Cet homme si doux, si résigné, si profondément religieux, capable
d'un amour unique, d'une pensée immuable, et qui mourut du chagrin
d'avoir perdu sa femme, fut un révolutionnaire en art. Ses
contemporains purent s'y tromper, mais non pas les souverains, qui ne
lui confièrent jamais de travaux, non pas Lebrun, disant aux obsèques
mêmes de Le Sueur, que _la mort venait de lui ôter une grande épine
du pied_, non pas le grand Poussin, qui tout de suite avait reconnu en
lui un frère d'inspiration et de pensée. La vie de ce suave artiste
est de celles qui prouvent irrévocablement que l'art est immortel,
puisqu'il a, comme la nature, le don de se reproduire et de se
renouveler à jamais par des contrastes violents, prodigieux,
inattendus, où le doigt de Dieu éclate, faisant sortir du rocher,
frappé de mort, la source fraîche et jaillissante. De la hideuse
décomposition de la matière quelque chose s'élance; ce quelque chose
a le parfum divin, la couleur exquise, la vie pleine de grâce; c'est
une fleur portant en elle tout un paradis de joie et d'amour. Ainsi, aux
époques où l'art étouffé sous la matière, sous les procédés
factices, sous l'imitation de l'imitation, a créé autour de lui
l'éblouissement et le dégoût, soudain un homme surgit, nouveau,
inconnu, ne devant rien à ses prédécesseurs ni à ce qui l'entoure,
et qui rapporte dans son œuvre le pur et primitif parfum de la pensée
humaine; cet homme, c'est la Fontaine, c'est Poussin, c'est Le Sueur, et
son arrivée providentielle blesse les yeux de ses contemporains aussi
douloureusement que le rayon du jour filtrant parmi les rayons des
lampes et l'orgie. Fatalement, tant les yeux des hommes sont aveugles,
nous en venons toujours à adorer quelque brutal et grossier carnaval
qui, fatalement aussi, s'efface et tombe en poussière sous le premier
regard de cette déesse toujours insultée et nue, la sainte Vérité.
Le Sueur fut, je le répète, un des révolutionnaires, un des
initiateurs qui font le jour dans un chaos et qui, à la place de la
convention toute-puissante, viennent apporter la vie et la lumière.
Quel fut son procédé? Nul que l'imitation puisse reproduire, car, plus
sincère, plus idéal encore que Poussin, il puise dans son âme les
moyens d'émouvoir. Les vingt-deux tableaux de la _Vie de saint Bruno_,
peints pour le cloître des Chartreux de Paris, sont l'œuvre toujours
jeune et triomphante de notre Raphaël, mais d'un Raphaël plus
spiritualiste, plus dégagé de la matière et qui dédaigne les pompes
de l'art comme les pompes de la vie, possédant, comme par une grâce
spéciale, la naïveté, la pureté ineffable, l'intensité du
sentiment, la grandeur de conception qui préside aux créations
simples. Regardez ces tableaux où toute une épopée est clairement et
délicieusement écrite, depuis la légende du frère Raymond le
Tartufe, qui sert d'introduction à celle du saint, jusqu'à la grande
page où sa mort est racontée avec tant de ferveur! Suivez cette série
d'une harmonie si douce et si impérieuse, le recueillement, la prière,
la vocation du saint ému par les frissonnements du monde surnaturel, la
distribution de ses richesses aux pauvres, la prise d'habit, la lecture
du bref du pape; quel charme invincible vous retient là toujours plus
captif, toujours plus attiré dans le cercle de l'enchantement sacré?
C'est celui qui déplace les montagnes et rend possibles tous les
miracles: une foi profonde! Foi dans l'art, foi dans la religion, et
même le peintre a eu la grâce d'une sorte de crédulité enfantine,
adorable à cette époque où après le Rosso, après Primatice, après
Fréminet, après l'éclectisme mondain et stérile de Simon Vouet, il
est si doux de respirer cette fleur sauvage.
Mépris de tout ce qui est terrestre, appétit des seuls biens
éternels, détachement des choses, ardeur d'embrasser le réel infini,
telle est la seule idée exprimée dans les vingt-deux tableaux de la
_Vie de saint Bruno_, et n'est-ce pas un miracle vingt-deux fois
renouvelé que d'avoir pu faire comprendre à l'aide d'un art fait pour
les sens, cet appétit qui n'est pas des sens, ce désir extra-humain et
hyperphysique dont le vol nous transporte en dehors de nous, cette soif
de l'invisible que rien ici-bas ne peut tromper ni rassasier? Par quel
miracle déjà quand l'Italie était encore fanatisée tantôt par les
excès des successeurs de Michel-Ange, tantôt par des réactions
impuissantes contre sa manière, quand la tentative des Carrache n'avait
abouti qu'aux violences du Caravage et au chimérique idéalisme de
Josépin, à la conscience un peu stérile du Dominiquin et la
systématique suavité du Guide, quand chez nous, après les travaux
sans originalité des Dubreuil, des Ambroise Dubois, des Leramberg et
des Jean de Brie, Fréminet renouvelait l'exagération à la Michel-Ange
et les tons noirâtres du Caravage, par quel heureux don, par quel
bienfait du ciel Le Sueur avait-il trouvé en lui-même des éléments
pour créer de toutes pièces un art nouveau? Que le goût lui
indiquât, en des sujets comme ceux qu'il avait à traduire, la
nécessité d'éviter tout tumulte, toute symphonie bruyante de couleur,
toute magnificence théâtrale, cela se comprend de reste, mais une fois
qu'il s'était privé volontairement de tout ce qui, pour ses
contemporains, constituait la peinture même, une fois qu'il avait
renoncé aux procédés de l'Italie comme à ceux de Rubens, à
l'affectation anatomique comme au prestige de la lumière colorée,
qu'allait-il lui rester pour donner à ses tableaux la vie de l'art,
charme qui séduit, la beauté durable? Je l'ai dit, rien que lui-même
et sa propre foi. Dégagé de tout, il écouta la voix silencieuse qui
nous parle, regarda sa propre pensée, et dans des altitudes exaltées
et cependant tranquilles, dans une couleur sereine, peignit son âme.
Quant aux moyens de se traduire, cet élève de Simon Vouet ne les avait
demandés qu'à deux maîtres, à Poussin son ami, et aussi à Raphaël,
auquel tout d'abord s'adressent toujours ceux qui cherchent la vérité,
car il n'apprend qu'à être sincère, qu'à trouver le beau en soi et
dans la nature, à voir sur le front de l'humanité le sceau divin dont
elle est marquée irrémissiblement et qui pour l'œil fidèle du
penseur, reste visible malgré les nuages passagers qui l'effacent ou le
voilent.
Eustache Le Sueur fut, comme le Poussin, un des fils bénis de la
pauvreté. Son père, médiocre sculpteur, originaire de Montdidier, en
Picardie, ne méconnut pas ses dispositions pour le dessin et le
conduisit chez le peintre du roi, chez le célèbre et triomphant Simon
Vouet. Déjà dans ce même atelier, un jeune homme nommé Pierre
Mignard, un enfant nommé Charles Lebrun, venaient s'initier à l'art.
Mais comme chaque destinée est semblable à elle-même, Lebrun était
entré chez maître Vouet comme plus tard il entra partout, par la
grande porte. La protection assurée du chancelier Séguier en faisait
déjà un personnage, tandis que Le Sueur était admis obscurément et
par grâce. Bientôt l'Italie, alors le but et la terre promise de tous
les jeunes artistes, enleva à Simon Vouet Mignard et peu après Lebrun.
Seul, Le Sueur, dont la grande destinée était écrite d'avance, fut
retenu à Paris par sa bonne marraine, la Misère.
Oh! combien nous devons la bénir, cette tutélaire marâtre! Si Le
Sueur eût par malheur possédé les quelques pistoles qui lui
manquèrent alors, l'Italie nous prenait le plus original, le plus
sincère de nos peintres; un simple hasard supprimait le _Saint Paul
prêchant à Éphèse_, la _Vie de saint Bruno_, le _Martyre de saint
Gervais et de saint Protais_, la _Descente de Croix_, des chefs-d'œuvre
sans nombre et nous aurions eu un peintre théâtral de plus, quelque
Carrache de seconde main, quelque Vénitien de convention, ou tout au
plus un grand artiste imposant et aligné comme les tragédies de Racine
et comme les jardins de le Nôtre. Mais un tel hasard n'est pas possible
à supposer dans la vie des grands hommes; Dieu les mène par la main et
sait où il les mène.
Le Sueur n'eut-il pas l'âme enflammée et tendre des poëtes destinés
à mourir avec les premières fleurs de la jeunesse? Nous ne saurions
pas nous le figurer vieux, non plus que Raphaël, non plus que tous ces
êtres angéliques, à la fois homme et femme, qui ont gardé en eux la
double nature. Par la virginité de son talent, par cette âme
privilégiée, candide, qui lui fit retrouver l'inspiration naïve des
plus beaux temps de l'art, il méritait le précieux privilège
d'apparaître sous la figure d'un jeune maître, non-seulement pendant
son voyage mortel, mais à travers les âges. Toujours comme le Poussin,
car il devait y avoir plus d'une similitude dans les existences de ces
deux apôtres de l'art, ce fut une circonstance fortuite qui révéla à
Le Sueur sa vocation. Il suivait docilement les conseils de Simon Vouet,
quand le maréchal de Créqui, revenant en 1634 de ses ambassades à
Rome et à Venise, rapporta à Paris une riche collection de tableaux
italiens. Tandis que tous les visiteurs couraient au Guide, à l'Albane,
au Guerchin, Le Sueur se sentait attiré involontairement vers d'autres
tableaux placés sans honneur au fond de la salle: c'étaient des
peintures de quelques maîtres du quinzième siècle, et aussi des
copies de Raphaël exécutées sous ses yeux: un André del Sarto, un
Francia. De ce moment, Le Sueur comprit ce qui s'agitait au dedans de
lui-même; l'art qu'il avait rêvé, celui vers lequel s'agitaient ses
aspirations, était là sous ses yeux, vivant, réalisé. Il avait
soupçonné la vérité; maintenant elle était là sous ses yeux,
brillante, lumineuse, invincible. Il ne faut pas croire pourtant que
l'élève de Vouet eût alors le droit d'embrasser son idéal et de se
dégager des liens où il était garrotté; obligé de travailler aux
tableaux de son maître de plus en plus accablé de commandes, il
fallait qu'il se conformât sans murmurer aux procédés rapides
adoptés par le peintre du roi, car on ne devait pas voir la trace de
deux mains différentes sur ces toiles si rapidement couvertes. Ainsi,
le malheureux Le Sueur se sentait chaque jour envahir davantage par
l'imitation, et une grave inquiétude le tourmentait. Pourrait-il en
effet s'affranchir de ces méthodes lâchées, presque mécaniques, le
jour où, rendu à la liberté, il travaillerait pour son propre compte
et tenterait de dégager l'artiste caché en lui sous le modeste et
docile ouvrier. L'événement nous a prouvé qu'il s'alarmait en vain,
mais à coup sûr il y avait là un légitime sujet d'épouvante. Ce
qu'il apprenait sans s'en douter, à l'école de Simon Vouet, c'était
l'humilité, la résignation chrétienne.
Le Sueur avait environ vingt ans quand se présenta, pour la première
fois, l'occasion si ardemment souhaitée de faire acte de pensée,
d'être lui-même. Chargé de faire huit grands tableaux destinés à
être exécutés en tapisserie, et dont les sujets devaient être tirés
du poëme de François Colonna, dominicain, intitulé: le _Songe de
Polyphile_, Vouet abandonna complètement cette tâche à Le Sueur, qui
en deux ans acheva les huit compositions. Une seule nous reste, et par
sa grâce élégante, par l'heureuse disposition des figures, laisse
deviner déjà le peintre du _Salon de l'Amour_ et du _Cabinet des
Muses._ Toutefois, ne nous affligeons pas trop de la perte de ces
tableaux; Le Sueur, sans doute, n'était pas encore là, il ne devait
être lui-même qu'après sa rencontre providentielle avec le Poussin.
À peine arrivé en France, ce grand homme était en butte à un
dénigrement systématique, à des sarcasmes implacables, à des
attaques sans nombre. Seul, parmi les élèves de Simon Vouet
détrôné, Le Sueur refusa de s'associer à la haine dont on
poursuivait le nouveau venu. Sans songer qu'il s'exposait à passer pour
un courtisan de la faveur royale, Eustache Le Sueur osa admirer tout
haut les œuvres du peintre des Andelys. Ce style noble, sévère, si
courageusement pur et nouveau, si exempt de toute manière, l'avait
conquis et gagné du premier coup. Poussin apprit par hasard qu'un jeune
homme avait osé le défendre contre tous, et voulut voir ce Caton
enfant qui ne tenait pas à être du parti des dieux. Est-il besoin de
dire que l'esprit charmant et candide de Le Sueur gagna tout de suite
Poussin, cet homme antique. Une amitié grave, féconde, s'établit
entre eux, et, de la part du maître, fut une véritable paternité
spirituelle. À sa voix Le Sueur, encouragé et fortifié, sortait des
langes de l'éducation, se sentait libre, osait laisser paraître sa
fierté longtemps contenue. Qu'elles durent être belles ces longues
causeries où les deux grands hommes, l'un à son aurore, l'autre déjà
en possession de tout son génie, se confiaient leurs projets, leurs
désirs, leurs communes aspirations! Le grand, l'éternel sujet de
conversation, on le devine, c'était l'art des anciens. À la voix de
son nouveau maître, Le Sueur pénétrait avec délices dans ce monde,
sa vraie patrie, jusqu'alors fermé pour lui; il ne se lassait pas de
parcourir, de feuilleter sans cesse les cahiers de croquis innombrables
que Poussin avait rapportés de Rome: précieux, inépuisable trésor,
où il s'enivrait à la coupe même de l'idéal. Pendant toute une
année, non-seulement il eût sans cesse à sa disposition la précieuse
collection des croquis, non-seulement il jouit sans cesse des conseils
et des enseignements du Poussin, mais il eut la rare fortune de lui voir
peindre la _Sainte Cène_ et le _Miracle de saint François Xavier._
Lui-même il exécuta sous les yeux du maître son tableau de réception
à l'Académie de Saint-Luc, _Saint Paul imposant les mains aux
malades_, page où l'influence du Poussin est visible, et dont la
gravure nous a conservé du moins le noble et imposant caractère.
Hélas! le moment de la séparation était venu. Ces deux artistes, si
dignes de s'apprécier, de se deviner, de se compléter l'un et l'autre,
ne devaient plus se revoir en ce monde. Nous avons dit ailleurs comment
Poussin, las des intrigues, abreuvé de dégoûts, quitta la France pour
n'y plus revenir. Compromis, perdu pour ainsi dire par sa dévotion à
l'homme de génie insulté, Eustache Le Sueur restait seul, à
vingt-cinq ans, sans protecteur, sans appui, sans autres amis que Stella
et Philippe de Champagne. S'il ne suivit pas en Italie le maître qui
volontairement s'exilait et retournait tout meurtri à sa maison du
monte Pincio, si Le Sueur demeura privé, pour ainsi dire, de la
meilleure moitié de lui-même, c'est que l'amour, un de ces amours
purs, exclusifs, éternels, comme ceux qui naissent dans de telles
âmes, venait de disposer de sa vie. Quelque temps après, Le Sueur
épousait cette jeune fille, pleine de piété et de vertus, frêle et
souffrante, pauvre comme lui. Hélas! elle devait descendre bien jeune
dans la tombe, emportant bientôt avec elle la vie de son époux,
irrévocablement unie à la sienne. Ce beau mariage chrétien est encore
un des traits qui peignent Le Sueur; enthousiaste et pensif comme les
premiers apôtres, il devait aimer comme eux, mourir comme eux, avant
d'avoir senti s'appesantir sur lui la froide main de la vieillesse. Mais
alors il lui restait encore à parcourir treize années de luttes et de
gloire. Uni à mademoiselle Goulay, il entrait sérieusement dans la
bataille de la vie; jusque-là, il avait été uniquement occupé de ses
études, il lui fallut alors songer à son foyer et travailler pour le
pain quotidien. Mais cette impérieuse nécessité ne devait pas le
faire descendre au-dessous de lui-même. Quelque travail qu'il
entreprît, Le Sueur resta le digne élève de Poussin, et ne sut faire
que des chefs-d'œuvre.
On ne peut refuser ce nom aux vignettes qu'il fut obligé de composer
pour la librairie, aux frontispices de la _Doctrine des Mœurs_, des
_Œuvres de Tertullien_, de la _Vie du duc de Montmorency_, et celui
qui, gravé pour un office à l'usage des Chartreux, représente une
_Adoration de la Vierge_, non plus qu'au portrait de la Vierge soutenue
par des anges et à la belle composition pour la thèse de M. Claude
Bazin, de Champigny. Dans ce dernier tableau, les quatre figures qui
forment l'encadrement sont d'un dessin noble et sévère qu'on admire et
qu'on est heureux d'admirer. De même le portrait de la Vierge, tête
chaste, sacrée, et d'une jeunesse ineffable, laisse cette impression
saine qu'on reçoit des œuvres d'art où rien n'est surprise, embûche
pour le spectateur, où ce qui vient de l'âme va directement à l'âme.
Là, comme dans toutes les circonstances de la courte vie d'Eustache Le
Sueur, nous pensons que la pauvreté fut pour lui une bonne
conseillère, une digne inspiratrice; ces vignettes, qui ne le cèdent
comme style à aucune peinture, sont assurées du moins d'une longue
durée matérielle; elles auront la presque éternité de ce qui est
typographie et gravure, tandis que les tableaux du cloître des
Chartreux sont déjà si cruellement mutilés par le temps et par des
restaurations successives.
La galerie du duc de Devonshire, où l'on voit de Le Sueur plusieurs
_Saintes Familles_, la _Reine de Saba devant Salomon_, la _Nuit des
noces de Tobie_, le _Moïse abandonné sur les eaux_, l'_Agar chassée
par Abraham_, celles de lord Besborough, de lord Houghton, renferment
presque tous les tableaux qu'il peignit à cette époque, tout en menant
à fin ces travaux pour la librairie qui établissent entre sa vie et
celle de Poussin une similitude de plus, car, pendant son court séjour
en France, le Raphaël français n'avait pas refusé de dessiner des
vignettes et même des reliures pour les éditions de l'imprimerie
royale. Enfin, l'heure de la gloire, l'heure de la justice arrivait: le
prieur des Chartreux faisait restaurer le petit cloître de son couvent,
et les peintures à fresque restaurées pour la première fois eu 1508,
ne pouvaient subsister dans les arrangements nouveaux; il fut convenu
qu'on en ferait de nouvelles, et le prieur les demanda à Le Sueur, que
sa grande piété et sa réputation d'artiste déjà grandissante lui
recommandaient doublement. Eustache Le Sueur put donc entreprendre
l'œuvre qui, entre toutes, devait l'immortaliser. Œuvre de foi, œuvre
de pauvreté, car la modicité du prix dont elle fut payée ajoute
encore à sa sainteté, à sa grandeur et surtout prouve que la commande
des tableaux de la _Vie de saint Bruno_ ne fut pas, comme l'a cru à
tort La Ferté, une faveur royale.
Il est des hommes à qui leur destinée sublime réserve la gloire de
n'être jamais récompensés de leur vivant, et de rester des
bienfaiteurs envers qui les États ne tentent même pas de s'acquitter.
Le Sueur fut un de ces hommes, et si modeste d'ailleurs, qu'il
prétendait n'avoir fait que des ébauches; sa modestie, son humilité
réelle ne purent cependant pas désarmer l'envie des contemporains, ni
endormir la jalousie de Lebrun qui, à son retour d'Italie, devina en Le
Sueur non pas un rival (il n'aurait peut-être pas eu peur d'un rival),
mais un vainqueur dont les travaux devaient primer les siens devant le
tribunal de la postérité. Dès lors commença entre les deux artistes
une lutte ardente, acharnée, si l'on peut donner le nom de lutte à une
guerre où Le Sueur ne faisait que se défendre et ne se défendait
qu'à force de génie. Cette guerre, à laquelle la France dut tant de
pages merveilleuses, ne devait pas être longue pourtant en enlevant si
prématurément le peintre des Chartreux, la mort se prononça pour
Charles Lebrun, et comme Lebrun l'avait douloureusement prévu
l'immortalité donna raison à Eustache Le Sueur. Mais disons en
quelques mots quelle fut à sa fin cette noble carrière où croyance,
vie, travaux, mort même, tout brilla d'une si profonde et si sainte
unité. Lebrun revoyait Paris en triomphateur, fêté de la reine mère,
du cardinal Mazarin, de Fouquet lui-même qui lui donnait douze mille
livres de pension pour décorer le château de Vaux. Il entrait de
plain-pied et dès le premier jour dans tous ces palais qui devaient
être toujours fermés pour son ancien camarade à l'atelier de Simon
Vouet, pour son nouveau collègue à l'Académie royale de peinture et
de sculpture. L'organisation récente de ce corps avait porté le
dernier coup à nos écoles provinciales, et tandis que Le Sueur,
quoique si peu compris encore, n'était choisi que par une sorte de
pudeur pour faire partie des anciens, Charles Lebrun promoteur ardent de
la création nouvelle obtenait du chancelier la présentation de
l'homologation de l'arrêt et en faisait pour ainsi dire son affaire
personnelle, comme s'il eût eu le pressentiment de la tyrannique
domination qui devait plus tard mettre dans ses mains la toute-puissance
de Louis XIV. Si Le Sueur se sentit ému et troublé ce fut, non pas en
voyant que tant d'honneurs étaient décernés à Lebrun, mais en
apprenant qu'à Rome, Poussin l'avait encouragé de ses éloges et de
son amitié. Si la jalousie eût pu entrer dans cette âme exempte de
faiblesses, c'eût été à ce propos seulement. Mais Le Sueur était de
ceux que la douleur inspire, fortifie et rend plus ardents au travail.
En quelques années il peint son May, le _Saint Paul prêchant à
Éphèse_, qui balance le succès du _Saint André_ de Lebrun, puis à
l'hôtel Lambert où Lebrun n'avait voulu se charger que de la galerie
d'Hercule, dix-sept tableaux, le _Salon de l'Amour_, le _Cabinet des
Muses et d'Apollon_, les _Camaïeux de l'appartement des bains_, et
divers tableaux pour l'abbaye de Marmoutier et pour les églises de
Saint-Gervais et de Saint-Germain-l'Auxerrois. On sait qu'à l'hôtel du
président de Thorigny, et en présence du nonce du pape, Le Sueur
remporta une victoire complète. Pour deviner, en ce temps où la
mythologie n'était qu'une mascarade, ce que le paganisme grec renferme
de divin et d'idéal, ne fallait-il pas un chrétien et un mystique
comme Le Sueur? Alors, il ne s'arrêtait plus, peignait le jour, passait
les nuits à dessiner, dévorait sa vie, pris tout entier par la fièvre
de l'art. La mort de sa bien-aimée compagne le terrassa, et il ne put
achever son dernier plafond à l'hôtel Lambert. Il voulut mourir près
de ces chartreux à qui il avait donné le plus pur de sa pensée; il
s'endormit les mains jointes entre les mains du grand prieur au
commencement de mai 1655. En mourant, il laissait place libre à Lebrun
qui devait régner et céder le sceptre à Mignard; il n'y aurait pas eu
de rôle pour un génie indépendant dans cette splendide et pompeuse
représentation qui fut la gloire de Louis XIV. Pour protester au nom de
la pensée contre l'autocratie morale du grand roi, Le Sueur n'aurait
trouvé en lui ni la profonde ironie de Racine, ni la ruse exquise de la
Fontaine. Il n'eut pas même une feuille de ce laurier banal qui fut
prodigué un peu plus tard si libéralement à tous les figurants du
grand siècle, mais ne devons-nous pas supposer que cette âme tendre et
blessée trouva enfin l'apaisement, la joie infinie, et ces palmes que
le ciel garde aux humbles et sincères génies qui ont su dédaigner
tout ici-bas, même le laurier?