J'ai connu Eugène Delacroix de loin et de près. Je l'ai étudié dans
ses œuvres, je l'ai aimé dans sa vie. Je conserve précieusement ses
lettres, je garde avec religion son souvenir. La première fois que je
l'ai vu, c'était à un souper de mademoiselle Rachel. L'amitié colora
nos âmes, comme un vin généreux empourpre les coupes.
Il y a deux ans, j'écrivais dans _L'Artiste_, le lendemain d'un dîner
chez le peintre de la _Barque du Dante_:
«Eugène Delacroix est tout aussi beau convive chez lui que chez les
autres. Sa table est exquise; le tour de sa table, qui n'est pas grande,
est tout un Olympe en habits noirs de demi-dieux de l'art: peintres,
sculpteurs, poëtes et musiciens. Par malheur, beaucoup de demi-dieux
ont des cheveux blancs. La gloire aime cela. Comme la Muse de
l'intimité y verse aux convives d'une main familière le vin pur des
vieilles amitiés toujours jeunes! Ces festins où le rôti est toujours
bien doré, ces heures qui répandent des roses comme les heures de
Raphaël à la Farnésine, ce qui retournent en perles égrenées dans
l'océan de l'infini, qui les retrouvera? La mort ne permet pas aux
mêmes convives de revenir à la même table: il faut que le style de
l'histoire les grave dans le souvenir de ceux qui restent. Je me
souviens d'une de ces fêtes: Eugène Delacroix, Victor Hugo, Alfred de
Musset, Pradier, mademoiselle Rachel, madame de Girardin, qui encore? De
tous ces vivants immortels, Delacroix seul reste debout à Paris,
toujours vaillant, sans avoir blanchi d'un cheveu. Que les dieux ne
l'appellent qu'après sa journée faite, ce travailleur indompté qui
serait si désolé de perdre ses heures de soleil!»
Hélas! le soleil, son maître, celui qu'il osait peindre face à face
dans son char de feu à la galerie d'Apollon, le soleil revient
indifférent tous les matins à son atelier de Paris et de Chamrosay,
mais Eugène Delacroix ne lui prend plus ses rayons. La nuit éternelle
s'est répandue sur le grand peintre de la lumière.
En quelques années la France a vu tomber, le ciseau ou le pinceau à la
main, d'illustres artistes: Pradier, David d'Angers, Simart, Ary
Scheffer, Paul Delaroche, Decamps, Horace Vernet et Eugène Delacroix,
le plus grand de tous.
Je suis revenu de loin pour les funérailles d'Eugène Delacroix.
J'avais vu les funérailles de Gros, et j'avais foi encore en cette
vaillante jeunesse qui avait arraché au corbillard le cercueil du
peintre de la _Peste de Jaffa_ pour le porter pieusement jusqu'au
cimetière. Mais je n'ai pas retrouvé ce noble enthousiasme. Les jeunes
de 1854 ont aujourd'hui les cheveux blancs, les jeunes de 1865 n'ont-ils
donc pas vingt ans? Ils ont laissé à l'Institut tout l'honneur des
funérailles du plus grand des peintres contemporains,--l'Institut
représenté à peine par une douzaine des siens!
Où était donc la France ce jour-là?
Ç'a été l'histoire des funérailles d'Alfred de Musset: un peloton de
garde nationale, quelques académiciens, de rares amis, trois ou quatre
femmes qui pleuraient. Mais la vraie douleur de quelques hommes hors
ligne n'est-ce pas le deuil de la France? Seront-ils moins grands le
lendemain ce peintre et ce poëte de notre jeunesse?
Les grands hommes politiques des grands journaux, qui consacrent tous
les jours un premier-Paris à parler de tout et de rien, qui se
garderaient bien d'omettre un nuage diplomatique, n'ont pas jugé que la
mort d'Eugène Delacroix fût un événement digne d'être enregistré.
C'est pour les natures violentes comme Eugène Delacroix que le mot
génie a été créé: en effet, le mot talent ne convient pas à ce
maître impatient, fiévreux, emporté, qui dit que le fini c'est
l'infini. Le talent, c'est la placidité de Gérard Dow; le génie,
c'est la _furia_ de Michel-Ange; le talent s'applique au pinceau qui
s'épuise à parachever une tulipe, comme celui de Van Huysum; le
génie, c'est le pinceau qui crée des mondes, qui dévore l'espace, qui
jette feu et flamme, qui traduit par la grandeur et par la beauté
l'œuvre de Dieu. C'est Eugène Delacroix.
Eugène Delacroix était un peintre héroïque. Il appartenait à la
grande famille des maîtres absolus, des despotes, des tyrans. C'était
un artiste de grande race, sa main était fière, son âme rayonnait. Ce
que j'admire en lui, c'est que la science n'a pas tempéré l'audace: il
cherchait toujours les aventures comme s'il avait toujours eu vingt ans;
mais n'a-t-il pas eu vingt ans toute sa vie?
Étudiez sa figure, c'est le masque de l'intelligence. Ce front cherche
et se heurte aux nues; ces cheveux, toujours noirs, toujours abondants,
marquent la persistante jeunesse; ces yeux profonds, ombragés de cils
et de paupières, défient les rayons du soleil; ce nez fin, bien
attaché, bat des narines avec impatience; cette bouche est
dédaigneuse, mais cache la bonté. Les joues sont battues et pâlies
par les passions du génie. L'âme est recueillie, mais au moindre choc
elle va éclater comme le tonnerre. Ce portrait n'a qu'un défaut: il
représente l'artiste au repos. Eugène Delacroix, l'homme de l'action,
ne s'asseyait que pour se mettre à table. Il pensait debout, il parlait
debout, il travaillait debout. Je me rappelle qu'il n'y avait pas un
banc dans son jardin. Le peintre avait ses jours de rêverie, mais non
de rêverie oisive.
Avant Eugène Delacroix, on n'avait jamais qu'entrevu le pays radieux
irrévélé avant lui. Comme Rembrandt, comme Watteau, il a créé son
monde dans les arts au temps où l'on croyait que tous les maîtres
avaient dit leur dernier mot. Les grands siècles de l'antiquité et de
la Renaissance ne renaîtront pas avec leurs peuplades d'hommes de
génie, mais la France n'est pas encore inféconde; ses mamelles sont
toujours pleines de lait, et plus d'une bouche aimée des dieux, comme
dit le poëte, ira y puiser la soif de l'immortalité.
Il ne faut pas dire d'Eugène Delacroix que c'était un coloriste, il
faut dire que c'était le coloriste. Véronèse avait le coloris
éclatant, Rembrandt le coloris magique, Eugène Delacroix était tour
à tour éclatant et magique; il jouait de la couleur comme Paganini
jouait du violon, toujours maître de sa gamme et ne détonnant jamais.
La critique lui conseillait d'oser faire des sacrifices et de ne pas si
souvent étouffer la ligne sous le prisme; mais dans sa lumineuse
ivresse il était si éloquent qu'il enivrait tout le monde, même la
critique.
Celui qui reproche à Eugène Delacroix de n'avoir pas l'amour de la
ligne est celui qui reproche à M. Ingres de n'avoir pas l'amour de la
palette. M. Ingres a ses raisons pour ne pas étouffer son beau dessin
sous la couleur; son éloquence est dans la ligne: il veut dominer par
là. M. Ingres est parti du bas-relief antique, M. Eugène Delacroix est
parti de la passion moderne. Qu'importe, puisqu'ils sont, le premier
dans la région sereine, le second dans la zone orageuse, l'honneur de
notre école moderne!
Diderot se promenant avec Chardin devant les tableaux du Salon de 1765,
disait à son ami: «Tout cela est très-bien, mais où est le démon?»
Qui de nous n'a fait vingt fois la même remarque devant les œuvres
contemporaines: «Tout cela est très-bien; poses académiques, études
d'après nature, sages compositions, couleurs à grand orchestre; tout
cela est très-bien, mais où est l'âme?» Quand on s'approche d'un
tableau d'Eugène Delacroix, c'est l'âme qui vous saisit d'abord. Pour
lui, le grand secret n'est pas de faire tout bêtement ce qu'il voit par
l'œil simple, c'est de répandre sur sa toile les lumières de
l'inspiration, c'est d'y montrer son âme tour à tour épanouie ou
crucifiée. Le vrai réalisme n'est pas de faire vrai pour les yeux,
mais de faire vrai pour l'esprit.
Pour ce grand peintre de la passion, la vie a été une lutte
quotidienne, la lutte du génie contre l'opinion. Quand il était
enfant, un fou lui tira son horoscope. Sa gouvernante l'avait conduit à
la promenade, un homme lui prend la main, l'examine trait par trait, et
dit en hochant la tête. «Cet enfant deviendra un homme célèbre, mais
sa vie sera des plus laborieuses et des plus tourmentées.» Eugène
Delacroix, qui n'avait pas oublié les paroles du fou, disait souvent:
«Voyez, je travaille toujours, et je suis toujours contesté.» Ce fou
était un devin.
Eugène Delacroix pourtant voulant se donner des jours de paresse,
s'était donné une maison de campagne; mais, dans sa mauvaise habitude
de travail, il y avait établi un atelier. Le _rien faire_ de ces âmes
de feu effrayerait les ouvriers les plus robustes, ceux-là qui
demandent toujours le droit au travail. Mais l'homme de génie est
condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Quelle bonne fortune pour celui qui l'arrachait à sa palette et le
tenait à sa table deux heures durant! car Eugène Delacroix était
l'hôte le plus gai, le plus imprévu, le plus lumineux qu'on pût
avoir. De même qu'il était artiste sans cesser d'être homme du monde,
il était homme du monde sans cesser d'être artiste. Tel était Rubens,
tel était Van Dyck, tels les maîtres Vénitiens. Il parlait de tout
comme un homme qui a voyagé non pas sur la terre classique ou dans les
forêts vierges, mais par tous les mondes de l'imagination. Il n'est pas
un grand poëte, depuis Homère jusqu'à Byron, dont il n'ait eu
l'intimité, pas un philosophe dont il n'ait habité les châteaux de
cartes, pas un artiste dont il n'ait traversé l'atelier. L'idéal ne le
dominait pas au point qu'il ne descendît des fiers sommets aux simples
actions humaines. Il a vu de loin, il a vu de près. Il savait la vie.
Il avait étudié les hommes et les choses hors de son atelier. Il y a
des artistes qui ne sont supérieurs que dans leur atelier. Eugène
Delacroix était partout supérieur. Il eût discuté pied à pied avec
le prince de Melternich. L'empereur l'a appelé aux conseils de la ville
de Paris: Napoléon III aurait pu l'appeler à tout autre conseil. Son
père était ministre: comme son père, il avait le sens pratique. Il
jugeait un homme sans appel en un clin d'œil. Son esprit était subtil
à ce point qu'il vous comprenait au premier mot. Si vous étiez un
fâcheux, il ne vous laissait pas achever; si vous parliez bien, il vous
laissait dire, car il aimait l'éloquence pour l'éloquence, comme il
aimait les roses sans lendemain. Il savait tout et savait oublier, ce
qui est le sublime de la science, car il faut au génie les heures
nocturnes: le soleil est plus beau parce qu'il se couche tous les jours.
Il me faudrait préciser comme la Bruyère pour dire en peu de mots tout
le charme et tout l'esprit de ce beau convive des dîners parisiens, qui
était tour à tour sévère comme l'art et gai comme l'esprit. Madame
de Maintenon faisait oublier le rôti, il eût fait oublier madame de
Maintenon.
Que dirai-je de la vie d'Eugène Delacroix? il a tant vécu dans ses
œuvres que je me demande s'il a pris le temps de vivre ailleurs. Mais
les grandes natures vivent partout et toujours. Elles dévorent vingt
siècles en un siècle: elles vivent du passé et du présent. Pour
vivre ainsi, il faut avoir été trempé dans l'acier du Styx. Si
Eugène Delacroix eût vécu cent ans, on ne l'aurait pas accusé
d'avoir été avare de ses jours comme Fontenelle qui n'osait ni rire ni
pleurer, qui étouffait en son âme tout amour et toute haine. Eugène
Delacroix est mort dans sa dernière émotion quand ses bras n'avaient
plus la force de retenir son âme volcanique.
Eugène Delacroix est né à Saint-Maurice, presque à Charenton,
presque à Paris, en la dernière année du dix-huitième siècle, le 26
avril; mais son vrai pays natal est Bordeaux, puisque c'est à Bordeaux,
en voyant peindre des camaïeux, qu'il sentit naître un peintre en lui.
Son père, Charles Delacroix, avait été, tour à tour, conventionnel,
ministre du Directoire et préfet de l'Empire. Suivant les fortunes
diverses de son père, il eut une enfance très-accidentée. Je ne sais
pas si une bonne fée a préservé son berceau, mais un jour les flammes
l'ont envahi, l'ont caressé, l'ont presque dévoré. Un peu plus tard,
il s'empoisonne avec du vert-de-gris destiné à laver des cartes
géographiques. Un peu plus tard, il tombe dans le port de Marseille, et
n'est sauvé que par un miracle. Est-ce tout? Non, il s'étrangle avec
un grain de raisin, comme le poëte antique.
Je ne le suivrai pas au lycée, où il rencontra Géricault, ni à
l'atelier Guérin, où il étudia Rubens. Je ne soulèverai pas d'une
main indiscrète le voile du passé répandu comme un chaste linceul sur
les premières passions. J'arrive de plain-pied au Salon de 1822, où se
révéla Eugène Delacroix à peine âgé de vingt-trois ans. Pour cette
grande révélation, il fallait un grand historien: en 1822, M. Thiers
faisait la critique du Salon dans le _Constitutionnel._ Le futur homme
d'État reconnut du premier regard un peintre dans l'inconnu qui
exposait _Dante et Virgile aux enfers._ «On peut y remarquer ce jet de
talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime nos
espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le
reste.
«Le pinceau large et ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un
peu crue. L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune
au peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on
pourrait appeler en quelque sorte _l'imagination du dessin_, et qui est
tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les
plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de
Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à
l'aspect de ce tableau; je retrouve cette puissance sauvage, ardente,
mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement. Je ne
crois pas m'y tromper, M. Delacroix a reçu le génie.»
N'est-il pas beau de voir l'historien faire ainsi l'histoire du
lendemain? N'est-il pas beau de voir M. Thiers à son aurore saluer
Eugène Delacroix à son premier soleil?
David avait appris la ligne à l'atelier de Boucher. Eugène Delacroix
apprit le coloris à l'atelier de Guérin.
En sortant de l'atelier, Eugène Delacroix a osé se montrer coloriste
jusqu'à la violence. Tout amoureux qu'il fût de la renommée, il lui
fallut la prendre par force, comme aux jours de pillage. Venu au soleil
couchant de David, ce soleil plus clair que brûlant; venu quand déjà
le romantisme montrait son disque embrumé au-dessus des ténèbres du
moyen âge, il ne fut ni gréco-romain ni franco-gaulois; il fut
lui,--il fut contemporain de lui-même, homme de son siècle.--Pendant
que d'autres interrogeaient les statues de la Grèce antique, il
peignait, en trouvant des larmes dans sa palette, la Grèce moderne, où
mourait Byron: le _Massacre de Scio_, c'est la seule histoire qui nous
reste de l'héroïque renaissance de ce peuple perdu.
Parallèlement à Victor Hugo, il faisait sa révolution. On avait
adoré la ligne jusqu'à l'aller étudier dans le dessin linéaire, il
osa prouver par le _style du coloris_ que la ligne n'existait pas.
Supprimez la couleur, supprimez le rayon, que restera-t-il de l'œuvre
de Dieu? Une œuvre sans style, une nature sans âme. Cette révolution
fit pâlir encore l'école de David. Malheureusement elle mit au monde
une myriade de coloristes échevelés qui s'imaginèrent, étudiant mal
le maître, que toute l'éloquence de la peinture était dans la
palette. Ce fut l'invasion des barbares. Mais un peu de barbarie
féconde les civilisations malades. «La queue de l'école davidienne, a
dit M. Théophile Gautier, traînait alors ses derniers anneaux dans la
poussière académique, et ses tableaux n'étaient plus que de faibles
copies de bas-reliefs grecs ou romains. Les tons de plâtre du modèle
se reproduisaient si exactement dans les contre-épreuves peintes, qu'il
eut mieux valu faire franchement de la grisaille comme M. Abel de Pujol.
Aussi, lorsque parurent la _Barque du Dante_ et le _Massacre de Scio_,
les yeux habitués à ces couleurs crépusculaires furent-ils
singulièrement offusqués par cette intensité ardente et cet éclat
superbe. On poussa des cris de hibou devant le soleil, et les plus
comiques fureurs se donnèrent libre carrière: l'art était perdu! c'en
était fait des saines traditions! Attila approchant de Rome sur son
petit cheval à tous crins ne produisit pas plus d'horreur, de tumulte
et d'épouvante. Cependant le coup était porté, et à chaque Salon
diminuait le nombre des Oreste en proie aux Furies, des Ajax insultant
les dieux, des Achille suppliés par Priam. Shakespeare, Gœthe, Byron,
les légendes du moyen âge, fournissaient des thèmes neufs au peintre
audacieux qui secouait le joug de l'école pour n'écouter que son
génie. Jamais artiste plus fougueux, plus échevelé, plus ardent, ne
reproduisit les inquiétudes et les aspirations de son époque; il en a
partagé toutes les fièvres, toutes les exaltations et tous les
désespoirs; l'esprit du dix-neuvième siècle palpitait en lui.
Mais il en coûte toujours cher pour faire une révolution, même sans
le vouloir, car Eugène Delacroix ne songeait pas à faire école. Il ne
voulait que faire triompher sa personnalité, comme naguère David. Ce
qui eût bien étonné ses ennemis alors, c'est qu'il avait dans son
atelier, à côté d'une esquisse de Géricault et d'une copie de Rubens
par Delacroix--que j'achèterais bien pour un Rubens--un portrait de
David qu'il admirait beaucoup, un chef-d'œuvre; car, maintenant qu'il
n'y a plus ni classiques ni romantiques, reconnaissons que David fut un
grand peintre. Eugène Delacroix admirait David et ne voulait pas
l'imiter, fidèle à cet axiome, que celui qui imite l'_Iliade_ n'imite
pas Homère. Il lui en coûta cher pour répudier tout air de famille
avec ses contemporains. Le duc de la Rochefoucauld, intendant des
Beaux-Arts, tenta de le ramener dans les voies consacrées, mais il se
cabra. «Qui prouve que ce n'est pas moi qui vois juste?--Tout le
monde.--Eh bien, tout le monde voit faux.» Ce ne fut qu'à l'Exposition
de 1855, un tiers de siècle après ces paroles, que le roi Tout le
monde prit enfin les yeux d'Eugène Delacroix.
Mais avant ce légitime triomphe, la vie de ce grand artiste fut une
lutte de tous les jours. Privé de travaux par le duc de la
Rochefoucauld, il fut réduit à faire des lithographies, comme Prudhon,
trente ans plus tôt, qui dessinait pour vivre des têtes de lettres.
C'était le vaillant soldat qui avive son héroïsme en escarmouches.
Selon M. Théophile Silvestre, qui l'a peint en relief vigoureux: «La
première des deux collections, qu'il publia de 1825 à 1828, est une
série d'interprétations de reliefs, de médailles et de pierres
gravées antiques de la collection de M. le duc de Blacas. Ces
lithographies, devenues très-rares, résument absolument le côté
pratique du génie de Delacroix et donnent la clef de son œuvre, dont
le principe, du reste, loin d'avoir varié, n'a fait que se fortifier
par la suite. Il est bien certain que si les ouvrages de sa jeunesse
n'égalent pas en intensité ceux de son âge mûr, si l'_Entrée des
Croisés à Constantinople_ surpasse le _Massacre de Scio_, tout
Delacroix est dans l'un comme dans l'autre tableau avec ses émotions
profondes, sa manière fièrement personnelle, son cachet inimitable. La
seconde série de lithographies est une illustration de Faust: «Je
retrouve dans ces images, disait le vieux Gœthe, toutes les impressions
de ma jeunesse.»
La révolution de 1830 vit naître dans son atelier cette _liberté_
toute moderne sortie des entrailles du peuple et non détachée des
bas-reliefs ou des fresques antiques. L'heure du peintre allait sonner;
on lui permit enfin de marquer son génie aux plafonds et aux parois des
palais. Il peignit pour Versailles, il peignit pour les musées, il
étendit partout ses conquêtes. La Chambre des députés, le palais du
Luxembourg, le Louvre, l'Hôtel de ville, ont enfin leur Rubens et leur
Véronèse.
Dans l'œuvre d'Eugène Delacroix, l'unité et la variété se donnent
harmonieusement une main amie. C'est toujours le même pinceau, mais
avec les belles ressources d'une fertile imagination. Le peintre est
inépuisable, quel que soit l'horizon. L'unité répand sur ses ciels,
ses paysages, ses mers, ses architectures, ses personnages, le même
caractère; la variété répand la vie universelle et témoigne du
sentiment de l'infini: il remue tout un monde.
Ne soyons pas de cette école de critiques mot à mot, qui s'acharnent
aux défauts lilliputiens d'une œuvre gigantesque. Il faut au génie de
libres allures; les défauts qu'un petit esprit signale avec bonheur ne
font souvent que donner plus de relief aux beautés, sa peinture a sept
dieux: Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël, Corrége, Titien,
Rubens, Rembrandt. Quel est le plus parfait? c'est peut-être le plus
imparfait: Michel-Ange.
Gérard Dow est parfait, mais qu'est-ce que Gérard Dow quand Rubens est
là? Eugène Delacroix, qui appartient à la grande famille des
maîtres, ne doit pas être jugé sur ses ébauches de chevalet. Où il
faut le voir, c'est, dans ses plafonds, dans ses chefs-d'œuvre du
musée du Luxembourg, dans ses batailles du musée de Versailles. Là il
respire l'air vif et se montre dans sa force. Il est abondant, varié,
harmonieux, hardi, toujours nouveau, toujours vivant. Il meuble ses
tableaux avec magnificence, il _peuple_ les salles qu'il peint. La nuit,
les figures doivent reprendre l'entretien familier.
Le peintre du _Massacre de Scio_ est dramatique comme Shakespeare; comme
Shakespeare, c'est l'homme des temps nouveaux. S'il a vécu dans
l'antiquité par des existences antérieures, il ne veut pas que son
souvenir s'y attarde trop longtemps. Quand il est forcé d'être
mythologique, il l'est avec tant de liberté qu'il transfigure l'Olympe
dans l'esprit moderne. Les dieux de la fable deviennent nos dieux; ils
symbolisent nos rêves, nos idées, nos sentiments. Il fait des déesses
les Muses nouvelles. Pour lui, Minerve est la sagesse, mais c'est aussi
la pensée. Sa Vénus n'est pas copiée d'après les statues antiques;
c'est la Volupté inquiète qui a traversé les vagues furieuses. Ainsi
des autres. Les grandes personnalités reforment le monde à l'image de
leur âme.
Eugène Delacroix a tenté l'universalité: il a osé être peintre
d'histoire, peintre de batailles, peintre religieux; quoi encore?
peintre de fleurs. Il a compris tous les pays et tous les siècles avec
le caractère héroïque et l'esprit intime de chaque génération. Grec
ancien dans ses plafonds, Grec moderne dans ses tableaux d'histoire,
comme le _Massacre de Scio_, païen dans sa _Sibylle_ ou sa _Médée_,
chrétien dans ses _Pietà_, oriental avec ses _Croisés_ et ses
_Fantasia_, poëte avec Virgile, Dante et Byron, romancier avec Walter
Scott, historien à Versailles, peintre partout. Familier à tous les
arts, il a prouvé que, toujours poëte, il savait tour à tour être
musicien pour faire chanter les harmonies de sa couleur et architecte
pour décorer les palais dans le style consacré. Et comme il est
toujours fécond! comme il jette la vie à pleines mains! comme ses
figures respirent! comme ses draperies s'agitent! comme ses accessoires
font la fête des yeux!
J'ai dit qu'Eugène Delacroix avait, comme tous les grands maîtres,
créé son monde. Les demi-grands maîtres s'arrêtent à mi-chemin dans
leurs œuvres; là l'originalité, là le style. Ils ne créent leur
monde qu'avec des débris épars des mondes connus, noyant leur
personnalité dans celle des devanciers ou des contemporains: cette
figure est à Raphaël, ce torse à Michel-Ange, cette draperie à
Véronèse, ces ombres à Prudhon, ces lumières à Eugène Delacroix.
C'est à peine si le peintre se montre un peu sous l'habit d'Arlequin.
Il a beau déguiser ses emprunts par le masque de l'originalité, le
moins savant sait dénouer le masque.
Eugène Delacroix est tout un, est tout lui. Il ne marche pas dans les
souliers d'un mort illustre, il ne boit pas dans le verre d'un dieu
reconnu. Si son verre est si beau, c'est qu'il boit dans son verre,
dirait Alfred de Musset. Une simple rose peinte par Eugène Delacroix,
je la reconnaîtrais comme les plus distraits reconnaissent du premier
regard ses figures et ses draperies. Tout ce qu'il peint a son style;
ses roses comme ses lions, ses palais comme ses déserts, ses dieux
païens comme ses dieux chrétiens.
On peut dire aussi que pour lui l'ordre, c'est le désordre, parce que
le désordre, c'est la vie. Il ne mesure pas les ténèbres avec un
compas, mais avec une torche enflammée.
Dans son expression comme dans son désordre, il ne viole pas la loi du
beau. Il a toujours un air de grandeur et un accent de poésie qui le
maintiennent dans les régions surhumaines. Il est le plus étrange et
le plus harmonieux des peintres; un peu moins, il ne serait qu'un grand
artiste hors de sa voie; mais comme il a franchi victorieusement la
ligne invisible qui sépare le génie du talent, il a le droit de tout
oser.
Eugène Delacroix a voulu par son testament la simple tombe antique sur
la colline la plus solitaire du Père-Lachaise, là où le soleil seul
vient à son couchant. On a dit de Poussin que c'était le philosophe
des peintres et le peintre des philosophes. On pourrait graver sur le
marbre d'Eugène Delacroix: _Ci-git le peintre des poëtes et le poëte
des peintres._