PRUDHON

Le Monde est le rêve de Dieu, a dit un philosophe. Ne pourrait-on pas

dire avec plus de raison: Dieu, ayant créé le monde et le voyant

imparfait, mais ne daignant pas recommencer son œuvre, rêva un autre

monde plus beau, plus éblouissant, plus digne de lui-même, nouveau

paradis terrestre, où la poésie, Ève avant et après le péché, se

promène dans toute sa beauté splendide? L'art est ce rêve de Dieu.

L'artiste ou le poëte est donc une créature privilégiée, qui a la

mission de réaliser cet autre monde qui nous console du premier.

L'artiste poétiquement doué ne doit pas seulement étudier sous la

lumière du soleil, il doit écouter cette voix idéale qui répand sur

la nature ses prestiges et ses enchantements. A-t-on jamais rencontré

sur la terre la divine beauté des Madones de Raphaël? Les masques de

plâtre moulés à vif atteindront-ils jamais à l'élévation des

têtes de Michel-Ange? Les printemps que nous traversons en France, en

Italie, en Grèce, sont-ils doux et parfumés comme les idylles d'André

Chénier? La nature, toute belle qu'elle soit, manque un peu d'accent et

d'harmonie; l'art achève le poëme imparfait de Dieu, avec le vague

souvenir du ciel d'où il est descendu, quand l'art s'appelle Raphaël,

Corrège ou Prudhon.

Au dix-septième siècle, deux peintres luttent ardemment pour arriver

à la royauté de la peinture: l'un n'a que son talent, mais celui-ci

est un esprit hardi, toujours sur la brèche, prêt à dominer, prêt à

prendre la place de vive force: vous avez reconnu Lebrun. L'autre a son

génie pour lutter, mais celui-là est un esprit timide et discret,

recherchant avec amour la solitude qui inspire et le silence qui

élève: c'est un homme simple et naïf, qui aime la peinture et non la

gloire, qui demande à Dieu les joies cachées de l'artiste, et non les

fanfares de la renommée. C'est un grand peintre; et pourtant il est

vaincu par son rival, vaincu dans la vie, vaincu à Versailles, vaincu

jusqu'au jour où le temps remet tout le monde à sa place: vous avez

reconnu Le Sueur.

À la fin du dix-huitième siècle, la même lutte se reproduit. Après

les paysages bleus et roses de Boucher, quand la peinture, conduite par

David, s'est retrempée dans le sol romain, ne voit-on pas les

apparences du génie surprendre et frapper tout le monde sous le pinceau

sévère de ce maître souvent égaré, tandis que le vrai génie

demeure méconnu dans l'humble atelier de Prudhon? David, comme Lebrun,

s'était fait le peintre de son temps; à lui les sombres figures de

1793 et la pompe impériale de 1812; à lui tout ce qui rappelle les

Romains qu'il veut ranimer, les vertus républicaines et les vertus

héroïques: Joseph Chénier est son poëte, Napoléon est son héros,

la liberté est son dieu.

Prudhon, comme Le Sueur, inspiré de plus haut, s'était fait le peintre

de tous les temps et de tous les pays. Le vrai génie n'a pas d'âge et

il a le monde pour patrie; que lui importe à lui, ce timide et doux

Prudhon, tout ce bruit qui se faisait alors? «Saturnales de la gloire,

saturnales de la liberté!» disait-il en fermant sa fenêtre. Certes,

comme tout cœur national, il était fier de voir l'héroïsme français

choisir l'Europe pour champ de bataille et proclamer la liberté à tous

les coins du monde; mais à côté de Prudhon homme, il y avait Prudhon

artiste: or, pour l'artiste, il y avait sous le soleil bien des choses

avant Bonaparte ou Saint-Just, il y avait l'amour et le beau; il y avait

Dieu; il y avait les enfants qui jouent sur le sein de leur mère, et

les amoureux qui rêvent aux pieds de leur maîtresse; il y avait

l'antiquité, cette muse toujours nouvelle. Le champ qu'il aimait le

mieux, ce n'était pas le champ de bataille, c'était la vallée bénie

du ciel, où la gerbe répand son or sur la faux; le pré bordé de

saules, où les bœufs s'éparpillent; la vigne rougie, courbée sous la

grappe, qu'égaye encore le chant des vendanges. Ce qu'il aimait,

c'était la nature dans sa force, dans son sourire, dans sa douleur, vue

par le prisme de l'art, qui est la seconde nature.

On peut pousser le parallèle plus loin. Lebrun et David avaient

étudié les maîtres; ils avaient puisé d'une main confiante à toutes

les sources consacrées; ils étaient devenus peintres à force de voir

comment les grands peintres l'étaient devenus. Par contraste, voyez Le

Sueur et Prudhon: ils étudient seuls, ne suivent aucune trace et

arrivent au génie sans presque le savoir. Lebrun a été le peintre de

Louis XIV, David a été le peintre de Napoléon; Le Sueur et Prudhon

ont été les peintres de la nature éternelle, n'ayant d'autre

inspiration que celle qui vient de Dieu.

Dès les premières années de Prudhon, on voit que ce fut là un

peintre prédestiné. Comme Rubens, il s'appelait Pierre-Paul. Il est

né en avril 1760, à Cluny, presque dans le même pays où était né

Greuze. Celui-ci était fils d'un architecte, celui-là était fils d'un

maçon. Rien ne serait triste comme l'enfance de Prudhon, s'il n'y avait

sa mère pour répandre l'amour sur son berceau: ainsi de Greuze.

Prudhon était né le treizième enfant du maçon; son père, finit par

succomber en pleine bataille d'une vie de labeur et de sacrifice; il

mourut à la peine, ne laissant à sa veuve désolée que Dieu seul pour

appui. Dieu prit bien sa part du testament; il fit un peu de place au

soleil à tous ces pauvres orphelins. Ce fut surtout sur Prudhon que

tomba sa bonté; mais donner le génie à un homme, est-ce de la bonté

divine? N'est-ce pas plutôt le soumettre aux plus rudes épreuves?

N'est-ce pas montrer le ciel à l'oiseau qui a perdu ses ailes? En

effet, ce fut par un rude chemin, par un autre calvaire, que Prudhon

porta la croix du génie.

Prudhon puisa sa force dans les larmes de sa mère. Le premier tableau

que vit ce peintre fut une mère désolée qui aime ses enfants, et qui

n'a souvent à leur donner que l'amour de son cœur et les larmes de ses

yeux. Prudhon vit donc s'ouvrir la route dans l'ombre, la route du

pauvre avec ses horizons sur la misère; mais, du moins, dans ce triste

tableau, il y avait une mère dont la douce et tendre figure se

détachait sur une auréole divine. Cette figure de mère fut toujours

la plus suave inspiration du peintre; c'est dans le souvenir de son

enfance qu'il puisa cette douceur ineffable et cette angélique

tendresse qui est l'âme de son génie.

De bonne heure, Prudhon alla à l'école des moines de Cluny. Dès les

premières leçons d'écriture, le voilà, comme Callot, dessinant mille

profils fantastiques; au lieu d'apprendre à écrire, il apprend à

dessiner. Ce n'est point avec les lettres de l'alphabet qu'il _exprimera

sa pensée_, qu'il _parlera aux yeux_: au lieu de l'art ingénieux

chanté par Boileau, il s'exprimera avec l'art divin de Raphaël. Revenu

à la maison, fuyant les jeux de son âge, il prend une aiguille et

sculpte la passion de Notre-Seigneur sur une pierre. Comme il a une

charmante figure, les moines de l'abbaye le distinguent et s'attachent

à lui; il a le privilège de les suivre partout; à l'heure de

l'école, il lui est permis de s'égarer dans les vastes dépendances du

monastère. Il passe des journées en contemplation devant quelque

sculpture ébréchée, devant quelque peinture où l'araignée file sa

toile. Le monde est là pour lui; l'œuvre de Dieu n'est pas ce qui le

surprend, car rien n'est impossible à Dieu, c'est l'œuvre de cette

pauvre créature qui ne fait que montrer sa faiblesse ici-bas. Un jour

un moine, voyant son écolier en extase devant une _Descente de croix_

de quelque peintre ignoré, lui dit, sachant qu'il aime à dessiner:

«Tu ne réussiras pas, toi, car cela est peint à l'huile.» Prudhon ne

répond pas; il sort du monastère et court les champs, tout en se

demandant quelle est la manière de peindre à l'huile. Et d'abord il

faut de la couleur, il faut mille teintes variées pour reproduire ce

ciel, ces figures, ces draperies et ces paysages. Dans la prairie, il y

a des primevères et des scabieuses; dans le seigle ondoyant, des

coquelicots et des bluets; sur le sentier, des marguerites et des

églantines. «Voilà mes couleurs trouvées!» s'écrie Prudhon. Il

cueille des fleurs et des plantes, il s'en va butinant partout; il

rentre à la maison joyeux et riche comme l'abeille à la ruche; il

exprime le jus de ses bouquets; il cherche, il se trompe, il essaye, il

se désespère; il retourne dans les champs, il rapporte une autre

moisson: la maison de sa mère est tout un laboratoire. On se moque de

lui, on le poursuit de quolibets; que lui importe? il est dans le chaos,

mais il trouvera la lumière. En effet, au bout de quelques jours,

Prudhon avait découvert à lui seul le secret de peindre à l'huile. Il

avait treize ans, l'âge de Pascal découvrant les mathématiques.

Prudhon rentra victorieux à l'abbaye, les mains pleines d'ébauches.

«Cela est peint à l'huile, dit-il au moine surpris de cet éclair de

génie.--Comment as-tu donc fait, mon enfant?--J'ai cherché, j'ai

trouvé.» Le moine parla de Prudhon à son évêque: c'était au beau

temps où chaque grand seigneur était né protecteur des arts.

L'évêque de Mâcon enleva l'enfant à sa mère pour le confier à un

peintre de province, Des Vosges, dont le nom n'est arrivé jusqu'à nous

que parce qu'il eut Prudhon pour élève. Du reste, ce brave homme fut

digne de sa mission: il eut le bon esprit d'être fier de guider le

pinceau de l'enfant; il comprit que ce serait là son œuvre. Prudhon,

libre désormais de toute autre étude, prit le vol de l'aigle dans ce

domaine de l'art. Ce fut un disciple souvent rebelle aux leçons du

maître; il avait ses idées à lui, il comprenait la beauté à sa

manière, il avait une certaine façon de rendre la vérité qui lui

semblait plus fière et plus douce que la façon des autres; aussi, plus

d'une fois, ce fut le maître qui prit une leçon.

Prudhon passait tout son temps dans l'atelier; quand il prenait un jour

de repos, c'était pour voler vers sa mère, sa mère toujours tendre,

toujours triste, toujours inquiète; sa mère qui voyait alors sa

nombreuse couvée déserter le nid et fuir, au hasard, à la grâce de

Dieu, le sûr abri de ses ailes. La pauvre femme vivait de peu, comme

tout ce qui souffre ici-bas; un rayon de soleil, le parfum des prés et

des bois, quelques miettes d'une fortune depuis longtemps disséminée,

l'amour de ses enfants, voilà sa vie.

Le jour où Prudhon tombait chez elle sans se faire annoncer était un

jour de joie; on s'embrassait, on pleurait, on se consolait. Ce

jour-là, le souper était presque gai; le lendemain, avant de partir,

on déjeunait encore ensemble, mais le repas s'attristait. Et pourtant

rien n'était plus agréable que ce frugal déjeuner servi à la

fenêtre par une main maternelle, en regard des vignes rougies. Mais il

fallait partir! En s'éloignant, le fils se retournait tout ému, déjà

presque consolé par le tableau saisissant des belles campagnes du pays.

De loin, au détour du sentier, il voyait sa mère penchée à la

fenêtre, immobile comme une statue, perdue dans son amour et dans sa

tristesse. Prudhon se rappela toujours avec un charme ineffable ses

poétiques visites à sa mère; le voyage et le retour, l'arrivée

soudaine, la surprise silencieuse, le tendre babil du souper, le feu qui

s'allumait dans l'aire, cet aire béni, où Dieu, passant sur la terre,

eût aimé à se reposer. Il se rappelait surtout les tristesses du

départ, ce déjeuner qui n'était pour lui que le signal de l'adieu,

enfin, le sentier sinueux d'où il voyait encore sa mère. Ce fut vers

ce temps-là que, voulant peindre une figure de fantaisie, il fut tout

d'un coup surpris et joyeux de reconnaître sa mère, sa mère dans

l'attitude qu'elle prenait à la fenêtre. C'était un vrai portrait qui

ressemblait pour les yeux et pour le cœur: c'était la ligne, c'était

le sentiment. Le pauvre Prudhon, ravi de son œuvre et n'ayant pas de

quoi acheter un cadre, trouva plus simple d'encadrer au pinceau cette

figure tant aimée dans la fenêtre de la maison natale. Jusque-là

Prudhon, âgé de seize ans, n'avait aimé que deux choses: la peinture

et sa mère, amour béni du ciel, joie sainte et glorieuse, délices

matinales d'un cœur à peine ouvert. Un troisième amour vint tout

gâter.

Il prit une maîtresse sans l'aimer, et croyant échapper à ce

despotisme, il épousa sa maîtresse. Voilà la prose qui vient, avec

ses souliers ferrés, fouler le vert gazon de sa poésie. À peine

fut-il marié d'un an qu'il compta deux enfants dans son atelier. Ces

enfants, mal nippés, ne venaient pas inspirer bien poétiquement leur

père; cependant ils lui servirent de modèles pour ces jolis groupes

dignes des fresques de Pompéi. Malgré les soucis souvent rougeurs et

les devoirs quelquefois desséchants de la famille, Prudhon demeura

tendre, généreux, enthousiaste. Les états de Bourgogne avaient

établi un concours pour un grand prix de peinture; ils envoyaient tous

les ans à Rome le lauréat de la province. Prudhon qui concourait

était à l'œuvre connue de coutume avec une noble ardeur. Un jour, à

travers la cloison qui le sépare de son voisin, il entend des sanglots:

un élève se désespérait et s'indignait contre son inspiration.

Prudhon sourit d'abord, il s'attendrit ensuite, et, s'oubliant

lui-même, il détache une planche, pénètre dans la loge voisine et

achève la composition de son camarade. La générosité lui donna plus

de talent qu'il n'en avait eu jusque-là: aussi son camarade obtint le

prix; mais honteux de sa victoire, il avoua qu'il la devait à Prudhon.

Les états de Bourgogne réparèrent l'erreur: un cri d'admiration se

répandit avec éclat; ses rivaux l'embrassèrent et le portèrent en

triomphe par toute la ville.

Il partit pour Rome, laissant sa femme et ses enfants à la garde de sa

mère et de Dieu, espérant revenir de la ville éternelle, sinon riche,

du moins avec assez de talent pour le devenir; il partit heureux de

retrouver sa liberté, ébloui par cet horizon de chefs-d'œuvre qu'il

allait étudier.

Arrivé à Rome, il trouva un ami dans Canova; cette amitié fut la plus

belle, la plus noble, la plus sainte de sa vie: tout s'y trouva,

jusqu'au sacrifice: elle consola Prudhon de l'amour. «Il y a trois

hommes ici, lui dit un jour Canova, dont je suis jaloux.--Je ne connais

et je n'aime que vous, lui répondit Prudhon.--Et Raphaël; et Léonard

de Vinci, et le Corrége! reprit Canova; vous passez tout votre temps

avec eux, vous les écoutez, vous leur confiez vos rêves, vous allez de

l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, vous n'avez jamais fini

d'admirer ce qu'ils disent.»

Si Prudhon eût écouté Canova, il eût passé sa vie à Rome, loin de

la France qui lui fut ingrate, loin de sa femme qui lui fut infidèle.

Le proverbe dit que les absents ont tort; ils ont quelquefois tort de

revenir. Pour les imaginations poétiques, les absents ont raison: le

souvenir ne garde en amour que le côté charmant; c'est un miroir

magique où les mauvais tableaux ne se reflètent jamais. Or, Prudhon

avait aimé sa patrie et sa femme: par les prismes du lointain, il

revoyait avec un charme infini les beaux paysages de la Bourgogne; sa

femme elle-même avait repris, grâce à l'absence, je ne sais quel

attrait perdu de sa première jeunesse. Et puis il avait laissé là-bas

un autre amour plus grave, sa vieille mère qui l'attendait pour mourir.

Malgré les instances de Canova, il partit, lui promettant de revenir

bientôt. Ils ne se revirent pas, mais ils furent fidèles à l'amitié,

fidèles à ce point, qu'ils moururent en même temps, comme pour se

revoir là-haut dans l'immortelle galerie du roi des artistes.

Quand il revint en France, sa mère venait de mourir; sa femme était,

comme d'habitude, d'humeur peu conjugale; la France n'était plus un

royaume et n'était pas encore une patrie; les premières rumeurs de la

Révolution soufflaient sur le pays comme un vent d'orage; on était en

1789: c'était l'heure de l'exil pour les arts. Prudhon, qui se

résignait toujours, se résigna. Après avoir embrassé sa femme et ses

enfants, il partit pour Paris, croyant qu'en tout temps, même en

révolution, c'était encore le meilleur pays pour chercher fortune. Il

arriva à Paris en fort mince équipage; il prit un gîte dans un pauvre

hôtel plus ou moins garni, en attendant qu'il put louer un atelier. Il

ne trouva rien à faire, partant rien à manger. Ce train de vie ne

pouvait le mener bien loin; il foula aux pieds sa fierté; il ouvrit

boutique, ce pauvre grand peintre; il fit des portraits en miniature, il

historia des têtes de lettres, des billets de concert, des factures de

commerce; il enjoliva des cartes d'adresse et des boîtes à bonbons.

«Je fais, disait-il avec un triste sourire, tout ce qui concerne mon

état.»

C'était là un labeur plein d'angoisses; il sentait bien qu'à ce

métier il perdait son temps le plus précieux, ce temps béni du ciel

que la jeunesse répand de ses mains fleuries. Pour se consoler, il

vivait de peu et envoyait à sa famille le reste de son gain. À force

de portraiturer des héros de pacotille à dix ou vingt francs par

tête, il finit, au bout de deux à trois ans, par amasser un millier

d'écus, destinés à lui permettre de redevenir artiste. Déjà

l'horizon se rouvrait pour lui moins sombre et moins froid; la gloire,

qu'il avait perdue de vue, recommençait à lui sourire. Il reprenait sa

vie familière avec le Corrége, Raphaël et Leonard de Vinci; il

écrivait à Canova pour lui confier ses douleurs; Canova lui envoyait

l'espérance dans ses réponses. Greuze aussi lui disait d'espérer;

Greuze avait de bonne foi et de bon cœur reconnu le génie de Prudhon.

«Celui-là, disait-il souvent, ira plus loin que moi (et Greuze

croyait, avec raison, aller plus loin que David et Girodet); il

enfourchera les deux siècles avec des bottes de sept lieues.»

Mais le millier d'écus était le pot au lait de Perrette. Madame

Prudhon, apprenant vaguement que son mari commentait à faire fortune,

se mit en route pour le joindre avec ses enfants; il fallut bien la

recevoir, il fallut bien vivre en communauté de cœur et d'argent: tant

qu'il y eut de l'argent, c'est-à-dire pendant trois mois, tout alla

bien; mais quand la misère vint reprendre sa place au foyer, tout alla

mal. Madame Prudhon aimait à briller, comme toutes les femmes qui ne

sont pas belles. Le pauvre peintre fut réduit à bercer et à amuser

ses enfants. Il en eut bientôt six, six bouches impitoyables qui

demandaient toujours. Souvent Greuze a surpris Prudhon ébauchant un

tableau au milieu de ses six enfants, deux sur ses genoux, un sur le

dossier de son fauteuil, les autres à ses pieds. Il ne se plaignait

point; il accueillait tous ces cris, toutes ces gambades, tous ces

caprices par ce beau sourire de résignation qu'il avait appris de bonne

heure.

Cependant le temps, loin de calmer l'humeur altière et vagabonde de

madame Prudhon, l'irrita davantage. La bourrasque soufflait toujours sur

le feu; dépitée de perdre en vieillissant les grâces maussades

qu'elle avait reçues de la nature, n'ayant ni la vertu, ni l'esprit, ni

la maternité pour refuge, elle devint encore plus acariâtre et plus

méchante, «toute hérissée d'épines,» disait Prudhon. Après

dix-huit ans d'une pareille communauté, il prit une résolution

violente: il se sépara de corps et de biens de madame Prudhon. C'était

séparer le paradis de l'enfer. Comme c'était un galant homme, il fit

une pension à sa femme et se voulut charger de tous les enfants. Le

dirai-je? le suicide l'avait souvent tenté; plus d'une fois il avait

été près d'en finir avec toutes ses misères. Il s'était toujours

résigné à vivre pour ses enfants. Séparé de sa femme, il respira;

le ciel lui sembla plus pur, la nature plus souriante et les hommes

meilleurs; il va sans dire que les femmes y gagnèrent aussi. La fortune

elle-même lui fut dès ce jour moins rebelle; elle vint plus d'une fois

sinon s'asseoir, du moins se reposer à sa porte. Il n'avait pas encore

sa vraie place au soleil, mais il n'était plus dans la nuit: son génie

commençait à poindre à l'horizon, non pas encore dans un horizon sans

nuages. Tous les ennemis du vrai talent, les médiocrités de toute

sorte, les avortons et les sots tentaient d'obscurcir ce soleil levant.

Ceux-ci, parce qu'il était sévère, lui niaient la grâce; ceux-là,

parce qu'il était gracieux, lui niaient la sévérité. Il y avait si

longtemps qu'on n'avait vu en France un peintre à la fois sévère et

gracieux! Malgré les envieux, Prudhon en était arrivé à ce point de

la route où tout ce qui se fait pour ou contre un talent lui ajoute de

l'éclat.

Mais la gloire et la fortune arrivaient bien tard pour un homme de

génie qui avait pâli jusqu'à plus de quarante ans dans la misère et

l'obscurité, dans les soucis de famille et les douleurs conjugales.

Quoique jeune encore, Prudhon ne sentait plus la jeunesse autour de lui;

son cœur était sombre et dévasté; c'était le désert dans la nuit;

pas un rayon, pas une fleur; l'espérance même, cette herbe qui pousse

jusque sur les tombeaux, ne verdoyait plus pour lui. Mais Dieu, touché

sans doute de ses larmes et de son labeur, lui rendit la jeunesse. Il

lui fut permis comme par miracle, d'espérer et de sourire encore, de

retrouver un long printemps d'amour, ou plutôt de traverser un automne

plein de fleurs et de rayons, d'ombrages et de sentiers.

Greuze était mort; on était en 1805; sa meilleure élève,

mademoiselle Mayer, voulant retrouver les grâces de son maître, alla

droit à l'atelier de Prudhon, qui ne consentit qu'à regret à aller

donner des leçons à l'élève de son vieil ami. Cependant mademoiselle

Mayer avait beaucoup de séduction: c'était une brune enjouée,

enthousiaste, toujours souriante, toujours passionnée. Elle était loin

d'avoir la beauté que Prudhon donnait à ses figures de vierges ou de

nymphes; mais, malgré son teint basané et ses pommettes saillantes,

elle avait un attrait qui frappait les plus philosophes. Ses yeux et ses

lèvres répandaient du feu; si sa figure n'était pas faite par les

Grâces, on voyait que l'Amour y avait mis la main. Prudhon, plus

insensible que tous les autres, ne put se défendre de prime abord d'un

certain plaisir secret à la vue de cette physionomie ardente et

expressive, que la religion de l'art ennoblissait. Peu à peu les

leçons devinrent plus longues; Prudhon ne s'en doutait point,

mademoiselle Mayer ne s'en plaignait point. Bientôt l'amour fut de la

partie; tantôt donnant, tantôt prenant la leçon, l'amour n'était pas

le plus mauvais maître. Enfin le peintre et son écolière s'aimèrent,

l'un avec une tendresse rajeunie, l'autre avec toute l'ardeur des vingt

ans.

Vers ce temps-là, mademoiselle Mayer, ayant perdu son père, se

réfugia chez Prudhon, ne croyant pas, dans la pureté de son cœur,

qu'il y eût grand mal devant Dieu à remplacer une mauvaise femme, qui

n'avait laissé sur ses pas qu'abîme et dévastation. Elle avait un peu

de fortune, elle en abandonna presque tous les revenus aux enfants de

Prudhon. Parmi ces enfants, il y avait une fille de vingt ans, qui

devint l'amie inséparable de cette seconde mère. Le monde, qui ne

voit jamais d'un bon œil une nouvelle façon d'exercer la vertu

chrétienne, surtout quand on brave les lois qu'il a faites, ne trouva

pas une épigramme contre mademoiselle Mayer. C'est qu'elle n'avait pas

rougi en entrant chez Prudhon, c'est qu'elle avait franchi le seuil le

front haut, le cœur plein, avec la vertu pour compagne. La vertu des

femmes n'est pas toujours la vaine pudeur; quelquefois c'est l'humble

charité. Mademoiselle Mayer recueillit bientôt plus de preuves

d'estime que bien des dames de qualité mariées par-devant notaire et

par-devant l'Église. On comprit dans le monde qu'il y avait entre elle

et Prudhon plus qu'un serment et une feuille de papier timbré. On les

rencontra au bal, au concert, à la promenade, avec la figure des gens

qui sont heureux et fiers de vivre ensemble. On allait à eux, on les

fêtait sans hypocrisie, on leur demandait sans malice des nouvelles de

la jeune famille. Mademoiselle Mayer était la vraie mère des enfants

de Prudhon; car n'est-ce pas l'amour qui fait la mère? Enfin ce mariage

d'un nouveau genre parut légitime à tout le monde, même à Napoléon;

ainsi, quand les artistes furent délogés du Louvre, Prudhon et

mademoiselle Mayer obtinrent chacun un appartement à la Sorbonne; plus

tard, le jour où Napoléon plaça de sa main royale une croix sur le

cœur de Prudhon, deux jolis tableaux anacréontiques de mademoiselle

Mayer furent achetés, par une galanterie délicate, au nom de

l'Empereur.

Prudhon fit le portrait de Joséphine et donna des leçons de peinture

à Marie-Louise. Il a laissé plusieurs portraits du roi de Rome et de

M. de Talleyrand. Le fameux diplomate ne se lassait pas do poser dans

l'atelier du peintre, pourvu qu'il trouvât à s'égayer avec l'esprit

de mademoiselle Mayer. Plus d'une fois Prudhon eut à enregistrer bien

des mots charmants lancés de part et d'autre; aussi disait-il en

finissant le portrait: «Il n'y manque que l'esprit[58].»

Prudhon, arrivé lentement au bonheur après les plus rudes épreuves,

se détacha de jour en jour des vanités humaines: l'éclat et le bruit

l'importunaient; il aimait mieux le pétillement du feu, le soir, quand

la voix argentine de mademoiselle Mayer arrivait à son cœur avec la

voix de ses enfants, que toutes les fanfares de la gloire. Il adorait la

peinture pour la peinture: aussi, le jour de sa nomination à

l'institut, tout préoccupé par une figure de nymphe qu'il venait de

créer, il conduisit un de ses amis devant la toile avec l'orgueil naïf

d'un enfant. «Mais, lui dit le visiteur, n'avez-vous donc pas été

nommé à l'Institut?--Ah! c'est vrai, dit Prudhon avec quelque

surprise, j'oubliais de vous l'apprendre.»

Son bonheur était de ceux qui aiment l'ombre, le silence, la

mélancolie. C'était un bonheur voilé par le souvenir et par le

pressentiment. Selon un poëte arabe, le bonheur le plus pur est un ciel

de printemps traversé de légers nuages. Celui qui est sous le ciel du

bonheur ne cherche à voir que des nuages; il les suit du nord au midi,

de l'orient à l'occident, espérant sans cesse que le ciel va devenir

pur, mais sans cesse l'horizon chasse d'autres nuages. Comme tous les

hommes, Prudhon, quoique philosophe, voyait les nuages plutôt que le

ciel. Entre l'horizon de l'avenir et l'horizon du passé, Dieu,

mademoiselle Mayer, ses enfants, lui montraient en vain l'azur où

vivent les bienheureux: il persistait à voir les nues.

Malgré sa gaieté native, mademoiselle Mayer aussi finit par se couvrir

peu à peu du voile de Prudhon. Il y avait près de vingt ans que ces

deux amants vivaient des mêmes idées et des mêmes ardeurs. Vingt ans

d'amour! De la gaieté folâtre, mademoiselle Mayer passa à la

mélancolie qui sourit encore; de la mélancolie à la tristesse il n'y

a qu'un pas; en franchissant ce pas, mademoiselle Mayer, qui mettait de

l'ardeur à tout, alla jusqu'à la désespérance. Elle se mit à

cultiver avec une joie funèbre les pâles fleurs de la mort. En vain on

lui demandait raison de sa tristesse. Elle ne répondait pas; s'il me

fallait répondre pour elle, je dirais que, le jour où elle vit la

jeunesse qui fuyait avec les Grâces moqueuses, un fantôme vint la

visiter et lui parler de la tombe, la tombe qui ensevelit les rides et

les cheveux blancs. Ce fantôme, qui tourmenta les premières

générations du dix-neuvième siècle, nous l'appelons le _suicide._ Il

parla longtemps de sa voix funèbre à mademoiselle Mayer; il ne lui fit

pas grâce d'une année; il l'appela _mademoiselle_ d'un air railleur,

tout en lui parlant de ses quarante ans. Elle eut le vertige; durant

trois jours elle vécut côte à côte avec la mort, quoique Prudhon

demeurât avec elle. L'abîme venait de s'ouvrir, elle ne put qu'y

tomber.

Ici, j'en suis fâché pour cette histoire, qui finirait mieux par une

page de poésie, je n'ai plus qu'à reproduire une page de la _Gazette

des Tribunaux._ Le matin du 6 mars 1821, mademoiselle Mayer était seule

dans son appartement; elle n'avait ce jour-là vu que son médecin et

une jeune élève. La veille, elle avait dit bonsoir à Prudhon avec des

larmes dans la voix. Un bruit sourd appelle les gens du voisinage; on

accourt, on se précipite, on trouve la pauvre femme baignée dans son

sang, sous une glace où sans doute elle avait étudié la mort. En un

mot, elle s'était coupé la gorge avec le rasoir de Prudhon. Pourquoi

faut-il le dire? Pourquoi faut-il expliquer la triste fin de cette vie

toute de grâce et de cœur, d'art et d'amour?

Prudhon ne survécut guère à ce coup terrible, seulement son agonie

fut lente. Jusqu'au dernier moment il tint fièrement son pinceau,

disant qu'il voulait mourir sur la brèche. Quand la mort le prit, il

s'abandonnait à cette belle inspiration qu'il a laissée dans son

Christ mourant. «La mort est venue deux ou trois jours trop tôt, mais

je l'attendais,» disait-il à ses amis. En effet, il avait acheté les

six pieds de terre où il repose au Père-Lachaise, vis-à-vis de la

sépulture de mademoiselle Mayer. Il allait souvent, dans ses derniers

jours, rêver sur ces deux tombes[59].

Il mourut le 16 février 1825; Géricault était mort en 1824. En moins

d'un an la France perdit peut-être ses deux plus grands peintres.

Prudhon et mademoiselle Mayer ont eu le dessein sans cesse renaissant de

faire leur portrait l'un par l'autre: il n'en fut rien. Seulement, un

jour de distraction, seuls à l'atelier, se reposant des œuvres

sérieuses, ils prirent chacun une méchante feuille de papier, et, dans

la même séance, Prudhon fit un charmant croquis de mademoiselle Mayer,

tandis que celle-ci dessinait à grands traits la noble et douce figure

de son ami. Prudhon, dans son croquis, avec une simple estompe relevée

de blanc, a saisi tout l'attrait et tout le feu de cette physionomie de

créole. Il a habillé sa maîtresse avec un costume de l'Empire; mais,

grâce au peintre, le costume est charmant: on voit bien qu'elle est

coiffée par lui; ses cheveux, s'échappant du bandeau à la grecque,

retombent sur ses joues en touffes abondantes; Homère n'eût pas mieux

coiffé Diane la chasseresse: toute la grâce antique est là.

Malheureusement, mademoiselle Mayer a affublé Prudhon du costume de

l'Empire: c'est presque de la caricature. Mais elle a bien saisi le

caractère de cette figure qu'elle aimait jusqu'à l'enthousiasme. Cette

figure, très-accentuée, est triste, douce et sévère; la pensée

veille sur le front, un sourire adoucit les lèvres, mais c'est bien là

le sourire de résignation d'un cœur blessé qui se cache.

Ce qui caractérise surtout Prudhon, c'est l'exquise poésie: il est

poëte autant qu'il est peintre, car il peint pour l'âme comme pour les

yeux; tout en retraçant les plus gracieuses ondulations des formes

humaines, il répand avec onction le sentiment qui vient du cœur

illuminer le front, les yeux et les lèvres. Un matérialiste disait, en

voyant une des adorables figures de femmes créées par Prudhon: «Il

serait capable de me faire croire à l'immortalité de l'âme[60].»

Prudhon n'avait pas seulement la divination de l'art, il en avait la

science. On se souvient qu'il trouva la couleur, à treize ans, dans les

herbes et dans les fleurs. Il ne s'est pas borné là: il a laissé dans

ses lettres des pages dignes d'être reproduites, qui prouvent que ce

n'était pas là un de ces artistes ignorants qui arrivent au génie

sans savoir pourquoi.

«La nature donne l'exemple de la plus riche variété, et, si elle a

modelé le genre humain sur un type semblable, n'en a-t-elle pas

modifié à l'infini la couleur, les formes et la figure? Et vous voulez

que, témoin journalier de ses variations, j'adopte pour exprimer ce que

je vois un style étranger à leur nature (c'était là une épigramme

contre l'école de David)? Autant vaudrait dans un tableau adopter la

même figure et le même sentiment pour tous les hommes, et la même

beauté pour toutes les femmes. Je ne puis ni ne veux voir par les yeux

des autres: leurs lunettes ne me vont point. La liberté, c'est la force

des arts. Parce que Racine et Corneille ont fait des chefs-d'œuvre,

faut-il ne plus parler et ne plus écrire qu'en vers alexandrins?»

On a dit de Prudhon, ce fils du Corrége, qu'il était le frère

d'André Chénier. Mais dans le génie de Prudhon il y a l'alliance de

la grâce antique et du sentiment chrétien, que ne connut pas André

Chénier. L'imagination de Prudhon voyageait au pays d'Homère, mais son

cœur habitait la contrée que le Christ a fécondée de son sang. Il a

ses jours de foi où il peint des crucifiements, ses jours de charité

où il peint la _Famille malheureuse_, ses jours d'espérance où il

peint l'_Âme s'envolant au ciel._ Et quand Prudhon est païen, il l'est

avec toute son âme.

Prudhon a dépassé David, comme André Chénier a dépassé

Marie-Joseph Chénier[61].

Avec David, on se réveille dans la Rome politique. Avec Prudhon, on se

réveille dans l'antiquité des poëtes: je me trompe, on sommeille et

on rêve dans l'Olympe. C'est la nuit, c'est le crépuscule, c'est le

soleil voilé. Les déesses descendent des nuages toutes nues,

amoureuses mais pudiques. Non loin des déesses, voici les demi-déesses

qui symbolisent les passions humaines dans leurs poétiques aspirations.

N'entendez-vous pas le chant lointain des bacchantes dans les vignes

brûlées? Ne voyez-vous pas se jouer devant vous, sous les ramées

voluptueuses, ces Amours et ces Zéphyrs qui ondulent dans les

demi-teintes en grappes d'or et de pourpre?

Quel poëte et quel musicien que ce peintre! tout chante en lui et

autour de lui. Son crayon, c'est une mélodie aérienne; son pinceau,

c'est une harmonie matinale.

[Note 58: Prudhon avait le génie de l'allégorie. «J'aime le palais

diaphane,» disait-il. La ville de Paris lui demanda les dessins du

berceau pour le roi de Rome. Il est curieux, aujourd'hui, de voir ce

berceau où l'artiste avait en quelque sorte prédit l'avenir. Il

s'élève sur quatre cornes d'abondance; il est appuyé sur la Force et

la Justice; des abeilles d'or le parsèment; à ses pieds, un aiglon est

prêt à prendre son vol. Il est ombragé d'un rideau de dentelles semé

d'étoiles. Deux bas-reliefs ornent les côtés: d'un côté, la nymphe

de la Seine, couchée sur son urne, reçoit l'enfant de la main des

dieux; de l'autre côté on voit le Tibre, et près de lui la louve de

Romulus: le dieu soulève sa tête couronnée de roseaux, pour voir à

l'horizon un astre nouveau qui doit rendre à ses rives leur splendeur

antique.

Après avoir peint le berceau, il peignit l'enfant; il le peignit

dormant dans un bosquet de palmes et de lauriers, éclairé par la

gloire, protégé par deux tiges de la fleur impériale. Le roi de Rome,

même sous le pinceau de Prudhon, est tout simplement un joli marmot

bouffi et gourmand qui tend la main vers le sein de sa nourrice.]

[Note 59: «Aux amis qui assistaient à sa mort il disait, avec un

sourire de résigné: «Ne pleurez point, je ne vais pas mourir; je vais

partir.» Cette lettre, qui est un dernier adieu, nous le montre tendant

les liras à la mort. «Oh! que la chaîne de la vie est pesante! Seul

sur la terre, qui m'y relient encore? Je n'y tenais que par les liens du

cœur: la mort a tout détruit. Ma vie est le néant; l'espérance ne

dissipe point l'horreur des ténèbres qui m'environnent. Elle n'est

plus, celle qui devait me suivre! La mort que j'attends viendra-t-elle

bientôt me donner le calme où j'aspire? C'est à ta tombe, ô mon

amie, que s'attachent toutes mes pensées.» On le voit, malgré son

génie, Prudhon écrivait dans le style des littérateurs de l'Empire;

on est toujours de son temps par un côté quelconque. Prudhon

appartenait à cette triste période qui dénaturait Ossian et Voltaire;

mais s'il tenait mal la plume, qu'importe? il était un homme de génie

le pinceau à la main.]

[Note 60: Un tableau de Prudhon, les _Divinités de l'Olympe_, m'a

offert le curieux spectacle d'un homme qui cherche dans la nuit encore

la lumière du talent. Dans ce tableau, Prudhon s'est peint lui-même en

génie. Sa tête est belle et intelligente; c'est presque Apollon: sans

doute le peintre s'est flatté. Il n'avait alors que vingt ans; on voit

qu'il était dominé par le goût de son temps; c'est la couleur de

Greuze, c'est le dessin de Doucher; pourtant il y a déjà dans cette

œuvre le pressentiment du génie, certaine finesse, certaine

fraîcheur, certaine grâce que Prudhon seul avait apprises ou plutôt

trouvées sans autre maître que la nature. Il peignait alors d'un

pinceau timide, plutôt en façon de miniature qu'en façon de croquis.]

[Note 61: Supprimez un instant David. Que va-t-il arriver? Prudhon,

longtemps méconnu, sera salué à sa première œuvre et tiendra le

sceptre. Les nouveaux venus, au lieu de copier le bronze ou la pierre

des statues et des bas-reliefs, au lieu d'aller à l'école de Socrate,

copieront des hommes tels que Dieu les a faits. Ce sera l'école

d'Homère et de Théocrite. Nous n'aurons pas de philosophes, mais des

poëtes en peinture. Prudhon ne sera pas seulement un grand peintre, ce

sera un grand maître.]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 46 / 50 题