arrêté de 1818, qui défend à l'avenir de jeter un chat du haut de la
tour d'Ypres. Cette _fête_ avait lieu habituellement le mercredi de la
seconde semaine de carême; mais dans ce pays une tradition devait se
rattacher au saut du chat. Et les Flamands semblent plus excusables que
les Français.
Faut-il ranger au nombre des ennemis des chats l'inventeur du
XVIe siècle qui imagina de répandre la terreur dans les rangs
des armées ennemies en remplissant d'odeurs abominables des canons que
des chats portaient attachés sur leur dos[18]?
[Note 18: Je dois ce renseignement & ce dessin à la bienveillance
de M. Lorédan Larchey qui a parcouru toute la France, visitant les
musées, les archives & les bibliothèques pour enrichir de monuments
inédits ses _Origines de l'artillerie française_.]
[Illustration:
_Vapeurs empoisonnées lancées par le moyen d'animaux. Ce procédé ne
doit pas être employé contre les chrétiens._
_Fac-simile_ d'un dessin du livre manuscrit du maître d'artillerie
Christophe de Habspug, donné en 1535 au Conseil des XXI de Strasbourg,
& conservé aujourd'hui à la bibliothèque de cette ville. ]
CHAPITRE VII.
AUTRES ENNEMIS DES CHATS: LES PAYSANS, LES STATISTICIENS, LES CHASSEURS
On voit dans la campagne, à la porte des chaumières, des animaux
tristes, maigres, la robe couleur de broussailles, qui jettent à la
dérobée un coup d'œil timide sur l'épaisse tartine que l'enfant
dévore en leur présence. Ce sont des chats; ils savent qu'ils n'ont pas
une miette à recueillir de l'épaisse tartine.
Aux fêtes de famille, pendant lesquelles les paysans dévorent des porcs
tout entiers, le chat n'ose passer le seuil de la porte; des coups de
pied, voilà ce qu'il recueillerait de la desserte.
C'est à ces animaux qu'on peut appliquer ce que dit Diderot des chats
de sa ville natale: «Les chats de Langres sont si fripons que, même
lorsqu'ils prennent quelque chose qu'on leur donne, on dirait, à leur
air soupçonneux, qu'ils le volent.» Ce n'est pas seulement à Langres
que les chats ont cet air soupçonneux & fripon; mais changez _Langres_
par _campagne_, l'observation sera juste & applicable partout où un
préjugé barbare règne contre les chats.
Quand, l'hiver, un feu de sarments petille dans la cheminée, le chien
s'étale paresseusement devant le foyer, en défendant l'approche au
chat. Ce n'est que dans les grosses fermes où l'abondance s'étend des
gens aux bêtes & entretient un semblant d'harmonie entre tous, que,
timidement, sous une chaise, le chat se rapproche du chien qui, entre
les jambes de son maître, rêve de ses aventures de chasse; mais là où
sévit la misère, il n'y a pas de sûreté pour les chats considérés,
malgré leur utilité incontestable, comme moins amis de l'homme que le
chien.
Où se nourrit le chat de village, où il s'abreuve, personne ne s'en
inquiète. La chatte, à l'époque de mettre bas, se cache dans l'endroit
le plus sombre du grenier; si elle tombe malade, c'est dans quelque
coin du fointier qu'elle termine ses jours, ne laissant aucuns regrets.
[Illustration: Le Chat de campagne, d'après un dessin de Ribot.]
Durs pour les animaux, durs pour les vieillards, tels sont trop souvent
les gens de campagne.--Bouches inutiles! disent-ils.
Voilà les chats qui doivent déployer de l'industrie pour ne pas mourir
de faim.
La nature les a taillés pour la chasse; ils deviennent fatalement
chasseurs, & c'est pourquoi ils ont éveillé la colère de rivaux
menaçants, des hommes, qui leur font une guerre injuste & cruelle.
«Je ne rencontre jamais un chat en maraude, dit M. Toussenel, sans lui
faire l'honneur de mon coup de feu.»
Il n'y a pas là de quoi se vanter. Et c'est l'homme qui écrit parfois
des pages heureuses en faveur des oiseaux qui parle ainsi! Il ne
lui suffit pas de tuer des chats cherchant leur vie, il excite les
chasseurs à imiter sa cruauté: «J'engage vivement tous mes confrères en
saint Hubert à faire comme moi,» ajoute le fouriériste.
Ce n'est pas avec de tels conseils que M. Toussenel ramènera des
disciples à l'utopiste Fourier.
Sans tomber dans la sensiblerie, on s'explique difficilement de pareils
sentiments. Une antipathie pour un animal n'excuse pas la cruauté. Ah!
je comprends ces révoltes dans les Flandres, où les Espagnols sont
représentés violant les femmes, tuant les vieillards, brûlant les
maisons; &, dans quelque coin du tableau, le peintre a représenté un
soldat déchargeant son fusil sur un chat caché dans un orme. Mais c'est
un soudart ivre de meurtre & de sang; cela se passe au XVIe siècle; la
loi n'a pas étendu sa protection sur les animaux. Aujourd'hui, tirer
un coup de fusil inutile sur un chat ferait prendre en horreur ces
chasseurs un peu brutes qui se croient tout permis parce qu'ils portent
un fusil en bandoulière.
L'article consacré au chat par M. Toussenel ne montre pas bien quels
griefs sérieux le phalanstérien peut invoquer contre un innocent animal.
«La passion des chats est un vice de gens d'esprit dégoûtés, dit le
chasseur fouriériste; jamais un homme de goût & d'odorat subtil n'a
été & ne sera en relations sympathiques avec une bête passionnée pour
l'asperge.»
S'il fallait tirer des coups de fusil à tous les gens qui adorent les
asperges, la France serait bientôt décimée.
Le chat, d'essence sauvage, aime les herbes, qui sont balais pour son
estomac. Un chat à la campagne fait suivre la toilette de ses ongles
d'une déglutition d'herbes & de plantes. Ces verdures lui manquant dans
l'intérieur des appartements, n'est-il pas naturel qu'au printemps
l'animal veuille goûter, comme ses maîtres, à de savoureux légumes?
L'asperge, salutaire à l'homme, offre les mêmes qualités au chat. Il
n'y a pas là matière à coups de fusil.
Un autre grief de M. Toussenel contre la chatte domestique tient à
son accouplement avec le chat sauvage. A en croire le chasseur, la
race des chats sauvages serait aujourd'hui détruite si la chatte ne la
perpétuait par de fréquents croisements.
«Chose remarquable & bizarre, ajoute le fouriériste, que ce soit ici la
femelle qui fasse retour à la sauvagerie, car cette rétrogradation de
la part de la femelle est contraire à la règle générale des animaux.
On sait que dans toutes les races animales ou hominales, le progrès
s'opère par les femelles. Ainsi il n'y a pas d'exemple que la chienne
ait jamais accepté la mésalliance avec un hôte des bois, le loup &
le renard, tandis que tous les jours au contraire, on voit la louve
écouter les propos amoureux du chien, & même faire des avances à
celui-ci dans le voisinage des bois.»
A la suite de ces affirmations, qui auraient besoin de preuves, se
déroule une succession d'analogies paradoxales tendant à prouver
que si la femme noire vient au blanc, jamais la blanche ne descend
jusqu'au noir: la juive, suivant M. Toussenel, sollicite la main d'un
gentilhomme, jamais la fille du gentilhomme ne s'abaisse jusqu'au juif;
les femmes européennes viennent au Français, rarement la Française
prend mari hors de France.
Enfilade de prolixes comparaisons amenée par une chatte de village qui
s'est laissé séduire par un chat sauvage!
J'ai consulté divers naturalistes; le chat sauvage devient très-rare
en France. Que faut-il conclure de tels accouplements, à supposer
toutefois qu'ils aient lieu? Qu'ils sont utiles pour conserver la
pureté de la race, & que chats & chattes de village ne méritent pas les
coups de fusil appelés avec tant d'inutilité sur leurs têtes.
Le chat domestique de campagne a d'autres ennemis: le _Journal
d'agriculture pratique_ contenait dernièrement un énorme réquisitoire à
son sujet.
Suivant le rédacteur, le plus grand destructeur du gibier, c'est le
chat. La nuit, il rôde dans la campagne, guettant avec plus de patience
qu'un pêcheur à la ligne les lièvres & les lapins qui s'ébattent,
enhardis par l'obscurité. Les bonds du chat sont aussi terribles que
ceux d'une panthère; d'un saut, l'animal tombe sur les lapereaux, & on
lui fait un crime que ses griffes recourbées pénètrent dans les chairs
comme un hameçon.
Le rossignol commence sa chanson; tout à coup il s'interrompt.
Rossignol & chanson sont tombés dans la gueule du chat.
Les paysans font la chasse aux ortolans à l'aide de piéges qu'ils
tendent dans les vignes; s'il ne reste que des plumes à côté des
engins, c'est que le chat, friand de becs-figues & d'ortolans, s'en
sera passé le régal.
Plus nuisible à lui seul, chat, que les destructeurs de basse-cour, qui
s'appellent fouine, belette ou loup, l'immense avantage du chat sur ces
carnassiers est qu'il travaille en paix sans exciter de soupçons. Il
est chez lui.
Le moindre bruit de l'intérieur de la ferme effraye le renard qui rôde
sournoisement aux alentours. Il faut que les blés soient assez hauts
pour tenir lieu de chemin couvert au renard.
Un petit buisson sert de cachette au chat. Blotti dans des branches
d'arbres, il fait plus de ravages dans les nids que tous les vauriens
du canton.
Il a de singulières facultés magnétiques: son œil vert fascine les
oiseaux & fait qu'ils tombent tout crus dans son gosier.
Le chien inspecte un champ à vue de nez, & une tournée rapide ne lui
permet pas de découvrir tous les oiseaux blottis dans les sillons. Le
chat, plus réfléchi, furette minutieusement; ses pattes de velours lui
permettent d'approcher sans bruit. Rien ne lui échappe d'une poussinée
de perdrix.
Son oreille délicate perçoit le cri de ralliement de la femelle du
lièvre pour rassembler ses petits. A ce signal arrive le chat, & les
lapereaux il les rassemble dans son estomac.
Le lièvre se défend contre le loup, contre le lapin, son plus cruel
ennemi, & cherche protection auprès de l'homme. Pas d'animal qui
accepterait plus volontiers la domesticité. Il affectionne les haies,
les fossés aux alentours des fermes. On rencontre souvent le lièvre
dans les potagers. La société des vaches à l'étable ne lui déplaît pas,
& quelquefois la servante, en allant tirer du vin au cellier, aperçoit
le profil de ses grandes oreilles; mais le chat est là qui dévore
impitoyablement le pauvre animal venant demander l'hospitalité à la
ferme.
A en croire le même témoin à charge, le renard, la fouine, le putois,
le loup sont absents de certaines contrées; si le busard & le gerfaux
s'y montrent, ce n'est que pour apparaître & disparaître aux équinoxes.
Et pourtant lièvres & lapins disparaissent comme par enchantement!
L'enchanteur, suivant cette déposition, serait le chat, qui croquerait,
année moyenne, _quatre-vingt-dix_ lapereaux sur _cent._
Pourtant, le chat de campagne est triste & maigre.
Sa tristesse j'en ai dit la raison. Bourré de coups plus que de viande,
méprisé autant que le chien est adulé, ne recevant jamais de caresses,
délaissé par des natures brutales qui ne comprennent pas ses trésors
d'affection, le chat souffre dans sa délicatesse. Pas de jambes amies
contre lesquelles il puisse se frotter; la voix des gens de campagne
semble rude à un animal d'une ouïe d'une exquise finesse. Dans sa
jeunesse, il a miaulé doucement pour satisfaire son appétit; personne
ne l'a écouté. Le chat est devenu misanthrope; ses meilleures qualités
se sont aigries. Il est allé demander à la solitude des champs & des
bois un baume à ses mélancolies; ni les pâtures ni les forêts ne
rendent l'enjouement, & c'est pourquoi le chat de village est triste.
Sa maigreur semble bizarre en présence des méfaits que le _Journal
d'agriculture pratique_ lui implique. Lièvreteaux, lapineaux, perdreaux
faisandeaux, à en croire l'acte d'accusation, ne font qu'une bouchée
sous les crocs d'un si cruel carnassier. Et il reste maigre comme une
hyène du désert! Sans doute la vie sauvage n'embellit pas les êtres à
la façon des villes; un appartement bien chaud lustre le poil mieux
que la brise; mais le gibier si abondant dont on lui reproche la
destruction devrait avoir quelque action sur l'estomac de l'animal.
On a vu l'étalage des déprédations des chats; la statistique est plus
terrible à son endroit, s'il est possible, que l'acte d'accusation.
Le nombre des maisons rurales en France est évalué à six millions. Dans
chaque maison au village on peut compter un chat, sinon plusieurs.
Voilà donc plusieurs millions de carnassiers destructeurs de gibier.
Conséquence, six à dix millions de chats à exterminer.
Le rédacteur qui a aligné ces chiffres enjoint aux propriétaires ruraux
d'empêcher leurs fermiers, métayers, vignerons, pâtres, meuniers,
forestiers, journaliers, de conserver des chats chez eux; pour lui,
comme pour M. Toussenel, un coup de fusil terminerait promptement
l'affaire.
Il n'est pas tenu compte dans cette statistique de la conservation des
grains. Les rats, les souris & autres rongeurs semblent n'avoir jamais
existé. On ne dit pas que la seule présence du chat dans une maison
suffit à éloigner les destructeurs de blé.
La passion égare les ennemis des chats. Ce n'est pas tout que de
dresser un réquisitoire; chaque accusé a droit de faire entendre des
témoins à décharge.
La mission des chats à la campagne a-t-elle été assez étudiée pour
qu'on les condamne si facilement? Ils détruisent les rats, protégent
l'enserrement du grain, cela ne peut se nier; mais ne font-ils pas la
guerre à d'autres animaux, aux putois & aux belettes, par exemple?
Les rapports des conseils généraux sur les animaux nuisibles constatent
qu'à une époque on a mis à prix la tête des moineaux: un an après on
s'aperçoit que ces moineaux _nuisibles_ sont d'une extrême _utilité_;
il est enjoint alors aux juges de paix de sévir contre les galopins
qui s'emparent des nids. Conseillers d'État, naturalistes, préfets,
statisticiens, se contredisent: ce qu'un département acclame est sifflé
par le département voisin.
Nous manquons d'observateurs attentifs & de philosophes pour dérober
à la nature ses secrets. Chaque être vivant accomplit une mission:
cette mission nous échappe. Plus destructeurs que les animaux que nous
accusons, nous ressemblons dans notre ignorance au vieillard d'un noël
franc-comtois qui, poussé à bout par la logique d'un enfant, se fâche
pour terminer la discussion.
«Qui est-ce qui a fait les étoiles? demande l'enfant.--C'est Dieu,
répond le vieillard.--Le soleil?--C'est Dieu.
«Les perdrix, les bécasses, les lièvres, les poulets, les dindons, les
lapereaux sont encore l'ouvrage de Dieu,» continue le vieillard.
Toutes choses frappant les yeux de l'enfance sont formulées par le
poëte qui, à chaque réponse, met dans la bouche du vieillard le nom du
Créateur.
«Dites-moi, s'il vous plaît, est-ce Dieu, continue l'enfant, qui a créé
les puces & les punaises?
--Babillard, langue indiscrète, dit le vieillard, si tu interromps
encore l'histoire, je te donne un coup de pincettes sur les doigts.»
[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]
CHAPITRE VIII.
LES CHATS DEVANT LES TRIBUNAUX
Les chats sont fréquemment mêlés à de graves affaires juridiques
de testament, d'interprétation de legs, d'interdiction pour ce qui
touche à leurs anciens maîtres, de meurtre pour ce qui les regarde
particulièrement. De tous les animaux, c'est celui qui occupe le plus
les divers tribunaux civils & correctionnels.
Là se dévoile l'affection profonde portée aux chats. On accusera sans
doute à ce propos les célibataires, les vieilles filles, les employés,
tous gens de basse condition qui inspirent un intérêt médiocre. Et
pourtant il me serait facile d'ouvrir une parenthèse favorable à la
vieille fille emprisonnée dans la coquille du célibat, que le manque
de dot a empêchée de tenir un rang dans la société. La pauvreté l'a
rendue timide; la timidité l'a jetée dans la solitude, & toute illusion
perdue, sans espoir de famille, d'époux ni d'enfants, elle reporte ses
sentiments affectueux, ses caresses sur la tête d'un chat, son seul
ami. Pour peu que l'animal réponde à ces affections par un regard, un
_ronron_, la vieille fille oublie les tristesses de la solitude.
Mais le chat n'inspire pas seulement ces tendresses aux gens du commun.
Le fameux lord Chesterfield laissa des pensions à ses chats & à leur
descendance.
De même, en France, nombre de legs faits aux chats par-devant notaire,
ont été souvent attaqués par des héritiers avides qui profitent de
l'affection de leur défunt parent pour les animaux, pour vouloir faire
interdire le testateur en l'accusant de folie.
Sans doute les procès d'interdiction révèlent de nombreuses
bizarreries. C'est là que sont montrés au grand jour les misères, les
cerveaux mal équilibrés, de notre pauvre espèce; mais aussi que de
rapacité, combien peu de respect de la famille dans ces débats pénibles
par l'amour de l'argent, par l'intention d'annihiler la volonté de
vieux parents en appelant la justice à constater leur démence!
Un procès fit du bruit il y a quelques années: la demande
d'interdiction d'un frère contre sa sœur, parce qu'elle «avait
fait monter en bague la dent de son chat mort», ce qui, suivant le
demandeur, constituait un véritable acte de démence & d'imbécillité.
Me Crémieux plaidait pour l'amie des chats, & son plaidoyer vaut la
peine d'être conservé.
«Vous magistrats, nous avocats, s'écriait-il, dans ces grandes gloires
qui nous sont communes, oublierons-nous Antoine Lemaître, l'une de nos
pures, de nos plus magnifiques renommées? Retiré à Port-Royal, quand,
avec ses deux oncles, immortels comme lui, il avait, pendant quelques
heures, conversé des plus hautes questions du temps, chaque soir,
rentré dans sa cellule, il se plaisait à se délasser avec ses deux
chats, dont la société lui était chère & précieuse, & qui, chaque jour,
avaient son premier mot au réveil, son dernier au coucher.
«Dans notre société, je puis vous citer une dame qui porte le nom de
Séguier. Naguère encore elle a soigné affectueusement, perdu & fait
enterrer une chatte qu'elle aimait. Ses enfants, qui savent tout ce
qu'elle vaut comme mère & comme femme, ne se sont pas avisés de la
faire interdire.
«Le nom du général Houdaille est venu jusqu'à vous: brave comme
son épée, parvenu du grade de simple officier au grade de général
d'artillerie, il a conservé, jusqu'à sa mort une véritable tendresse
pour les chats; il en avait trois, toujours avec lui, dans l'intérieur
de son appartement de garçon. Forcé de conduire, de Toulouse à Metz,
le régiment dont il était alors colonel, il revient de sa personne à
Toulouse prendre ses chats & les conduire dans sa nouvelle garnison.
«Le dernier grand-duc de Russie a fait faire par un grand peintre
le portrait de son chat, & la Bibliothèque impériale le montre aux
visiteurs, au milieu des chefs-d'œuvre qui la rendent célèbre.»
Je n'ai jamais vu ce portrait à la Bibliothèque impériale, & la
correction des épreuves du livre actuel pendant un voyage m'empêche
de vérifier le fait dont parle Me Crémieux; mais le célèbre avocat
pouvait ajouter à la défense les noms de quelques illustrations
étrangères considérables, qui, de leur vivant, vouèrent un culte au
chat. Le Tasse n'a-t-il pas adressé le plus charmant de ses sonnets à
sa chatte? Plutarque aima presque autant que la belle Laure une chatte,
qu'il fit embaumer à la mode égyptienne.
Les Anglais ont conservé le souvenir du cardinal Wolsey qui, pendant
ses audiences en qualité de chancelier, avait toujours son chat sur un
siége à côté de lui.
Malheureusement je n'ai pu me procurer à temps pour la faire copier,
une gravure anglaise représentant le lord-maire du XVe siècle,
Wittington, la main droite posée sur un chat, gravure inspirée
par une statue élevée au grand administrateur dans une niche de
l'ancienne prison de Newgate.
Les Anglais, dont un recensement moderne a montré la population des
chats s'élevant à _trois cent cinquante mille_, n'apporteraient pas
dans leurs décisions judiciaires la même indifférence qu'en France pour
la sûreté des chats.
Si du tribunal civil on passe aux justices de paix, on verra combien
de dangers court le chat domestique. La loi ne le protégeant pas
suffisamment, à la moindre incartade nocturne, il est mis à mort par
les chiffonniers, qui ne le vendent pas aux gargotiers pour en faire
des gibelottes, comme on le croit, mais qui en font un commerce avec
les fabricants de jouets.
J'ai visité jadis aux bords de la Bièvre un établissement consacré à
ces transformations du chat; le vif souvenir que j'en conservai ayant
été transporté dans les premiers chapitres de _la Mascarade de la Vie
parisienne_, de beaux esprits me chansonnèrent dans les journaux,
quelques-uns spirituellement, pour avoir serré d'un peu trop près la
réalité.
[Illustration: D'après la fameuse estampe de Corn. Visscher.]
Je ne reviendrai pas là-dessus, rappelant toutefois le moyen
qu'emploient les chiffonniers pour attirer les chats, c'est-à-dire
l'odeur de valériane, dont ils ont soin d'empreindre les endroits
propices à leurs méfaits.
Ces chiffonniers tombent rarement sous le coup de la loi.
En 1865, le juge de paix de Fontainebleau rendit un jugement dont les
dispositifs, qui firent grand bruit alors, doivent être consignés ici.
Un habitant de la ville, mécontent de voir les chats du voisinage
prendre leurs ébats dans les plates-bandes de son jardin, avait tendu
tant de piéges qu'il ne prit pas moins de quinze de ces animaux qui
disparurent à jamais, laissant une légende sanglante dans une ville
d'habitudes pacifiques.
Les voisins de ce propriétaire barbare se réunirent pour l'attaquer en
justice. Le juge de paix, M. Richard, rendit une sentence longuement
motivée dans laquelle la nature & les habitudes des chats, les
principes du droit, les textes législatifs étaient exposés avec une
gravité dont on se moqua, bien à tort à mon sens.
Dans ces considérants il était dit:
Que la loi ne permet pas que l'on se fasse justice soi-même;
Que l'article 479 du code pénal & l'article 1385 du code Napoléon
reconnaissent plusieurs espèces de chats, notamment le chat sauvage,
animal nuisible pour la destruction duquel seulement une prime est
accordée, mais que le chat domestique n'a rien à voir à ce titre aux
yeux du législateur;
Que le chat domestique n'étant point _res nullius_, mais propriété d'un
maître, doit être protégé par la loi;
Que le chat étant d'utilité incontestable vis-à-vis des animaux
rongeurs, l'équité commande d'avoir de l'indulgence pour un animal
toléré par la loi;
Que le chat même domestique est en quelque sorte d'une nature mixte,
c'est-à-dire un animal toujours un peu sauvage & devant demeurer tel à
raison de sa destination, si on veut qu'il puisse rendre les services
qu'on en attend;
Que si la loi de 1790, titre XI, art. 12 _in fine_, permet de tuer les
volailles, l'assimilation des chats avec ces animaux n'est rien moins
qu'exacte, puisque les volailles sont destinées à être tuées tôt ou
tard & qu'elles peuvent être tenues en quelque sorte sous la main,
_sub custodiâ_, dans un endroit complétement fermé, tandis que l'on ne
saurait en dire autant du chat ni le mettre ainsi sous les verroux, si
on veut qu'il obéisse à la loi de sa nature;
Que le prétendu droit de tuer, dans certains cas, le chien, animal
dangereux & prompt à l'attaque sans être enragé, ne saurait donner par
voie de conséquence le droit de tuer un chat, animal prompt à fuir &
qui n'est point assurément de nature à beaucoup effrayer;
Que rien dans la loi n'autorise les citoyens à tendre des piéges, de
manière à allécher par un appât aussi bien les chats innocents de tout
un quartier que les chats coupables;
Que nul ne doit faire à la chose d'autrui ce qu'il ne voudrait pas que
l'on fît à sa propre chose;
Que tous les biens, d'après l'article 516 du code Napoléon, étant
en meubles & immeubles, il en résulte que le chat, contrairement à
l'article 128 du même code, est sans contredit un meuble protégé par
la loi, & qu'en conséquence les propriétaires d'animaux détruits sont
en droit de réclamer l'application de l'article 479, § 1er du code
pénal, qui punit ceux qui ont volontairement causé du dommage à la
propriété mobilière d'autrui.
Tels étaient les principaux considérants du juge de paix Richard,
qui dut faire bondir de joie le cœur des membres de la Société
protectrice des animaux.
Ces considérants, qui devraient faire loi dans la matière, furent
attaqués plus tard devant une autre juridiction, celle du tribunal
correctionnel. La cruelle maxime des chasseurs tuant les chats à coups
de fusil, invoquée par l'avocat du défendeur, trouva crédit auprès des
juges.