WILLIAM HOGARTH

S'il a jamais existé un peintre absolument original, c'est à coup sûr

Hogarth. Quelle que soit l'appréciation qu'on fasse de son talent, on

ne peut lui refuser cette qualité. Chez lui, nul souvenir des nobles

formes antiques, aucun reflet des grands maîtres d'Italie, ni même,

chose plus étonnante, des maîtres de Flandre et de Hollande, qui, par

la familiarité de leurs sujets et leur réalisme, sembleraient se

rapprocher de son genre. De même que Pascal, enfant, inventait les

mathématiques, on dirait que Hogarth a inventé la peinture sans avoir

vu de tableaux, par la force intrinsèque de son esprit, et cela non pas

sous le charme d'un pur contour ou d'un lumineux chatoiement de couleur

observé dans la nature, mais philosophiquement, pour donner un

vêtement plastique à des conceptions intérieures qu'il aurait pu

aussi bien écrire que peindre. Le dessin et le coloris sont à ses yeux

de purs moyens graphiques, et, préoccupé de l'idée à exprimer, il ne

cherche jamais la beauté ni la grâce, ni même l'agrément. Cette

austérité logique, ce désintéressement de l'art dans l'art même,

cette poursuite du caractère aux dépens de la beauté, produisent une

individualité profonde. L'homme physique n'est presque rien pour

Hogarth, l'homme moral est tout, et la société l'emporte sur la

nature. Mettre en jeu les passions, faire ressortir les ridicules,

châtier les vices après les avoir promenés à travers leurs phases de

dégradation, tel est le but que se propose le peintre, moraliste et

dont il ne s'écartera pour aucun régal de palette, pour aucun lazzi de

brosse. Tout, dans ses tableaux, est significatif, observé, voulu. Le

moindre détail a sa portée. La pendule, la chaise, la table, sont

celles qui doivent être là et point ailleurs, et il serait impossible

d'en meubler une autre chambre. Quant aux figures, elles sont toutes

typiques d'une espèce; leurs traits, chargés exprès, ne permettent

pas de s'y méprendre; parfois même elles sont caricaturales et

grimées comme se les font les acteurs pour caractériser leur emploi,

et l'on pourrait croire de certaines toiles du maître qu'elles ont

été peintes d'après des pièces inconnues jouées par d'excellents

comédiens, plutôt encore que copiées directement d'après nature,

tant la mise en scène est savante et bien calculée au point de vue

théâtral! Si Hogarth se soucie peu de la forme comme l'entendaient les

Grecs, il excelle dans l'expression et la mimique. Ses gestes, d'une

justesse intime, trahissent le mouvement intérieur et partent du

cerveau sous l'impulsion d'un sentiment déterminé; il ne les combine

pas pour des angles, des rondeurs, des contrastes ou des alternances de

lignes. Tant pis, si un vice, une passion, une laideur caractérielle,

une difformité idiosyncratique convulsent, empilent ou ravinent les

traits d'une physionomie; Hogarth ne vous fera grâce ni d'une ride, ni

d'un pli, ni d'une bouffissure, ni d'une lividité, ni d'une couperose.

Il ne tient pas à plaire aux yeux, car ce n'est pas un peintre

pittoresque, qu'on nous permette ce pléonasme, mais bien un essayiste,

un philosophe, un auteur comique qui peint. Quel humour, quelle

causticité, quelle verve satirique! Il ne faudrait pas s'imaginer

cependant que Hogarth soit, comme exécutant, un artiste sans valeur.

Son dessin, quoique dénué de style, ne manque pas de correction, et sa

couleur, souvent opaque et terne, a une certaine harmonie sourde dans

ses localités grises, parfois brusquement réchauffées de rouge. Les

modes de l'époque, qui affublent ses personnages, présentent un

caractère outré d'exactitude, dont le temps écoulé fait ressortir

l'ironie, et puis, comme il est Anglais! comme il a la saveur du pays!

comme il en possède le sens intime et familier! chacune de ses toiles

porte dans le plus minime détail la signature britannique.

Il ne sera pas hors de propos, avant de décrire l'œuvre d'Hogarth, de

parler du portrait du peintre tracé de sa propre main. Hogarth est

assis devant son chevalet, la palette au pouce, et regarde un panneau

où l'on distingue une figure de Thalie, à la craie, avec ce

recueillement d'un artiste qui va attaquer une œuvre. Ses traits sont

assez vulgaires, mais une certaine finesse caustique en relève la

trivialité. Les cheveux déjà gris et coupés ras pour la facilité de

la perruque, s'argentent sur les tempes. Un bonnet de couleur violette,

négligemment posé, les recouvre à demi. Le costume se compose d'un

habit vert et d'une culotte rouge. Au pied du chevalet un volume porte

le titre du traité esthétique de Hogarth sur la beauté. Pour fond,

une muraille de teinte neutre. Le dessin est lourd, le coloris opaque,

la touche appuyée, l'ensemble peu agréable. Pourtant on sent le

maître dans ce petit tableau, il donne bien l'idée physique et morale

du peintre.

Le _Mail_, ou pour parler plus intelligiblement la promenade, est une

des rares toiles de Hogarth qui ne contiennent pas une moralité directe

et se contentent, sans leçon, de reproduire le spectacle de l'activité

humaine. Des arbres d'un feuillé bleuâtre qui forment des allées et

laissent voir au bout de la perspective des tours semblables à celles

de Westminster, ombragent une multitude de figurines offrant un

échantillon complet et précieux des modes de l'époque. Les unes se

promènent isolées, les autres en groupes. Celles-ci s'abordent avec

des saints, celles-là causent familièrement. On voit je manège des

coquettes, les entreprises des galantins, les feux des enfants,

l'insouciance des maris ennuyés d'une promenade conjugale; des

Highlanders en plaid et le jupon court, des Hongrois en costume national

mêlent un élément pittoresque aux robes à paniers et aux habits à

la française. Au premier plan, une marchande de bière débite de l'ale

et du porter. Une femme se baisse pour remettre sa jarretière. Il faut

que du temps de Hogarth les femmes eussent le genou bien glissant ou que

les élastiques ne fussent pas inventées, car cette attitude revient

souvent dans son œuvre. Le _Mail_ rappelle les parcs de Watteau pour le

déploiement des toilettes féminines, et les places publiques de Callot

pour le fourmillement ingénieux et détaillé des groupes, le tout,

bien entendu, avec un accent anglais très-marqué, sans l'élégance

aristocratique de l'un et le caprice picaresque de l'autre.

Dans le _Départ des gardes pour Finlay_, Hogarth a raconté avec une

puissance comique et une verve bouffonne très-amusantes les épisodes

d'un changement de garnison. Si les hommes ne sont pas fâchés de voir

s'éloigner ces beaux soldats rouges, les femmes se montrent

inconsolables. Une Ariane à taille plus que rondelette s'accroche au

bras d'un Thésée à parements blancs qu'une rivale tiraille de l'autre

côté en faisant valoir ses droits avec force injures. L'heureux drôle

a la contenance de Don Juan entre Charlotte et Mathurine; seulement il

semble plus flatté encore qu'embarrassé, car il n'a plus rien à

désirer de ses deux conquêtes, et il s'en va... par ordre supérieur.

Dénoûment commode aux intrigues multiples!

Un peu en avant, vers l'angle du tableau, un tambour bat sa caisse avec

une insouciance philosophique des criailleries d'une femme entre deux

âges, quelque hôtesse, sans doute, réclamant son du. À l'autre coin,

pour avoir trop cédé à l'attendrissement des adieux et bu plus que de

raison le coup de l'étrier, un soldat aviné a roulé sur le bord d'une

marc, et ses compagnons, un peu moins ivres que lui, cherchent à lui

entonner une dernière mesure de whisky. Le reste de la colonne suit un

peu en désordre derrière le drapeau, s'arrachant aux baisers éperdus,

aux enlacements de bras qui ne veulent pas se dénouer; sur le passage

de la troupe, la population féminine est aux fenêtres, lâchant au

moins d'accompagner du regard, aussi loin que possible ce beau régiment

qu'elle voudrait bien suivre, et qui traîne tous les cœurs après lui.

Une grosse matrone ne dissimule pas son désespoir, éclate franchement

en sanglots. Heureusement, la prochaine garnison la consolera. Cette

scène pathético-burlesque est rendue avec une vraie puissance comique.

Hogarth traduit à sa façon le _ferrum est quod amant_ du satirique

latin, et sa version ne manque ni de sel ni de gaieté. L'esprit est

satisfait si les yeux ne sont pas toujours contents; c'est le mérite et

le défaut de toutes ses peintures.

_The Rake's progress_ est un de ces romans en huit ou dix chapitres, où

l'artiste démontre les inconvénients d'un vice, oubliant qu'un tableau

n'est pas un sermon et qu'il empiète ainsi sur les attributions des

prédicateurs et des philosophes. L'art tient dans les sphères

intellectuelles une place assez haute pour être un but et non pas un

moyen, et c'est le méconnaître que de le faire servir à exprimer

d'une manière subordonnée telle ou telle vérité morale. L'utilité

directe et pratique n'est pas de son ressort. L'art élève l'âme en

lui donnant la pure sensation du beau, en l'arrachant aux plaisirs

matériels, en satisfaisant aux postulations de ses rêves, en la

rapprochant plus ou moins de l'idéal. En ce sens, le torse de la Vénus

de Milo contient plus de moralité que toute l'œuvre de Hogarth; dans

sa blanche nudité luit la splendeur du vrai cl rayonne le plus divin

concept de la forme qu'ait jamais réalisé la main humaine. Sans doute,

nous ne commettrons pas la folie de demander la beauté grecque au brave

artiste londonien, mais nous ne pouvons nous empêcher de trouver qu'il

souligne trop ses leçons, et se donne beaucoup de peine pour prouver

des vérités que personne ne conteste; il est bon d'omettre quelquefois

la moralité à la fin des fables et de laisser au lecteur le soin de

conclure, et c'est ce que Hogarth ne fait jamais.

Le progrès ou plutôt la progression du libertin se compose de huit

tableaux: l'_Héritage_, la _Toilette du débauché_, l'_Orgie_,

l'_Arrestation_, le _Mariage_, la _Maison de jeu_, la _Prison pour

dettes, Bedlam._ L'énoncé seul des titres suffit à indiquer les

phases principales et pour ainsi dire les points culminants d'une vie de

désordre. Surpris par une succession inattendue, le jeune homme quitte

la maison honnête et tranquille où il a vécu jusqu'alors sans un

regret, sans un mot de tendresse pour ceux qui ont partagé sa mauvaise

fortune, il a déjà le cœur gâté. Le voilà bientôt à son lever

entre les mains des valets, entouré de maîtres de toutes sortes, comme

le bourgeois gentilhomme, et se livrant aux recherches outrées d'un

luxe extravagant. Ainsi paré comme l'enfant prodigue, il va chez les

courtisanes qui profitent de son ivresse pour lui voler sa bourse et sa

montre. Avec une telle vie, ne soyez pas étonné si dans le tableau

suivant les records, des lettres de change protestées aux mains, le font

descendre de sa chaise à porteurs, et si pour leur échapper il se

marie avec une vieille douairière; un homme ruiné qui épouse une

femme en ruines, c'est une union bien assortie. Pour échapper aux

tendresses surannées de madame, monsieur court les maisons de jeu,

éparpillant sur le tapis vert les guinées, prix de son mariage infâme

et ridicule; il perd, bien entendu, car les dés sont pipés, les cartes

biseautées, et le cercle se compose de grecs, de filles perdues, de

chevaliers d'industrie et de spadassins. De la maison de jeu à la

prison de Fleet il n'y a qu'un pas et ce pas est bientôt fait, et de

Fleet-prison à Bedlam, c'est-à-dire du désespoir à la folie, la

pente est glissante.

Cette série qui fonda la réputation de Hogarth a plutôt un mérite

philosophique que pittoresque. L'artiste n'est pas encore bien maître

de ses moyens d'exécution; il écrit ses idées avec le pinceau. Plus

tard dans le _Mariage à la mode_, il les peindra. Ces tableaux

renferment les plus curieux détails de mœurs, et il serait facile, à

leur aide, de restituer dans un roman la société de l'époque. Au

lever du libertin assistent des maîtres d'armes, de boxe, de danse et

de musique, de la tournure la plus caractéristique: un jockey apporte

un vase d'argent, prix d'une course gagnée par le cheval du jeune

dissipateur. Une longue bandelette de papier contenant la liste des

présents faits à Farinelli, le célèbre chanteur, pend du dos d'un

fauteuil jusqu'à terre, attendant une nouvelle signature. Des portraits

de coqs célèbres sont appendus à la tapisserie. On voit que notre

jeune homme est devenu bien vile un sportsman accompli, et qu'il galope

à fond de train sur le turf de la dissipation. L'orgie a lieu à la

taverne de la Rose, un endroit célèbre alors pour ces sortes de

parties. Il règne un certain luxe dans la salle. La table, les chaises

et les buffets sont en bois de mahogoni. Les portraits des douze

Césars, une grande carte, contenant les deux hémisphères, avec cette

inscription: _Totus mundus_, des glaces de Venise, des appliques et des

torchères décorent les murailles. Il y a longtemps que le festin dure,

car les convives semblent fort échauffés. Une fille montée sur une

chaise met, avec une bougie, le feu à la mappemonde dans un joyeux

délire de destruction, comme si la mission de la courtisane était de

saccager l'univers. Déjà les glaces ont volé en éclats au choc des

verres et des bouteilles. Accoudée à la table, une des bacchantes

lance une fusée de vin de Champagne au visage d'une de ses compagnes.

Une autre happe à même un bol de punch dont elle verse la moitié dans

sa gorge. Quant à notre dissipateur, la cravate dénouée, la veste

ouverte, les jarretières défaites, en proie à l'hébétement d'une

ivresse malsaine, il chavire sur son siège et se laisse dépouiller de

sa bourse, de sa montre et de son mouchoir par deux nymphes aux doigts

agiles, qui font semblant de le caresser. Un laquais apporte un immense

plat de cuivre, dessert de la débauche, dans lequel doit être servie

nue, au milieu de la table, une courtisane déjà débarrassée de son

corps de baleine et qui s'apprête à tirer ses bas: des bas d'azur à

coins d'or, dont Hogarth, toujours moraliste, même quand il en a le

moins l'air, a malicieusement rompu quelques mailles pour montrer la

misère et la paresse sous le faux luxe.

Dans la prison pour dettes, le libertin, à bout de ressources, a eu

l'idée de recourir à la littérature. Il a fait une pièce de

théâtre pour Hay-Market ou Covent-Garden, et la lettre du directeur,

qui la refuse avec enthousiasme, gît tout ouverte à côté du

prisonnier.--N'est-ce pas là une plaisante et satirique imagination?

À travers cette histoire, Hogarth a fait circuler adroitement un

intérêt sentimental et bourgeois bien fait pour toucher les âmes

tendres. La pauvre fille trompée, et ne pouvant plus cacher sa faute,

que nous voyons au premier tableau indignement abandonnée, reste

fidèle de cœur à ce mauvais sujet. Quand il est arrêté dans sa

chaise par les records, c'est elle qui les apaise en leur offrant la

bourse qui contient ses modestes économies. On l'aperçoit encore, son

enfant dans les bras, à la grille de l'église où se fait ce triste

mariage. Elle apparaît dans la prison comme un ange consolateur,

faisant contraste avec la vieille épouse transformée en mégère.

Quand de chute en chute son ancien amant est tombé à Bedlam, elle

prodigue à la folie des soins qui n'ont même pas la récompense

d'être compris.

Quoique Hogarth ait écrit une analyse de la beauté et disserté

philosophiquement sur la grâce de la ligne courbe ou plutôt

serpentine, son penchant naturel l'entraîne vers la caricature, et il

semble se réjouir avec une verve diaboliquement satirique au milieu des

monstrueuses hideurs qu'il évoque. Pour la faire entrer dans la dure

tête de l'humanité, il pousse la leçon jusqu'aux dernières limites

de l'outrance, et c'est en cela qu'il est un maître. La plate copie de

la réalité ne donna jamais ce titre.

Ses tableaux au nombre de quatre, représentant des scènes d'élection,

sont excessivement curieux, et conservent de bizarres détails de mœurs

que l'histoire néglige dans sa nonchalance altière. Le premier nous

montre le _Régal aux électeurs._ La vieille corruption y apparaît

avec toute sa naïveté bestiale: une salle de taverne est le lieu du

banquet. Les électeurs, gorgés de viande, crevés de boisson, se

pressent autour d'une table chargée de brocs, de victuailles et de

cadeaux. L'amphitryon-candidat, obligé de répondre à tous les toasts,

se renverse sur sa chaise, gonflé, apoplectique, le visage vultueux,

tendant le bras à la saignée et dans un étal pitoyable. Au fond, une

virago grimpée sur une chaise scie à grands coups d'archet les cordes

d'un méchant violon; dans un coin, des commères usent de tous leurs

moyens de séduction pour entraîner un électeur incertain. Sur le

devant, un agent du candidat panse le crâne d'un homme abîmé dans la

bagarre et qui tient sous son pied un papier où sont écrits ces mots

dont le sens allusif nous échappe: _Give us our eleven days._ Parmi

d'autres paperasses éparpillés près de lui, figure dérisoirement

l'acte contre la corruption électorale. Non loin de là, un personnage

à tournure ignoble tient à la main un mandat daté du 1er avril 1654,

et ainsi conçu: «Je promets de payer à Abel Squat la somme de

cinquante livres, six mois après ce jour; valeur reçue: RICHARD

SLIM.» Vous voyez comme on observe l'édit. Tout à fait au premier

plan, un petit garçon remplit de gin un tonnelet qui sera bientôt tari

par l'inextinguible soif des volants.

Dans le second tableau, qu'on pourrait appeler la _Préparation des

votes_, des colporteurs juifs offrent des marchandises; un pâtissier

coupe des galettes et le candidat tient sa bourse ouverte pour payer les

achats des électeurs. Au second plan, des hommes agitent les mandats

qu'ils ont reçus. Tout au fond, des émeutiers assiègent le bureau de

perception des impôts et on leur tire des coups de fusils par la

fenêtre. Devant la taverne de Porto-Bello, deux gaillards fument et

boivent, aux dépens du candidat, près d'un lion chimérique en bois ou

en carton, qui, avec un effroyable rictus, tient, entre ses crocs, une

fleur de lis qu'il semble vouloir avaler. Du balcon de la taverne se

penchent vers la rue, pour regarder cet amusant spectacle, deux femmes

d'une attitude gracieuse et d'une couleur charmante: deux fleurs que

l'artiste a jetées là fort à propos pour délasser l'œil de toutes

ces laideurs que Polichinelle parodie en posant sur la pancarte de sa

baraque comme «candidat pour Guzzledown.»

Le troisième cadre, intitulé _the Polling_ (le vote), pousse jusqu'au

paroxysme ce comique féroce dont les Anglais tirent des effets si

chargés, et que, littérairement, Swift possédait au plus haut degré.

Hogarth s'en est donné ici à cœur joie avec une absence de goût

formidable. Il n'a reculé devant rien, et cette tribune au vote est

aussi lugubrement caricaturale que la cave des momies dans la tour

Saint-Michel, à Bordeaux. On a convoqué le ban et l'arrière-ban des

électeurs; les manchots, les boiteux, les paralytiques, les malades

même, arrachés de leur grabat dans des couvertures, viennent agoniser

à la tribune et déposer leur vote au milieu d'un râle. Il y a là des

figures effrayantes, cadavéreuses, spectrales; des êtres hybrides,

moitié chair, moitié bois, échafaudés de potences, agitant des

moignons. N'est-il pas mort, ce corps inerte à la face livide, aux

traits convulsés qu'on hisse le long des gradins? N'est-on pas allé le

chercher dans la tombe, parmi les vers, pour faire nombre?

Au quatrième tableau, le candidat a triomphé. On le porte sur une

chaise comme sur un pavois, trône chancelant, dont les oscillations

l'alarment. Son chapeau est déjà tombé à terre, et sa gloire

récente pourrait bien prendre un bain de fange. Des saltimbanques,

montreurs de bêtes, se rangent pour laisser passer le triomphateur. Une

laie et ses quatre cochons, effrayés du tumulte se précipitent dans

l'égout où l'élu risque de les aller rejoindre, car des hommes armés

de fléaux attaquent le cortège, à la grande frayeur d'une jeune femme

qu'on aperçoit au-dessus d'une terrasse et à qui sa duègne fait

respirer des sels; au fond, la troupe victorieuse agite des bâtons et

balance un drapeau à la devise _true blue_ (les vrais bleus). Espérons

que l'honorable Robert Slim rentrera vivant chez lui.

Dans _the Harlot's Progress_ (les Aventures d'une Fille de joie),

Hogarth prend, à la descente du coche d'Yorkshire, l'innocente jeune

fille que le Minotaure de la débauche doit dévorer; et il la conduit

plus loin que la mort, car il la montre dans son cercueil, objet de

curiosités profanes, et ne commandant même pas le respect qu'inspire

aux plus endurcis ce lugubre spectacle. L'un des tableaux de cette

série nous fait voir cette nouvelle paysanne pervertie parmi les

splendeurs du vice élégant; elle est richement vêtue, elle habite un

appartement somptueux. Un homme entre deux âges, d'apparence opulente,

déjeune près d'elle à une petite table; mais la fantasque créature a

donné un coup de pied au guéridon, et le plateau se renverse avec un

grand fracas de porcelaine et d'argenterie. Un petit groom nègre,

portant une théière, s'arrête stupéfait de cette équipée, et un

sapajou coiffé d'un bonnet se sauve en glapissant d'effroi. Ce tapage

a un motif; il sert à détourner l'attention de milord protecteur et à

dissimuler la fuite d'un amant fort en désordre, qui se sauve son

épée sous le bras, les jarretières dénouées, tandis que ses

souliers sont emportés par une soubrette experte à protéger les

galants. À la planche suivante, le châtiment commence déjà; il ne se

fait jamais attendre longtemps chez Hogarth. À la suite de quelque

démêlé avec la police, l'héroïne de ce roman pictural trop

véridique a été enlevée et mise dans une maison de pénitence. Elle

n'a encore descendu que le premier échelon de la décadence. Elle porte

un coquet tablier de taffetas rouge sur une jupe de damas jaune à

fleurs; une fanchon de dentelles se noue sous son menton; un collier de

perles entoure encore son col, et c'est avec des gants longs qu'elle

soulève à contre cœur le maillet destiné à teiller le chanvre posé

devant elle sur un billot; mais il n'y a pas à faire la paresseuse ou

la délicate. Un surveillant, armé d'une cravache, fait un geste

menaçant accompagné d'une grimace significative. Rangées en file,

cinq ou six malheureuses, à divers étals de dégradation, s'occupent

nonchalamment du même travail. Au coin, sur le devant, une fille

rattache son bas largement étoilé de trous, et une autre poursuit dans

son corsage un ennemi dont elle tire une vengeance espagnole.

Sous le rapport de l'idée et de la composition, il n'y a rien à

critiquer dans ces peintures, mais elles sont beaucoup moins

satisfaisantes envisagées au point de vue de l'art. Le dessin en est

lourd, et la couleur, peut-être bonne autrefois, s'est altérée et

rembrunie de manière à rendre certains détails difficilement

perceptibles. Elles ont aussi le défaut, comme beaucoup d'autres du

peintre, de présenter des personnages vils et des scènes d'abjection,

ce qui fit accuser Hogarth de ne pouvoir peindre les gens comme il faut,

par manque de distinction, de grâce et d'élégance. Sensible à ce

reproche, il prouva qu'il n'était pas fondé en faisant paraître cette

série intitulée le _Mariage à la mode_, ce qui est son chef-d'œuvre.

Le sujet était pris, cette fois, dans la vie du monde, et l'artiste y

démontra victorieusement que, lui aussi, pouvait être, lorsque cela

lui plaisait, un artiste fashionable, ou, comme on dit aujourd'hui, de

_high life._

Cette suite, composée de six tableaux, est d'une conservation parfaite,

due, sans doute, aux glaces qui les protègent.

Nous allons analyser l'une après l'autre chacune de ces toiles, où un

vif sentiment d'art se mêle à l'intention morale et à la peinture

curieuse des mœurs d'une époque.

Un grand seigneur, ayant besoin de redorer son blason, a bien voulu

condescendre à l'union de son fils avec la fille d'un riche alderman de

Londres, désireux d'un titre. La comédie ou, si vous l'aimez mieux, le

drame s'ouvre par la signature du contrat, qui en forme l'exposition.

Nous sommes chez le très-honorable lord Squanderfield, dans un riche

salon orné avec un fastueux mauvais goût. Un portrait, chamarré

d'ordres étrangers, se prélasse, au milieu d'un tourbillon de

draperies volantes que des vents contraires semblent se disputer, dans

une pose emphatiquement ridicule. Un canon dont le boulet est visible

lui part entre les jambes. Au plafond, on distingue en perspective

_Pharaon se noyant au passage de la mer Rouge._ Les tableaux qui

tapissent les murailles sont d'un choix bizarre et farouche, d'où un

esprit superstitieux tirerait aisément des présages funestes. Ce sont:

_David vainqueur de Goliath, Prométhée et le Vautour, le Massacre des

Innocents, Judith et Holopherne, Saint Sébastien percé de flèches,

Caïn tuant Abel, Saint Laurent sur le gril._ Les appliques des bougies

représentent des têtes de Méduse surmontées de couronnes comtales.

À travers la fenêtre, on aperçoit un hôtel en construction, mais

déjà en ruine derrière ses échafaudages. L'ignorance opiniâtre du

lord s'y révèle par le porte à faux des colonnes et autres bévues

d'architecture grossières.

L'alderman, assis près d'une table au milieu du salon, le nez

chevauché de besicles, tient le contrat de mariage; son caissier

présente au lord une levée d'hypothèques obtenue des créanciers, et,

sur le tapis, s'entassent les guinées et les billets de banque, car ce

n'est qu'à prix d'or que l'altier seigneur consent à une pareille

mésalliance. Superbement vêtu d'un habit nacarat dont les broderies

font disparaître le velours, coiffé d'une majestueuse perruque

blanche, une main au jabot, il désigne de l'autre un arbre

généalogique des plus touffus dont la racine plonge dans le ventre de

Guillaume, duc de Normandie. Quelques branches coupées s'en détachent,

sans doute pour désigner les prétendants que l'illustre famille

dédaigne ou ne reconnaît pas. Son pied goutteux emmailloté de linges

repose sur un tabouret, ses béquilles armoriées s'appuient à son

fauteuil, derrière lequel s'élève un dais sommé d'une couronne de

comte aux pointes burlesquement exagérées. Le lord est un de ces

hommes infatués de leur noblesse qui disent à tout propos: ma race,

mon titre, mon blason.

À l'autre bout de la chambre, sur une espèce de sopha, les futurs,

dédaignant de s'occuper de ces détails matériels, sont assis l'un à

côté de l'autre, mais ils ne semblent pas bien violemment épris. Ils

se tournent presque le dos. Le mari, jeune fat de constitution chétive,

portant au col comme une mouche malsaine la tache noire de la maladie

originelle, allonge ses maigres jambes dans des bas de soie blancs à

coins d'or, ouvre en dehors comme un danseur les pointes de ses souliers

à talons rouges, et puise avec des grâces de marquis français une

prise de tabac d'Espagne, tout en retournant la tête pour jeter un coup

d'œil de satisfaction à la glace.

Il est difficile de rendre d'une façon plus spirituelle, plus

élégante et plus vraie le délabrement aristocratique et l'énervation

précoce d'une nature distinguée, et de mieux faire sentir le

gentilhomme sous le libertin usé de débauches. Son teint pâle, sa

poitrine étroite, ses mains maigres et blanches, ses jambes en fuseaux,

ne manquent pas de grâce sous ce velours, ces broderies et ces

dentelles, et personne, en voyant le vicomte de Squanderfield,

n'élèvera de doute sur sa qualité.

La jeune fille en robe de satin blanc brochée d'or, sans poudre,

coiffée de dentelles et de fleurs, écoute en jouant, pour se donner

une contenance, avec les bouts d'un mouchoir passé dans une bague, les

galanteries que lui chuchote à l'oreille le conseiller Silver-Tongue

(langue d'argent), un légiste galantin, qui jouera un grand rôle dans

le roman du mariage à la mode.

Cette figure de femme est une des plus jolies qu'ait peintes Hogarth,

qui ne sacrifie pas souvent aux grâces. Elle a de la jeunesse, du

charme, la beauté du diable et une certaine fraîcheur plébéienne.

C'est un meurtre d'unir cette créature pleine de vie à ce frêle

cadavre musqué. Sa gaucherie, la façon timide dont elle s'assoit sur

le bord du sopha sont intéressantes.

Vers l'angle du tableau, au premier plan, deux chiens enchaînés, l'un

de race et estampé d'une couronne, l'autre d'origine vulgaire, se

séparent autant que leur laisse le permet.

Au second tableau, le mariage est fait, on pourrait même dire qu'il

commence à se défaire. À la suite d'une soirée qui s'est prolongée

jusqu'au matin, les invités partis, les deux époux, fatigués et

bâillant à qui mieux mieux, se sont jetés sur des fauteuils à chaque

coin de la cheminée, où s'écroule un feu de charbon près de

s'éteindre. Le comte, il peut porter ce titre maintenant, car son père

est allé rejoindre ses illustres aïeux, le comte, le chapeau sur la

tête, la veste ouverte, le linge bouffant, les mains enfoncées dans

les goussets, s'affaisse sous l'hébètement de l'ivresse; il n'a point

passé la soirée avec sa femme, il revient d'une orgie ou même d'un

lieu pire encore, car un griffon, innocemment délateur, lui tire à

demi de la poche un bonnet de femme chiffonné. L'épée du comte,

cassée dans le fourreau, gît sur le tapis et décèle une nuit

orageuse.

Madame, en jupe de soie rose-mauve, en corset de taffetas blanc, un bout

de mousseline coquettement tourné autour de la tête, comme une

personne qui s'est mise à son aise, étire ses bras avec un joli

mouvement féminin plein de lassitude voluptueuse; elle tient, dans une

de ses petites mains crispées au-dessus de sa tête, un objet qu'il

n'est pas facile de déterminer; une bonbonnière ou plutôt une boîte

à portrait. Ses paupières, ensablées de sommeil, se ferment sur un

regard dédaigneux lancé à son mari. Près d'elle un guéridon

supporte un plateau avec des tasses. Plus loin, une chaise renversée

les quatre fers en l'air, des cartes à jouer éparpillées, des étuis

d'instruments, des papiers de musique, le traité de Hoyle sur le whist,

témoignent que la comtesse n'a pas attendu seule son mari.

Dans le second salon, qu'on aperçoit à travers une haie en arcade

supportée par des colonnes de marbre, un domestique somnolent arrange

les chaises près des tables de jeu. Des tableaux représentant des

apôtres et des saints ornent les murailles; mais dans un coin, un cadre

voilé de rideaux verts mal tirés qui laissent voir le pied d'une

nudité mythologique, trahit les penchants licencieux du maître, de

même que l'étrange pendule placée dans le premier salon, près de la

cheminée, atteste son goût baroque. Un chat y domine gravement un

cadran supporté par un singe faisant la grimace au centre d'un buisson

touffu de rinceaux où nagent des poissons de Chine. Des bibelots de

mauvais choix, statuettes, magots, idoles, potiches chargent le manteau

de la cheminée; un buste antique à nez de rapport, préside ce petit

monde de figurines monstrueuses, et, derrière lui, dans un cartel, un

Amour moqueur joue d'une musette dont les tuyaux font les cornes. Si le

comte n'est pas encore enrôlé dans le régiment jaune du Minotaure,

cela ne lardera guère.

Ce n'est pas une maison bien ordonnée que celle où le matin voit les

bougies fumer en s'éteignant sur les lustres et les chandeliers. Le

vieil intendant fidèle, croyant de bonne heure trouver son maître à

jeun, est venu, armé d'une liasse de notes, présenter ses comptes et

tâcher d'obtenir une réduction de dépenses; mais le pâle

gentilhomme, brisé par les fatigues nocturnes, n'est pas en état de

l'entendre, et le pauvre serviteur affligé se retire en haussant les

épaules avec un geste de pitié impuissante. Il faut abandonner

désormais cette belle fortune au torrent de la ruine.

Ici Hogarth mérite tout à fait le nom de peintre qu'on lui refuse

parfois et fort injustement. La figure du jeune comte anéanti dans son

fauteuil a une valeur d'exécution très-remarquable. La tête pâle,

exténuée, morbide, trahissant les révolte de la nature contre les

exigences de la débauche, se détache du chambranle grisâtre de la

cheminée avec une prodigieuse finesse de ton. Le modelé du masque où

il s'agissait de conserver l'apparence de la jeunesse et de la

distinction à travers la sénilité et l'hébètement précoces du

libertinage est d'une justesse vraiment merveilleuse. Quant au chapeau

à plumes, au linge, à l'habit, aux détails du vêtement, il faudrait

aller jusqu'à Meissonnier pour rencontrer quelque chose d'égal en

fermeté, en précision, en couleur, et encore l'avantage serait-il du

côté du peintre anglais, car chacune de ces touches, outre qu'elle

rend absolument la nature, exprime le caractère du personnage et

concourt à l'effet. La femme est d'une couleur charmante. Rien de plus

délicat que le mauve pâle de sa jupe se fondant avec les blancheurs du

corset. La tête, dans son nuage de mousseline, nuance sa fatigue d'une

animation rosée qu'un fin coloriste pouvait seule trouver sur sa

palette. Le fond est traité de la façon la plus magistrale comme

perspective aérienne et linéaire. Le ton en est sobre, tranquille et

chaud; aucun détail n'y papillote et n'y tire l'œil; et cependant ils

ne sont pas sacrifiés, car tous ont leur signification et doivent être

lus clairement. C'est un tableau excellent et qui subirait sans y perdre

les plus redoutables voisinages. On voit que Hogarth tenait à prouver

qu'il était capable d'être autre chose qu'un humoriste en caricature

et qu'il pouvait peindre avec art des sujets relativement élevés.

Voici les deux premiers chapitres du roman ou les deux premiers actes de

la comédie qui bientôt va tourner au drame après un intermède

sinistrement bouffon.

Le troisième tableau de la série porte ce titre: _The Visit to the

quack doctor_, que l'on pourrait traduire la Visite au charlatan.

Figurez-vous un cabinet de médecin, un laboratoire de chimiste, un

atelier de mécanicien fondant ensemble leurs capharnaüms: têtes de

mort, cornues, alambics, squelettes, préparations d'anatomie,

monstruosités, roues à dents, appareils d'une complication bizarre,

bocaux, fioles, bouquins, paperasses, et tout ce qui peut meubler

l'antre d'un Faust de contrebande.

Le docteur, en perruque in-folio, debout près d'une table sur laquelle

pose un crâne vermiculé de trous, signature d'un remède pire que la

maladie, nettoie d'un air goguenard les verres de ses besicles et

paraît s'apprêter, en ricanant d'un rire de faune, à quelque scabreux

examen médical. Sur un fauteuil, un personnage que sa physionomie

élégamment délabrée et la mouche noire de son cou font tout de suite

reconnaître pour le comte, s'étale sans le moindre embarras et comme

habitué à de pareilles mésaventures. Il montre au charlatan une

petite boîte de pilules qui probablement n'ont pas produit grand effet.

Non loin du comte est debout, l'air timide et souffrant, une jeune fille

de quatorze ou quinze ans au plus: d'une main elle tient aussi une

boîte et de l'autre elle porte un mouchoir à ses yeux. Elle est jolie;

ses traits doux et fins conservent encore un reflet de candeur

enfantine, mais elle a déjà perdu l'innocence. Sa mise est plus riche

qu'il ne convient à son âge. Un camail de velours bleu passementé

d'or couvre ses épaules. Une robe de brocart à ramages laisse voir sa

jupe de mousseline; une montre pend à sa ceinture; la fanchon de

dentelles qui entoure son délicat visage est sans doute destinée à

remplacer le bonnet que le chien griffon, dans le tableau précédent,

lirait de la poche du comte. Mais que signifie cette femme ou plutôt

cette mégère au visage constellé de mouches, à la poitrine tatouée

des lettres F. G., mise d'une façon voyante et cossue, en vaste jupe

noire bouffante sur laquelle se découpe un court tablier de taffetas

rouge; qui, armée d'un couteau ouvert, semble menacer le comte fort peu

alarmé, du reste, de ses injures? Est-ce une Fillon anglaise défendant

l'honneur de sa maison contre une pratique dont elle aurait à se

plaindre? Nous ne saurions le dire. Les commentateurs prétendent que

les lettres F. C. désignent Fanny Cox, la fille d'un crieur avec qui

Hogarth avait eu des démêlés. D'autres voient un E dans l'F et

indiquent un nom différent; mais au fond, tout cela importe peu. Ce

qu'il y a de sûr, c'est que la jeune fille est charmante, le comte

plein de désinvolture, le docteur rusé, spirituel et moqueur comme un

masque de Voltaire, et que les innombrables accessoires dont le fond du

tableau est encombré restent à leur plan, discernables pourtant dans

leur pénombre, discrets mais ne sacrifiant aucun délai!

caractéristique, résultat qu'un maître seul pouvait obtenir et que

Hogarth, souvent moins bien inspiré, n'atteint pas toujours.

Dans le quatrième tableau, Hogarth nous fait assister à une matinée

musicale chez la comtesse. Le jeune ménage mène toujours grand train,

malgré les représentations de l'intendant fidèle. Madame est à sa

toilette devant une table chargée d'un miroir et de tout l'arsenal de

la coquetterie; son costume se compose d'une robe de satin jaune fort

décolletée, sur laquelle est jeté un peignoir. Un perruquier, dont

les traits offrent l'exagération caricaturale du type français tel que

l'Angleterre le comprenait au siècle dernier, met des papillotes à la

comtesse, qui écoute, sans se préoccuper beaucoup du concert, les

propos galants du conseiller Silver-Tongue, devenu l'ami de la maison,

car son portrait figure effrontément parmi les tableaux appendus à la

muraille. Silver-Tongue propose à la comtesse un billet de bal masqué.

On voit que le ménage est en plein désordre, et que, depuis la scène

du contrat, le galant homme de loi a fait bien du chemin.

Sur le devant du tableau, un célèbre sopraniste du temps, le signor

Carestini, dont l'embonpoint colossal fait penser à celui de Lablache,

chante un morceau qu'accompagne un joueur de flûte allemand, très en

vogue alors. Carestini est vêtu d'une façon magnifique, tout brodé

d'or, tout inondé de dentelles, des bagues à tous les doigts; il a un

air d'assurance et de satisfaction, une fatuité nonchalante qui sentent

le virtuose gâté par le succès. Une dame habillée de blanc, les bras

étendus comme pour prendre les notes au vol, se livre à des pâmoisons

admiratives les plus ridicules du monde. Encore un peu, elle va donner

du nez en terre. Heureusement, un nègre en livrée verte la secoue de

son extase pour lui offrir une tasse de chocolat.

Sur le parquet, au premier plan, un petit nègre ramasse un lot de

curiosités achetées à la vente aux enchères. Parmi ces bibelots de

mauvais goût, figure une statuette d'Actéon déjà cerf par la tête.

Le symbole est transparent. Des cartes d'invitation, des billets

d'excuses gisent confusément à terre, et renseignent sur les habitudes

de la maison. Il faut remarquer aussi que la scène ne se passe pas au

salon, mais dans une chambre à coucher dont le fond est occupé par un

lit de parade surmonté d'une couronne de comte, ce qui indique une

imitation des mœurs françaises. Aucun détail n'est insignifiant dans

Hogarth.

Le cinquième tableau prouve d'une manière tragique et sinistre à

quels résultats peut aboutir une union mal assortie. On n'a pas oublié

le billet de bal masqué que Silver-Tongue présente à lady

Squanderfield dans la scène précédente. Grâce aux facilités du

déguisement, le couple adultère s'est esquivé du bal. Un _bagno_,

honteux asile des amours furtives ou criminelles, leur a fourni son abri

hasardeux. Le lieu est assez sinistre d'aspect, et il faut tout

l'emportement de la passion pour ne pas frémir en mettant le pied sur

le seuil. Une vieille tapisserie d'Arras représentant le massacre des

Innocents, figuré avec une barbarie gothique, recouvre les murailles;

le portrait d'une courtisane célèbre y est cloué d'une façon si

étrange que les jambes d'un satellite d'Hérode, se bifurquant sous le

cadre, semblent appartenir à la donzelle. L'ombre des pincettes

adossées au chambranle d'une cheminée enlevée avec le mur que

l'artiste a dû abattre idéalement pour faire plonger le regard du

spectateur dans ce triste réduit, s'allonge sur le plancher, dessinant

la silhouette d'un vague spectre. Près d'un fagot destiné aux feux

impromptu que nécessite l'arrivée des couples, gît le corset de la

comtesse. Faut-il voir, dans ce rapprochement du fagot et du corset, une

allusion injurieuse aux charmes de la jeune lady, ainsi que le

prétendent certains commentateurs? Nous préférons y lire la hâte et

le trouble d'un rendez-vous dangereux.

Une crinoline à cercles d'acier, exactement pareille à celles que les

femmes portent de nos jours, ballonne non loin de là. Sur une chaise

traînent un domino et un masque. Dans l'angle, des rideaux de serge

entr'ouverts trahissent le désordre d'un lit quitté brusquement.

Voilà une plantation de décor qui ne promet rien de bon. Aussi la

scène est-elle digne du fond qui l'encadre. Lord Squanderfield, sans

doute prévenu par quelque lettre anonyme ou quelque domestique chassé,

a suivi les amants, attendu le flagrant délit et forcé la porte. Un

combat s'en est suivi entre le mari et l'amant, combat funeste au pauvre

comte qui, le jabot taché de sang, la pâleur de la mort sur la figure,

laissant glisser son épée de ses doigts inertes, chancelle et va

tomber pour ne se relever jamais. La coupable, éperdue, nu-pieds, en

manteau de nuit et en chemise, se traîne aux genoux du comte qui ne

l'entend déjà plus, criant grâce et merci! Au fond, dans la baie

d'une fenêtre à guillotine, s'enchâsse avec un raccourci lugubrement

grotesque, la fuite du conseiller Silver-Tongue, en costume adamique.

Rien de plus effrayant que cette tête effarée, livide, spectrale,

jetant par-dessus l'épaule un regard de suprême horreur à l'asile de

la débauche devenu le théâtre du crime. L'assassinat commis, le

coupable évadé, la justice au pied lent qui n'abandonne jamais le

criminel, arrive, sa lanterne à la main, sous la figure de deux agents

de police, l'un gras et l'autre maigre.

Il y a une vraie terreur dans cette toile aux tons sombres encore

rembrunis par le temps. Les figures s'en détachent vagues, blafardes et

terribles comme des fantômes.

Vous croyez peut-être le drame fini et la leçon suffisante? Nullement;

il y a encore un acte intitulé la _Mort de la comtesse._ Après cette

tragique aventure et le scandaleux éclat qui s'en est suivi, Lady

Squanderfield, devenue veuve, a dû se réfugier dans la maison

paternelle, chez l'alderman, au sein de la Cité. Par la fenêtre

entr'ouverte, on aperçoit le pont de Londres tout couvert de maisons,

comme il était alors. L'intérieur de la chambre contraste avec les

élégants salons où se passaient les premières scènes du drame.

Quelques grossières images collées au mur, un râtelier de pipes

communes, quelques livres d'arithmétique, de jurisprudence et de

commerce, s'épaulent les uns contre les autres sur les tablettes des

encoignures formant l'ameublement. La table est encore couverte des

débris d'un déjeuner plus que frugal: un œuf à la coque tenu en

équilibre au milieu d'un tas de sel, moyen auquel Christophe n'avait

pas songé, une tête de veau qu'emporte un chien, profitant du trouble

produit par la catastrophe, voilà tout. Ce n'est pas misère, mais

avarice.

Au milieu de la chambre, renversée sur son fauteuil, son corsage

défait comme une personne qui suffoque, le visage masqué d'une pâleur

exsangue, le nez déjà tiré, l'œil vitreux, la comtesse exhale son

dernier soupir. Une vieille domestique soulève entre ses bras, pour le

baiser suprême, le fruit malsain de cette triste union, un pauvre

enfant de quatre à cinq ans, blafard, scrofuleux, rachitique,

marqué du stigmate noir, comme son père. Ses petites jupes, à

demi-soulevées, laissent voir les brodequins orthopédiques, tuteurs de

ses jambes nouées.

L'alderman arrache au doigt de la comtesse un anneau que sa main roidie

par la mort retiendrait peut-être plus tard. C'est une valeur qu'il est

inutile d'ensevelir avec la défunte. Un peu en arrière de ce groupe,

un apothicaire aux formes trapues secoue par sa cravate une espèce de

valet imbécile, jocrisse de la domesticité, enseveli dans une

souquenille trop grande pour lui, qui lui descend jusqu'aux talons.

Quelle bévue, quelle faute peut avoir commis cet animal? Regardez cette

fiole de laudanum jetée à terre aux pieds de la comtesse. C'est le

valet qui l'est allé chercher. Armée de ce poison, lady Squanderfield

s'est débarrassée d'une vie insupportable désormais. Si vous voulez

savoir la cause de cette résolution désespérée, baissez-vous et

lisez cette feuille volante tombée près de la fiole. C'est la cause à

côté de l'effet. Ce canard a tué la comtesse. Une potence lui sert de

vignette. L'imprimé contient le discours prononcé sur l'échafaud par

le conseiller Silver-Tongue, que cette fois sa langue d'argent n'a pu

disculper. Le médecin, appelé trop tard, s'esquive silencieusement. La

Faculté n'aime pas à se trouver en face de la mort.

Ce tableau est un des meilleurs de Hogarth. La figure de la comtesse

expirante effraye par la vérité de l'agonie physique, sous laquelle

transparaît l'agonie morale, plus douloureuse encore. Hogarth a touché

là presque au sublime, et le pinceau n'a pas fait défaut à l'idée.

Les autres personnages sont tous admirablement caractérisés, et les

fonds touchés avec une sobriété chaude digne de Téniers ou d'Ostade.

Nous avons analysé longuement cette suite. Elle est, comme pensée et

comme exécution, l'œuvre la plus parfaite de Hogarth. L'artiste s'y

montre l'égal du philosophe. Ce n'est pas tout Hogarth, mais c'est

assez pour que, désormais, aucun tableau du maître ne vous apprenne

rien de nouveau sur lui, pas même ses tableaux d'histoire, genre qui

n'était pas le sien, et dans lequel il ne s'est heureusement pas

obstiné.

Le mérite de Hogarth est d'avoir été intimement et profondément

Anglais, Anglais jusque dans la moelle de ses os. Il a tiré son art de

son temps, chose difficile, et nul artiste n'a fait preuve d'une

originalité plus absolue dans ses défauts comme dans ses qualités.

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 49 / 50 题