NICOLAS POUSSIN

_Et ego in Arcadia!_ Telle est, pour l'éternité, la véritable

épitaphe du Poussin, qui le peint tout entier, et mieux que le beau

quatrain de Bellori, inscrit sur sa tombe dans l'église de

Saint-Laurent[50]. Oui, il a vécu dans l'Arcadie, mais dans une Arcadie

qu'il a lui-même créée, calme, apaisée, grandiose, et toute pleine

du souffle des dieux. L'œuvre du Poussin, poésie visible et tangible,

c'est la nature inerte, conquise par la pensée créatrice; c'est

l'œuvre des Grecs continuée et complétée par une transposition d'une

audace étrange, car ce sourire humain qu'ils avaient su imposer à leur

architecture, le peintre des Andelys le donne aux vastes frondaisons,

aux solitudes, aux larges aspects des campagnes silencieuses. À quelle

contrée sont-ils empruntés ces asiles verdoyants coupés de grandes

masses d'arbres, ombragés de chênes centenaires, surplombés de

montagnes tranquilles où le géant Polyphème rêve assis sur le sommet

des rocs, où Diogène jette sa tasse en voyant un berger boire dans le

creux de sa main, où voyagent, dans l'ivresse de leur joie, le faune,

le satyre, l'enfant qui porte un syrinx, l'hamadryade échevelée? à

nulle contrée réelle qu'ait éclairée en effet le soleil de Dieu,

car, pareil à tous les grands inventeurs, Poussin a créé son monde

qui n'appartient qu'à lui, et qui pourtant est plus vrai que la

vérité, puisqu'il a reçu une existence immortelle. Ce monde, c'est

une Grèce, sans doute, une patrie de héros et de dieux, où, au pied

de l'arbre ému dont les rameaux s'ouvrent comme des bras tutélaires,

les nymphes aux draperies flottantes nourrissent Jupiter enfant du miel

des abeilles et du lait de la chèvre Amalthée que vient de traire le

corybante couronné de feuillages. C'est une Grèce, mais non pas la

Grèce géographique bornée par l'Ullyrie et la Mésie, par la Thrace

et par une ceinture de mers; c'est une de ces terres idéales où le

navigateur n'abordera jamais sans doute, mais où les âmes des penseurs

voyageront et demeureront pendant l'éternité. Comme Vigneul de

Marville demandait un jour au Poussin par quelle voie il était arrivé

à la perfection, le grand homme répondit modestement: «Je n'ai rien

négligé.» Réponse ingénue et charmante, mais qui prouve à quel

point le Poussin se connaissait peu lui-même et connaissait peu la

portée de son œuvre. À quoi lui eussent servi ses profondes études

d'anatomie, de draperie, de paysage; sa religion pour Raphaël, sa

longue intimité avec les chefs-d'œuvre antiques; quelle utilité

eût-il retiré de ses vastes recherches, que lui importait enfin de

connaître les moindres détails des feuillages et d'avoir mesuré

l'Antinoüs, s'il n'avait eu en lui son univers qui voulait vivre et

qu'il lui fallut bien réaliser sous l'impérieuse obsession de son

génie!

Que le Poussin n'ait vu aucun des pays où il place la scène de ses

compositions merveilleuses, que la Judée lui soit restée inconnue

comme la Grèce et qu'il les ait rêvées toutes les deux à travers

l'imposante austérité de la campagne de Rome, ce serait certes un des

plus grands bonheurs de cette vie privilégiée, si le hasard entrait

pour quelque chose dans de telles existences, et si le doigt de Dieu

n'en avait d'avance réglé toutes les phases pour rendre possible

l'éclosion des œuvres qui causeront à jamais l'étonnement et

l'admiration de l'humanité. Quand on l'envisage, cette vie si simple,

si austèrement vouée à connaître et à créer, on voit que rien n'y

eût pu être changé impunément, et qu'elle obéit à une logique

invincible. Poussin devait être sédentaire et non voyageur, puisque le

monde qu'il avait à peindre était en lui; il fallait qu'il naquît

pauvre pour que le luxe et la vie bruyante ne fussent pas un obstacle

entre lui et l'idéale région de la poésie; enfin ne devait-il pas

vivre comme il vécut, toujours blessé, souffrant du corps, mais l'âme

sereine et vivace, pour ne rien donner aux amours matériels, aux

éblouissements de la couleur, à tout ce que suscite en nous la furie

du sang, et pour pouvoir se livrer tout entier aux sereines et pures

voluptés de la pensée?

Poussin, on le sait, naquit gentilhomme et d'une famille qui s'était

appauvrie au service de nos rois. Ce détail n'est pas sans importance,

car Poussin, destiné à être non pas un brillant ouvrier de l'art,

mais un initiateur, un poëte agissant, devait naître avec ce dédain

de la richesse et des biens positifs qui ne saurait s'associer avec une

naissance vile. Ses commencements sont difficiles et pénibles, exempts

pourtant de toute incertitude; ses croquis crayonnés sur les marges de

ses cahiers d'écolier étaient déjà des croquis du Poussin, et

Quintin Varin n'eut pas besoin d'un grand effort d'imagination pour

deviner une vocation qui s'affirmait elle-même. Toutefois, Poussin,

contrarié dans ses projets, dut quitter en fugitif la maison

paternelle. Arrivé à Paris, il demande des leçons à des maîtres qui

ne pouvaient rien lui apprendre, rien, ou bien peu de chose, à Georges

Lallemant, de Nancy, qui dessinait des tapisseries historiées, à

Ferdinand Elle, venu de Malines pour peindre le portrait. Mais il

n'était pas réservé à ces artistes médiocres d'être les

instituteurs du Poussin. Un jeune gentilhomme du Poitou, dont il devint

l'ami, lui fit connaître un mathématicien du roi, Courtois, qui

possédait des dessins de Raphaël et de Jules Romain, et une collection

de gravures de Marc-Antoine. La vue de ces gravures fut la révélation

qu'attendait Poussin. Dès lors il n'a plus qu'une idée, aller à Rome.

Alors, comme aujourd'hui, tout chemin y conduisait; mais le chemin qui y

mène les artistes pauvres fut, de tout temps, le plus long et le plus

difficile de tous.

Il fallait d'abord vivre. Le jeune seigneur poitevin qui, le premier,

avait encouragé et secouru Poussin, étant rappelé près de sa mère,

emmène son ami dans l'espoir qu'il sera employé comme peintre, mais la

dame ignorante veut ployer ce génie à des occupations domestiques.

Cette fois encore Poussin s'enfuit, n'emportant que sa misère, tout

brisé, va se refaire chez ses parents, aux Andelys, et, à son retour,

part enfin pour Rome vers 1623. Cette fois, il ne peut aller que

jusqu'à Florence. Il regagne Paris, se loge au collège de Laon, et

fait la connaissance de Philippe de Champagne, puis celle du cavalier

Marini. Événement important dans la vie du Poussin! Que Marini, si

célèbre alors et tout vivant portant son laurier, ait trop sacrifié

à l'emphase, aux concetti, à tout le faux luxe poétique

d'alors,--qu'il faut pourtant préférer à la platitude,--c'est ce qui

ne saurait faire aujourd'hui l'ombre d'un doute. Mais le Poussin, esprit

grave, profondément sensé, ne risquait pas d'être envahi par le

clinquant du poëte italien, et, en lui lisant son Adonis, Marin lui

révélait un monde, le vrai monde de la poésie, ces dieux grecs

éclatant d'amour, de jeunesse et de force, cette patrie enchantée, ces

îles heureuses, ces porteurs de lyres et de thyrses sans lesquels, en

fait d'art, il n'y a pas de salut. Cette illustration du poème d'Adonis

(car Poussin fit de merveilleux dessins pour l'œuvre de son ami) devait

avoir sur le peintre des Andelys une influence décisive, car, en

réalité, ce père de l'école française, ce peintre de sujets

sacrés, cet émule parfois heureux de Raphaël, ne peignit jamais que

des héros. C'est ce que lui reprochèrent amèrement ses ennemis de

France quand il eut achevé, pour les Jésuites, son _Martyre de saint

François Xavier._ Dans ce tableau, disaient-ils, le Christ avait plus

l'air d'un Jupiter Tonnant que d'un Dieu de miséricorde. Critique

très-juste, que le Poussin ne voulut pas accepter. L'art est païen, et

dans ses chefs-d'œuvre les plus élevés ne peut aller plus loin que la

représentation idéale de l'homme.

Mais finissons vite avec la biographie; celle du Poussin n'est rien, et

pour apprécier dignement ses ouvrages immortels, il faudrait pouvoir

écrire des volumes. Quand les uns cherchent pour moyen d'expression la

ligne abstraite, les autres l'harmonie enivrante de la couleur, quand

ceux-ci demandent leur effet à la disposition théâtrale des

personnages, ceux-là dans la vérité des attitudes ou l'expression des

têtes, Poussin osa se proposer comme but, la perfection, vouloir mener

de front toutes les parties de son art, montrer l'homme dans la nature,

lui calme et éternelle comme elle; elle est divine et pensante comme

lui; et, par un effort inouï de génie et d'amour (mais cet effort ne

s'arrêta pas et prit toute sa vie), il put se montrer fidèle à ce

programme surhumain!

Retenu à Paris par la promesse qu'il avait faite à la communauté des

Orfèvres de Paris de peindre pour elle une _Mort de la Vierge_, Poussin

ne put partir avec Marini pour Rome, où il arriva seulement au

printemps de 1624, au moment où le poëte d'_Adonis_ s'en allait à

Naples pour y mourir. Marini avait recommandé le Poussin à son vieil

ami le cardinal Barberini; mais celui-ci fut forcé lui-même de quitter

Rome pour une légation, et laissa le peintre entièrement livré à sa

pauvreté et à sa solitude.

Amères nourrices, bonnes pourtant au penseur, à qui elles donnent

l'âpre, l'inexorable liberté. La solitude! quelle fut complète pour

le Poussin, qui ne trouva pas même des frères de sa pensée et de son

désir! Ni Guerchin, ni Valentin, ni Manfredi, ni Ribeira, et toute la

farouche postérité du Caravage, ni l'Albane et le Guide, enivrés de

leur rêve charmant, ne savaient le mot que cherchait Poussin. À qui

donc le demandera-t-il? Pas même à Raphaël ou à Michel-Ange, mais à

l'antique, source de toute inspiration hautaine et libre. Tandis que

Claude Lorrain, Stella et Valentin se groupent autour de lui, il se lie

avec un sculpteur flamand, François Duquesnoy, et à eux deux ils

moulent des antiques, vivant du produit de ce travail qui, en même

temps, leur donnait la science, l'intelligence de tout. Puis, avec

l'Algarde, Poussin mesure la Niobé, le Laocoon, l'Hercule Commode,

l'Antinoüs. En même temps, il étudiait la nature dans la campagne de

Rome, simple, lumineuse, grandiose, à la fois enflammée et calme, où

il semble que les Césars enfuis laissent traîner un reflet de la

pourpre impériale. Tout occupé des grands effets de masses d'arbres,

des verdures, des accidents de lumière, cependant il ramassait et

apportait dans son mouchoir, pour en savoir tous les détails, des

pierres, les plus humbles mousses, et, sur son chemin, esquissait les

poses, les attitudes, les expressions diverses des passants, à la fois

apprenant, devinant tout et se devinant lui-même, contemplant l'homme,

la terre, le ciel, et s'armant de toutes pièces pour créer à coup

sûr des œuvres où serait partout l'idéale beauté. En effet, dès

son retour à Rome, le cardinal Barberini songe au Poussin, et celui-ci,

du premier coup, lui donne, quoi? cette merveilleuse création d'un

génie à son apogée, la _Mort de Germanicus._ Puis à ce chef-d'œuvre

succèdent sans interruption la _Prise de Jérusalem par Titus_, la

_Peste des Philistins_, le _Saint Érasme_ de Saint-Pierre, les tableaux

des _Sacrements_, peints pour le chevalier del Pozzo!

Calme, heureux, marié à la sœur de Gaspard Dughet, qui avait soigné

sa santé chancelante, en pleine possession de sa gloire, entouré de

tout ce qu'il aimait, des antiques et des Raphaël, compris par quelques

amis chers et précieux, Poussin ne désirait rien tant que de rester à

Rome. On sait pourtant comment le désir de Louis XIII fit de lui un

peintre du roi et l'appela en France, où il fut si malheureux malgré

la faveur du roi et les délices de la petite maison dans le jardin des

Tuileries. La commande du tableau de la _Cène_, sujet redoutable, où

il avait à lutter avec Léonard de Vinci, l'amitié de M. de Chanteloup

et de M. des Noyers, le bruit fait autour de son nom, sa gloire

grandissante enfin, le consolaient mal de son temps dépensé à

dessiner des cartons pour les tapisseries et des fers de reliures. Ses

démêlés avec Feuquières, Simon Vouet et Lemercier, à propos de la

décoration de la grande galerie du Louvre, l'achevèrent. Il ne tarda

pas à solliciter la permission d'aller chercher sa femme malade à Rome

pour la ramener à Paris. Il n'y devait jamais revenir, malgré ses

promesses et malgré les espérances qu'il laissait concevoir à ce

sujet. Bientôt la mort de Richelieu et celle de Louis XIII lui

rendirent toute sa liberté; mais lors même que ces grands événements

ne fussent pas venus dégager sa parole, il est douteux que Poussin fût

jamais revenu en France.

Génie trop français, c'est-à-dire trop plein de bon sens, de justesse

et de logique pour pouvoir se plaire dans la France d'alors, artiste

trop amoureux de la pure beauté pour être un serviteur commode à des

souverains; sa vraie patrie était sa petite maison du monte Pincio,

entre les Dughet et les Stella et devant la nature inspiratrice! En

quittant la France, il se vengea de ses ennemis mieux qu'il ne l'avait

fait dans ses lettres magistrales, et pour étouffer les calomnies,

répondre aux injures, affirmer sa gloire, peignit cette page

éloquente, le _Triomphe de la Vérité._

Triomphe tout abstrait et moral, car pendant sa longue, obstinée et

brillante carrière jusqu'au jour où la mort le prend à soixante et

onze ans, le 19 novembre 1665, Poussin ne fut réellement compris que de

lui-même! C'est pitié de le voir défendre ses tableaux pied à pied,

expliquer dans ses lettres à M. de Chanteloup que sa nouvelle série

des Sacrements exécutée pour ce seigneur, vaut au moins les tableaux

peints primitivement sur les mêmes sujets pour le commandeur del Pozzo;

et enfin chercher une justification pour les œuvres de son génie.

C'est pitié et c'est justice, car tout artiste qui n'est pas méconnu

n'a pas été un créateur, et nul mieux que Poussin ne mérita ce nom

plus grand que tous les mots humains.

En effet, même après Rubens, même après Raphaël, il est, si l'on

veut parler d'une façon essentielle, le seul créateur de la peinture

d'histoire. Seul il a eu le courage, l'âpre volonté, le détachement

suprême de tout subordonnera l'idée qu'il veut rendre; il ne s'est

jamais permis l'ineffable volupté de peindre pour peindre, de s'enivrer

d'un jeu de couleur ou de draperie. Pas un pli, pas un regard, pas une

attitude qui ne concoure sévèrement à l'effet général. Il suffit,

disait-il, d'une demi-figure de trop pour gâter un tableau, et sa

recherche d'une dominante, son application à la peinture des modes

dorien, phrygien, lydien, ionique, explique tout l'homme. Échapper à

la matière, être tout âme et pensée dans un art plastique et

matériel, tel fut le problème insondable qu'il se proposa et qu'il

résolut, de sorte que l'accomplissement de l'impossible fut sa vie de

toutes les heures et son travail quotidien.

Voyez, la composition est irréprochable, mesurée, rythmique, le

dessin est pur, exquis; la couleur sobre, sans pauvreté, vit dans de

solides et calmes harmonies, la nature autour des personnages est vraie,

toujours grande; les expressions appropriées au sujet concourent toutes

au même et unique effet: devant ces tableaux si variés, si différents

entre eux et dont la perfection constitue pour ainsi dire la seule

parenté, quelle impression reçoit-on? Une impression toute religieuse,

et j'oserais dire religieusement païenne, car Poussin peint l'homme à

cet état d'enthousiasme et de grandeur morale où il va se transfigurer

en héros, la nature à ce point d'épanouissement et de grandeur

silencieuse où elle peut être foulée par les pas des dieux. Ses

pâtres sont déjà des héros et ses saints ne sont que des héros.

Poussin était digne d'être un Grec; mais, que dis-je, il le fut; sa

Grèce est à nous comme elle est à lui, elle ne sera pas ravagée

comme l'autre, les barbares et le temps ne pourront détruire ses

ombrages et dessécher ses fontaines murmurantes. L'Arcadie! elle verdit

et fleurit, demeure de nos âmes; elle est la récompense et le refuge

des esprits qui n'ont pas voulu d'autre richesse et d'autre volupté que

celles de la pensée.

Le jour où le cavalier Marini présenta Poussin au cardinal Barberini:

_Vous verrez_, lui dit-il, _un jeune homme qui a une fougue

extraordinaire._ Fougue qui, tempérée par la raison, par l'âpre

étude, par la sobriété voulue, devint l'éclatante, la prestigieuse

fécondité dont nous restons éblouis. Bible, histoire, mythologie,

Adonis, Vénus, Salomon, Moïse, faisant jaillir la fontaine sacrée, la

mort de Phocion, la clémence de Coriolan, Germanicus mourant, la Femme

adultère pardonnée, Armide en furie épiant le sommeil de Renaud, que

n'a pas peint, commenté, transfiguré l'infatigable génie du Poussin?

À quelle légende sacrée, à quelle histoire, à quel récit, à quel

poëme a manqué son invention que rien n'épuise?

Quelle grandeur, quelle majesté tragique dans le _Testament

d'Eudamidas!_ Dans sa maison nue où la pauvreté habite avec lui, le

guerrier est couché, prêt à rendre le dernier soupir. Le médecin

garde une main appuyée sur le cœur du mourant pour savoir à quel

instant il aura cessé de battre. À côté du lit, le notaire est

assis; il finit d'écrire le testament sublime que lui a dicté

Eudamidas: «Je lègue ma mère à Arété, pour la nourrir et en avoir

soin dans sa vieillesse; ma fille à Charixène, pour la marier avec une

dot aussi forte qu'il pourra la lui donner; et cependant, si l'un d'eux

vient à mourir, j'entends que le legs revienne au survivant.» La mère

du guerrier, déjà vieille, instruite à la résignation par de longues

souffrances, tourne le dos à ce cruel spectacle; mais la jeune fille,

assise sur un escabeau sur lequel repose le pied de sa grand'mère,

s'abandonne sans réserve à sa douleur; sa tête est posée sur son

bras, qui, appuyé sur le pied du lit, retombe inerte; toute son

attitude morne, désespérée, ses yeux en larmes, son front penché, le

grand dessin de ses draperies remplissent l'âme d'une religieuse

pitié. Par une pensée hautaine et charmante, la pauvre demeure où

Eudamidas expire n'a d'autres ornements que son épée et son bouclier

pendus à la muraille: le guerrier a le droit de choisir pour ses

légataires Arété et Charixène!

Qui dira la fougue du tableau des _Sabines_, tapage des couleurs, tant

de personnages qui courent en sens divers, les femmes échevelées et

folles de terreur se débattant contre leurs ravisseurs aux mines

violentes et farouches, l'éclat des armes, les chevaux cabrés, les

draperies envolées, tout ce tumulte que domine Romulus majestueux et

calme levant avec gravité un pan de son manteau! Qui dira la grâce du

_Moïse exposé sur le Nil_, du _Moïse sauvé des eaux_, du tableau

d'_Éliézer et Rébecca?_ Jeune, naïve, ingénue, Rebecca jette un

regard ravi sur les présents que lui offre Éliézer; autour d'elle,

parmi ses compagnes si finement drapées à la grecque, quelle variété

de sentiments! La femme envieuse accoudée immobile sur la margelle du

puits, les deux sœurs embrassées, la curieuse qui laisse tomber l'eau

de sa cruche, l'indifférente qui s'éloigne, la jeune fille, qui

portant déjà une urne sur sa tête, se baisse pour en soulever une

autre, sont d'une simplicité attendrissante et digne de l'épopée.

Ces quatorze tableaux des _Sacrements_ où chaque composition,

recommencée deux fois, affirme une pensée si robuste, scènes

merveilleuses, les unes, comme le _Baptême_ empruntées à la vie même

du Christ, les autres reproduisant les pompes de l'Église catholique,

cette apothéose enthousiaste intitulée le _Ravissement de saint Paul_,

tant d'autres tableaux de sainteté: le _Repos de la sainte famille_, la

_Cène_, l'_Apparition de la Vierge, Jésus guérissant les aveugles_,

l'_Adoration des Mages_ nous montrent le génie du Poussin sous ses

aspects les plus pompeux et les plus sévères; mais n'est-il pas lui

davantage dans ces paysages inimitables où la campagne est surprise et

connue à toutes les heures du jour; où, ombrages, rayons du soleil,

grandes perspectives, plans étagés, ruissellement des eaux, cieux

infinis, rien n'a de secrets pour lui; où la vérité des branches, du

feuillé, où la perfection dans l'exécution matérielle de chaque

détail n'empêchent jamais la grande tournure et le sentiment

héroïque? Dans ces campagnes, il peint, et d'une main créatrice, Écho

et Narcisse, Diogène, Polyphème, les faunes, les hamadryades, Pan et

Syrius, Apollon et Daphné; mais lors même qu'il ne les y montre pas,

les héros et les dieux y sont présents, et leurs pieds seuls peuvent

fouler ces gazons olympiens, leurs seules mains peuvent écarter ces

nobles branches, sillonnées par la foudre ou courbées par le souffle

de Jupiter!

Le Poussin est lui surtout dans ce tableau des _Bergers d'Arcadie_, où

d'heureux pasteurs, demi-nus, couronnés de feuillages, promènent leurs

amours à travers la riante contrée ouverte sur les montagnes neigeuses

et sur les horizons infinis. Tout en eux est joie, poésie, bonheur de

vivre. Cependant, au pied d'un bouquet d'arbres, l'un d'eux vient de

découvrir un tombeau avec celle inscription à demi-effacée: _Et ego

in Arcadia!_ Cette joie tout à coup assombrie, cette voix venue de la

tombe pour résonner dans le paysage enchanté, la subite rêverie de

ces jeunes hommes beaux comme des dieux, la mélancolie éveillée sur

le visage de cette bergère-muse appuyée sur son amant dans une pose

noble et pensive, c'est toute l'âme du Poussin. Mais quoi! dans son

œuvre immense, variée, innombrable, féconde en surprises et cependant

toujours semblable à elle-même, il n'est pas une page qui ne le

raconte tout entier. Et le temps eût-il anéanti détruit son œuvre

impérissable, ne trouverait-on pas toute l'histoire du poëte de la

peinture rien qu'en regardant le radieux portrait où il se représenta

lui-même, tête forte, résolue, résignée, pâle, pensive, aux

regards lumineux sous des sourcils nets et droits, au nez énergique, à

la moustache mince, au front puissant et droit sous deux ondes égales

de cheveux noirs? Naturellement et sans recherche, il est drapé dans

son manteau comme une figure antique, et sa belle main élégante et

virile est appuyée sur le portefeuille qui contient ses études,

imposante et unique occupation de toute sa vie. Sur cette tête on lit

l'enthousiasme du poëte, la patience de l'artiste, la bravoure du

soldat, la résignation du martyr. Poussin a eu dans la postérité la

double apothéose de sa pauvreté et de sa gloire; initiateur, il a

suscité par tout l'univers des fils de sa pensée, et nous sommes

forcés de permettre aux peuples nos rivaux de réclamer eux aussi comme

un citoyen du monde celui qui reste pour nous le maître, le fondateur

et le soldat toujours militant de la glorieuse École française.

[Note 50: Parce piis lacrymis: vivit Pussinus in urna

Vivere qui dederat, nescius ipse mori.

Hic tamen ipse silet. Si vis audire loquentem,

Mirum est, in tabulis vivit et eloquitur.]

[Figure 15: Muse. Peint par Le Sueur]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 42 / 50 题