Les Flamands sont plus humains que nous, si on s'en rapporte à un

arrêté de 1818, qui défend à l'avenir de jeter un chat du haut de la

tour d'Ypres. Cette _fête_ avait lieu habituellement le mercredi de la

seconde semaine de carême; mais dans ce pays une tradition devait se

rattacher au saut du chat. Et les Flamands semblent plus excusables que

les Français.

Faut-il ranger au nombre des ennemis des chats l'inventeur du

XVIe siècle qui imagina de répandre la terreur dans les rangs

des armées ennemies en remplissant d'odeurs abominables des canons que

des chats portaient attachés sur leur dos[18]?

[Note 18: Je dois ce renseignement & ce dessin à la bienveillance

de M. Lorédan Larchey qui a parcouru toute la France, visitant les

musées, les archives & les bibliothèques pour enrichir de monuments

inédits ses _Origines de l'artillerie française_.]

[Illustration:

_Vapeurs empoisonnées lancées par le moyen d'animaux. Ce procédé ne

doit pas être employé contre les chrétiens._

_Fac-simile_ d'un dessin du livre manuscrit du maître d'artillerie

Christophe de Habspug, donné en 1535 au Conseil des XXI de Strasbourg,

& conservé aujourd'hui à la bibliothèque de cette ville. ]

CHAPITRE VII.

AUTRES ENNEMIS DES CHATS: LES PAYSANS, LES STATISTICIENS, LES CHASSEURS

On voit dans la campagne, à la porte des chaumières, des animaux

tristes, maigres, la robe couleur de broussailles, qui jettent à la

dérobée un coup d'œil timide sur l'épaisse tartine que l'enfant

dévore en leur présence. Ce sont des chats; ils savent qu'ils n'ont pas

une miette à recueillir de l'épaisse tartine.

Aux fêtes de famille, pendant lesquelles les paysans dévorent des porcs

tout entiers, le chat n'ose passer le seuil de la porte; des coups de

pied, voilà ce qu'il recueillerait de la desserte.

C'est à ces animaux qu'on peut appliquer ce que dit Diderot des chats

de sa ville natale: «Les chats de Langres sont si fripons que, même

lorsqu'ils prennent quelque chose qu'on leur donne, on dirait, à leur

air soupçonneux, qu'ils le volent.» Ce n'est pas seulement à Langres

que les chats ont cet air soupçonneux & fripon; mais changez _Langres_

par _campagne_, l'observation sera juste & applicable partout où un

préjugé barbare règne contre les chats.

Quand, l'hiver, un feu de sarments petille dans la cheminée, le chien

s'étale paresseusement devant le foyer, en défendant l'approche au

chat. Ce n'est que dans les grosses fermes où l'abondance s'étend des

gens aux bêtes & entretient un semblant d'harmonie entre tous, que,

timidement, sous une chaise, le chat se rapproche du chien qui, entre

les jambes de son maître, rêve de ses aventures de chasse; mais là où

sévit la misère, il n'y a pas de sûreté pour les chats considérés,

malgré leur utilité incontestable, comme moins amis de l'homme que le

chien.

Où se nourrit le chat de village, où il s'abreuve, personne ne s'en

inquiète. La chatte, à l'époque de mettre bas, se cache dans l'endroit

le plus sombre du grenier; si elle tombe malade, c'est dans quelque

coin du fointier qu'elle termine ses jours, ne laissant aucuns regrets.

[Illustration: Le Chat de campagne, d'après un dessin de Ribot.]

Durs pour les animaux, durs pour les vieillards, tels sont trop souvent

les gens de campagne.--Bouches inutiles! disent-ils.

Voilà les chats qui doivent déployer de l'industrie pour ne pas mourir

de faim.

La nature les a taillés pour la chasse; ils deviennent fatalement

chasseurs, & c'est pourquoi ils ont éveillé la colère de rivaux

menaçants, des hommes, qui leur font une guerre injuste & cruelle.

«Je ne rencontre jamais un chat en maraude, dit M. Toussenel, sans lui

faire l'honneur de mon coup de feu.»

Il n'y a pas là de quoi se vanter. Et c'est l'homme qui écrit parfois

des pages heureuses en faveur des oiseaux qui parle ainsi! Il ne

lui suffit pas de tuer des chats cherchant leur vie, il excite les

chasseurs à imiter sa cruauté: «J'engage vivement tous mes confrères en

saint Hubert à faire comme moi,» ajoute le fouriériste.

Ce n'est pas avec de tels conseils que M. Toussenel ramènera des

disciples à l'utopiste Fourier.

Sans tomber dans la sensiblerie, on s'explique difficilement de pareils

sentiments. Une antipathie pour un animal n'excuse pas la cruauté. Ah!

je comprends ces révoltes dans les Flandres, où les Espagnols sont

représentés violant les femmes, tuant les vieillards, brûlant les

maisons; &, dans quelque coin du tableau, le peintre a représenté un

soldat déchargeant son fusil sur un chat caché dans un orme. Mais c'est

un soudart ivre de meurtre & de sang; cela se passe au XVIe siècle; la

loi n'a pas étendu sa protection sur les animaux. Aujourd'hui, tirer

un coup de fusil inutile sur un chat ferait prendre en horreur ces

chasseurs un peu brutes qui se croient tout permis parce qu'ils portent

un fusil en bandoulière.

L'article consacré au chat par M. Toussenel ne montre pas bien quels

griefs sérieux le phalanstérien peut invoquer contre un innocent animal.

«La passion des chats est un vice de gens d'esprit dégoûtés, dit le

chasseur fouriériste; jamais un homme de goût & d'odorat subtil n'a

été & ne sera en relations sympathiques avec une bête passionnée pour

l'asperge.»

S'il fallait tirer des coups de fusil à tous les gens qui adorent les

asperges, la France serait bientôt décimée.

Le chat, d'essence sauvage, aime les herbes, qui sont balais pour son

estomac. Un chat à la campagne fait suivre la toilette de ses ongles

d'une déglutition d'herbes & de plantes. Ces verdures lui manquant dans

l'intérieur des appartements, n'est-il pas naturel qu'au printemps

l'animal veuille goûter, comme ses maîtres, à de savoureux légumes?

L'asperge, salutaire à l'homme, offre les mêmes qualités au chat. Il

n'y a pas là matière à coups de fusil.

Un autre grief de M. Toussenel contre la chatte domestique tient à

son accouplement avec le chat sauvage. A en croire le chasseur, la

race des chats sauvages serait aujourd'hui détruite si la chatte ne la

perpétuait par de fréquents croisements.

«Chose remarquable & bizarre, ajoute le fouriériste, que ce soit ici la

femelle qui fasse retour à la sauvagerie, car cette rétrogradation de

la part de la femelle est contraire à la règle générale des animaux.

On sait que dans toutes les races animales ou hominales, le progrès

s'opère par les femelles. Ainsi il n'y a pas d'exemple que la chienne

ait jamais accepté la mésalliance avec un hôte des bois, le loup &

le renard, tandis que tous les jours au contraire, on voit la louve

écouter les propos amoureux du chien, & même faire des avances à

celui-ci dans le voisinage des bois.»

A la suite de ces affirmations, qui auraient besoin de preuves, se

déroule une succession d'analogies paradoxales tendant à prouver

que si la femme noire vient au blanc, jamais la blanche ne descend

jusqu'au noir: la juive, suivant M. Toussenel, sollicite la main d'un

gentilhomme, jamais la fille du gentilhomme ne s'abaisse jusqu'au juif;

les femmes européennes viennent au Français, rarement la Française

prend mari hors de France.

Enfilade de prolixes comparaisons amenée par une chatte de village qui

s'est laissé séduire par un chat sauvage!

J'ai consulté divers naturalistes; le chat sauvage devient très-rare

en France. Que faut-il conclure de tels accouplements, à supposer

toutefois qu'ils aient lieu? Qu'ils sont utiles pour conserver la

pureté de la race, & que chats & chattes de village ne méritent pas les

coups de fusil appelés avec tant d'inutilité sur leurs têtes.

Le chat domestique de campagne a d'autres ennemis: le _Journal

d'agriculture pratique_ contenait dernièrement un énorme réquisitoire à

son sujet.

Suivant le rédacteur, le plus grand destructeur du gibier, c'est le

chat. La nuit, il rôde dans la campagne, guettant avec plus de patience

qu'un pêcheur à la ligne les lièvres & les lapins qui s'ébattent,

enhardis par l'obscurité. Les bonds du chat sont aussi terribles que

ceux d'une panthère; d'un saut, l'animal tombe sur les lapereaux, & on

lui fait un crime que ses griffes recourbées pénètrent dans les chairs

comme un hameçon.

Le rossignol commence sa chanson; tout à coup il s'interrompt.

Rossignol & chanson sont tombés dans la gueule du chat.

Les paysans font la chasse aux ortolans à l'aide de piéges qu'ils

tendent dans les vignes; s'il ne reste que des plumes à côté des

engins, c'est que le chat, friand de becs-figues & d'ortolans, s'en

sera passé le régal.

Plus nuisible à lui seul, chat, que les destructeurs de basse-cour, qui

s'appellent fouine, belette ou loup, l'immense avantage du chat sur ces

carnassiers est qu'il travaille en paix sans exciter de soupçons. Il

est chez lui.

Le moindre bruit de l'intérieur de la ferme effraye le renard qui rôde

sournoisement aux alentours. Il faut que les blés soient assez hauts

pour tenir lieu de chemin couvert au renard.

Un petit buisson sert de cachette au chat. Blotti dans des branches

d'arbres, il fait plus de ravages dans les nids que tous les vauriens

du canton.

Il a de singulières facultés magnétiques: son œil vert fascine les

oiseaux & fait qu'ils tombent tout crus dans son gosier.

Le chien inspecte un champ à vue de nez, & une tournée rapide ne lui

permet pas de découvrir tous les oiseaux blottis dans les sillons. Le

chat, plus réfléchi, furette minutieusement; ses pattes de velours lui

permettent d'approcher sans bruit. Rien ne lui échappe d'une poussinée

de perdrix.

Son oreille délicate perçoit le cri de ralliement de la femelle du

lièvre pour rassembler ses petits. A ce signal arrive le chat, & les

lapereaux il les rassemble dans son estomac.

Le lièvre se défend contre le loup, contre le lapin, son plus cruel

ennemi, & cherche protection auprès de l'homme. Pas d'animal qui

accepterait plus volontiers la domesticité. Il affectionne les haies,

les fossés aux alentours des fermes. On rencontre souvent le lièvre

dans les potagers. La société des vaches à l'étable ne lui déplaît pas,

& quelquefois la servante, en allant tirer du vin au cellier, aperçoit

le profil de ses grandes oreilles; mais le chat est là qui dévore

impitoyablement le pauvre animal venant demander l'hospitalité à la

ferme.

A en croire le même témoin à charge, le renard, la fouine, le putois,

le loup sont absents de certaines contrées; si le busard & le gerfaux

s'y montrent, ce n'est que pour apparaître & disparaître aux équinoxes.

Et pourtant lièvres & lapins disparaissent comme par enchantement!

L'enchanteur, suivant cette déposition, serait le chat, qui croquerait,

année moyenne, _quatre-vingt-dix_ lapereaux sur _cent._

Pourtant, le chat de campagne est triste & maigre.

Sa tristesse j'en ai dit la raison. Bourré de coups plus que de viande,

méprisé autant que le chien est adulé, ne recevant jamais de caresses,

délaissé par des natures brutales qui ne comprennent pas ses trésors

d'affection, le chat souffre dans sa délicatesse. Pas de jambes amies

contre lesquelles il puisse se frotter; la voix des gens de campagne

semble rude à un animal d'une ouïe d'une exquise finesse. Dans sa

jeunesse, il a miaulé doucement pour satisfaire son appétit; personne

ne l'a écouté. Le chat est devenu misanthrope; ses meilleures qualités

se sont aigries. Il est allé demander à la solitude des champs & des

bois un baume à ses mélancolies; ni les pâtures ni les forêts ne

rendent l'enjouement, & c'est pourquoi le chat de village est triste.

Sa maigreur semble bizarre en présence des méfaits que le _Journal

d'agriculture pratique_ lui implique. Lièvreteaux, lapineaux, perdreaux

faisandeaux, à en croire l'acte d'accusation, ne font qu'une bouchée

sous les crocs d'un si cruel carnassier. Et il reste maigre comme une

hyène du désert! Sans doute la vie sauvage n'embellit pas les êtres à

la façon des villes; un appartement bien chaud lustre le poil mieux

que la brise; mais le gibier si abondant dont on lui reproche la

destruction devrait avoir quelque action sur l'estomac de l'animal.

On a vu l'étalage des déprédations des chats; la statistique est plus

terrible à son endroit, s'il est possible, que l'acte d'accusation.

Le nombre des maisons rurales en France est évalué à six millions. Dans

chaque maison au village on peut compter un chat, sinon plusieurs.

Voilà donc plusieurs millions de carnassiers destructeurs de gibier.

Conséquence, six à dix millions de chats à exterminer.

Le rédacteur qui a aligné ces chiffres enjoint aux propriétaires ruraux

d'empêcher leurs fermiers, métayers, vignerons, pâtres, meuniers,

forestiers, journaliers, de conserver des chats chez eux; pour lui,

comme pour M. Toussenel, un coup de fusil terminerait promptement

l'affaire.

Il n'est pas tenu compte dans cette statistique de la conservation des

grains. Les rats, les souris & autres rongeurs semblent n'avoir jamais

existé. On ne dit pas que la seule présence du chat dans une maison

suffit à éloigner les destructeurs de blé.

La passion égare les ennemis des chats. Ce n'est pas tout que de

dresser un réquisitoire; chaque accusé a droit de faire entendre des

témoins à décharge.

La mission des chats à la campagne a-t-elle été assez étudiée pour

qu'on les condamne si facilement? Ils détruisent les rats, protégent

l'enserrement du grain, cela ne peut se nier; mais ne font-ils pas la

guerre à d'autres animaux, aux putois & aux belettes, par exemple?

Les rapports des conseils généraux sur les animaux nuisibles constatent

qu'à une époque on a mis à prix la tête des moineaux: un an après on

s'aperçoit que ces moineaux _nuisibles_ sont d'une extrême _utilité_;

il est enjoint alors aux juges de paix de sévir contre les galopins

qui s'emparent des nids. Conseillers d'État, naturalistes, préfets,

statisticiens, se contredisent: ce qu'un département acclame est sifflé

par le département voisin.

Nous manquons d'observateurs attentifs & de philosophes pour dérober

à la nature ses secrets. Chaque être vivant accomplit une mission:

cette mission nous échappe. Plus destructeurs que les animaux que nous

accusons, nous ressemblons dans notre ignorance au vieillard d'un noël

franc-comtois qui, poussé à bout par la logique d'un enfant, se fâche

pour terminer la discussion.

«Qui est-ce qui a fait les étoiles? demande l'enfant.--C'est Dieu,

répond le vieillard.--Le soleil?--C'est Dieu.

«Les perdrix, les bécasses, les lièvres, les poulets, les dindons, les

lapereaux sont encore l'ouvrage de Dieu,» continue le vieillard.

Toutes choses frappant les yeux de l'enfance sont formulées par le

poëte qui, à chaque réponse, met dans la bouche du vieillard le nom du

Créateur.

«Dites-moi, s'il vous plaît, est-ce Dieu, continue l'enfant, qui a créé

les puces & les punaises?

--Babillard, langue indiscrète, dit le vieillard, si tu interromps

encore l'histoire, je te donne un coup de pincettes sur les doigts.»

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]

CHAPITRE VIII.

LES CHATS DEVANT LES TRIBUNAUX

Les chats sont fréquemment mêlés à de graves affaires juridiques

de testament, d'interprétation de legs, d'interdiction pour ce qui

touche à leurs anciens maîtres, de meurtre pour ce qui les regarde

particulièrement. De tous les animaux, c'est celui qui occupe le plus

les divers tribunaux civils & correctionnels.

Là se dévoile l'affection profonde portée aux chats. On accusera sans

doute à ce propos les célibataires, les vieilles filles, les employés,

tous gens de basse condition qui inspirent un intérêt médiocre. Et

pourtant il me serait facile d'ouvrir une parenthèse favorable à la

vieille fille emprisonnée dans la coquille du célibat, que le manque

de dot a empêchée de tenir un rang dans la société. La pauvreté l'a

rendue timide; la timidité l'a jetée dans la solitude, & toute illusion

perdue, sans espoir de famille, d'époux ni d'enfants, elle reporte ses

sentiments affectueux, ses caresses sur la tête d'un chat, son seul

ami. Pour peu que l'animal réponde à ces affections par un regard, un

_ronron_, la vieille fille oublie les tristesses de la solitude.

Mais le chat n'inspire pas seulement ces tendresses aux gens du commun.

Le fameux lord Chesterfield laissa des pensions à ses chats & à leur

descendance.

De même, en France, nombre de legs faits aux chats par-devant notaire,

ont été souvent attaqués par des héritiers avides qui profitent de

l'affection de leur défunt parent pour les animaux, pour vouloir faire

interdire le testateur en l'accusant de folie.

Sans doute les procès d'interdiction révèlent de nombreuses

bizarreries. C'est là que sont montrés au grand jour les misères, les

cerveaux mal équilibrés, de notre pauvre espèce; mais aussi que de

rapacité, combien peu de respect de la famille dans ces débats pénibles

par l'amour de l'argent, par l'intention d'annihiler la volonté de

vieux parents en appelant la justice à constater leur démence!

Un procès fit du bruit il y a quelques années: la demande

d'interdiction d'un frère contre sa sœur, parce qu'elle «avait

fait monter en bague la dent de son chat mort», ce qui, suivant le

demandeur, constituait un véritable acte de démence & d'imbécillité.

Me Crémieux plaidait pour l'amie des chats, & son plaidoyer vaut la

peine d'être conservé.

«Vous magistrats, nous avocats, s'écriait-il, dans ces grandes gloires

qui nous sont communes, oublierons-nous Antoine Lemaître, l'une de nos

pures, de nos plus magnifiques renommées? Retiré à Port-Royal, quand,

avec ses deux oncles, immortels comme lui, il avait, pendant quelques

heures, conversé des plus hautes questions du temps, chaque soir,

rentré dans sa cellule, il se plaisait à se délasser avec ses deux

chats, dont la société lui était chère & précieuse, & qui, chaque jour,

avaient son premier mot au réveil, son dernier au coucher.

«Dans notre société, je puis vous citer une dame qui porte le nom de

Séguier. Naguère encore elle a soigné affectueusement, perdu & fait

enterrer une chatte qu'elle aimait. Ses enfants, qui savent tout ce

qu'elle vaut comme mère & comme femme, ne se sont pas avisés de la

faire interdire.

«Le nom du général Houdaille est venu jusqu'à vous: brave comme

son épée, parvenu du grade de simple officier au grade de général

d'artillerie, il a conservé, jusqu'à sa mort une véritable tendresse

pour les chats; il en avait trois, toujours avec lui, dans l'intérieur

de son appartement de garçon. Forcé de conduire, de Toulouse à Metz,

le régiment dont il était alors colonel, il revient de sa personne à

Toulouse prendre ses chats & les conduire dans sa nouvelle garnison.

«Le dernier grand-duc de Russie a fait faire par un grand peintre

le portrait de son chat, & la Bibliothèque impériale le montre aux

visiteurs, au milieu des chefs-d'œuvre qui la rendent célèbre.»

Je n'ai jamais vu ce portrait à la Bibliothèque impériale, & la

correction des épreuves du livre actuel pendant un voyage m'empêche

de vérifier le fait dont parle Me Crémieux; mais le célèbre avocat

pouvait ajouter à la défense les noms de quelques illustrations

étrangères considérables, qui, de leur vivant, vouèrent un culte au

chat. Le Tasse n'a-t-il pas adressé le plus charmant de ses sonnets à

sa chatte? Plutarque aima presque autant que la belle Laure une chatte,

qu'il fit embaumer à la mode égyptienne.

Les Anglais ont conservé le souvenir du cardinal Wolsey qui, pendant

ses audiences en qualité de chancelier, avait toujours son chat sur un

siége à côté de lui.

Malheureusement je n'ai pu me procurer à temps pour la faire copier,

une gravure anglaise représentant le lord-maire du XVe siècle,

Wittington, la main droite posée sur un chat, gravure inspirée

par une statue élevée au grand administrateur dans une niche de

l'ancienne prison de Newgate.

Les Anglais, dont un recensement moderne a montré la population des

chats s'élevant à _trois cent cinquante mille_, n'apporteraient pas

dans leurs décisions judiciaires la même indifférence qu'en France pour

la sûreté des chats.

Si du tribunal civil on passe aux justices de paix, on verra combien

de dangers court le chat domestique. La loi ne le protégeant pas

suffisamment, à la moindre incartade nocturne, il est mis à mort par

les chiffonniers, qui ne le vendent pas aux gargotiers pour en faire

des gibelottes, comme on le croit, mais qui en font un commerce avec

les fabricants de jouets.

J'ai visité jadis aux bords de la Bièvre un établissement consacré à

ces transformations du chat; le vif souvenir que j'en conservai ayant

été transporté dans les premiers chapitres de _la Mascarade de la Vie

parisienne_, de beaux esprits me chansonnèrent dans les journaux,

quelques-uns spirituellement, pour avoir serré d'un peu trop près la

réalité.

[Illustration: D'après la fameuse estampe de Corn. Visscher.]

Je ne reviendrai pas là-dessus, rappelant toutefois le moyen

qu'emploient les chiffonniers pour attirer les chats, c'est-à-dire

l'odeur de valériane, dont ils ont soin d'empreindre les endroits

propices à leurs méfaits.

Ces chiffonniers tombent rarement sous le coup de la loi.

En 1865, le juge de paix de Fontainebleau rendit un jugement dont les

dispositifs, qui firent grand bruit alors, doivent être consignés ici.

Un habitant de la ville, mécontent de voir les chats du voisinage

prendre leurs ébats dans les plates-bandes de son jardin, avait tendu

tant de piéges qu'il ne prit pas moins de quinze de ces animaux qui

disparurent à jamais, laissant une légende sanglante dans une ville

d'habitudes pacifiques.

Les voisins de ce propriétaire barbare se réunirent pour l'attaquer en

justice. Le juge de paix, M. Richard, rendit une sentence longuement

motivée dans laquelle la nature & les habitudes des chats, les

principes du droit, les textes législatifs étaient exposés avec une

gravité dont on se moqua, bien à tort à mon sens.

Dans ces considérants il était dit:

Que la loi ne permet pas que l'on se fasse justice soi-même;

Que l'article 479 du code pénal & l'article 1385 du code Napoléon

reconnaissent plusieurs espèces de chats, notamment le chat sauvage,

animal nuisible pour la destruction duquel seulement une prime est

accordée, mais que le chat domestique n'a rien à voir à ce titre aux

yeux du législateur;

Que le chat domestique n'étant point _res nullius_, mais propriété d'un

maître, doit être protégé par la loi;

Que le chat étant d'utilité incontestable vis-à-vis des animaux

rongeurs, l'équité commande d'avoir de l'indulgence pour un animal

toléré par la loi;

Que le chat même domestique est en quelque sorte d'une nature mixte,

c'est-à-dire un animal toujours un peu sauvage & devant demeurer tel à

raison de sa destination, si on veut qu'il puisse rendre les services

qu'on en attend;

Que si la loi de 1790, titre XI, art. 12 _in fine_, permet de tuer les

volailles, l'assimilation des chats avec ces animaux n'est rien moins

qu'exacte, puisque les volailles sont destinées à être tuées tôt ou

tard & qu'elles peuvent être tenues en quelque sorte sous la main,

_sub custodiâ_, dans un endroit complétement fermé, tandis que l'on ne

saurait en dire autant du chat ni le mettre ainsi sous les verroux, si

on veut qu'il obéisse à la loi de sa nature;

Que le prétendu droit de tuer, dans certains cas, le chien, animal

dangereux & prompt à l'attaque sans être enragé, ne saurait donner par

voie de conséquence le droit de tuer un chat, animal prompt à fuir &

qui n'est point assurément de nature à beaucoup effrayer;

Que rien dans la loi n'autorise les citoyens à tendre des piéges, de

manière à allécher par un appât aussi bien les chats innocents de tout

un quartier que les chats coupables;

Que nul ne doit faire à la chose d'autrui ce qu'il ne voudrait pas que

l'on fît à sa propre chose;

Que tous les biens, d'après l'article 516 du code Napoléon, étant

en meubles & immeubles, il en résulte que le chat, contrairement à

l'article 128 du même code, est sans contredit un meuble protégé par

la loi, & qu'en conséquence les propriétaires d'animaux détruits sont

en droit de réclamer l'application de l'article 479, § 1er du code

pénal, qui punit ceux qui ont volontairement causé du dommage à la

propriété mobilière d'autrui.

Tels étaient les principaux considérants du juge de paix Richard,

qui dut faire bondir de joie le cœur des membres de la Société

protectrice des animaux.

Ces considérants, qui devraient faire loi dans la matière, furent

attaqués plus tard devant une autre juridiction, celle du tribunal

correctionnel. La cruelle maxime des chasseurs tuant les chats à coups

de fusil, invoquée par l'avocat du défendeur, trouva crédit auprès des

juges.

Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes. · 第 2 / 9 段