coquettes repasseuses faisaient
de jolies mines, croyant avoir affaire à des adorateurs!
[Illustration: Baudelaire.]
Un chat apparaissait-il à la porte d'un corridor ou traversait-il la
rue, Baudelaire allait à lui, l'attirait par des câlineries, le prenait
dans ses bras, & le caressait,--même à rebrousse-poil. Il faut le dire,
au risque de donner croyance aux légendes monstrueuses qui ont eu cours
quand le poëte fut atteint d'une paralysie qui laissait peu d'espoir,
il y avait dans les tendresses de l'auteur des _Fleurs du mal_ quelque
chose de particulier, d'inquiétant & d'excessif qui en faisait un
compagnon excellent pendant deux heures, fatigant ensuite par une
tension sans doute trop névralgique, qui était pour tous ceux qui l'ont
connu la caractéristique de sa nature.
Les chats, à la louange desquels Baudelaire composa quelques éloquents
morceaux de poésie empreints des agitations de son âme, ont servi
de base à des accusations d'actes cruels que, malgré mes longues
fréquentations avec le poëte, je n'ai pu surprendre.
Les chats, objets des tendresses de Baudelaire, servirent longtemps
de thème de raillerie aux petits journaux. Les natures actives
& turbulentes du journalisme sont trop opposées aux natures
contemplatives pour admettre les replis sur soi-même, les méditations
qui font le poëte.
«Après Hoffmann, Edgar Poë & Gautier, il est devenu de mode dans ce
petit coin-là (Baudelaire & ses compagnons) d'aimer trop les chats.
Celui-ci, qui va pour la première fois & pour affaires dans une maison,
est mal à l'aise & inquiet jusqu'à ce qu'il ait vu le chat du logis.
Mais il l'a aperçu, il se précipite, le caresse, le baise; dans son
transport il ne répond plus à rien de ce qu'on lui dit, & est à cent
lieues avec son chat. On regarde, on s'étonne de l'inconvenance; mais
c'est un homme de lettres, un original, & la maîtresse de maison le
regarde désormais avec curiosité. Le tour est fait. Étonnons! étonnons!»
Dans ce pastiche facile de La Bruyère, où les amis des chats sont en
outre accusés de mépriser le chien, éclate la scission entre les êtres
méditatifs & les natures agissantes. L'aboiement du chien a quelque
chose d'irritant pour les organes délicats des premiers; au contraire,
ceux qui aiment la domination, le spectacle, la montre, préfèrent
l'agitation bruyante des chiens, & médisent de l'animal songeur, qui,
sans bruit, fait acte d'indépendance à tout instant, & échappe aux
mains de celui qui croit le tenir.
Voilà ce qui échappe aux natures toutes d'extérieur, aux gens affairés,
remuants, qui parlent sans cesse, crient, s'imposent, ne voient dans la
vie qu'une sorte de chasse & pour lesquels les mots _penser_, _méditer_
ne font pas partie du dictionnaire.
[Illustration: Le chat de Victor Hugo.]
Pour comprendre le chat, il faut être d'essence féminine & poétique.
Dans ma jeunesse, je fus reçu, place Royale, dans un salon décoré
de tapisseries & de monuments gothiques; au milieu, s'élevait un
grand dais rouge, sur lequel trônait un chat, qui fièrement semblait
attendre les hommages des visiteurs. C'était le chat de Victor Hugo,
celui-là même peut-être que son indolence & sa paresse ont fait appeler
_chamoine_ dans les _Lettres sur le Rhin_.
Un disciple cher au maître hérita de sa passion pour les chats, en y
introduisant toutefois des variantes singulières. Théophile Gautier, à
une certaine époque, partageait ses tendresses entre des chats & des
rats blancs, oubliant qu'au logis le chat doit régner sans partage.