_Et ego in Arcadia!_ Telle est, pour l'éternité, la véritable
épitaphe du Poussin, qui le peint tout entier, et mieux que le beau
quatrain de Bellori, inscrit sur sa tombe dans l'église de
Saint-Laurent[50]. Oui, il a vécu dans l'Arcadie, mais dans une Arcadie
qu'il a lui-même créée, calme, apaisée, grandiose, et toute pleine
du souffle des dieux. L'œuvre du Poussin, poésie visible et tangible,
c'est la nature inerte, conquise par la pensée créatrice; c'est
l'œuvre des Grecs continuée et complétée par une transposition d'une
audace étrange, car ce sourire humain qu'ils avaient su imposer à leur
architecture, le peintre des Andelys le donne aux vastes frondaisons,
aux solitudes, aux larges aspects des campagnes silencieuses. À quelle
contrée sont-ils empruntés ces asiles verdoyants coupés de grandes
masses d'arbres, ombragés de chênes centenaires, surplombés de
montagnes tranquilles où le géant Polyphème rêve assis sur le sommet
des rocs, où Diogène jette sa tasse en voyant un berger boire dans le
creux de sa main, où voyagent, dans l'ivresse de leur joie, le faune,
le satyre, l'enfant qui porte un syrinx, l'hamadryade échevelée? à
nulle contrée réelle qu'ait éclairée en effet le soleil de Dieu,
car, pareil à tous les grands inventeurs, Poussin a créé son monde
qui n'appartient qu'à lui, et qui pourtant est plus vrai que la
vérité, puisqu'il a reçu une existence immortelle. Ce monde, c'est
une Grèce, sans doute, une patrie de héros et de dieux, où, au pied
de l'arbre ému dont les rameaux s'ouvrent comme des bras tutélaires,
les nymphes aux draperies flottantes nourrissent Jupiter enfant du miel
des abeilles et du lait de la chèvre Amalthée que vient de traire le
corybante couronné de feuillages. C'est une Grèce, mais non pas la
Grèce géographique bornée par l'Ullyrie et la Mésie, par la Thrace
et par une ceinture de mers; c'est une de ces terres idéales où le
navigateur n'abordera jamais sans doute, mais où les âmes des penseurs
voyageront et demeureront pendant l'éternité. Comme Vigneul de
Marville demandait un jour au Poussin par quelle voie il était arrivé
à la perfection, le grand homme répondit modestement: «Je n'ai rien
négligé.» Réponse ingénue et charmante, mais qui prouve à quel
point le Poussin se connaissait peu lui-même et connaissait peu la
portée de son œuvre. À quoi lui eussent servi ses profondes études
d'anatomie, de draperie, de paysage; sa religion pour Raphaël, sa
longue intimité avec les chefs-d'œuvre antiques; quelle utilité
eût-il retiré de ses vastes recherches, que lui importait enfin de
connaître les moindres détails des feuillages et d'avoir mesuré
l'Antinoüs, s'il n'avait eu en lui son univers qui voulait vivre et
qu'il lui fallut bien réaliser sous l'impérieuse obsession de son
génie!
Que le Poussin n'ait vu aucun des pays où il place la scène de ses
compositions merveilleuses, que la Judée lui soit restée inconnue
comme la Grèce et qu'il les ait rêvées toutes les deux à travers
l'imposante austérité de la campagne de Rome, ce serait certes un des
plus grands bonheurs de cette vie privilégiée, si le hasard entrait
pour quelque chose dans de telles existences, et si le doigt de Dieu
n'en avait d'avance réglé toutes les phases pour rendre possible
l'éclosion des œuvres qui causeront à jamais l'étonnement et
l'admiration de l'humanité. Quand on l'envisage, cette vie si simple,
si austèrement vouée à connaître et à créer, on voit que rien n'y
eût pu être changé impunément, et qu'elle obéit à une logique
invincible. Poussin devait être sédentaire et non voyageur, puisque le
monde qu'il avait à peindre était en lui; il fallait qu'il naquît
pauvre pour que le luxe et la vie bruyante ne fussent pas un obstacle
entre lui et l'idéale région de la poésie; enfin ne devait-il pas
vivre comme il vécut, toujours blessé, souffrant du corps, mais l'âme
sereine et vivace, pour ne rien donner aux amours matériels, aux
éblouissements de la couleur, à tout ce que suscite en nous la furie
du sang, et pour pouvoir se livrer tout entier aux sereines et pures
voluptés de la pensée?
Poussin, on le sait, naquit gentilhomme et d'une famille qui s'était
appauvrie au service de nos rois. Ce détail n'est pas sans importance,
car Poussin, destiné à être non pas un brillant ouvrier de l'art,
mais un initiateur, un poëte agissant, devait naître avec ce dédain
de la richesse et des biens positifs qui ne saurait s'associer avec une
naissance vile. Ses commencements sont difficiles et pénibles, exempts
pourtant de toute incertitude; ses croquis crayonnés sur les marges de
ses cahiers d'écolier étaient déjà des croquis du Poussin, et
Quintin Varin n'eut pas besoin d'un grand effort d'imagination pour
deviner une vocation qui s'affirmait elle-même. Toutefois, Poussin,
contrarié dans ses projets, dut quitter en fugitif la maison
paternelle. Arrivé à Paris, il demande des leçons à des maîtres qui
ne pouvaient rien lui apprendre, rien, ou bien peu de chose, à Georges
Lallemant, de Nancy, qui dessinait des tapisseries historiées, à
Ferdinand Elle, venu de Malines pour peindre le portrait. Mais il
n'était pas réservé à ces artistes médiocres d'être les
instituteurs du Poussin. Un jeune gentilhomme du Poitou, dont il devint
l'ami, lui fit connaître un mathématicien du roi, Courtois, qui
possédait des dessins de Raphaël et de Jules Romain, et une collection
de gravures de Marc-Antoine. La vue de ces gravures fut la révélation
qu'attendait Poussin. Dès lors il n'a plus qu'une idée, aller à Rome.
Alors, comme aujourd'hui, tout chemin y conduisait; mais le chemin qui y
mène les artistes pauvres fut, de tout temps, le plus long et le plus
difficile de tous.
Il fallait d'abord vivre. Le jeune seigneur poitevin qui, le premier,
avait encouragé et secouru Poussin, étant rappelé près de sa mère,
emmène son ami dans l'espoir qu'il sera employé comme peintre, mais la
dame ignorante veut ployer ce génie à des occupations domestiques.
Cette fois encore Poussin s'enfuit, n'emportant que sa misère, tout
brisé, va se refaire chez ses parents, aux Andelys, et, à son retour,
part enfin pour Rome vers 1623. Cette fois, il ne peut aller que
jusqu'à Florence. Il regagne Paris, se loge au collège de Laon, et
fait la connaissance de Philippe de Champagne, puis celle du cavalier
Marini. Événement important dans la vie du Poussin! Que Marini, si
célèbre alors et tout vivant portant son laurier, ait trop sacrifié
à l'emphase, aux concetti, à tout le faux luxe poétique
d'alors,--qu'il faut pourtant préférer à la platitude,--c'est ce qui
ne saurait faire aujourd'hui l'ombre d'un doute. Mais le Poussin, esprit
grave, profondément sensé, ne risquait pas d'être envahi par le
clinquant du poëte italien, et, en lui lisant son Adonis, Marin lui
révélait un monde, le vrai monde de la poésie, ces dieux grecs
éclatant d'amour, de jeunesse et de force, cette patrie enchantée, ces
îles heureuses, ces porteurs de lyres et de thyrses sans lesquels, en
fait d'art, il n'y a pas de salut. Cette illustration du poème d'Adonis
(car Poussin fit de merveilleux dessins pour l'œuvre de son ami) devait
avoir sur le peintre des Andelys une influence décisive, car, en
réalité, ce père de l'école française, ce peintre de sujets
sacrés, cet émule parfois heureux de Raphaël, ne peignit jamais que
des héros. C'est ce que lui reprochèrent amèrement ses ennemis de
France quand il eut achevé, pour les Jésuites, son _Martyre de saint
François Xavier._ Dans ce tableau, disaient-ils, le Christ avait plus
l'air d'un Jupiter Tonnant que d'un Dieu de miséricorde. Critique
très-juste, que le Poussin ne voulut pas accepter. L'art est païen, et
dans ses chefs-d'œuvre les plus élevés ne peut aller plus loin que la
représentation idéale de l'homme.
Mais finissons vite avec la biographie; celle du Poussin n'est rien, et
pour apprécier dignement ses ouvrages immortels, il faudrait pouvoir
écrire des volumes. Quand les uns cherchent pour moyen d'expression la
ligne abstraite, les autres l'harmonie enivrante de la couleur, quand
ceux-ci demandent leur effet à la disposition théâtrale des
personnages, ceux-là dans la vérité des attitudes ou l'expression des
têtes, Poussin osa se proposer comme but, la perfection, vouloir mener
de front toutes les parties de son art, montrer l'homme dans la nature,
lui calme et éternelle comme elle; elle est divine et pensante comme
lui; et, par un effort inouï de génie et d'amour (mais cet effort ne
s'arrêta pas et prit toute sa vie), il put se montrer fidèle à ce
programme surhumain!
Retenu à Paris par la promesse qu'il avait faite à la communauté des
Orfèvres de Paris de peindre pour elle une _Mort de la Vierge_, Poussin
ne put partir avec Marini pour Rome, où il arriva seulement au
printemps de 1624, au moment où le poëte d'_Adonis_ s'en allait à
Naples pour y mourir. Marini avait recommandé le Poussin à son vieil
ami le cardinal Barberini; mais celui-ci fut forcé lui-même de quitter
Rome pour une légation, et laissa le peintre entièrement livré à sa
pauvreté et à sa solitude.
Amères nourrices, bonnes pourtant au penseur, à qui elles donnent
l'âpre, l'inexorable liberté. La solitude! quelle fut complète pour
le Poussin, qui ne trouva pas même des frères de sa pensée et de son
désir! Ni Guerchin, ni Valentin, ni Manfredi, ni Ribeira, et toute la
farouche postérité du Caravage, ni l'Albane et le Guide, enivrés de
leur rêve charmant, ne savaient le mot que cherchait Poussin. À qui
donc le demandera-t-il? Pas même à Raphaël ou à Michel-Ange, mais à
l'antique, source de toute inspiration hautaine et libre. Tandis que
Claude Lorrain, Stella et Valentin se groupent autour de lui, il se lie
avec un sculpteur flamand, François Duquesnoy, et à eux deux ils
moulent des antiques, vivant du produit de ce travail qui, en même
temps, leur donnait la science, l'intelligence de tout. Puis, avec
l'Algarde, Poussin mesure la Niobé, le Laocoon, l'Hercule Commode,
l'Antinoüs. En même temps, il étudiait la nature dans la campagne de
Rome, simple, lumineuse, grandiose, à la fois enflammée et calme, où
il semble que les Césars enfuis laissent traîner un reflet de la
pourpre impériale. Tout occupé des grands effets de masses d'arbres,
des verdures, des accidents de lumière, cependant il ramassait et
apportait dans son mouchoir, pour en savoir tous les détails, des
pierres, les plus humbles mousses, et, sur son chemin, esquissait les
poses, les attitudes, les expressions diverses des passants, à la fois
apprenant, devinant tout et se devinant lui-même, contemplant l'homme,
la terre, le ciel, et s'armant de toutes pièces pour créer à coup
sûr des œuvres où serait partout l'idéale beauté. En effet, dès
son retour à Rome, le cardinal Barberini songe au Poussin, et celui-ci,
du premier coup, lui donne, quoi? cette merveilleuse création d'un
génie à son apogée, la _Mort de Germanicus._ Puis à ce chef-d'œuvre
succèdent sans interruption la _Prise de Jérusalem par Titus_, la
_Peste des Philistins_, le _Saint Érasme_ de Saint-Pierre, les tableaux
des _Sacrements_, peints pour le chevalier del Pozzo!
Calme, heureux, marié à la sœur de Gaspard Dughet, qui avait soigné
sa santé chancelante, en pleine possession de sa gloire, entouré de
tout ce qu'il aimait, des antiques et des Raphaël, compris par quelques
amis chers et précieux, Poussin ne désirait rien tant que de rester à
Rome. On sait pourtant comment le désir de Louis XIII fit de lui un
peintre du roi et l'appela en France, où il fut si malheureux malgré
la faveur du roi et les délices de la petite maison dans le jardin des
Tuileries. La commande du tableau de la _Cène_, sujet redoutable, où
il avait à lutter avec Léonard de Vinci, l'amitié de M. de Chanteloup
et de M. des Noyers, le bruit fait autour de son nom, sa gloire
grandissante enfin, le consolaient mal de son temps dépensé à
dessiner des cartons pour les tapisseries et des fers de reliures. Ses
démêlés avec Feuquières, Simon Vouet et Lemercier, à propos de la
décoration de la grande galerie du Louvre, l'achevèrent. Il ne tarda
pas à solliciter la permission d'aller chercher sa femme malade à Rome
pour la ramener à Paris. Il n'y devait jamais revenir, malgré ses
promesses et malgré les espérances qu'il laissait concevoir à ce
sujet. Bientôt la mort de Richelieu et celle de Louis XIII lui
rendirent toute sa liberté; mais lors même que ces grands événements
ne fussent pas venus dégager sa parole, il est douteux que Poussin fût
jamais revenu en France.
Génie trop français, c'est-à-dire trop plein de bon sens, de justesse
et de logique pour pouvoir se plaire dans la France d'alors, artiste
trop amoureux de la pure beauté pour être un serviteur commode à des
souverains; sa vraie patrie était sa petite maison du monte Pincio,
entre les Dughet et les Stella et devant la nature inspiratrice! En
quittant la France, il se vengea de ses ennemis mieux qu'il ne l'avait
fait dans ses lettres magistrales, et pour étouffer les calomnies,
répondre aux injures, affirmer sa gloire, peignit cette page
éloquente, le _Triomphe de la Vérité._
Triomphe tout abstrait et moral, car pendant sa longue, obstinée et
brillante carrière jusqu'au jour où la mort le prend à soixante et
onze ans, le 19 novembre 1665, Poussin ne fut réellement compris que de
lui-même! C'est pitié de le voir défendre ses tableaux pied à pied,
expliquer dans ses lettres à M. de Chanteloup que sa nouvelle série
des Sacrements exécutée pour ce seigneur, vaut au moins les tableaux
peints primitivement sur les mêmes sujets pour le commandeur del Pozzo;
et enfin chercher une justification pour les œuvres de son génie.
C'est pitié et c'est justice, car tout artiste qui n'est pas méconnu
n'a pas été un créateur, et nul mieux que Poussin ne mérita ce nom
plus grand que tous les mots humains.
En effet, même après Rubens, même après Raphaël, il est, si l'on
veut parler d'une façon essentielle, le seul créateur de la peinture
d'histoire. Seul il a eu le courage, l'âpre volonté, le détachement
suprême de tout subordonnera l'idée qu'il veut rendre; il ne s'est
jamais permis l'ineffable volupté de peindre pour peindre, de s'enivrer
d'un jeu de couleur ou de draperie. Pas un pli, pas un regard, pas une
attitude qui ne concoure sévèrement à l'effet général. Il suffit,
disait-il, d'une demi-figure de trop pour gâter un tableau, et sa
recherche d'une dominante, son application à la peinture des modes
dorien, phrygien, lydien, ionique, explique tout l'homme. Échapper à
la matière, être tout âme et pensée dans un art plastique et
matériel, tel fut le problème insondable qu'il se proposa et qu'il
résolut, de sorte que l'accomplissement de l'impossible fut sa vie de
toutes les heures et son travail quotidien.
Voyez, la composition est irréprochable, mesurée, rythmique, le
dessin est pur, exquis; la couleur sobre, sans pauvreté, vit dans de
solides et calmes harmonies, la nature autour des personnages est vraie,
toujours grande; les expressions appropriées au sujet concourent toutes
au même et unique effet: devant ces tableaux si variés, si différents
entre eux et dont la perfection constitue pour ainsi dire la seule
parenté, quelle impression reçoit-on? Une impression toute religieuse,
et j'oserais dire religieusement païenne, car Poussin peint l'homme à
cet état d'enthousiasme et de grandeur morale où il va se transfigurer
en héros, la nature à ce point d'épanouissement et de grandeur
silencieuse où elle peut être foulée par les pas des dieux. Ses
pâtres sont déjà des héros et ses saints ne sont que des héros.
Poussin était digne d'être un Grec; mais, que dis-je, il le fut; sa
Grèce est à nous comme elle est à lui, elle ne sera pas ravagée
comme l'autre, les barbares et le temps ne pourront détruire ses
ombrages et dessécher ses fontaines murmurantes. L'Arcadie! elle verdit
et fleurit, demeure de nos âmes; elle est la récompense et le refuge
des esprits qui n'ont pas voulu d'autre richesse et d'autre volupté que
celles de la pensée.
Le jour où le cavalier Marini présenta Poussin au cardinal Barberini:
_Vous verrez_, lui dit-il, _un jeune homme qui a une fougue
extraordinaire._ Fougue qui, tempérée par la raison, par l'âpre
étude, par la sobriété voulue, devint l'éclatante, la prestigieuse
fécondité dont nous restons éblouis. Bible, histoire, mythologie,
Adonis, Vénus, Salomon, Moïse, faisant jaillir la fontaine sacrée, la
mort de Phocion, la clémence de Coriolan, Germanicus mourant, la Femme
adultère pardonnée, Armide en furie épiant le sommeil de Renaud, que
n'a pas peint, commenté, transfiguré l'infatigable génie du Poussin?
À quelle légende sacrée, à quelle histoire, à quel récit, à quel
poëme a manqué son invention que rien n'épuise?
Quelle grandeur, quelle majesté tragique dans le _Testament
d'Eudamidas!_ Dans sa maison nue où la pauvreté habite avec lui, le
guerrier est couché, prêt à rendre le dernier soupir. Le médecin
garde une main appuyée sur le cœur du mourant pour savoir à quel
instant il aura cessé de battre. À côté du lit, le notaire est
assis; il finit d'écrire le testament sublime que lui a dicté
Eudamidas: «Je lègue ma mère à Arété, pour la nourrir et en avoir
soin dans sa vieillesse; ma fille à Charixène, pour la marier avec une
dot aussi forte qu'il pourra la lui donner; et cependant, si l'un d'eux
vient à mourir, j'entends que le legs revienne au survivant.» La mère
du guerrier, déjà vieille, instruite à la résignation par de longues
souffrances, tourne le dos à ce cruel spectacle; mais la jeune fille,
assise sur un escabeau sur lequel repose le pied de sa grand'mère,
s'abandonne sans réserve à sa douleur; sa tête est posée sur son
bras, qui, appuyé sur le pied du lit, retombe inerte; toute son
attitude morne, désespérée, ses yeux en larmes, son front penché, le
grand dessin de ses draperies remplissent l'âme d'une religieuse
pitié. Par une pensée hautaine et charmante, la pauvre demeure où
Eudamidas expire n'a d'autres ornements que son épée et son bouclier
pendus à la muraille: le guerrier a le droit de choisir pour ses
légataires Arété et Charixène!
Qui dira la fougue du tableau des _Sabines_, tapage des couleurs, tant
de personnages qui courent en sens divers, les femmes échevelées et
folles de terreur se débattant contre leurs ravisseurs aux mines
violentes et farouches, l'éclat des armes, les chevaux cabrés, les
draperies envolées, tout ce tumulte que domine Romulus majestueux et
calme levant avec gravité un pan de son manteau! Qui dira la grâce du
_Moïse exposé sur le Nil_, du _Moïse sauvé des eaux_, du tableau
d'_Éliézer et Rébecca?_ Jeune, naïve, ingénue, Rebecca jette un
regard ravi sur les présents que lui offre Éliézer; autour d'elle,
parmi ses compagnes si finement drapées à la grecque, quelle variété
de sentiments! La femme envieuse accoudée immobile sur la margelle du
puits, les deux sœurs embrassées, la curieuse qui laisse tomber l'eau
de sa cruche, l'indifférente qui s'éloigne, la jeune fille, qui
portant déjà une urne sur sa tête, se baisse pour en soulever une
autre, sont d'une simplicité attendrissante et digne de l'épopée.
Ces quatorze tableaux des _Sacrements_ où chaque composition,
recommencée deux fois, affirme une pensée si robuste, scènes
merveilleuses, les unes, comme le _Baptême_ empruntées à la vie même
du Christ, les autres reproduisant les pompes de l'Église catholique,
cette apothéose enthousiaste intitulée le _Ravissement de saint Paul_,
tant d'autres tableaux de sainteté: le _Repos de la sainte famille_, la
_Cène_, l'_Apparition de la Vierge, Jésus guérissant les aveugles_,
l'_Adoration des Mages_ nous montrent le génie du Poussin sous ses
aspects les plus pompeux et les plus sévères; mais n'est-il pas lui
davantage dans ces paysages inimitables où la campagne est surprise et
connue à toutes les heures du jour; où, ombrages, rayons du soleil,
grandes perspectives, plans étagés, ruissellement des eaux, cieux
infinis, rien n'a de secrets pour lui; où la vérité des branches, du
feuillé, où la perfection dans l'exécution matérielle de chaque
détail n'empêchent jamais la grande tournure et le sentiment
héroïque? Dans ces campagnes, il peint, et d'une main créatrice, Écho
et Narcisse, Diogène, Polyphème, les faunes, les hamadryades, Pan et
Syrius, Apollon et Daphné; mais lors même qu'il ne les y montre pas,
les héros et les dieux y sont présents, et leurs pieds seuls peuvent
fouler ces gazons olympiens, leurs seules mains peuvent écarter ces
nobles branches, sillonnées par la foudre ou courbées par le souffle
de Jupiter!
Le Poussin est lui surtout dans ce tableau des _Bergers d'Arcadie_, où
d'heureux pasteurs, demi-nus, couronnés de feuillages, promènent leurs
amours à travers la riante contrée ouverte sur les montagnes neigeuses
et sur les horizons infinis. Tout en eux est joie, poésie, bonheur de
vivre. Cependant, au pied d'un bouquet d'arbres, l'un d'eux vient de
découvrir un tombeau avec celle inscription à demi-effacée: _Et ego
in Arcadia!_ Cette joie tout à coup assombrie, cette voix venue de la
tombe pour résonner dans le paysage enchanté, la subite rêverie de
ces jeunes hommes beaux comme des dieux, la mélancolie éveillée sur
le visage de cette bergère-muse appuyée sur son amant dans une pose
noble et pensive, c'est toute l'âme du Poussin. Mais quoi! dans son
œuvre immense, variée, innombrable, féconde en surprises et cependant
toujours semblable à elle-même, il n'est pas une page qui ne le
raconte tout entier. Et le temps eût-il anéanti détruit son œuvre
impérissable, ne trouverait-on pas toute l'histoire du poëte de la
peinture rien qu'en regardant le radieux portrait où il se représenta
lui-même, tête forte, résolue, résignée, pâle, pensive, aux
regards lumineux sous des sourcils nets et droits, au nez énergique, à
la moustache mince, au front puissant et droit sous deux ondes égales
de cheveux noirs? Naturellement et sans recherche, il est drapé dans
son manteau comme une figure antique, et sa belle main élégante et
virile est appuyée sur le portefeuille qui contient ses études,
imposante et unique occupation de toute sa vie. Sur cette tête on lit
l'enthousiasme du poëte, la patience de l'artiste, la bravoure du
soldat, la résignation du martyr. Poussin a eu dans la postérité la
double apothéose de sa pauvreté et de sa gloire; initiateur, il a
suscité par tout l'univers des fils de sa pensée, et nous sommes
forcés de permettre aux peuples nos rivaux de réclamer eux aussi comme
un citoyen du monde celui qui reste pour nous le maître, le fondateur
et le soldat toujours militant de la glorieuse École française.
[Note 50: Parce piis lacrymis: vivit Pussinus in urna
Vivere qui dederat, nescius ipse mori.
Hic tamen ipse silet. Si vis audire loquentem,
Mirum est, in tabulis vivit et eloquitur.]
[Figure 15: Muse. Peint par Le Sueur]