Reynolds possède le don de la grâce; il sait rendre avec toute leur
délicatesse la beauté de la femme et la fraîcheur de l'enfant, et,
comme ayant conscience de cette faculté précieuse, il se plaît à les
représenter. Aussi, pour le peindre et le caractériser, mettrons-nous
sous les yeux du lecteur un cadre où se trouvent réunis un enfant et
une femme, le portrait de la vicomtesse Galway et de son fils.
Reynolds, avec une hardiesse de grand maître, n'a pas planté ses
modèles immobiles au centre de la toile. Ils y entrent par le bord du
cadre, continuant une action commencée au dehors, en laissant vide
devant eux, contrairement aux règles, un assez large espace. La
vicomtesse, portant sur son épaule son fils âgé de trois ou quatre
ans, fait irruption dans le tableau qu'elle va traverser. Tout à
l'heure on ne la voyait pas encore, tout à l'heure on ne la verra plus.
Elle ne pose pas, elle passe, et l'artiste semble l'avoir saisie au vol.
C'est une jeune femme à peine épanouie, gardant beaucoup de la vierge
et de l'ange, une rose d'hier avec un seul bouton. Sa tête, de profil
ou plutôt de trois quarts perdus, se détache, comme la veine laiteuse
d'un camée de la tranche fauve de l'agate, d'un feuillage chaudement
roussi par l'automne; ses cheveux, que cendre un œil de poudre, se
relèvent à la mode de l'époque, découvrant leurs racines; un bout de
gaze lamée d'or gracieusement noué en mentonnière forme la coiffure.
De derrière l'oreille, rose et nacrée comme un coquillage, s'échappe
cette longue boucle nommée repentir dans le bizarre langage de la
toilette du temps; n'ayant pas reçu la neige parfumée ou l'ayant
secouée, elle est plus brune que les cheveux et fait admirablement
valoir les blancheurs d'albâtre du col et les blancheurs rosées de la
joue: des réveillons vermeils animent la bouche et la narine de ce
profil opalin où les longs cils des paupières font seuls palpiter leur
ombre. Le costume est charmant de fraîche simplicité: une robe de
mousseline blanche, une casaque ou pardessus de taffetas rose.
Par-dessus l'épaule, la vicomtesse de Galwey tend à son baby, pour le
maintenir, une main fine, diaphane, de la plus aristocratique
élégance, pleine de vie dans sa pâleur patricienne et telle qu'un
grand coloriste comme Reynolds pouvait seul la peindre. L'enfant est une
merveille. Nimbé d'un chapeau de paille qui lui fait une auréole comme
à un petit Jésus, il appuie le menton sur l'épaule maternelle avec
l'air étonné et ravi d'un enfant porté. Une lumière satinée lustre
son front qu'obombrent de naissants cheveux blonds. Dans sa petite face
vermeille et ronde, ses yeux d'azur ressemblent à deux bluets piqués
dans un bouquet de roses.
Le reste de la toile est rempli par un fond de parc où les rougeurs du
couchant se mêlent, sous les rameaux, aux teintes chaudes et sourdes de
la palette automnale.
Comme on pourrait le croire, Reynolds n'arrive pas à cette grâce
délicate par le fini et le blaireautage. Il peint au contraire en
pleine pâte, du premier coup, avec une brosse dont le libre maniement
apparaît. Il est robuste, presque violent dans le tendre et l'exquis.
Presque partout ses tons sont vierges, plaqués hardiment avec la
décision rapide du grand maître prompt à saisir la nature; les
accessoires, les fonds tiennent, pour la négligence spirituelle, de
l'esquisse et du décor. Nulle part un travail de polissage n'efface la
touche, cette signature du génie.
Quel adorable portrait que celui de la princesse Sophie-Mathilde enfant!
La petite princesse, sans le moindre souci de sa dignité, est couchée
à plat ventre sur l'herbe, les genoux ramenés, les pieds nus, une main
appuyée à terre et l'autre jouant dans les poils soyeux d'un griffon
qu'elle tient par le col, l'étranglant un peu, et qui se laisse faire
avec cette patience amicale que les chiens montrent aux tout petits
enfants, sans doute parce qu'ils vont à quatre pattes comme eux et
qu'ils les prennent pour des frères. Une robe blanche, à ceinture
rose, un bonnet de mousseline agrémenté d'une faveur de même nuance
que la ceinture, composent tout le costume de la gentille princesse. Le
peintre, voulant la représenter avec les grâces naïves de l'enfance,
a défendu sans doute tout colifichet, tout oripeau, tout apparat. Rien
n'est plus charmant que la tête, avec son front blanc ombré sur le
contour par le poil follet de ces premiers cheveux qui semblent le duvet
d'une auréole séraphique tombée récemment, ses joues potelées,
fouettées de rose, trouées de fossettes, et ses grands yeux fixes,
profonds, limpides, nageant dans la lumière bleue où l'éblouissement
des choses simule le rêve et la pensée. Le portrait de la princesse
Sophie-Mathilde tiendrait sa place à côté de l'infante Marguerite de
Velasquez.
Le tableau connu sous le nom de l'_Âge d'innocence_ est une nouvelle
preuve de l'aptitude de Reynolds à rendre le charme pur des enfants qui
n'ont encore bu que le lait de la vie. L'âge d'innocence est
représenté par une petite fille de quatre ou cinq ans, accroupie sur
ses talons, croisant ses menottes grasses, roses et souples, avec un
joli mouvement puéril, et découpant son profil chiffonné et mutin sur
un losange d'azur du ciel orageux servant de fond à la figure. Les
cheveux, traversés d'un ruban rose pâle, sont de ce roux anglais qui,
sous le pinceau de Reynolds, vaut le roux vénitien. Une mèche folle se
détache et jette l'ombre de sa spirale alanguie sur les fraîcheurs
printanières de la joue que font ressortir encore les tons vigoureux
placés sous le menton; car ce n'est pas par un fade mélange de lis et
de roses que l'artiste obtient ces carnations idéales qu'on ne voit
qu'en Angleterre, où l'enfant est cultivé comme une fleur. Il y mêle
une blonde lumière, et les blancs de ses robes sont dorés comme les
linges du Titien, à qui il ressemble encore par le grand goût et la
richesse de ton des paysages qu'il donne ordinairement pour fonds à ses
portraits.
Nous préférons peut-être à l'_Âge d'innocence_, qui est un tableau
célèbre du maître, le portrait de miss Boothby enfant: un
chef-d'œuvre de simplicité, de naturel et de couleur. C'est une petite
fille assise, les mains croisées et gantées de mitaines, au pied d'une
charmille laissant voir par une trouée un bout de ciel au coin du
tableau. Elle a une robe blanche dont la large ceinture noire forme
brassière, un haut bonnet cerclé d'un ruban noir. Ses cheveux, d'un
blond fauve, sont coupés carrément sur le front baigné d'une
demi-teinte argentée et transparente, et deux boucles qui s'allongent
accompagnent les joues; les yeux, de ce gris où se fondent l'azur du
ciel et le vert glauque de la mer, ont une expression indéfinissable de
quiétude, d'ingénuité et de rêverie. Jamais carnations enfantines ne
furent rendues par une pâte plus fine, plus souple et plus nourrie, par
des couleurs si suaves et si solides en même temps. Toute la figure est
d'une localité gris-de-perle réchauffée d'ambre, avivée de rose,
d'une harmonie enchanteresse. La critique la plus méticuleuse ne
trouverait à reprendre qu'un peu de lourdeur dans les blancs.
_Simplicity_, portrait de lady Gatwyn enfant, ne vaut pas celui que nous
venons de décrire, mais il a encore bien du charme. Quel beau parti
pris de lumière dans cette fillette vêtue de blanc, le buste de face
et la tête de profil, dont les petites mains jouent avec une rose et
qui s'enlève en clair sur un fond obscur orageux et chaud brouillé
d'arbres et de nuages!
Il est bien délicieux aussi le portrait de miss Rice, une bergerette de
neuf ou dix ans, qui conduit ses moutons dans un parc orné de vases de
marbre, en robe rose retroussée et bouffante sur un jupon de taffetas
bleu, en souliers de satin blanc étoffés de rosettes. Le
travestissement pastoral n'ôte rien à la candeur de la petite fille
toute ravie de ce costume.
Mentionnons aussi ce cadre où, sous le titre de «_têtes d'anges_,»
l'artiste a réuni les enfants de lady Londonderry voltigeant dans un
ciel bleu, cravatés d'ailes de chérubin. Ce sont en effet des têtes
célestes, et le tableau est comme une gracieuse apothéose de
l'enfance, si belle, si choyée et si adorée en Angleterre.
Nous en avons dit assez maintenant pour démontrer que sir Joshua
Reynolds sait peindre le premier âge; arrivons à ses portraits de
femme. Un des plus singuliers et des plus attirants est celui de Nelly
O'Brien. Il arrête tout d'abord le regard pour le retenir longtemps par
la gamme étrange de tons qu'a choisie l'artiste pour le peindre. C'est
une toile presque monochrome ou plutôt composée de teintes neutres qui
fait penser à la Monna Lisa, de Léonard de Vinci. La tête, d'une
pâleur argentée, est baignée d'ombres grises; le col, tout en clair
obscur, a des reflets de nacre où luisent vaguement les perles d'un
collier; la poitrine découverte reçoit une lumière blanche, et les
chairs se confondent sous cette lumière avec les plis bouillonnants de
la gorgerette. Des bracelets étoilés de grenats sombres cerclent aux
poignets et aux biceps des bras dont le ton hésite entre le marbre et
l'ivoire. Il serait difficile de dire quelle est la teinte de la robe ou
plutôt de la draperie qui enveloppe le reste du corps. C'est une
couleur indéfinissable, un ton qu'on ne sait pas, comme on dit: en
termes d'atelier, une préparation en grisaille glacée de rose mauve,
de violet et de feuille-morte avec une patine anticipée. Nelly O'Brien
s'accoude à une sorte de mur d'appui dans lequel s'encastre un
bas-relief indistinctement ébauché. Ce socle est gris fauve. Le fond
se compose d'arbres d'un roux sourd, étouffé, assoupi, faisant
ressortir par leur obscurité vigoureuse la tête presque blafarde de
l'actrice. L'expression de ce beau visage est presque inquiétante. Une
malice énigmatique étincelle dans les yeux voilés d'ombre, et les
commissures des lèvres sont retroussées par un sourire mystérieux où
l'esprit semble se moquer de l'amour. Cependant la volupté domine, mais
une volupté redoutable comme la beauté du sphinx.
Dans un autre portrait, qui est plutôt une étude, Reynolds, encore
préoccupé du Vinci, a représenté une femme portant un enfant nu sur
l'épaule. Ces deux figures, d'une couleur superbe, ont ces ombres
rembrunies, ce modelé fin et ce long sourire de faune, avec ce regard
profond, qui caractérisent les rares chefs-d'œuvre du maître
inimitable. Dans l'_Écolier_ qui tient des livres sous le bras, la
chaleur intense du ton, la magie du clair-obscur, la brusquerie des
rehauts trahissent l'étude de Rembrandt et de ses procédés.
Quoique Reynolds eût un vrai tempérament de peintre, il possédait
cependant l'esthétique de son art, et il en raisonnait les principes,
sauf à les oublier le pinceau à la main. L'influence de plusieurs
maîtres est visible dans sa peinture, dont heureusement les reflets
lointains n'altèrent pas l'originalité. Qu'il essaye d'imiter Léonard
de Vinci, Rembrandt ou Murillo, il reste toujours Anglais. Quoi de plus
anglais, par exemple, que le portrait de _lady Charlotte Spencer_ en
amazone? Coiffée de boucles courtes ébouriffées par le vent de la
course, les joues animées, les yeux levés vers le ciel, sa bouche de
cerise entr'ouverte, elle caractérise bien une héroïne du sport. Une
cravate de mousseline à pointes brodées se noue négligemment autour
de son col, sa veste rouge galonnée d'or découvre un gilet de piquet
blanc. Des gants de daim protègent ses mains, dont l'une tient un
élégant chapeau de feutre, et l'autre, amicalement passée sous le col
du cheval, flatte et encourage la bonne bête près de laquelle elle a
mis pied à terre, dans une allée de la forêt indiquée par des troncs
de hêtre satinés et veloutés de mousse. Ce n'est pas, à proprement
parler un portrait, équestre, car on ne voit guère que la tête et le
poitrail du cheval, et le cadre coupe la femme à la hauteur du genou.
_Miss Élizabeth Forster_, avec sa coiffure en hérisson, imagée de
poudre, son œil vif et malin, son nez spirituellement taillé au bout
par une brusque facette, sa large collerette à la Mezzetin, sa robe
blanche à manches de gaze, serrée à la taille d'une ceinture bleu
noir, est encore un très-piquant portrait et se détache franchement
d'un de ces fonds sombres qu'affectionne Reynolds.
Un charmant caprice a présidé à l'arrangement de _Kitty Fisher en
Cléopâtre._ La chose n'a rien d'antique cependant, et la couleur
locale égyptienne y est traitée avec un sans-façon d'anachronisme à
la Paul Véronèse. La Cléopâtre anglaise, sans doute pour dépasser
en prodigalité quelque Antoine de la Chambre des lords, jette, en
faisant le plus gracieux mouvement de doigts qu'une coquette qui a une
jolie main puisse imaginer, une grosse perle dans une coupe d'une riche
orfèvrerie. Son costume, tout de fantaisie, est gris et blanc, orné de
découpures, de nœuds et de boutons. La tête se présente en petit
trois-quarts; des sourcils noirs surmontant des yeux d'un vague azur,
pleins d'esprit, de flamme et de séduction, font valoir un teint d'une
blancheur blonde et rosée, qui ne s'obtiendrait qu'avec le maquillage
partout ailleurs qu'en Angleterre, ce pays du beau sang.
Il n'est pas besoin de parler du _Samuel enfant._ Tout le monde connaît
cette délicieuse figure agenouillée que la gravure a rendue populaire.
Comme portrait d'apparat, celui de _lady Giorgiana Spencer_ a toutes les
qualités requises: élégance, grand air, exécution brillante. La
belle lady, coiffée en pouf avec des plumes blanches et roses, fardée
en roue de carrosse, vêtue d'une magnifique robe de cour en satin blanc
frangé d'or, descend un riche escalier à balustres d'un air à la fois
dégagé et majestueux. Le geste de la main qui cherche la jupe pour la
relever un peu est tout charmant et tout féminin.
Dans le genre qu'on pourrait appeler historié, le portrait de _mistress
Siddons en Muse de la tragédie_ est fort remarquable. L'illustre
actrice en robe de brocart, drapée d'un crêpe, est assise sur un
trône de théâtre, dans l'action de déclamer. Derrière elle, à
travers les ombres du fond, on distingue vaguement des larves tragiques:
la Peur et la Pitié.
Nous retrouvons sur une autre toile, mais cette fois dans la
familiarité de la vie domestique, cette fastueuse _lady Giorgiana
Spencer_, duchesse de Devonshire. Vêtue de noir, poudrée, dessinant
son profil sur un rideau de damas rouge rebrassé, la duchesse agace du
doigt sa petite fille debout sur ses genoux et levant en l'air, comme
pour se défendre, ses jolis bras roses et potelés. L'enfant est
habillée d'une robe blanche à ceinture noire. Le fond se compose d'une
colonne où s'enroule le rideau, d'un vase de marbre et d'un appui en
forme de fenêtre, festonné de quelques brindilles de lierre, et
laissant voir un pan de ciel. Il y a dans ce portrait vie, lumière et
couleur. Van Dyck, après quelques retouches, pourrait le signer.
Nous avons beaucoup insisté sur les portraits d'enfants et de femmes de
Reynolds, parce qu'il nous a semblé que là étaient son vrai génie et
son intime originalité: ce qui ne veut pas dire qu'il ne peigne aussi
fort bien les hommes; il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter un
coup d'œil sur le groupe de portraits représentant Dunningcol, Barré
et Baring, réunis autour d'une table verte, le vicomte Althorp, le
marquis de Rockingham et le marquis de Hastings, tous traités d'une
manière libre, magistrale et grande.
Reynolds a peint aussi l'histoire, mais nous n'avons pas eu l'occasion
de voir beaucoup de tableaux de sa main en ce genre. Le _Cymon et
Iphigénie_, sujet mythologique dont le sens nous échappe, est une
toile des plus remarquables. Sous les rameaux d'un bois que le soleil
crible de ses flèches d'or, une nymphe s'est endormie dans le costume
de l'Antiope du Corrége. Guidé par un Amour, un jeune homme qui semble
être un chasseur s'approche de la belle et contemple ses charmes avec
un trouble plein d'amour; le torse de la nymphe couchée est d'une
couleur magnifique et titianesque, et l'effet de lumière est un des
plus hardis que jamais peintre ait risqués.
Nous aimons moins les _Grâces décorant une statue de l'Hymen_ taillée
en Hermès. Ces Grâces, probablement des portraits, suspendent des
guirlandes de fleurs, et sont vêtues comme les Grâces décentes, mais
à la mode anglaise du temps, ce qui leur ôte un peu de leur charme.
Arrêtons là cette étude sur Reynolds, et contentons-nous des
spécimens superbes que nous venons de décrire. Nous pourrions rendre
sans doute notre travail plus complet, mais ce que nous avons dit
suffit, nous l'espérons, pour caractériser ce maître, honneur de
l'école britannique.