On peut dire de Louis David qu'il fut révolutionnaire à son atelier
comme au club des Jacobins ou à la tribune de la Convention. C'était
un Spartiate et un Romain de Paris. Il avait rapporté, en 1780, de son
voyage au delà des Alpes, la patrie de Lycurgue et de Brutus à la
semelle de ses souliers. Il n'a jamais compris ni l'art national ni le
sentiment national. Il était Spartiate et Romain; il n'a jamais été
Français, hormis dans son exil. Il a presque mis en relief cette idée
de l'abbé Galiani, que l'histoire moderne n'est que de l'histoire
ancienne sous d'autres noms.
Buonarotti, ce descendant de Michel-Ange, qui était venu apporter ses
agitations aux flammes vives de la révolution française, disait à
David: «Ce n'est pas moi qui suis le petit-fils de Michel-Ange, c'est
toi.» En effet, c'est un peu la même passion pour l'idée, la même
vie inquiète jetée dans la tourmente des révolutions; mais dans sa
pâleur de touche, Michel-Ange est brûlant encore, son exécution garde
toute la flamme inspiratrice; celle de David est conduite par la raison
armée d'un compas.
David se croyait chef d'école comme s'il eut inventé l'art antique.
Est-ce parce qu'il avait protesté contre la peinture française du
dix-huitième siècle, les fêtes galantes de Watteau, les
réminiscences vénitiennes de Raoux, les nymphes court vêtues de
Boucher, les drames familiers de Greuze? David ne s'est-il pas aperçu
une seule fois qu'il n'était que le disciple savant du Poussin et le
continuateur de Lebrun? Qui n'avait, avant lui, recherché les
épanouissements de l'art jusqu'à son origine? Winckelmann a eu des
précurseurs sans nombre. Est-ce qu'on avait attendu la naissance de
David pour reconnaître que les Grecs sont les maîtres par excellence,
qu'ils ont écrit la grammaire de l'art, que leurs œuvres sont les
seules infaillibles dans tous les siècles, parce qu'elles sont créées
par la pensée et par le style, parce que le beau idéal était un culte
chez les artistes d'Athènes et de Sicyone, comme le culte des dieux
chez les hommes, comme le culte du soleil chez les sauvages?
D'ailleurs, en plein dix-huitième siècle, avant David, Vien avait
protesté: or Vien a été le maître de David. C'est lui qui lui a
enseigné les sources vives de l'art. Après les bruyants soupers et les
galantes orgies de Boucher, il fallait bien retremper sa peinture à
moitié ivre dans quelque fleuve aux rives idéales, où Diane
chasseresse seule s'était baignée. Après les folies du festin et les
chansons des courtisanes, l'enfant prodigue n'avait plus pour planche de
salut que la maison natale. La maison natale de l'art, c'est la Grèce.
C'est toujours là qu'on retrouve sa famille et qu'on tue le veau gras.
David n'a paru un réformateur qu'au delà du dix-huitième siècle. En
deçà, tous les artistes saluaient Vien comme le maître nouveau. À
ses derniers jours, Vien disait avec malice: _J'ai entrouvert la porte;
David l'a poussée._ C'est toujours l'histoire de Christophe Colomb et
d'Améric Vespuce. Seulement ici le nouveau monde découvert avait plus
de tombeaux que de forêts vierges.
Au dix-huitième siècle, on disait: Vien; sous l'Empire, on disait:
David; aujourd'hui nous disons: Prudhon. Voilà le vrai fils des Grecs.
Celui-là leur ressemble d'autant plus, qu'il a moins voulu les imiter.
David est né à Paris, en 1750, sur le quai de la Mégisserie. Son
père, qui était mercier, fut tué dans un duel invraisemblable. David,
n'ayant encore que neuf ans, tomba sous la tutelle d'un oncle qui le
destina à l'architecture. Mais, pour une intelligence passionnée,
l'architecture est un art glacial qui passe tout un siècle pour
exécuter un rêve. La peinture, au contraire, c'est un art de feu qui,
comme Dieu, crée son monde en six jours. David avait vu plus d'une fois
son cousin Boucher, le peintre des courtisanes royales; un jour, il le
fut trouver à son atelier, et, le voyant à l'œuvre, perdu dans
l'horizon bleu d'un paysage féerique, encadrant quelque Cythéréenne
au nez retroussé, David s'écria: «Voilà les pays où je veux
vivre!» David ne se connaissait pas encore.
Boucher fut son premier maître. Ce mauvais maître avait voyagé dans
la ville éternelle sans enthousiasme pour Raphaël ni pour Michel-Ange.
«Raphaël, c'est une femme; Michel-Ange, c'est un monstre. L'un est le
paradis, l'autre est l'enfer; ce sont des peintres d'un autre monde;
c'est une langue morte qu'on ne parle plus aujourd'hui. Nous autres,
nous sommes les peintres de notre siècle; nous n'avons pas le sens
commun, mais nous sommes charmants.--Et pourtant! dit David d'un air
pensif en regardant des gravures d'après l'antique et d'après la
Renaissance.--Après cela, reprit Boucher, il y a près d'ici un homme
de talent qui s'est tourné vers les vieux en croyant que le soleil se
levait par là. Je crois que la lumière qui l'attire c'est la lampe des
morts; mais, après tout, il a peut-être raison.» Et Boucher conduisit
David à l'atelier de Vien; car Boucher était un noble artiste, qui
croyait aux autres comme à lui-même. L'Envie aux yeux louches n'avait
jamais hanté sa maison.
Le cousin de Boucher alla donc chez Vien apprendre à mépriser--à trop
mépriser--la palette du peintre de madame de Pompadour. Il concourut
bientôt pour le grand prix de Rome, ce fameux grand prix qui n'a jamais
créé un peintre et qui en a désespéré mille. Il échoua. Pour la
première fois, il douta de ses forces; pauvre et seul, il se laissa
aller au découragement, peut-être même eût-il abandonné la
peinture, si les dieux ne lui fussent venus en aide sous la figure d'une
déesse de l'Opéra, mademoiselle Guimard. Il concourut donc une seconde
fois. Mais une seconde fois il échoua. Au lieu d'aller se consoler aux
pieds de Guimard, il résolut de se laisser mourir de faim. Il habitait
le Louvre, dans l'appartement de Sedaine, secrétaire de l'Académie
d'architecture. Il s'enferma dans sa chambre, brisa son dernier pinceau,
jeta ses couleurs par la fenêtre, se croisa les bras et s'endormit sur
un fauteuil. À son réveil, il dompta sa faim avec une force d'âme
toute romaine. Il passe ainsi deux jours, niant la vie à vingt ans, aux
beaux jours de septembre, où le pampre dévoile la grappe provocante.
Puisqu'il nie la vie, il nie la douleur. Pas un mot, pas un cri.
L'orgueil est là qui étouffe ses regrets et ses plaintes.
Cependant Sedaine pense qu'il n'a pas vu David depuis trois jours, David
qui a subi une nouvelle défaite à l'Académie. Il court à sa chambre.
Il trouve Doyen sur le seuil, qui frappe à la porte. «Eh bien?--Eh
bien, savez-vous s'il est là? ils l'ont tué à l'Académie.--David!»
cria Sedaine de plus en plus inquiet.
Le jeune homme, reconnaissant la voix du vieux poëte, répondit qu'il
était mort, d'une voix sépulcrale. Doyen l'appela à son tour.
«Celui-là, du moins, m'a donné sa voix,» murmura David. Et il se
traîna le long du mur jusqu'à la porte. «Ils ne m'empêcheront pas de
mourir, et j'emporterai là-haut leurs adieux.» Il ouvrit la porte.
Doyen et Sedaine furent effrayés par celle apparition du tombeau.
C'était la Mort aux yeux caves et aux joues marbrées. Ils portèrent
David au soleil, et, selon l'expression de Sedaine, «le sauvèrent des
bras de la mort,» non sans beaucoup de luttes, car David n'en voulait
pas démordre. Doyen, furieux contre ses confrères de l'Académie, alla
les apostropher en pleine séance. «Messieurs, souvenez-vous que ce
jeune homme, un jour, vous tirera les oreilles à tous tant que vous
êtes.» Une troisième fois David concourut pour le grand prix; une
troisième fois il échoua. Mais l'Académie, reconnaissant son
injustice, lui accorda une place à l'école de Rome.
À l'atelier de Vieil, quoique David se fût imprégné des principes de
réforme, il n'avait pas répudié tout à fait le goût de son temps.
Il avait pris quelque plaisir à peindre le _Temple de Terpsichore_ et
le salon du banquier Perregaux. Son plus fameux tableaux de concours, la
_Mort des fils de Niobé_, était dans la tradition des Van Loo, ces
peintres qui avaient trouvé le secret d'être charmants sans science,
sans dessin et sans style, comme Delille était alors un poëte sans
poésie, comme madame de Pompadour était une belle courtisane sans
amour. Quand David partit pour Rome, il disait avec je ne sais quel
regret pour le monde impossible de son cousin Boucher: «L'antique ne me
séduira pas; l'antique manque d'action et ne remue point.» Et, en
effet, après les premières heures d'éblouissement devant les
murailles du Vatican, que fit David? Il copia avec amour la belle scène
de son compatriote Valentin. Ensuite, il peignit la _Peste_ qui est au
lazaret de Marseille, sans parti pris bien visible, dominé tour à tour
par le souvenir de l'école française et par l'exemple des bas-reliefs
antiques.
L'Italie, qui avait revu le soleil dans Cimabué et les maîtres
florentins, était à son dernier rayonnement. La nuit couvrait déjà
la voie sacrée; le génie national allait descendre au tombeau pour la
seconde fois. Il n'allait plus rester qu'un sculpteur, Canova, pour
tailler un mausolée à l'art italien. Ne comptant plus sur l'avenir, le
dieu invisible qui se repose quand sa semaine est finie, on se tourna
vers le passé, comme si la science pouvait remplacer l'inspiration.
Montfaucon avait dévoilé l'antiquité, Winckelmann s'y agenouilla
pieusement, et Mengs s'écria: «C'est là que sont les dieux.»
David passa une année à Rome sans prendre un pinceau, épris de la
seule éloquence de la ligne, qui est une langue complète, comme le
disait Euphanor l'antique. Il dessinait tout et partout: statues
mutilées, fragments de bas-reliefs, fresques devenues invisibles. Il
dessinait tout, moins la nature vivante. Aussi, quand il se remit à
peindre, il ne trouva que dans l'histoire ancienne des sujets dignes de
son génie. À son retour à Paris, il exposa _Bélisaire_ et les
_Funérailles de Patrocle_, donnant raison à ces paroles de Boucher:
«Les figures antiques manquent de mouvement et de vie; elles ne remuent
pas.» Mais tout Paris s'inclina avec respect devant ces morts illustres
sortis du tombeau sous le souffle de David. La révolution était faite
dans l'art comme elle le fut dans l'humanité peu d'années après,
quand Mirabeau, Danton et Saint-Just, ces autres Romains de Paris,
ensevelirent le vieux monde sous le flot tempétueux de leur éloquence.
David, qui avait voulu mourir de faim, eut un triomphe inespéré.
L'ancienne peinture française ne fut plus admise que sur les portes et
sur les paravents. Van Loo disait en mourant qu'il ne croyait plus à
Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Les nouveaux venus brisèrent les
dieux de la veille comme des idoles surannées, indignes d'un grand
peuple. On commençait, par pressentiment, à prendre au sérieux le mot
peuple. David avait ouvert une école toute jonchée de marbres, de
médailles et de débris de vases étrusques. Girodet, Drouet, Fabre et
mademoiselle Leroux-Laville (l'Émilie des _Lettres_ de Demoustier)
furent ses premiers élèves. Il ne tourmentait pas ses élèves par sa
science: il avait compris que le temps seul est le grand maître; il se
contentait de leur dire souvent: «Apprenez à faire un Grec qui ne soit
pas un Romain, et un Romain qui ne soit pas un Grec.» De la France, il
n'était jamais question. Ses élèves auraient pu lui dire quelquefois:
«Maître, vous-même, vous faites des Grecs qui sont des Romains.» En
effet, si David avait vécu avec Lucrèce et avec Cicéron, il n'avait
qu'entrevu Aspasie et Platon. Il connaissait le Forum et non le
Sunium[51].
Cependant l'Académie l'avait reçu par acclamation, le roi l'avait
nommé son premier peintre,--le roi Louis XVI, dont le tribun David vota
la mort!--Enfin la fortune lui était venue sous la figure d'une belle
fille qui avait une dot.
Toutes les pages de la jeunesse de David étaient écrites pour marquer
dans l'histoire. Il fut repoussé trois fois par l'Académie. Il faillit
mourir de faim. Enfin il fut porté en triomphe. C'était en 1780; il
avait envoyé son _Bélisaire_ à l'exposition. Un jour, perdu dans la
foule, il écoulait le bruit public sur son œuvre. Tout à coup il fut
reconnu; tout le monde le voulut féliciter; les plus enthousiastes le
saisirent et le portèrent dans leurs bras en criant de toute leur
force: «David! David! David!» Il ne s'opposa point à cette ovation;
sans doute il la trouvait toute naturelle dans son naïf orgueil. Ce qui
doit l'excuser un peu, c'est qu'ayant aperçu son ami Sedaine qui levait
les bras avec des larmes dans les yeux, il écarta le flot
d'enthousiastes et s'élança vers le vieux poëte.
La vie de David était toute de labeur. Minuit le surprenait souvent
remuant les débris du monde ancien. Il se levait presque toujours avec
le soleil, et s'enfermait dans son atelier sans permettre aux oisifs d'y
perdre leur temps. Il y en a qui aiment la vie à deux, il aimait la vie
à un.
J'oubliais: il avait un ami, c'était son violon,--ami sérieux, qu'il
n'a jamais permis de railler,--ami de tous les instants, confident de
toutes les joies et de toutes les douleurs.
David aurait eu une autre poésie s'il eût senti l'antiquité par
l'âme comme par l'aspect visible,--contraste à Prudhon!--La figure de
Sapho, l'ardente amoureuse, tenta son génie; mais il ne vit la
deuxième Muse qu'à travers la traduction de Boileau:
Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire.
Il la représenta assise et inspirée. Phaon protégé par Vénus, tient
suspendue Sapho et lui passe la main sur les yeux. Elle laisse tomber sa
lyre d'argent. L'Amour est là qui la saisit et qui chante l'hymne à
Vénus. Le tableau est savamment composé. On applaudit à la manière
originale dont David a peint le visage de Sapho sous les doigts de son
amant. C'est un chef-d'œuvre de dessin. Mais pourtant l'hymne de Sapho
devait passionner tout autrement David, qui, sans doute, n'a jamais
chanté l'hymne à Vénus ou qui n'a jamais lu Sapho.
Il y a au Louvre, dans la galerie française, un portrait de femme,
madame Récamier, qui n'a guère arrêté la critique et qui symbolise
le génie de David. C'est une figure où tout est sacrifié à la ligne.
Le pinceau est austère jusqu'à la pâleur. Pas un ornement, pas un
rayon, pas un battement de cœur. Et pourtant cette figure, ainsi
éteinte dans la pâleur d'une touche glaciale, a un attrait indicible
comme la poésie de l'inconnu. Les yeux, enivrés des somptuosités des
coloristes, s'arrêtent là, devant cet horizon tout imprégné de
neige, avec un sourire de surprise. David a poussé l'austérité de la
touche dans ce portrait jusqu'à la fantaisie, jusqu'à la volupté,
jusqu'à la passion, comme sainte Thérèse, qui fuyait la terre d'un
pied haineux pour retrouver dans le ciel les joies coupables de l'extase
amoureuse,--ou comme Sapho, qui se jetait avec un frémissement d'amour
dans la mer Ionienne où l'attendait la mort.
Louis XVI et son premier peintre semblèrent conspirer ensemble contre
la monarchie française. Le roi commanda à David un tableau d'un
enseignement sévère, pris dans l'histoire romaine, pour retremper un
peu tous ces marquis désœuvrés qui faisaient de la tapisserie aux
pieds de quelque Ariane ennuyée, et qui ne pouvaient plus tirer
l'épée que pour défendre le bichon fanfreluche de leur maîtresse.
«Tous ces brins de muguet, comme disait le duc de Coigny, qui, depuis
la bataille de Rosbach, avaient abdiqué tout sentiment national.»
David repartit pour Rome et y peignit le _Serment des Horaces._ Les
Italiens de Rome s'y reconnurent sans doute dans leurs ancêtres, car le
tableau du peintre français y fut bruyamment applaudi[52].
Quand le tableau fut à Paris, M. d'Angevilliers parut alarmé qu'un
artiste eût osé dépasser la mesure du compas royal. David s'écria
brusquement: «Eh bien! qu'on prenne des ciseaux et qu'on le rogne.» Le
succès, à Paris, fut mêlé de surprise et d'enthousiasme. Il y avait
longtemps qu'on n'avait vu apparaître ces mâles figures de l'histoire.
«C'est encore la tragédie, dirent les libertins.--Oui, répondirent
les derniers encyclopédistes, mais c'est la tragédie de
Corneille.»--C'était plutôt celle de Crébillon; seulement on ne la
jouait plus en paniers. On salua David grand peintre, mais surtout grand
archéologue[53].
Pour David, l'humanité n'avait pas fait un pas depuis la mort de
Socrate. Pour lui, le soleil s'était couché dans le tombeau de cette
mort éloquente. Il ne comprenait rien aux splendeurs visibles ou
invisibles du christianisme. La Bible et l'Évangile étaient pour lui
deux livres de plus dans une bibliothèque. Jésus le crucifié, le
divin maître, ne lui avait jamais rien enseigné. Il le reléguait au
calendrier, avec les saints. La duchesse de Noailles, croyant qu'un
artiste si sérieux pouvait seul lui peindre un Christ digne de rappeler
la ligne sévère et l'onction des œuvres religieuses, lui commanda un
tableau représentant un Christ couronné d'épines. «Comment
voulez-vous, madame, que je peigne le Christ? je ne le connais pas.
Socrate, si vous voulez.» Madame de Noailles insista. David promit
d'obéir. Peu de jours après, il lui envoya un Christ sous les traits
et sous les habits d'un soldat aux gardes françaises. Voltaire était
dépassé! Et pourtant, au sacre de l'Empereur, ce fut David qu'on
choisit pour le portrait de Pie VII. On l'avertit que, selon la
tradition, il fallait que l'artiste fût agenouillé pour peindre un
pape. Il s'assit fièrement devant Pie VII, l'épée au côté pour tout
signe de respect. Le pape avait trop voyagé pour se plaindre. Aussi ce
pape de David est le premier Italien venu vêtu de pourpre. Point
d'idéal et point de flamme intérieure. Ce front ne porte pas le
tabernacle de la foi. Peut-être est-ce la faute de Pie VII, peut-être
est-ce la faute du peintre, qui, n'ayant pas au cœur la religion
chrétienne, n'a pu donner à cette belle figure le rayonnement de
l'apôtre.
David était un philosophe du Portique, ne croyant qu'à Socrate. Aussi,
quand il peignit la _Mort de Socrate_, il n'eut qu'à se souvenir, car
il lui sembla qu'il avait, avec Platon, assisté à cette tragédie
païenne,--tragédie sans bruit et sans larmes visibles, tragédie aux
lignes grecques, où la grâce antique se révèle jusque dans la mort.
David avait d'abord peint Socrate tenant la coupe que lui présentait
l'esclave attendri: «Non, non, lui dit André Chénier, qui était Grec
comme David était Romain, Socrate ne prendra la coupe que lorsqu'il
aura fini de parler[54].»
David entra à toute bride dans la Révolution, qui, selon lui, n'alla
jamais assez vite ni assez loin. Il se signala aux Jacobins par son
éloquence brutale. Ses amis Collot d'Herbois et Marat n'étaient pas
plus exaltés. Il fut nommé à la Convention par la section du Muséum.
Le peintre du roi habitait toujours le Louvre. Ce pauvre Louis XVI fut,
pour ainsi dire, décapité deux fois par David. Au 10 août, comme il
ne reconnaissait aucune figure amie parmi les conventionnels, il
aperçut tout à coup son premier peintre: «Eh bien! David, lui
demanda-t-il d'une voix émue, quand finissons-nous mon portrait?--Je ne
finis pas le portrait d'un tyran,» répondit David avec une cruauté
sans égale dans l'histoire. Le tyran baissa la tête et ne répliqua
pas. Quand David vota la mort du roi, il le tua pour la seconde fois.
David a été révolutionnaire en art, en religion et en politique.
Quand on recherche les causes de la révolution de 1789, on doit ne pas
perdre de vue les tableaux de David. Tout son œuvre est l'expression de
cette idée[55].
Le fameux tableau de _Brutus_, daté de 1789, pressentiment de la
Révolution, avait d'ailleurs été commandé à David par le roi de
France, comme le _Serment des Horaces._ La révolution était dans tous
les esprits, même à Versailles:
Rome n'est pas dans Rome, elle est toute à Paris!
_Brutus_ est une œuvre secondaire, sans émotion, parlant sans vraie
grandeur. Brutus est là pourtant avec sa douleur contenue; mais où
êtes-vous, filles de Brutus, sœurs désolées? Je ne vous reconnais
pas dans ces marbres antiques qui s'évanouissent avec tant de science
et tant de grâce. C'est la douleur du théâtre et non celle du foyer.
Et pourtant David avait eu mieux qu'un modèle d'atelier pour peindre la
sœur évanouie. Tout le monde alors se voulait montrer citoyen, même
les femmes, même les marquises de la cour. Une demoiselle de qualité
était venue, toute dévoilée à l'amour de l'art et à l'amour de la
patrie, avec sa gouvernante, poser pour une des filles de Brutus à
l'atelier de David. On raconte même qu'à force de poser dans
l'expression cherchée, elle s'évanouit sérieusement dans les bras de
sa gouvernante. «Monsieur! monsieur! elle se trouve mal pour tout de
bon!--Taisez-vous, dit David à voix basse, attendez encore; ne
voyez-vous pas qu'elle est admirable ainsi?» Et il continua froidement
à saisir l'expression. Tout autre, mieux inspiré, se fût précipité
aux pieds de la jeune fille, l'eût prise avec passion dans ses bras et
eut trouvé ensuite dans son souvenir l'expression idéale. Mais on l'a
déjà trop vu, David manquait de chaleur d'âme.
Cependant la pensée le passionnait. Son _Serment du Jeu de paume_, qui
est du même temps, est tout un poëme radieux où se trahit le
désordre de l'enthousiasme, où la pensée domine le flux populaire
avec sa grande altitude. Il y a là du Michel-Ange. C'est le grand
historien qui va jusqu'à la prophétie. En effet, la foudre qui frappe
la chapelle royale ne crie-t-elle pas en passant: 21 _janvier_ 1793!
La passion révolutionnaire, la seule passion de cet Étrusque
réveillé parmi nous lui inspira son chef-d'œuvre: _Marat assassiné
dans sa baignoire._ Ce tableau sera beau partout, même dans la tribune
du vieux palais de Florence. C'est la vérité dans toute sa rudesse, le
réalisme dans toute sa brutalité; mais la mort est là qui répand sur
cette triste tête de Marat non pas seulement le sommeil oublieux, mais
le rayonnement d'une âme qui s'envole et éclaire en passant d'un
dernier adieu le front, les yeux et la bouche. Voilà un chef-d'œuvre
d'exécution. L'amitié a donné jusqu'au dernier coup la chaleur d'âme
à ce pinceau presque toujours éteint qui a si souvent trahi
l'inspiration. Ce Marat mort, si laid dans la vie, est presque devenu
beau dans le miroir de l'art. On sent que le peintre lui était
sympathique. Et pourtant c'est toujours la vérité qui parle. C'est
bien là cette bête féroce de la bonté qui aurait volontiers
supprimé la moitié du monde pour le bien de l'autre moitié; qui
signait un bon de guillotine avant d'entrer dans le bain, mais qui
écrivait en mourant, ainsi que le témoigne le tableau de David: «Vous
donnerez cet assignai à cette mère de sept enfants dont le mari est
mort pour la défense de la patrie[56].»
Après Thermidor, David fut emprisonné cinq mois durant au Luxembourg.
Thibaudeau, Chénier et Boissy d'Anglas le sauvèrent de l'exil,
peut-être de la mort. Son exaltation démagogique s'était calmée en
prison. Dans ses nuits solitaires il était descendu en lui-même et
s'était jugé sévèrement. Ah! pourquoi n'était-il resté le premier
de la république des arts dans ce royal atelier, tout peuplé de
chefs-d'œuvre? Pourquoi s'était-il aventuré sur cette mer des
tempêtes qui, plus d'une fois avait jeté sur lui des vagues de sang?
il avait d'ailleurs le pressentiment que Robespierre et Saint-Just
avaient enseveli la Révolution avec eux. Il se sentait impuissant dans
l'avenir; il ne devait plus vivre que pour les arts, laissant
l'humanité en roule ou en déroute. Dès qu'il fut libre, il se remit
à l'œuvre; il peignit les _Sabines_, œuvre de maître, mais tableau
théâtral sans tumulte, sans émotion, quoique la pensée qui le lui
inspira l'eût saisi au cœur: il avait appris dans sa prison que sa
femme, qui, on l'a dit, n'était plus sa femme depuis longtemps,
s'épuisait en dévouement pour le sauver. Pour peindre ce dévouement,
il trouva tout simple de la représenter parmi les Sabines; toujours
Romain, même après la Révolution, toujours fidèle à ce paradoxe de
l'abbé Galiani: «L'histoire moderne n'est que l'histoire ancienne sous
d'autres noms.» David s'était étrangement mépris sur son talent en
peignant ce grand tableau. C'était moins du style que de la verve qu'il
fallait là. Un peu de barbarie et de _primitivité_ dans l'exécution
eût mieux valu que cette exquise _politesse_ des contours, des
mouvements et des chevelures. À force d'art, l'art lui-même est banni.
Une fois libre, David ne songea qu'à s'oublier lui-même et à faire
oublier ses violences montagnardes. Mais oublia-t-il sans peine tant
d'amis et tant d'ennemis morts sur la guillotine,--ces ennemis
politiques qui vous disent du fond du tombeau: «Nous nous sommes tous
trompés!» Çà et là, en prenant sa palette et en broyant ses
couleurs, ne vit-il pas des gouttes du sang de Danton et de Camille? En
1795, l'ombre de Danton le poursuivant encore, il dessina, avec la seule
force du souvenir, un beau portrait du grand révolutionnaire pour son
ami M. Saint-Albin. «Tiens, dit David en contemplant la figure
puissante qu'il avait retrouvée dans son cœur, c'est Jupiter Olympien
que je te donne.»
C'est peut-être le seul portrait signé David qui porte, par le style,
une date révolutionnaire. Il est vrai que les Montagnards de David ne
sont pas effrayants, parce qu'il a éteint leur passion sous la
correction glaciale de son pinceau.
Napoléon, qui voulait gouverner avec l'éclat de son génie et avec le
rayonnement du génie des hommes de son temps, alla à David comme à un
historien qui devait parler à tous les yeux. Il lui donna cent
quatre-vingt mille francs pour ses deux grandes toiles: la _Distribution
des aigles_ et le _Couronnement_, qui sont au musée de Versailles.
David a répété le _Couronnement_ pour que cette œuvre courût le
monde, quand l'Empereur était emprisonné à Sainte-Hélène. C'était
une éloquente protestation. On l'a vue exposée jusqu'en Amérique.
Après avoir tant voyagé, cette toile, venue à Paris en 1842 et mise
en vente publique, a été adjugé à quinze cents francs! Ô flux et
reflux de l'opinion humaine! Dans ce tableau du _Couronnement_, David,
enlevé par l'enthousiasme public, monta jusqu'aux sommets inaccessibles
de l'idéal. Son Napoléon est beau de génie, la tête de Joséphine a
un rayonnement d'amour et de jeunesse. «Vous avez peint Joséphine plus
belle qu'elle n'est, dit à David un grand dignitaire de
l'Empire.--Allez le lui dire,» répondit-il brusquement. Le pape était
d'abord un simple spectateur dans cette comédie héroïque du sacre. Il
regardait Napoléon, qui, après s'être couronné lui-même, va poser
la couronne sur le front radieux et triste de Joséphine. Mais Napoléon
dit au peintre: «Je n'ai pas fait venir le pape de si loin pour ne rien
faire. Faites-lui lever la main en signe de bénédiction[57].»
David, exilé, vivait en Flandre par le corps, mais son esprit avait
choisi la Grèce. Il ranimait sa vieillesse à ce soleil sans nuages de
la mère patrie des arts. Les visions de sa jeunesse, Eucharis, Psyché,
l'Aurore, Vénus, Achille, les trois Grâces, Apollon et Campaspe,
vinrent le visiter à ses derniers jours; ou plutôt David n'a jamais
été ni jeune ni vieux. Son pinceau de vingt ans n'accuse ni fougue ni
vérité; son pinceau de soixante-quinze ans n'indique ni faiblesse ni
défaillance, tant il est vrai que la tête d'un artiste est, comme l'a
dit le poëte, un éternel printemps paré des moissons et des
vendanges. Titien peignait à quatre-vingt-dix-neuf ans avec toute la
chaleur de ton de ses jeunes années.
David, qui en 1789 avait peint _Brutus_ comme par pressentiment,
peignait en 1814 les _Thermopyles_ Ce fut sa dernière page d'histoire
en France, page éloquente et froide comme un discours de grand maître
de l'Université. «Héroïque pensée sculptée sur la toile au moment
où les alliés envahissaient la France,» dit Théophile Thoré. Au 9
thermidor, il faillit suivre sur la guillotine Robespierre, dont il fut
le premier peintre; à la chute de l'Empire il fut exilé comme
l'Empereur, dont il était le premier peintre. Il n'alla pas si loin, il
se réfugia à Bruxelles. Vainement, M. de Humboldt tenta de l'emmener
à Berlin avec le titre de ministre des arts du roi de Prusse; vainement
ses enfants, ses amis, ses élèves, le prièrent d'adresser une simple
requête à la Restauration pour fouler encore le sol natal. La
Restauration ne voulait ni de David vivant ni de David mort. Elle ne
voyait qu'un régicide de plus, dans le maître de Gros, de Gérard et
de Girodet, dans le peintre de la _Mort de Socrate._
Quand on étudie l'œuvre de David, on se prend à regretter qu'il n'ait
pas imprimé sa pensée sur le marbre. Il était né sculpteur, avec
l'amour de la ligne et la passion de l'idée; il n'a jamais rien compris
aux fêtes du soleil, ses yeux ne se sont jamais enivrés de lumière.
Il disait de la couleur comme Boileau disait de la rime: «Une esclave
qui ne doit qu'obéir.» Si M. Thiers a savamment interprété la
pensée de David dans son Salon de 1822, M. Guizot, dans son Salon de
1810, a protesté avec une souveraine raison contre cette école de
David.
Quand on étudie avec quelque sollicitude l'œuvre des peintres du
dix-huitième siècle, on voit que l'art français n'est pas arrivé au
style de David sans transition.
De toute cette école célèbre, qu'est-il resté? «Mes disciples,
disait David, ont tous la lettre du génie: Girodet, Guérin, Gérard,
Gros.» Ce dernier seul a survécu, parce que sa forte nature l'a
emporté au-dessus des leçons de David. Les trois autres sont des
statuaires qui n'ont pas suivi leur vocation. Des élèves secondaires,
qui sait aujourd'hui les noms?
David était né grand peintre, puisqu'il a reconnu ses vrais maîtres
dans Phidias et Michel-Ange, puisqu'il a compris qu'en vivant dans
l'intimité de leurs œuvres, il arriverait aux lois éternelles du
beau. Nul peintre au monde n'a plus dessiné d'après Phidias et
Michel-Ange. David a conservé jusqu'à sa mort cinq volumes in-folio
d'études faites à Rome; c'était sa grammaire. Il l'emportait partout,
il l'ouvrait à toute heure. Mais Phidias et Michel-Ange n'avaient pas
eu besoin d'une grammaire, pour parler en toute éloquence la langue de
l'art. Avec la grammaire, on craint de s'aventurer dans les régions de
l'infini; on a toujours un pied sur la terre; on ne s'envole jamais au
delà des nues. On fait des œuvres: on ne fait pas des chefs-d'œuvre.
[Note 51: Un jour qu'il peignait le _Supplice des enfants de Brutus_, il
sortit tout à coup mécontent de lui, pour une jeune fille de Rome
vingt fois peinte et vingt fois effacée. Il va se promener, sachant
bien que la figure cherchée lui apparaîtra dans le souvenir de son
voyage à Rome. À son retour, la jeune fille était peinte. Qui avait
osé jouer à ce jeu? Autrefois Van Dyck avait repeint une figure de
Rubens, mais Van Dyck était lui-même un autre Rubens. Le coupable vint
demander son châtiment: c'était mademoiselle Leroux-Laville, la muse
inspiratrice de Demoustier! «Cela est bien peint, dit David, mais vous
m'avez fait une Grecque.»]
[Note 52: David écrivait au marquis de Bièvre (toujours dc£
contrastes! David est d'abord disciple de Boucher, quand lui-même est
un maître; son premier disciple est la maîtresse de Demoustier, et
s'il a un ami, cet ami c'est le marquis de Bièvre!), David écrivait
donc au marquis de Bièvre: «Les Romains se sont rendus de bon cœur,
et il y a un concours de monde à mon tableau presque aussi nombreux
qu'à la comédie du _Séducteur._ Quel plaisir ce serait pour vous, qui
m'aimez, d'en être le témoin! Au moins, je dois vous en faire la
description. D'abord, les artistes étrangers ont commencé, ensuite les
Italiens, et, par les éloges outrés qu'ils en ont faits, la noblesse
en a été avertie. Elle s'y est transportée en foule, et l'on ne parle
plus que du peintre français et des Horaces. Ce matin, j'ai rendez-vous
avec l'ambassade de Venise; les cardinaux veulent voir cet animal rare
et se transportent tous chez moi. Mais il manque à mon bonheur de
savoir s'il sera bien exposé à Paris. Pour la grandeur de mon tableau,
j'ai outre-passé la mesure que l'on m'avait donnée pour le roi, qui
était de dix sur dix, mais ayant tourné ma composition de toutes les
manières, voyant qu'elle perdait de son énergie, j'ai abandonné de
faire un tableau pour le roi, et je l'ai fait pour moi.»