Par cette comparaison des chattes avec une esclave paresseus

[Illustration: D'après une aquarelle de Mind, dit le Raphaël des chats.]

CHAMPFLEURY

LES CHATS

HISTOIRE--MŒURS--OBSERVATIONS

--ANECDOTES--

_Illustré de 52 dessins_

PAR EUGÈNE DELACROIX, VIOLLET-LE-DUC,

MÉRIMÉE, MANET,

PRISSE-D'AVENNES, RIBOT, KREUTZBERGER, MIND,

OK'SAI, ETC.

PARIS

J. ROTHSCHILD, ÉDITEUR

43, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 43

1869

Tous droits réservés

PRÉFACE

_A mon ami Jules Troubat._

I.

Il peut paraître singulier que de longues études soient consacrées à un

simple individu, au chat, qui, quoique résumant une partie des facultés

des félins, ne saurait cependant donner une idée complète des êtres

plus considérables de la même race; mais les habitudes sédentaires de

l'animal permettent à l'homme de cabinet de l'étudier à tout instant,

sans interrompre son travail. De l'atelier des alchimistes, le chat a

passé chez les écrivains; il fait partie de leur modeste intérieur, &

il offre ceci de particulier avec les gens de lettres, qu'il a presque

autant de détracteurs que si, lui-même, le chat écrivait.

Comme tous les êtres qui provoquent les caresses, qui en donnent &

en reçoivent, comme les femmes, si le chat a été beaucoup aimé par

les uns, il ne lui a pas été pardonné par les autres, surtout par les

métaphysiciens.

Beaucoup avoueraient, avec le père Bougeant, dans le livre peu amusant

de _l'Amusement philosophique sur le langage des bêtes_, que «les bêtes

ne sont que des diables,» & qu'à la tête de ces diables marche le chat.

Descartes fait de tout animal un _automate_. Pour combattre cette

affirmation, il faudrait déployer un grand attirail de métaphysique

vers lequel je ne me sens pas porté. Je préfère d'autres natures

d'esprits: Aristote, Pline, Plutarque, Montaigne, qui assoient leurs

doutes sur des _faits_, prouvés par la raison & l'observation.

[Illustration: Montaigne défenseur de l'intelligence des animaux.

D'après un portrait appartenant au docteur Payen.]

Les naturalistes, ceux sur lesquels il est commode au bon sens de

s'appuyer, tiennent pour l'_intelligence_ chez les animaux, à commencer

par le père de l'histoire naturelle.

«L'ensemble de la vie des animaux, dit Aristote, présente plusieurs

actions qui sont des imitations de la vie humaine. Cette exactitude,

qui est le fruit de la réflexion, est encore plus sensible chez les

petits animaux que chez les grands.»

Nous voilà loin des automates de Descartes.

Avec Montaigne on n'a que l'embarras du choix. Les _Essais_ sont le

plus riche arsenal en faveur de l'intelligence des animaux. Presque à

chaque page, Montaigne se plaît à rabattre le caquet de l'homme.

«C'est par vanité, dit-il, que l'homme se trie soy mesme & sépare de

la presse des aultres créatures, taille les parts aux animaulx ses

confrères & compaignons, & leur distribue telle portion de facutz & de

forces que bon luy semble.»

Les animaux _confrères_ de l'homme, voilà ce qu'écrivait ce sceptique

qui a fait passer tant de hardiesses sous le couvert de la bonhomie.

Montaigne accorde la _prudence_ aux abeilles, le _jugement_ aux

oiseaux; pour lui, l'araignée qui file sa toile, _délibère_, _pense_ &

_décide._ Cette prudence, ce jugement, ces délibérations, ces pensées,

ces décisions, demanderaient aux métaphysiciens qui ne connaissent

guère les animaux des volumes de controverse.

Ces songe-creux qui ne regardent ni le ciel ni les étoiles se sont

rarement inquiétés de ceci: à quoi pense l'animal qui pense?

Heureusement, il existe des esprits méditatifs & observateurs, avides

d'indépendance, qui, frappés de l'indépendance de certains animaux,

entrent en communication directe avec eux, étudient leurs mœurs,

amassent des faits inconnus aux naturalistes enfermés dans leurs

laboratoires & arrivent à d'audacieuses conclusions qu'ils se font

pardonner par leur caractère, leur vie, leur science & leurs vertus.

On ne niera pas l'autorité scientifique d'Audubon le naturaliste,

vivant dans les forêts d'Amérique, qui couronne sa vie par les _Scènes

de la nature_. Esprit positif, que le souvenir de la nature rend

parfois éloquent, activité au service d'un cerveau intelligent, Audubon

a marqué chacune de ses paroles au coin de la vérité; tout ce qu'il

dit, on peut le croire, tant ses récits sont présentés loyalement.

Le naturaliste américain est de la race des Franklin, moraliste,

croyant éclairé. Et cependant cet esprit élevé est arrivé à l'idée que

les animaux peuvent avoir le sens de la Divinité.

Étudiant deux corbeaux voltigeant librement dans l'air, voilà ce que

dit Audubon:

«Que je voudrais pouvoir rendre cette variété d'inflexions musicales au

moyen desquelles les corbeaux s'entretiennent tous deux, durant leurs

tendres voyages; ces sons, je n'en doute pas, expriment la pureté de

leur attachement conjugal continué ou rendu plus fort par de longues

années d'un bonheur goûté dans la société l'un de l'autre. C'est ainsi

qu'ils se rappellent le doux souvenir des jours de leur jeunesse;

qu'ils se racontent les événements de leur vie; qu'ils dépeignent tant

de plaisirs partagés, & que _peut-être ils terminent par une humble

prière à l'Auteur de leur être_, pour qu'il daigne les leur continuer

encore[1].»

[Note 1: Audubon, _Scènes de la nature dans les États-Unis_. 2 vol.

in-8º. Paris, 1837.]

Je n'insiste pas sur ce qui pourrait être paradoxe chez tout autre que

le grand naturaliste américain. C'en est assez sur l'intelligence des

animaux. J'en reviens aux chats: il me reste à dire comment, ayant

beaucoup vécu en leur société depuis mon enfance, l'idée me vint de ces

études.

II.

Une des choses qui me surprit le plus dans les révélations qu'amena la

révolution de 1848 fut qu'il avait été accordé sur les fonds secrets

du ministère de l'intérieur cinquante mille francs à l'auteur de

_l'Anatomie des chats_.

Qu'il y ait en politique des hommes qui rompent leurs serments &

trahissent leurs anciens maîtres, rien de surprenant. On paye leurs

bassesses par de l'argent, leur déshonneur par des honneurs, cela se

voit & s'est vu de tout temps; mais sur la liste de pensions des plumes

aux gages des ministres, trouver un écrivain gratifié de _cinquante

mille francs_ pour s'être occupé des _chats_, voilà ce qui m'étonna

considérablement en parcourant les listes de la terrible _Revue

rétrospective._

L'heureux mortel favorisé si libéralement par le gouvernement

de Louis-Philippe s'appelait _Strauss-Durckheim_. Il est mort

actuellement, & je dois dire que c'était un Allemand d'une véritable

science, qui, après avoir passé sa vie dans l'étude & la retraite,

donnait, en échange de cette grosse somme de cinquante mille francs,

des ouvrages[2] dans lesquels le chat est traité en roi de la création.

[Note 2: Entre autres la _Théologie de la nature_, par

Strauss-Durckheim. 3 vol. in-8º. 1852.]

Sa Monographie du chat, plus particulièrement, est appuyée sur des

planches où les muscles, les nerfs, le squelette de l'animal, sont

étudiés avec soin.

Ce qu'a fait le savant docteur pour l'anatomie, je le tente pour

l'histoire des mœurs des chats; mais c'est au public que je demande

une subvention, & s'il ne souscrit pas pour cinquante mille francs à la

mise en vente, les fonds que chaque lecteur me fera passer par le canal

de mon éditeur ne sont pas de ceux qui s'enregistrent sur les tables

d'une _Revue rétrospective_.

Champfleury.

[Illustration]

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER.

LES CHATS DANS L'ÉGYPTE ANCIENNE.

Un naturaliste qui visite une collection de monuments égyptiens se

demande tout d'abord, en voyant la grande quantité de chats momifiés

ou représentés en bronze, d'où vient l'introduction du chat dans le

pays des Pharaons. C'est une question que les études contemporaines

ne permettent pas de résoudre, les égyptologues n'ayant pas trouvé de

représentation du chat sur les monuments contemporains des pyramides.

Le chat paraîtrait avoir été acclimaté en même temps que le cheval,

c'est-à-dire au commencement du nouvel empire (vers 1668 avant J.-C.).

La plus ancienne rédaction connue jusqu'ici du _Rituel funéraire_ ne

remonte pas au delà de cette époque. C'est à ce moment qu'on voit, dans

les peintures murales des hypogées, le chat quelquefois représenté sous

le fauteuil de la maîtresse de maison, place qu'occupent aussi les

chiens & les singes.

La rareté & l'utilité du chat le firent admettre alors probablement

parmi les animaux sacrés, afin que sa race fût propagée sûrement.

Son _utilité_ est attestée par des peintures représentant des scènes de

chasse en barque dans les marécages de la vallée du Nil, où des chats

se jettent à l'eau pour rapporter le gibier[3].

[Note 3: On sait que les Égyptiens étaient extraordinairement

habiles à dresser les animaux, & ce fait le prouve, car aujourd'hui si

à la campagne quelque chat affamé plonge avec précaution sa patte dans

un étang pour happer un poisson au passage, il a perdu absolument la

qualité de pêcher de ses ancêtres; & l'on crierait au miracle si un

chat rapportait un canard tué aux marais par des chasseurs.]

Les Égyptiens, montés sur de légères barques, étaient suivis

habituellement dans ces chasses au marais, par leur famille, leurs

domestiques & leurs animaux, entre lesquels se remarquent souvent des

chats.

[Illustration: D'après une peinture égyptienne du British Museum.

Dessin de M. Mérimée.]

Une peinture de chasse, d'un tombeau à Thèbes, représente une barque

dans laquelle un chat se dresse comme un petit chien contre les genoux

de son maître qui va lancer le bâton courbé appelé _schbot_, semblable

au _boumerang_ des Australiens. Une autre peinture provenant également

d'un tombeau de Thèbes se trouve au British Museum. Wilkinson en a

donné la description:

«Un chat favori quelquefois accompagnait les chasseurs égyptiens dans

ces occasions, & par l'exactitude avec laquelle il est représenté

saisissant le gibier, l'artiste a voulu nous montrer que ces animaux

étaient dressés à chasser les oiseaux & à les rapporter[4].»

[Note 4: Wilkinson, _Manners and Customs of the ancient Egyptians_,

in-8º, Londres, 1837.]

M. Mérimée a bien voulu me communiquer un dessin d'après ce fragment de

peinture, où le chat jouant le rôle principal rapporte les oiseaux à

son maître, qui attend dans une barque. Ces sortes de représentations

où figurent les chats, appartiennent à la XVIIIe & à la XIXe dynastie

(vers 1638 & 1440 avant J.-C.).

Un des monuments les plus anciens relatifs à cet animal existe dans la

nécropole de Thèbes, renfermant le tombeau de Hana, sur la stèle duquel

se tient debout la statue de ce roi, ayant entre ses pieds son chat

nommé _Bouhaki_.

Le roi Hana paraît avoir fait partie de la XIe dynastie; dans tous les

cas, il est antérieur à Ramsès VII, de la XXe, qui fit explorer ce

tombeau.

Au milieu des figurines égyptiennes en bronze ou en terre émaillée de

nos musées, on remarque souvent un chat accroupi portant gravé sur son

collier l'œil symbolique, emblème du soleil. Les oreilles percées de

l'animal étaient en ce cas ornées de bijoux en or.

Le chat est également représenté sur quelques médailles du nome

de _Bubastis_, où la déesse _Bast_ (la Bubastis des Grecs) était

particulièrement révérée. Cette déesse, forme secondaire de _Pascht_,

prend d'habitude la tête d'une chatte & porte dans sa main le sistre,

symbole de l'harmonie du monde. Les chats qui, de leur vivant, avaient

été honorés dans le temple de _Pascht_, comme image vivante de cette

déesse, étaient, après leur mort, embaumés & ensevelis avec pompe.

[Illustration: Bronze du Musée égyptien du Louvre.]

Diverses statues funéraires de femmes portent l'inscription TECHAU,

_la chatte_, en signe de patronage de la déesse Bast. Quelques hommes

aujourd'hui appellent leur femme _ma chatte_, sans arrière-idée

hiératique.

Certaines momies de chats, trouvées dans des cercueils en bois à

Bubastis, à Spéos-Artemidos, à Thèbes & ailleurs, avaient le visage

peint.

Curieuses momies qui, dans leur amaigrissement & leur allongement,

semblent des bouteilles de vin précieux entourées de tresses de paille

(voir dessin, page 12).

Ceci fut un chat alerte, on ne s'en douterait pas; vénéré, les

bandelettes & les onguents le prouvent.

Toutefois le symbolisme du chat reste encore entouré de mystères,

tant à cause des récits d'Horapollon que de ceux de Plutarque, ces

historiens ayant admis des légendes contradictoires.

Suivant Horapollon, le chat était adoré dans le temple d'Héliopolis,

consacré au soleil, parce que la pupille de l'animal suit dans ses

proportions la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon & en cette

qualité représente l'astre merveilleux.

Plutarque, dans son _Traité d'Isis & d'Osiris_, conte que l'image d'une

chatte était placée au sommet du sistre comme un emblème de la lune,

«à cause, dit Amyot, de la variété de sa peau & parce qu'elle besongne

la nuict, & qu'elle porte premièrement un chaton à la première portée,

puis à la seconde deux, à la troisième trois, & puis quatre, & puis

cinq, jusques à sept fois, tant qu'elle en porte en tout vingt-huict,

autant comme il y a de jours de la lune: ce qui à l'adventure est

fabuleux, mais bien est véritable que les prunelles de ses yeux

se remplissent & s'eslargissent en la pleine lune & au contraire

s'estroississent & se diminuent au décours d'icelle.»

Ainsi, tandis qu'Horapollon voit de secrètes analogies entre le jeu de

la pupille des chats & le soleil, Plutarque en reporte la relation avec

la lune.

[Illustration: Momie de chat du Musée égyptien.]

La science moderne, laissant aux nécromanciens les influences des

astres sur l'homme & les animaux, a expliqué ces phénomènes de la

vision par l'optique.

[Illustration: Boîte de momie de chat (Musée du Louvre).]

Pour ce qui est des diverses portées des chattes dont parle Plutarque,

on peut ranger ces histoires au nombre des fables que les naturalistes

anciens se plaisaient à rapporter.

Hérodote n'est guère plus véridique en ses _Histoires_:

«Quand les femelles ont mis bas, elles ne s'approchent plus des mâles;

ceux-ci, cherchant à s'accoupler avec elles, n'y peuvent réussir. Alors

ils imaginent d'enlever aux chattes leurs petits; ils les emportent &

les tuent; toutefois ils ne les mangent pas après les avoir tués. Les

femelles, privées de leurs petits & en désirant d'autres, ne fuient

plus les mâles: car cette bête aime à se reproduire.»

Cette opinion, qu'on, retrouvera plus loin, adoptée par Dupont de

Nemours, me paraît fausse; mais avant de la réfuter, je termine avec

Hérodote:

«Si un incendie éclate, les chats sont victimes d'impulsions

surnaturelles; en effet, tandis que les Égyptiens, rangés par

intervalles, sont beaucoup moins préoccupés d'éteindre le feu que de

sauver leurs chats, ces animaux se glissent par les espaces vides,

sautent par-dessus les hommes & se jettent dans les flammes. En de tels

accidents, une douleur profonde s'empare des Égyptiens. Lorsque, dans

quelque maison, un chat meurt de sa belle mort, les habitants se rasent

seulement les sourcils; mais si c'est un chien qui meurt, ils se rasent

le corps & la tête[5].»

[Note 5: _Hérodote_, traduction Giguet. In-18, Hachette, 1860.]

Le fait des chats se précipitant dans les flammes mériterait

confirmation; je préfère le détail rapporté par un écrivain moderne

que les Égyptiens donnaient de bonne heure à chaque chatte un époux

convenable, ces peuples se préoccupant des rapports de goût, d'humeur &

de figure.

Comment s'appelait le chat chez les Égyptiens? Les Rituels antiques du

Louvre portent _Mau_, _Maï_, _Maau_: quelques égyptologues ont lu sur

certains monuments _Chaou_; il faut, m'écrit un érudit en ces sortes de

matières, lire _Maou_ qui forme une de ces onomatopées si fréquentes

dans toutes les langues primitives.

Sans railler les égyptologues, j'ose dire que les traductions de

certains hiéroglyphes sont troublantes pour l'esprit & que cette

langue cabalistique court grand risque de rester elle-même momifiée à

jamais[6].

[Note 6: «Je suis ce grand chat qui était à (l'allée?) du Perséa,

dans _An_ (Héliopolis), dans la nuit du grand combat; celui qui a gardé

les impies dans le jour où les ennemis du Seigneur universel ont été

écrasés.» Ailleurs le même grand chat de (l'allée?) pourrait être pris

par des esprits facétieux pour un rat: «Le grand chat de (l'allée?) du

Perséa, dans _An_, c'est _Ra_ lui-même. On l'a nommé chat en paroles

allégoriques; c'est d'après ce qu'il a fait qu'on lui a donné le nom de

chat; autrement, c'est Schou quand il fait...» M. de Rougé, dans ses

_Études sur le Rituel funéraire des anciens Égyptiens_ (_Revue arch_.

1860), dit à ce propos avec raison: «Le symbolisme du chat n'est pas du

tout éclairé par cette glose.»]

[Illustration]

CHAPITRE II.

LES CHATS EN ORIENT.

Un égyptologue distingué, M. Prisse d'Avennes, qui a recueilli en

Égypte des matériaux considérables pour l'histoire de l'art, s'est

occupé en même temps des mœurs des pays où il vivait.

De ses notes, le savant voyageur a l'obligeance de détacher pour moi

les faits se rapportant à la domestication des chats dans l'Égypte

moderne:

«Le sultan El-Daher-Beybars, qui régnait en Égypte & en Syrie vers

658 de l'hégire (1260 de J.-C.),--& que Guillaume de Tripoli compare

à César pour la bravoure & à Néron pour la méchanceté,--avait aussi,

dit M. Prisse d'Avennes, une affection toute particulière pour les

chats. A sa mort, il légua un jardin appelé Gheyt-el-Qouttah (_le

verger du chat_), situé près de sa mosquée en dehors du Caire, pour

l'entretien des chats nécessiteux & sans maîtres. Depuis cette époque,

sous prétexte qu'il ne produisait rien, le jardin a été vendu par

l'intendant, revendu maintes fois par les acheteurs &, par suite de

dilapidations successives, ne rapporte qu'une rente honorifique de 15

piastres par an, qui est appliquée avec quelques autres legs du même

genre à la nourriture des chats. Le kadi, étant, par office, gardien

de tous les legs pieux & charitables, fait distribuer chaque jour à

_l'asr_[7], dans la grande cour du Mehkémeh ou tribunal, une certaine

quantité d'entrailles d'animaux & de rebuts de boucherie coupés en

morceaux qui servent de pâture aux chats du voisinage. A l'heure

habituelle, toutes les terrasses en sont couvertes; on les voit aux

alentours du Mehkémeh, sauter d'une maison à l'autre à travers les

ruelles du Caire pour ne pas manquer leur pitance, descendre de tous

côtés le long des moucharabyehs & des murailles, se répandre dans

la cour où ils se disputent, avec des miaulements & un acharnement

effroyables, un repas fort restreint pour le nombre des convives. Les

habitués ont fait table rase en un instant: les jeunes & les nouveaux

venus qui n'osent participer à la lutte en sont réduits à lécher la

place.--Quiconque veut se débarrasser de son chat va le perdre dans la

cohue de cet étrange festin: j'y ai vu porter des couffes pleines de

jeunes chats, au grand ennui des voisins.»

[Note 7: Heure de la prière, entre midi & le coucher du soleil.]

Le même fait se reproduit en Italie & en Suisse. A Florence, il existe

un cloître, situé près de l'église San-Lorenzo, qui sert, me dit-on,

de maison de refuge pour les chats. Lorsque quelqu'un ne peut ou ne

veut conserver son chat, il le conduit à cet établissement, où l'animal

est nourri & traité avec humanité. De même chacun est libre d'y aller

choisir un chat à sa convenance; il y en a de toute espèce & de toute

couleur. C'est une des institutions curieuses que le passé a léguées à

la ville de Florence.

A Genève, les chats rôdent par les rues comme les chiens à

Constantinople. Ils sont respectés par le peuple, qui a soin de la

nourriture de ces animaux libres; aussi les chats arrivent-ils à la

même heure pour prendre leurs repas sur le seuil des portes.

Je reviens à l'Égypte & au récit de M. Prisse d'Avennes:

«Les chats sont beaucoup plus attachés & plus sociables en Égypte

qu'en Europe, probablement à cause des soins qu'on leur donne & de

l'affection qui va souvent jusqu'à leur permettre de manger à la

gamelle du maître.

«Les Arabes ont d'autres motifs de respecter les chats & d'épargner

leur vie. Ils croient généralement que les Djinns prennent cette forme

pour hanter les maisons & racontent gravement à ce sujet des histoires

extravagantes, dignes des _Mille & une Nuits._ Les habitants de la

Thébaïde sont plus superstitieux encore & leur imagination poétise

à leur insu le sommeil léthargique de la catalepsie. Ils prétendent

que lorsqu'une femme met au monde deux jumeaux, garçons ou filles,

le dernier né qu'ils appellent _baracy_ & quelquefois tous les

deux éprouvent, pendant un certain temps & souvent toute leur vie,

d'irrésistibles envies de certains mets, & que, pour satisfaire leur

gourmandise plus facilement, ils prennent souvent la forme de divers

animaux & en particulier du chat. Pendant cette transmigration de l'âme

dans un autre corps, l'être humain reste inanimé comme un cadavre; mais

dès que l'âme a satisfait ses désirs, elle revient vivifier sa forme

habituelle.--Ayant un jour tué un chat qui faisait maints ravages dans

ma cuisine à Louqsor, un droguiste du voisinage vint, tout effrayé, me

conjurer d'épargner ces animaux & me raconta que sa fille, ayant le

malheur d'être _baracy_, adoptait souvent la forme d'une chatte pour

manger ma desserte.

«Les femmes condamnées à mort pour cause d'adultère sont jetées au

Nil, cousues dans un sac avec une chatte: raffinement de cruauté, dû

peut-être à cette idée orientale que de toutes les femelles d'animaux

la chatte est celle qui ressemble le plus à la femme par sa souplesse,

sa fausseté, ses câlineries, son inconstance & ses fureurs.»

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]

CHAPITRE III.

LES CHATS CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS.

Il est singulier qu'après le culte & l'adoration des Égyptiens pour

les chats, cet animal soit tout à fait délaissé chez les Grecs & les

Romains.

Qu'en Grèce le chat ne fût pas représenté par les sculpteurs voués

aux grandes lignes, cela est presque admissible, quoique les artistes

égyptiens aient su trouver de solennels profils à travers le pelage

de l'animal; mais on s'explique difficilement que les Romains, qui se

plaisaient à peindre des scènes domestiques ainsi que les objets qui

frappaient leurs yeux, aient négligé la représentation des chats.

Cet animal semble avoir subi à Athènes & à Rome le contre-coup de

sa popularité en Égypte, car s'il en est question dans les poëtes,

ce n'est que dans ceux de la décadence. Aussi, en songeant au long

intervalle qui sépare la représentation des chats sur les monuments

égyptiens & les monuments romains du Bas-Empire, j'agirai avec la

prudence qui fait hésiter l'historien Wilkinson à voir des animaux

domestiques semblables aux nôtres dans les chats se jetant à l'eau

pour aller chercher au milieu des roseaux les oiseaux blessés par le

bâton des Égyptiens. Les naturalistes modernes crurent d'abord que le

chat égyptien momifié était le même que notre chat domestique; ensuite

ils lui reconnurent des variantes tout à fait particulières. (Voir aux

Appendices.)

Le chat dont les Égyptiens se servaient à la chasse semble une sorte de

guépard; sa robe offre quelque analogie avec celle de ces carnassiers.

Les Grecs & les Romains ne se soucièrent pas de faire entrer dans les

maisons des animaux sans doute utiles pour la chasse, mais d'une nature

trop sauvage pour des intérieurs tranquilles. Cependant Théocrite,

faisant gourmander une esclave par sa maîtresse dans le dialogue des

_Syracusaines_:

«Eunoa, de l'eau! s'écrie Praxinoé. Qu'elle est lente! Le chat veut se

reposer mollement. Remue-toi donc. Vite, de l'eau! &c.[8].»

[Note 8: _Lyriques grecs_, 1 vol. in-18. Lefèvre & Charpentier,

1842. «_Le chat veut se reposer mollement_,» ou plutôt, comme me le

font remarquer de savants philologues auxquels Théocrite inspire une

religion: «_C'est affaire aux chattes de dormir mollement_ (αἱ γαλέαι

μαλακῶϛ χρήσδοντι καθεύδῃν).»]

Par cette comparaison des chattes avec une esclave paresseuse,

Théocrite donne l'idée de l'animal tel qu'il nous est parvenu. C'était

le chat domestique déjà assez commun dans les intérieurs pour que le

poëte l'introduisît à l'état d'image dans son dialogue.

Entre les artistes égyptiens de la XVIIIe dynastie (1638

avant J.-C.), qui décoraient les tombeaux de représentations de chats,

& le poëte Théocrite, qui naquit 260 ans avant l'ère chrétienne, on ne

trouve pas, à proprement parler, de chat domestique autre que celui du

charmant dialogue des _Syracusaines_.

Sans se lancer dans de hasardeuses hypothèses, ne peut-on dire que

l'acclimatation du chat, dédaignée à Athènes & à Rome, fut produite

sans doute par hasard dans le Bas-Empire; qu'un couple de ces chats

égyptiens aurait été recueilli curieusement, comme nos officiers

d'Afrique ont élevé des lionceaux depuis la conquête d'Alger, qu'il

y eut lente domestication & abâtardissement du chat par la perte de

sa liberté, qu'on le jugea utile pour la destruction des rats, & que,

quoique méconnu par les poëtes, l'effigie de l'animal fut conservée par

les peintres mosaïstes.

Les petits poëtes de la décadence méprisent tout à fait le chat,

n'accusent que ses défauts & se répandent en imprécations sur sa

voracité.

Agathias, épigrammatiste du Bas-Empire, avocat ou _scholasticus_ à

Constantinople, qui vécut de 527 à 565, sous le règne de Justinien, a

laissé deux épigrammes funéraires dans lesquelles le chat ne joue pas

le beau rôle:

«Pauvre exilée des rocailles & des bruyères, ô ma perdrix, ta légère

maison d'osier ne te possède plus! Au lever de la tiède aurore, tu ne

secoues plus tes ailes par elle réchauffées. Un chat t'a tranché la

tête. Je me suis emparé du reste de ton corps & il n'a pu assouvir son

odieuse voracité. Que la terre ne te soit pas légère, mais qu'elle

recouvre pesamment tes restes, afin que ton ennemi ne puisse les

déterrer.»

[Illustration: Chat étranglant un oiseau (d'après une mosaïque du Musée

de Naples).]

Ainsi rime Agathias s'abandonnant à la douleur. Après avoir versé

quelques pleurs, le poëte songe à la vengeance, sujet de sa seconde

épigramme:

«Le chat domestique qui a mangé ma perdrix se flatte de vivre encore

sous mon toit. Non, chère perdrix, je ne te laisserai pas sans

vengeance, &, sur ta tombe, je tuerai ton meurtrier. Car ton ombre qui

s'agite & se tourmente ne peut être calmée que lorsque j'aurai fait ce

que fit Pyrrhus sur la tombe d'Achille.»

Pour avoir croqué une perdrix, le malheureux chat sera immolé à ses

mânes.

Un disciple d'Agathias, Damocharis, que ses contemporains appellent la

_Colonne sacrée de la grammaire_, touché de la douleur de son maître,

crut sans doute lui prouver sa sympathie en accablant à son tour de ses

invectives le même chat:

«Rival des chiens homicides, chat détestable, tu es un des dogues

d'Actéon. En mangeant la perdrix de ton maître Agathias, c'était ton

maître lui-même que tu dévorais. Et toi, tu ne penses plus qu'aux

perdrix, & aussi les souris dansent en se délectant de la friande pâtée

que tu dédaignes.»

A regarder l'exagération des invectives de Damocharis, on se demande

si le disciple ne s'est pas moqué du maître. Voilà bien du tapage pour

une perdrix, & les imprécations adressées au chat _rival des chiens

homicides_, assimilé aux _dogues d'Actéon_, semblent un peu énormes.

Toutefois, quel que soit le motif qui ait fait rimer Damocharis, on

voit par ces rares fragments du Bas-Empire que les chats étaient loin

du culte que leur rendait l'Égypte.

J'ai parcouru plus d'un musée antique, compulsé de nombreuses

publications, interrogé divers archéologues; il semble que le chat ne

soit représenté ni sur un vase, ni sur une médaille, ni sur une fresque.

On trouve au Cabinet des Médailles une cornaline gravée représentant un

sceptre[9] & un épi séparé par l'inscription:

LVCCONIAE

FELICVLAE.

[Note 9: Caylus dit, & c'est également aujourd'hui l'avis du

Directeur du Cabinet des Médailles, que le sceptre représente plutôt

une aiguille de tête.]

«L'inscription qui paraît sur le cachet, écrit M. Chabouillet dans son

catalogue, nous donne les noms de son possesseur, qui fut une femme

nommée Lucconia Felicula. Felicula signifie _petite chatte_. Le travail

annonce une époque assez basse.»

Tel est le rare monument, consacré aux chats sous la décadence, qu'on

peut voir dans nos musées. En province & en Italie les preuves de

l'acclimatation des chats sont plus nombreuses.

Millin[10] vit à Orange une mosaïque représentant un chat qui vient

d'attraper une souris; mais la partie où se trouvait l'animal avait été

détruite.

[Note 10: _Voyage dans le midi de la France_, t. II, p. 153.

1807-1811, 4 vol. in-8º.]

La mosaïque de Pompéi (dessin page 27) est plus significative; le

chat croquant un oiseau peut servir d'illustration aux épigrammes de

l'_Anthologie_, qui sont presque de la même époque[11].

[Note 11: Suivant Pline, l'art de la mosaïque date du règne de

Sylla, à peu près cent ans avant l'ère chrétienne.]

On voit au Musée des antiques de Bordeaux, sur un tombeau de l'époque

gallo-romaine, la représentation d'une jeune fille tenant un chat

dans ses bras. Un coq est à ses pieds. De même qu'à cette époque

on enterrait avec le corps des enfants leurs jouets, de même on

représentait les animaux familiers au milieu desquels ils avaient

vécu. Malheureusement la partie principale de ce précieux monument du

IVe siècle, le chat, qui m'intéresse particulièrement, a été

détruite au point de ne plus laisser de l'animal qu'une forme vague[12].

[Note 12: On lit à la gauche de la tête:

DM

LAFTVS

PAT.

L'autre côté de la niche étant détruit, on ne sait le nom de la jeune

fille; le père s'appelait vraisemblablement LAPITVS ou LAFITVS.]

[Illustration: Tombeau gallo-romain représentant une jeune fille, son

chat & son coq.

(Musée de Bordeaux.--Haut., 85 c.; larg., 48 c.)]

Les anciens auteurs d'ouvrages sur les blasons donnent également

quelques renseignements tirés d'auteurs latins.

Suivant Palliot[13], les Romains faisaient entrer leurs chats

fréquemment en «leurs Targues & Pavois.»

[Note 13: _La Vraye & parfaicte science des armoiries._ Paris,

MDCLXIV. In-4º.]

«La compagnie des soldats, _Ordines Augustei_, qui marchoient sous

le colonel de l'infanterie, _sub Magistro peditum_, portoient _en

leur escu blanc ou d'argent, un Chat de couleur de prasine_, qui est

de sinople ou à mieux dire de vert de mer, comme qui diroit couleur

_de gueules, le Chat courant & contournant sa teste sur son dos_.

Vne autre compagnie du même régiment, appelée les heureux Viellards,

_Felices seniores_, portoit _vn demy Chat_ ou _Chat naissant de couleur

rouge sur vn Bouclier de vermeil_ ou _de gueules_: _In parma punicea

diluciore_, qui sembloit se ioüer avec ses pieds, comme s'il eut voulu

flatter quelqu'un. Sous le mesme Chef, vn troisième _Chat de gueules

passant avec vn œil & vne oreille, qui est en vne rondelle de

sinople à la Bordure d'argent_, estoit portée par les soldats, _qui

Alpini vocabantur_.»

[Illustration: Drapeau des anciens Romains.

(Tiré de _la Vraye & parfaicte science des armoiries_.)]

Je donne ici, d'après Palliot, le dessin d'un de ces étendards, tel que

cet auteur s'imaginait qu'il existait chez les Romains.

On pourrait multiplier ces exemples en compulsant d'anciens ouvrages

sur le blason; mais des monuments imaginaires seraient d'une médiocre

utilité pour les curieux.

[Illustration: _Fac-simile_ d'un dessin d'Eugène Delacroix.]

CHAPITRE IV.

POÉSIES, TRADITIONS POPULAIRES.

Il est curieux de rapprocher des invectives des poëtes de la décadence

contre les chats, quelques fragments de nos poésies populaires de

campagne.

Le chat, animal préféré par la nourrice, est le premier être animé

qui frappe les oreilles de l'enfance. A des mélodies d'un rhythme

particulier le chat est associé; c'est avec un petit drame naïf où

l'animal joue le rôle principal qu'on berce l'enfant. L'enfant s'endort

avec un profil fantastique de chat fixé dans le cerveau.

Ce qu'ayant observé, les poëtes populaires introduisirent l'animal dans

leurs couplets, comme le témoigne particulièrement la chanson sur les

chats & les souris, recueillie en bas Poitou.

Une société de souris étant allée au bal & à la comédie,

Le chat sauta sur les souris,

Il les croqua toute la nuit.

Gentil coquiqui,

Coco des moustaches, mirlo joli,

Gentil coquiqui.

Ces onomatopées du refrain encadrent le chat & les souris d'une façon

si plaisante, qu'il est impossible que l'enfant les oublie.

Avec les poules & les loups, le chat fait partie de l'histoire

naturelle enseignée par les nourrices à leurs poupons. L'animal

appartient à la classe des objets remuants qui, comme les _cloches_,

vibrent dans leurs tendres cerveaux.

La présence du chat dans les plus pauvres intérieurs, sa silhouette

visible qui se profile à tout instant, la brièveté de son unique

syllabe, facile à retenir, expliquent pourquoi l'animal joue un si

grand rôle dans les impressions du jeune âge.

On remplirait un volume des chansons de nourrices sur les chats:

A B C,

Le chat est allé

Dans la neige; en retournant

Il avait les souliers tout blancs.

Les Allemands particulièrement s'intéressent à ces naïvetés; toutefois

dans quelques provinces de France on a recueilli des poésies

semblables, témoin celle citée par Jérôme Bujeaud dans ses _Chants &

chansons populaires des provinces de l'Ouest_[14]:

[Note 14: Niort, Clouzot, 2 vol. Gr. in-8. 1836.]

Le chat à Jeannette

Est une jolie bête.

Quand il veut se faire beau,

Il se lèche le museau;

Avecque sa salive

Il fait la lessive.

Couplet enfantin qui pourtant forme croquis & dessine le mouvement de

l'animal comme avec un crayon.

Chats & souris forment d'habitude une association que les poëtes & les

peintres se sont plu à représenter pour l'enseignement de l'enfance,

qui, sans raisonner cet antagonisme, est tout de suite appelée à être

témoin des luttes entre la force & la faiblesse.

De mon extrême jeunesse je me rappelle une vieille toile servant de

devant de cheminée qui représentait en face d'un pupitre de musique une

douzaine de chats de toute nature & de toute couleur, gros, allongés,

noirs, blancs, angoras & matous de gouttières. Sur le pupitre était

ouvert, dans son développement oblong, le vénérable _Solfége d'Italie._

Les _notes_ étaient remplacées par de petits rats qui imitaient à s'y

méprendre les _noires_ & les _blanches_; leurs queues indiquaient

également les _croches_ & les_ doubles croches._ En avant de ses

confrères, un beau chat battait la mesure avec la dignité qu'on est

en droit d'attendre d'un chef d'orchestre; mais sa patte posée sur le

cahier de musique semblait prendre plaisir à égratigner les rongeurs

emprisonnés dans les _portées_; &, malgré les agréments de la clef de

_sol_, je crois que les rats auraient préféré la clef des champs.

Breughel & les peintres flamands de la même époque se sont plu à

répéter ce motif.

Les enfants avaient le cerveau meublé de thèmes ayant rapport au

chat; le peuple conserva la même religion pour l'animal. D'où le fond

sur lequel ont brodé Perrault, les conteurs norwégiens, allemands

& anglais: _le Chat botté, Maître Pierre & son Chat, le Chat de

Wittington_, &c.

Tous ces contes ont leurs racines dans les traditions populaires, qui

fourniraient nombre de pages, si je ne m'en tenais à quelques lignes

vraiment fantastiques des _Mémoires_ de Chateaubriand:

«Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg à _jambe de

bois_, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, &

qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle. Sa jambe

de bois se promenait aussi seule avec un chat noir.»

Ainsi voilà un conte murmuré à l'oreille de l'enfant par une servante.

L'enfant grandira, traversera les orages de la vie, sera appelé aux

plus hautes fonctions, deviendra illustre entre tous, & un jour, quand

le grand homme évoquera ses triomphes, ses luttes, ses amours, sa

fortune politique, sur un fond lumineux se décalquera le _Chat noir_,

accompagné d'une _jambe de bois_, tous deux grimpant _l'escalier de la

tourelle_.

Un souvenir d'enfance est plus doux au cœur des esprits d'élite que

les titres & les honneurs. Sous les couches de science entassées dans

le cerveau des grands travailleurs se détache une chanson de nourrice,

car tel est le caractère propre aux intelligences de rester _enfants_

par quelque coin & de ressentir dans la maturité les impressions de

l'enfance.

C'est ce qui explique pourquoi tant d'hommes considérables ont conservé

une si vive affection pour les chats.

[Illustration: Le Chat noir & la jambe de bois du comte de Combourg.]

CHAPITRE V.

BLASONS, MARQUES, ENSEIGNES.

Le chat, regardé comme un animal bizarre, devait entrer naturellement

dans le bestiaire héraldique, formé non-seulement d'animaux nobles

offrant une signification précise, mais aussi d'animaux chimériques

dont la représentation répondait plus particulièrement aux yeux du

peuple.

Vulson de la Colombière, l'homme de la science héraldique, qui a donné

quelques blasons de chats dans le _Livre de la Science héroïque_, dit à

ce propos:

«Comme le lion est un animal solitaire, aussi le chat est une bête

lunatique, dont les yeux, clairvoyants & étincelants durant les plus

obscures nuits, croissent & décroissent à l'imitation de la lune; car

comme la lune, selon qu'elle participe à la lumière du soleil, change

tous les jours de face, ainsi le chat est touché de pareille affection

envers la lune, sa prunelle croissant & diminuant au même temps que cet

astre est en son croissant ou en son décours. Plusieurs naturalistes

assurent que, lorsque la lune est en son plein, les chats ont plus de

force & d'adresse pour faire la guerre aux souris que lorsqu'elle est

faible.»

A cette interprétation je préfère celle d'un autre commentateur de

blasons, Pierre Palliot, qui de l'antagonisme entre les astres imagina

une légende bizarre:

«Chat plus dommageable qu'utile, ses mignardises plus à craindre qu'à

désirer & sa morsure mortelle. La cause est plaisante du plaisir qu'il

nous fait. A l'instant de la création du monde, dit la fable, le soleil

& la lune voulurent à l'envi peupler le monde d'animaux. Le soleil tout

grand, tout feu, tout lumineux, forma le lion tout beau, tout de sang &

tout généreux. La lune voyant les autres dieux en admiration de ce bel

ouvrage, fit sortir de la terre un chat, mais autant disproportionné

en beauté & en courage, qu'elle-même est inférieure à son frère. Cette

contention apporta de la risée & de l'indignation; de la risée entre

les assistants, & de l'indignation au soleil, lequel outré de ce que la

lune avait entrepris de vouloir aller de pair avec lui,

_Créa par forme de mépris

En même temps une souris._

«Et comme ce sexe ne se rend jamais, se rendit encore plus ridicule par

la production d'un animal le plus ridicule de tous: ce fut d'un singe,

qui causa parmi la compagnie un ris démesuré. Le feu montant au visage

de la lune, tout ainsi que lorsqu'elle nous menace de l'orage d'un vent

impétueux, pour un dernier effort, & afin de se venger éternellement

du soleil, elle fit concevoir une haine immortelle entre le singe & le

lion, & entre le chat & la souris. De là vient le seul profit que nous

avons du chat[15].»

[Note 15: Palliot, déjà cité.]

Le peuple, ami des légendes, se plaisait à voir ces êtres fantastiques

sur les bannières de ses seigneurs. Et en ceci nous n'avons pas à rire

des étendards des Chinois allant en guerre.

Les anciens Bourguignons avaient un chat dans leurs armoiries. D'après

Palliot, Clotilde «Bourguignotte, femme du roy Clovis, portait _d'or un

chat de sable tuant un rat de mesme_.»

[Illustration: Blason des Katzen.]

La famille Katzen portait d'_azur à un chat d'argent qui tient une

souris_.

La Chetatdie, au pays de Limoges, portait d'_azur à deux chats l'un sur

l'autre d'argent._.

Les Della Gatta, seigneurs napolitains, portaient d'_azur à une chatte

d'argent au lambeau de gueules en chef_.

Chaffardon portait d'_azur à trois chats d'or les deux du chef

affrontés_.

Nombre d'autres armoiries pourraient être relevées dans les blasons des

familles européennes[16].

[Note 16: Voir Champfleury, _Histoire des faïences patriotiques

sous la Révolution_. 1 vol. in-8º. Dentu, 1867.]

De fantastique, le symbole devint plus positif. A mesure qu'on

s'éloignait du moyen âge, chat voulut dire indépendance.

C'est ainsi qu'on peut expliquer la marque des Sessa, imprimeurs à

Venise au XVIe siècle.

On voit sur la dernière page de tous leurs livres, vierge de caractères

typographiques, la représentation d'un chat, entouré de curieuses

ornementations. L'imprimerie c'était la lumière, la lumière c'était

l'affranchissement. Le XVIe siècle le comprit ainsi, car

combien de grands esprits furent persécutés pour l'invention nouvelle,

& combien de bûchers furent allumés avec la torche que ces libres

penseurs tenaient en main!

[Illustration: Marque d'imprimerie des Sessa de Venise, tirée de la

collection Eugène Piot.]

L'Italie surtout, qui fournit tant de martyrs, n'employait pas la

_marque_ du chat sans motif.

Du XVIe au XVIIIe siècle, je trouve peu de traces

du chat comme symbole de l'indépendance.

Les hagiographes nous dépeignent saint Yves toujours accompagné d'un

chat; & Henri Estienne fait observer, avec quelque malice, que cet

animal est le symbole des gens de justice.

[Illustration: La Liberté, d'après Prudhon.]

Il appartenait à la République française de reprendre l'animal pour

l'ajouter à son glorieux blason. Maintes fois la figure symbolique de

la Liberté fut représentée tenant un joug brisé, une baguette surmontée

du bonnet; à côté d'elle une corne d'abondance, un chat & un oiseau

s'échappant le fil à la patte[17].

[Note 17: Voir au Cabinet des estampes, œuvre de Boizot, _la

Liberté_, gravée par la citoyenne Lingée.]

Prudhon, le doux peintre républicain, le seul qui ait donné un

caractère tendre & chaste aux figures allégoriques nationales, a laissé

une curieuse symbolisation de la Constitution: la Sagesse, représentée

par Minerve, est associée à la Loi & à la Liberté. Derrière la Loi,

des enfants mènent un lion & un agneau accouplés. La Liberté tient une

pique surmontée du bonnet phrygien & à ses pieds est accroupi un chat.

Avec la République finit le règne du chat, qui d'ailleurs n'avait pu

s'implanter profondément dans le blason révolutionnaire. Piques, bonnet

de la liberté, faisceaux, niveau égalitaire parlaient plus vivement

que les animaux à l'esprit du peuple. Quelquefois, il faut l'avouer,

à cette époque, le chat fut représenté sous un jour défavorable. Ce

n'était plus le symbole de l'indépendance, mais de la perfidie. Le

frontispice d'un méchant livre, les _Crimes des Papes_, montre aux

pieds du prélat un chat, emblème de l'hypocrisie & de la trahison.

Le chat, on doit le dire, parut à nos pères un animal plus bizarre

que sympathique. On en a la preuve par sa fréquence sur les enseignes

des marchands avec de singulières légendes, telles par exemple que

_la Maison du chat qui pelote_. Le chat occupa une place considérable

dans l'imagination des boutiquiers. Je ne parle pas seulement des

cordonniers, qui naturellement devaient faire peindre sur leurs façades

le _Chat botté_.

La silhouette de l'animal, sa malice proverbiale comparée à celle des

femmes, son caractère de domesticité mêlée d'indépendance en faisaient

un être destiné à la représentation publique. Et aujourd'hui que

s'effacent nos anciennes coutumes, que la pioche démolit tout ce qui

était cher aux bourgeois parisiens, ce n'est pas sans regretter les

vieilles enseignes que je m'arrête devant un des derniers débris du

quartier des Lombards, la maison de confiserie qui porte à ses deux

angles deux chats noirs fantastiques.

[Illustration:

RUE DE LA REYNIE

RUE ST DENIS

AU CHAT NOIR

]

CHAPITRE VI.

LES ENNEMIS DES CHATS AU MOYEN AGE

Le chat fut regardé longtemps comme un être diabolique. Il avait le

caractère réfléchi. On en fit le compagnon des sorcières. Avec les

hiboux & les cornues à formes bizarres, il fait partie du matériel des

alchimistes; du moins ainsi l'ont compris les peintres romantiques.

Le moyen âge qui brûlait les sorcières & quelquefois les savants,

devait brûler les chats. Grande colère des brutes contre les songeurs.

M. Édelestand du Méril, dans une brochure sur les usages populaires

qui se rattachent au mariage, voit dans l'intervention des chats qu'on

attachait sous les fenêtres des veuves remariées la confirmation d'un

proverbe relatif à la lubricité de la race féline.

Le chat a-t-il dans la vie un caractère si particulier de lubricité? A

coup sûr il est moins impudique que le chien. On entend le chat parler

d'amour; mais le plus souvent dans les villes les gouttières seules

assistent à ses transports. Il choisit pour boudoir les endroits les

moins fréquentés des maisons, la cave ou le grenier. Le chien s'empare

de la rue. Le chat enveloppe d'habitude ses passions dans le manteau de

la nuit. Le chien semble se plaire à étaler ses passions au grand jour.

«On croyait encourager aux bonnes mœurs, dit M. du Méril, en jetant

quelques chats dans le feu de la Saint-Jean.» En effet, l'abbé Lebeuf

cite une quittance de cent sols parisis, signée par un certain Lucas

Pommereux, en 1573, «pour avoir fourni durant trois années tous les

chats qu'il fallait au feu de la Saint-Jean, comme de coutume.»

J'estime que ces cruautés des siècles passés doivent plutôt être

imputées à la terreur des sorcières & des chats leurs prétendus

acolytes, qu'au désir de réformer les mœurs. La pudeur n'était pas

la principale qualité de la renaissance, qui conservait des restes de

barbarie; je n'en veux pour preuve que deux vers empruntés à l'auteur

_du Miroir du contentement_, qui sans pitié parle

D'un chat qui, d'une course brève,

Monta au feu saint Jean en Grève.

Atroce spectacle que celui d'un animal nerveux se tortillant dans le

feu comme un parchemin!

D'autres peuples martyrisaient les chats sous prétexte de leur faire

jouer un rôle dans les charivaris.

_Lamentatio catrarum_, disaient à ce propos les Latins. Les Italiens

appelaient cette invention _musica de' gatti_ & les Allemands

_Katzenmusik_.

Mais ces peuples entendaient par une semblable musique des imaginations

saugrenues telles, par exemple, que l'orgue où chaque note, représentée

par la queue tirée de divers chats, produisait un miaulement qui

répondait à d'autres miaulements.

C'étaient là plaisirs de fous qui, ne sachant qu'imaginer pour le

divertissement des princes ou des grands seigneurs auxquels ils étaient

attachés, cherchaient des bizarreries qui répondissent aux mœurs

grossières de l'époque.

Les paysans, en qui les vieilles coutumes sont profondément enracinées,

obéirent longtemps aux divertissements de la Saint-Jean, tels qu'ils

étaient pratiqués dans les villes. En Picardie, dans le canton

d'Hirson, où se célèbre la nuit du premier dimanche de carême, le

_Bihourdi_, dès que le signal est donné, fallots & lanternes courent

le village: au milieu de la place est dressé un bûcher auquel chaque

habitant apporte sa part de fagots. La ronde commence autour du feu;

les garçons tirent des coups de fusil; les ménétriers sont requis avec

leurs violons, & par-dessus tout se font entendre les miaulements d'un

chat qui, attaché à la perche du _bihourdi_, tombe tout à coup dans

le feu. Ce spectacle excite les enfants, qui se mêlent au charivari

criant: _hiou! hiou!_

Depuis quelques années seulement les chats échappent à ce martyre.

Un chat de moins, ce n'est rien. Un chat de plus, c'est beaucoup.

L'animal sauvé du feu est la marque du pas qu'a fait la civilisation

dans les campagnes. Quelques gens du canton ont appris à lire, appris

à réfléchir, par conséquent. Un instituteur se sera trouvé qui,

ayant quelque influence sur les enfants du village, aura démontré

l'inhumanité de brûler un chat. Et le feu de joie sans chat rôti n'en

est pas moins joyeux!

Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes. · 第 1 / 9 段