ESTEBAN BARTOLOME MURILLO

Murillo est avec Velasquez l'expression complète de l'art espagnol à

la fois réaliste et mystique: Velasquez ne représenta que les hommes,

Murillo peignit les anges. À l'un la terre, à l'autre le ciel. Chacun

prit son empire et y régna en souverain. La réputation de Murillo est

plus répandue que celle du peintre de Philippe IV; cela vient de ce que

son œuvre ne fut pas absorbé tout entier par un royal patron qui le

garda jalousement; il n'avait pas d'atelier au palais, ne possédait

aucune charge de cour et n'était décoré d'aucun ordre de chevalerie.

Sa position moins élevée, mais aussi moins circonscrite, le mettait en

rapport direct avec le public, dont il acceptait les commandes, et qu'il

avait peine à satisfaire avec un travail acharné qui absorba sa vie.

Sans doute, il laissa souvent courir trop vite sa brosse expéditive et

ne put apporter le même soin à tous ses tableaux; mais la nécessité,

qui a ses inconvénients, a aussi ses avantages: elle force l'artiste à

mettre tout son talent dehors, et développe chez lui des ressources

inconnues. Pour le peintre, elle multiplie les chances d'avenir et de

célébrité par le nombre de toiles qui vont, se répandant à travers

l'Europe, dans les musées et les galeries. Si l'admiration est due au

maître dont l'œuvre se compose de quelques morceaux rares, exquis,

achevés, marqués du sceau de la perfection, il y a cependant lieu

d'admirer plus encore l'artiste fécond qui, avec la profusion du

génie, sème d'une main facile les belles choses comme si elles ne lui

coûtaient rien. C'est là le cas de Murillo. Dresser le catalogue de

ses œuvres serait une tâche difficile, sinon impossible. La liste

seule de ses chefs-d'œuvre est encore bien longue.

L'histoire de la vie de Murillo n'offre pas d'incidents dramatiques et

se peut raconter en quelques lignes. Il naquit à Séville où il fut

baptisé en la paroisse de Sainte-Marie-Magdeleine, le 1er janvier 1018,

et non dans la ville de Pilas, comme le croyait Palomino, dont l'erreur

venait sans doute de ce que la femme de Murillo était de cette ville et

y possédait quelque bien. Son père s'appelait Gaspar Esteban Murillo,

et sa mère Maria Perez. Comme tous les ascendants de cette famille

avaient porté le nom d'Esteban, on pense que c'était là le nom

générique de la race.

L'instinct de la peinture se manifesta de bonne heure chez Esteban.

L'artiste perçait sous l'enfant, et quand il eut l'âge convenable, son

père le mit à l'atelier de Juan del Castillo pour qu'il y apprît son

art. Comme ce Castillo était bon dessinateur, il lui fit faire de ce

côté de fortes études et ensuite il lui transmit son coloris sec qui

tenait un peu de l'école florentine, introduite à Séville par Luis de

Vargas, Pedro de Villegas, et autres professeurs. Tels furent les

commencements de Murillo, dont les progrès rapides étonnèrent son

maître, car il était merveilleusement doué et prédestiné pour la

peinture.

Comme Juan de Castillo s'était établi à Cadix, Murillo commença à

peindre seul, pour la foire, tout ce dont le chargeaient les marchands

de tableaux. Il acquit dans ce travail une grande pratique et un coloris

plus agréable quoique maniéré. On conservait à Séville trois de ses

tableaux faits à cette époque: le premier dans un angle du cloître du

collège de Regina, l'autre dans un coin du grand cloître du couvent de

Saint-François, et le troisième sur l'autel de la chapelle de

Notre-Dame du Rosaire, au collège de Saint-Thomas.

Il n'avait que vingt-quatre ans quand passa par Séville le peintre

Pedro de Moya, allant de Londres à Grenade avec le grand goût et le

beau coloris qu'il avait appris de Van Dyck. Esteban admira fort cette

largeur de style et cette suavité de manière qu'il se proposa

d'imiter. Mais Pedro de Moya ne fit pas long séjour à Séville, et le

jeune artiste retomba dans ses incertitudes, hésitant sur la voie qu'il

devait suivre pour devenir un grand maître. Il voulait aller à

Londres, mais il apprit que Van Dyck venait de mourir. L'Italie

s'offrait à son imagination avec toutes les richesses d'art et

l'enseignement de ses chefs-d'œuvre, mais c'étaient là des voyages

longs et coûteux qu'il ne pouvait rêver d'entreprendre, manquant de

protecteurs et de ressources pécuniaires.

À la fin il trouva un moyen terme que son courage et sa résolution lui

donnèrent la force d'exécuter. Il acheta une pièce de toile, la coupa

en morceaux qu'il imprima lui-même et peignit dessus des sujets de

sainteté qu'il vendit aux pacotilleurs en assez grand nombre à

Séville, qui faisaient ce commerce avec les Indes.--Si parfois dans

quelque église d'Amérique le voyageur surpris s'arrête devant un

tableau d'autel, devant une madone dont la tête sublime se détache

d'une composition hâtée, parmi des personnages peints d'une brosse

sommaire, c'est, sans doute, un Murillo inconnu, un des morceaux de la

pièce de toile illuminé d'un éclair de génie.

Arrivé à Madrid, il alla voir son compatriote Velasquez et lui dit les

motifs qui l'avaient fait partir de Séville et son désir de se

perfectionner dans l'étude de la peinture. Velasquez, que sa haute

position ne rendait ni orgueilleux ni inaccessible, accueillit Murillo

à merveille, lui ouvrit les collections du roi et lui procura la

permission de copier à l'Escurial les tableaux qui lui plairaient. Le

jeune artiste en profita et passa deux années à étudier, dessiner et

peindre d'après les œuvres de Titien, Rubens, Van Dyck, Ribera et

Velasquez. Par le résultat on peut deviner le travail et l'application

qu'y put apporter l'élève en train de devenir un maître.

De retour à Séville, en 1645, il étonna les artistes par les tableaux

qu'il peignit l'année suivante pour le petit cloître de

Saint-François; on ne comprenait pas où et avec qui il avait pu

prendre ce style neuf, magistral et inconnu, dont il n'existait ni

modèle ni maître. Il fit voir dans ses peintures les trois professeurs

qu'il s'étaient proposé d'imiter à Madrid: la _Cuisine des Anges_

rappelle Ribera, la _Mort de sainte Claire_, Van Dyck, le _San Diego

avec les pauvres_, Velasquez; mais avec un accent d'originalité

irrécusable.

Ce travail lui acquit une réputation incontestée et lui valut de

nombreuses commandes publiques et particulières. Du premier coup il

était passé chef de l'école de Séville, et cette position, nul ne la

lui a prise encore; avec la gloire, l'aisance lui vint, et il put songer

à s'établir. Il épousa doña Béatrix de Cabrera y Sotomayor de la

ville de Pilas, parti en tous points convenable: ce mariage se fit en

1648. À dater de cette époque, soit par suite de l'extrême facilité

que lui donna une pratique continue, soit par désir de complaire au

public, il changea son style soutenu et fort pour une manière plus

franche, plus tendre et plus agréable même aux yeux des connaisseurs,

dans laquelle il peignit les principales et les plus estimées des

toiles de sa main qu'on admire à Séville.

Tels sont le _Saint Léandre_ et le _Saint Isidore_, plus grands que

nature, en habits pontificaux, assis et placés dans la grande sacristie

de la cathédrale. D'un manuscrit du temps il résulte que le _Saint

Léandre_ est le portrait du licencié Alonzo de Herrera, chef de

chœur, et le _Saint Isidore_, celui du licencié Juan Lopez Talavan.

Ces tableaux furent peints en 1655, sur la commande de l'archidiacre de

Carmona don Juan Federigui, qui en fit don au chapitre.--C'est de

l'année suivante que date le fameux _Saint Antoine de Padoue_, le

chef-d'œuvre de Murillo peut-être, placé sur l'autel du baptistère

de la cathédrale. Nous avons vu à Séville cette merveilleuse toile

que le duc de Wellington, pendant les guerres d'Espagne, offrit au fier

chapitre, qui refusa, de couvrir entièrement d'onces d'or, si on

voulait la lui laisser emporter. Cela devait faire une somme énorme,

car le tableau est très-grand. Honneur aux braves chanoines pour avoir

plus estimé un chef-d'œuvre qu'un monceau de métal! Qu'on nous

permette d'emprunter à notre _Voyage en Espagne_ ces quelques lignes

écrites sous l'impression du moment: «Jamais la magie de la peinture

n'a été poussée plus loin. Le saint en extase est à genoux au milieu

de sa cellule, dont tous les pauvres détails sont rendus avec cette

réalité vigoureuse qui caractérise l'école espagnole. À travers la

porte entr'ouverte on aperçoit un de ces longs cloîtres blancs, si

favorables à la rêverie. Le haut du tableau, noyé d'une lumière

blonde, transparente, vaporeuse, est occupé par des groupes d'anges

jouant d'instruments de musique, d'une beauté vraiment idéale. Attiré

par la force de la prière, l'Enfant Jésus descend de nuée en nuée et

va se placer entre les bras du saint personnage, dont la tête est

baigné d'effluves rayonnantes, et se renverse dans un spasme de

volupté céleste. Nous mettons ce tableau divin au-dessus de la _Sainte

Élisabeth de Hongrie pansant un teigneux_, qu'on voit à l'Académie

royale de Madrid, au-dessus du _Moïse_, au-dessus de toutes les Vierges

et de tous les Enfants Jésus du maître, si beaux, si purs qu'ils

soient. Qui n'a pas vu le _Saint Antoine de Padoue_ ne connaît pas le

dernier mot du peintre de Séville. C'est comme ceux qui s'imaginent

connaître Rubens et qui n'ont pas vu la _Madeleine_ d'Anvers!»

Il n'y a rien d'exagéré dans cette impression si vive. Murillo a

montré là qu'il était l'égal des plus grands. Avec un seul

personnage il remplit ce vaste cadre, comme s'il eût eu à sa

disposition des groupes nombreux. La pieuse hallucination du saint

devient sensible pour le spectateur; ce qu'il rêve, on le voit, les

cieux s'ouvrent pour vous comme pour lui. Les murs de l'humble cellule

disparaissent, et dans l'atmosphère argentée et bleuâtre de la vision

s'agitent, comme des ondes lumineuses, des êtres ailés vraiment

surnaturels, d'une immatérialité qu'on ne croirait pas la peinture

susceptible de rendre. Le petit Jésus est adorable de naïveté

enfantine et caressante. Il tend, comme un nourrisson à sa mère, ses

jolis bras ronds au saint Antoine extasié, mais on sent bien que ce

n'est pas un enfant ordinaire. La lumière incréée brille dans sa

chair délicate pétrie avec les lis et les roses du paradis. Ce tableau

d'un mysticisme si éthéré vous enivre comme une fumée d'encens.

Cette facilité de traduire le merveilleux d'une manière sensible

se fait remarquer dans les tableaux qu'il peignit en 1665, aux

frais du fervent prébendé, don Justino Neve, pour l'église de

Sainte-Marie-la-Blanche. Ces deux toiles qui s'ajustaient sans doute

dans des tympans, sont arrondies à la partie supérieure et nous les

avons vues à l'Académie royale de Madrid. La première représente la

vision du patricien romain et de sa femme touchant l'édification de

Sainte-Marie-Majeure, à Rome; la seconde, les époux racontant leur

vision au pape.

Dans une salle d'architecture sobre et toute baignée d'ombre dont un

pan coupé laisse discerner le ciel gris du soir au-dessus d'un vague

paysage, le patricien romain et sa femme se sont endormis d'un sommeil

surnaturel, car ils sont tout habillés et n'ont pas eu le temps de

gagner leur lit. Le mari dort accoudé à une table recouverte d'un

tapis rouge, où sont jetés négligemment un livre et un bout de linge

blanc; sa tête repose sur sa main, grave et recueillie, illuminée par

le reflet de la vision. On comprend, quoique ses paupières soient

fermées, qu'il voit avec l'œil de l'âme, une apparition céleste. Son

pourpoint de couleur sombre, sa simarre noire dont il retient les plis

de sa main restée libre s'éteignent en tons savamment amortis pour

faire valoir le visage. Un peu plus vers le fond de la pièce sa femme

sommeille, la tête au bord du lit et la joue sur un mouchoir, dans une

pose gracieusement affaissée. Elle a un corsage marron garni

d'épaulettes à crevés, laissant passer une manche bleue et sur le

bord de sa jupe d'un rouge glacé de laque repose un petit chien de la

Havane, inconscient de ce qui se passe. Au pied d'un pilastre, une

corbeille de travail contient des étoffes roses et blanches. Rien de

plus calme, de plus silencieux, de plus dormant que toute cette partie

du tableau qu'on pourrait nommer terrestre à cause de sa réalité

naïve et presque familière, mais dans la partie supérieure, vers la

gauche, rayonne dans tout son éclat la vision révélatrice. La vierge

entourée d'une auréole et supportée par de légers nuages imprégnés

de lumière, descend avec l'Enfant Jésus, et de sa main étendue vers

la campagne semble désigner la place où doit s'élever la future

église. Ce groupe aérien est d'une grâce et d'une couleur

surprenante, idéale sans pour cela cesser d'être vraie.

On ne saurait trop admirer l'art avec lequel Murillo a su remplir au

moyen de trois personnages seulement cette toile d'une dimension

considérable où il n'a rien admis qui n'ait rigoureusement trait au

sujet.

La composition du second tableau n'est pas moins ingénieuse. Au premier

plan, à gauche, sur un trône exhaussé par une estrade et surmonté

d'un dais en velours cramoisi, on voit le pape Liberio posé de profil

et, dans la demi-teinte, qui écoute avec une pose admirative le récit

de la vision que lui font les époux. Près de lui, une table à tapis

de velours violet crépiné d'or, sur laquelle sont posées une sonnette

et une buire, forme un vigoureux repoussoir. La lumière glisse

derrière le pape et tombe sur la dame vêtue d'une robe rose, glacée

de paille, d'une couleur délicieuse! Pour venir chez Sa Sainteté, la

femme du patricien a mis ses habits de gala; un fil de perles orne son

col, une coiffure gracieuse relève sa beauté plus andalouse peut-être

que romaine mais d'un charme incomparable. Agenouillée près de son

mari elle semble confirmer le récit de la vision. Le patricien en

justaucorps de velours tanné, en manteau noir, la toque à la main, un

genou plié, explique comment la sainte Vierge lui est apparue et lui a

indiqué l'endroit où doit se fonder le nouveau temple.

Entre le pape et ce groupe, sur un fond d'architecture très-éclairé,

on aperçoit un vieux prélat à camail blanc et à robe blanche,

s'aidant de sa béquille et ajustant des besicles à son nez pour ne

rien perdre de la scène; un moine brun est placé derrière lui et le

fait valoir par l'opposition.

Ce n'est pas là tout le tableau, ainsi qu'on pourrait le croire; connue

dans ces plans où l'on présente la coupe d'un édifice, Murillo a

tranché le mur de la salle qui renferme l'action principale et séparé

par une élégante colonne l'action secondaire. Au dehors de la salle on

aperçoit la campagne où se déroule la procession montant jusqu'à la

place couverte de neige que la Vierge montre du haut du ciel et qui

désigne l'emplacement du temple. On admire beaucoup la perfection avec

laquelle est rendue la dégradation successive des personnages à mesure

qu'ils s'éloignent du spectateur et que leur double file s'enfonce à

l'horizon du tableau. L'éclat du ciel pulvérulent de lumière est

rendu avec une intensité de chaleur qui fait ressortir encore le

miracle de la neige non fondue par cet été ardent.

On admettait encore ces doubles actions dans le même tableau que depuis

un art plus sévère a proscrites: elles ne nous choquent nullement pour

notre compte, surtout lorsque l'artiste sait, comme Murillo, les

juxtaposer sans les confondre ni les isoler trop absolument. Ici, la

procession se subordonne au sujet principal dont elle est la

conséquence, et se tient discrètement au second et au troisième plan.

Le foyer du tableau est la dame romaine avec sa tête charmante et sa

robe rayonnante de lumière rose; elle attire d'abord les yeux qui se

reportent vers son époux pour aller ensuite au pape et suivre, quand

ils ont tout vu, la foule processionnelle jusqu'à ce qu'elle se perde

dans le lointain.

Dans cette même église de Marie la Blanche, Murillo avait peint deux

autres tableaux, de forme cintrée, placés dans les autres nefs et

toujours aux frais de don Justino Neve, une _Conception_, du côté de

l'Évangile et une _Foi_, du côté de l'Épître.

Le tableau connu sous ce nom bizarre, la _Cuisine des Anges_, qui

faisait partie de la collection du maréchal Soult, et qu'on admire

maintenant au musée du Louvre, est un exemple de plus de la facilité

qu'avait Murillo de mélanger sans discordance le miraculeux au réel.

Sa foi vive le servait en cela; il n'apportait aucune critique à

l'introduction du divin dans le positif.

La forme oblongue de la toile a obligé l'artiste à diviser sa

composition en trois groupes principaux, habilement reliés les uns aux

autres. On sait l'anecdote, ou, pour parler plus religieusement, le

miracle bizarre représenté dans cette peinture. La catholique Espagne,

où le soin de l'âme fait si bien oublier le corps, a été de tout

temps le pays de la faim. Chez les mondains même, l'étranger s'étonne

d'une sobriété qui serait ailleurs le jeûne le plus austère. Les

contes rabelaisiens, sur les repues franches des moines, n'y sont guère

de mise. Aussi les frères du couvent où Murillo a placé sa scène

manquaient le plus souvent des choses nécessaires à la vie. Le

saint...,--son nom nous échappe,--se mettait en prière, et, soulevé

par les ailes de l'extase, se tenait à genoux en l'air, comme sainte

Madeleine dans la Baume, implorant la pitié céleste pour la

communauté famélique. Des anges descendaient, apportant des provisions

aux pauvres moines. Avec sa foi profonde et sérieuse, Murillo n'a pas

craint de traiter toute cette partie de sa composition de la façon la

plus réelle, ou, comme on dirait aujourd'hui; la plus réaliste. Deux

grands anges, aux ailes azurées et roses, dont le duvet frissonne

encore des souffles du paradis, portent, l'un un lourd cabas de

victuailles, l'autre un quartier de viande qu'on croirait détaché à

l'instant d'un étal de boucher. D'autres anges, marmitons divins, à la

grande surprise du cuisinier, pilent l'ail dans le mortier, ravivent le

feu du fourneau, veillent sur la _olla podrida_, rangent les assiettes,

font reluire les vases de cuivre avec une grâce naïve et noble que

Murillo seul était capable de rendre. Au premier plan, des chérubins

tiennent une corbeille remplie de concombres, d'oignons, de tomates, de

piments rouges et de tous ces légumes des pays chauds dont nous

admirions les couleurs vives aux étalages des marchés pendant notre

voyage en Espagne. À l'angle de la toile brillent des bassines, des

poêlons, des casseroles, toute une batterie de cuisine à rendre jaloux

cet art hollandais qui se mire dans un chaudron, mais peinte avec une

largeur historique et magistrale.

À l'autre bout du tableau, un moine, le supérieur du couvent sans

doute, introduit avec précaution un hidalgo, «chevalier de

Saint-Jacques et de Calatrava,» qu'il veut rendre témoin du miracle.

Derrière le chevalier s'avance un personnage dont la tête ressemble

beaucoup à celle de Murillo et qui pourrait être le peintre lui-même.

Ces trois têtes, celle du moine surtout, sont merveilleuses. Elles

vivent, elles sortent de la toile et vous racontent par leurs types

profondément espagnols toute une croyance, tout un pays, toute une

civilisation.

La _Nativité de la Vierge_ est un tableau charmant, d'une familiarité

pieuse et tendre qui arrête le sourire sur les lèvres des incrédules,

s'il pouvait s'en trouver devant un cadre de Murillo. C'est toujours ce

mélange aisé du surnaturel et du vrai, ce rapport facile du ciel et de

la terre qui distinguent le maître de Séville des autres peintres

religieux. Au centre de la composition, comme un bouquet de fleurs

illuminé d'un rayon de soleil, la petite Vierge nage en pleine

lumière; une vieille matrone, la _tia_, comme disent les Espagnols,

soutient le berceau avec un geste caressant. Pour regarder la frêle

créature, une belle fille vêtue de lilas, de vert tendre et de jaune

paille se penche curieusement et montre un bras blanc, satiné, fouetté

au coude d'une touche vermeille; mais ce qu'il y a de plus merveilleux

dans le groupe, c'est un ange adolescent, modelé avec rien, une vapeur

rose glacée d'argent qui incline coquettement la plus adorable tête

faite de trois coups de pinceau, et appuie contre sa poitrine une main

longue et fine noyée dans les plis de l'étoffe comme dans les pétales

d'une fleur.

Près de la chaise placée à la gauche du spectateur, on remarque un

petit chien, un bichon de la Havane, à longs poils soyeux, blanc comme

neige, de race pure et digne d'être porté dans le manchon d'une

marquise. Paul Véronèse ne manque jamais de mêler un lévrier à ses

compositions. Murillo, quand les convenances ne s'y opposent pas trop,

aime à y faire jouer ou dormir un bichon havanais. Ces petits détails

familiers empêchent l'ennui.

Au-dessus du berceau de la Vierge enfant plane une gloire d'anges

répandue dans la chambre comme une fumée lumineuse dont les flocons

seraient de délicieuses têtes souriantes. Au fond, dans la pénombre,

on distingue vaguement le lit à courtines où repose l'accouchée.

Il est impossible de rien voir de plus frais, de plus tendre, de plus

aimable que cette peinture brossée avec la hardiesse légère d'un

talent sûr de lui-même et rendant sans effort les idées charmantes

qui lui viennent. Il y a sur cette toile heureuse comme un sourire de

grâce andalouse.

Et que dire de cette merveille qu'on appelle tout simplement la _Vierge

de Murillo_, et qui s'épanouit comme un lis de blancheur et de pureté

dans le grand salon carré du Louvre, au milieu de ce bouquet de

chefs-d'œuvre choisis parmi les plus belles fleurs de l'art. La Vierge,

le pied sur le croissant de la lune, vêtue d'une tunique blanche comme

la lumière, drapée d'un manteau bleu qui semble un pan du ciel,

s'élève dans les splendeurs de l'Assomption, légère, immatérielle,

colorée de rose comme une vapeur de l'aurore, accompagnée de

chérubins qui s'égayent et voltigent autour d'elle, nacrés, vermeils,

transparents, dans toutes les poses que peuvent prendre des êtres

aériens devant qui cède l'impalpable éther.

Avec la _Sainte Élisabeth de Hongrie_, nous redescendons dans la

réalité la plus triviale. Des anges nous passons aux teigneux, mais

l'art comme la charité chrétienne ne se dégoûte de rien. Tout ce

qu'il touche devient pur, noble, divin, et, avec ce sujet rebutant,

Murillo a fait un chef-d'œuvre. La pieuse reine a la tête enveloppée

d'une sorte de voile blanc qui encadre le pur ovale de son visage de

plis ascétiques et s'arrange sur la poitrine en guimpe de religieuse.

À la cour, autant qu'elle le peut, elle mène la vie du cloître, mais

sur le voile à demi-monastique scintille une mignonne couronne qui

désigne la reine et s'arrondit une auréole qui désigne la sainte.

Debout, au seuil du palais, elle accueille sa clientèle de pauvres, de

malades, d'infirmes: c'est l'heure du pansement. Sur un escabeau pose un

large bassin d'argent rempli d'eau vers lequel se penche un pauvre

enfant dont les guenilles insuffisantes laissent voir l'épaule maigre

et le torse souffreteux. Il présente son crâne damassé de croûtes,

saigneux, dénudé par la teigne, aux belles mains royales de la sainte,

blanches comme des hosties, qui épongent ces plaies immondes avec une

précaution respectueuse, car ce petit misérable, c'est peut-être

Jésus-Christ lui-même. Mais, pour être sainte, on n'en est pas moins

reine, on n'en est pas moins femme; femme délicate et charmante, avec

des aversions, des répugnances, des dégoûts. L'aspect hideux de ces

ulcères, leur odeur fétide, inspirent à sainte Élisabeth une horreur

qu'elle combat victorieusement. Son visage céleste exprime la révolte

de la nature et le triomphe de la charité. Cette double expression si

féminine et si chrétienne est un trait de génie de Murillo. Un

peintre moins sincèrement catholique que lui ne l'aurait pas trouvée.

Une tête de cette sublimité efface toutes les misères et toutes les

laideurs. Deux jeunes filles accompagnent la reine et l'assistent dans

ses pieuses occupations. L'une d'elles tient un plateau chargé de

buires, de boîtes d'onguent, de charpie. L'autre penche une aiguière

de vermeil pour renouveler l'eau du bassin d'argent. Rien d'assez beau

pour les pauvres!

Sur la première marche du perron est assise une vieille femme en

baillons, dont le profil ébréché se découpe avec une singulière

hardiesse sur le velours violet de la robe que porte la reine. Au

premier plan, tout près du cadre, un mendiant rajuste des linges autour

de sa jambe, tandis qu'au fond un estropié se hâte et arrive appuyé

sur ses béquilles. Au dernier plan, à travers une architecture à la

Véronèse, on aperçoit la reine et ses femmes qui servent des pauvres

attablés. Lazare est le bienvenu dans ce palais hospitalier.

Comme on le voit, chez les artistes espagnols le spiritualisme le plus

éthéré n'empêche nullement le réalisme, et le même pinceau qui

vient de faire rayonner l'extase dans l'auréole, d'ouvrir le ciel et

d'en montrer les profondeurs peuplées d'anges, n'a pas honte de peindre

un petit mendiant cherchant sa vermine dans un bouge. N'a-t-il pas une

âme, ce _pouilleux_ de Murillo? Qu'un rayon de soleil glisse sur le mur

qui l'abrite et lui envoie un reflet, et il vaudra toutes les pâles

imitations de l'antiquité.

Il existe à Séville un hôpital de la Charité où repose le fameux

don Juan de Marana, qui n'est pas un personnage fabuleux, comme on

pourrait le croire, sous cette inscription: «Ci-gît le pire homme qui

fut jamais.» On y voit encore plusieurs toiles très-importantes de

Murillo, quoique la _Piscine de Jéricho_ et le _Retour de l'enfant

prodigue_ soient passés dans la galerie du maréchal Soult. La

_Multiplication des pains_ et _Moïse frappant le rocher_, vastes toiles

animées d'une multitude de figures, le _Saint Jean de Dieu portant un

mort_ n'ont pas quitté la place qu'ils occupaient, mais l'_Ange qui

délivre saint Pierre de la prison, Abraham adorant les trois anges,

Sainte Élisabeth de Hongrie_, sont allés orner des musées ou des

galeries. Le _Saint Jean de Dieu_, succombant sous la charge du cadavre

auquel il va donner la sépulture et que le démon s'amuse à rendre

plus lourd pour lui faire pièce, est d'un effet fantastique et

puissant. La magie du clair-obscur ajoute à la terreur de la scène et

fait rayonner le bel ange accouru au secours du saint écrasé sous le

faix de cette croix lugubre. Murillo, malgré la suavité de son style,

la grâce de son pinceau, la fraîcheur de son coloris, sait être

terrible quand il le faut. L'horreur ne l'effraye pas plus que la

trivialité. Il n'est besoin d'autre preuve, pour qui n'a pas vu le

_Saint Jean de Dieu_, que le _Saint Bonaventure_ revenant après sa mort

achever ses mémoires, un des plus étranges tableaux du musée

espagnol, rapporté par le baron Taylor et le peintre Dauzats. Dans

cette peinture, Murillo lutte de poésie sinistre avec le sombre Valdes

Léal, dont les tableaux, la _Mort_ et les _Deux cadavres_, font

frissonner tous ceux qui visitent l'hôpital de la Charité. Ce fantôme

aux yeux atones, à la pâleur livide, dont la main écrit en tâtonnant

sur un parchemin moins jaune qu'elle, produit un effet qu'on n'oublie

plus et vous donne la sensation de l'autre monde.

Nous marquons cette note, bien qu'elle soit rare chez Murillo, mais elle

est trop profondément espagnole et catholique pour l'omettre.

Chaque grand peintre a son style de madone où il incarne en l'épurant

son rêve de beauté. La Vierge, comme Murillo la représente, est une

jolie Andalouse, idéalisée sans doute, mais dont on rencontrerait

encore aujourd'hui des modèles à la Cristina ou à la promenade del

Duque; ce n'est pas un reproche, car rien n'est plus charmant qu'une

femme de Séville avec ses veux pleins de lumière, son teint éclatant

et ses lèvres vermeilles. Il ne faut pas grand travail à un peintre de

génie pour en faire une créature tout à fait céleste et pour

empêcher cette beauté d'être trop aimable, trop gracieuse, trop

séduisante en un mot, il suffit d'une paupière modestement baissée et

d'un pli dévoilé ramené à propos. D'autrefois c'est une expression

de piété fervente, extatique, qui met son rayon dans ces beaux yeux

noirs levés vers le ciel, et qui fait de la femme une sainte et de la

mère une vierge.

L'Enfant Jésus est traité par Murillo avec une adoration caressante,

et il trouve pour le peindre des tons qui ne semblent pas appartenir à

la palette terrestre. À travers les grâces, les sourires et les

naïvetés de l'enfance, il lui conserve toujours le regard d'un dieu.

On voit tout de suite que ce frais nourrisson, debout sur les genoux de

sa mère, n'est pas de notre race, et que la forme humaine l'enveloppe

comme un voile transparent. Qu'il soit montré aux bergers, vêtus de

peaux de bêtes et suivis de leurs chiens fauves, qu'il accueille le

petit saint Jean qui lui tend les bras, qu'il fasse aboyer le chien du

logis après l'oiseau qu'il cache dans sa main ou qu'il s'endorme sur la

croix, futur instrument de son supplice, il a toujours un rayonnement

qui dénonce le Fils de Dieu.

Quelle pensée mélancolique et précoce dans ce _Jésus au mouton_ et

quelle grâce noble dans le _Saint Jean et Jésus!_ Le fils de Marie

fait boire, dans un coquillage rempli d'eau, avec une bonté affable,

son petit compagnon pénétré de reconnaissance; on dirait un enfant de

roi qui s'intéresse à un humble ami.

L'_Annonciation_, du musée de Madrid, est une pure merveille de

couleur. La sainte Vierge et l'ange agenouillé devant elle ont pour

fond un chœur d'anges aussi lumineux que le soleil, et sur ce fond,

comme un élancement stellaire, rayonne le Saint-Esprit, plus vif, plus

blanc, plus étincelant encore, clarté ayant pour ombre la clarté.

Toutes les églises et tous les couvents de Séville regorgeaient des

chefs-d'œuvre de Murillo; on reste effrayé à lire dans Céan-Bermudez

la liste de ces toiles innombrables. Il y en a dans la cathédrale, à

la paroisse Saint-André, à Saint-Thomas, à la Reine-des-Anges, à

Saint-François, à Sainte-Marie-la-Blanche, à la Merced-Calzada, aux

Capucins, à la Charité, aux Vénérables, au palais de l'Archevêché,

à la Chartreuse, sans compter les œuvres disséminées dans les

églises de Carmona, de Cordoue, de Grenade, de Rioseco, de Madrid, de

Vitoria, dans le palais neuf, Saint-Ildefonse et l'Escurial. Une

facilité si prodigieuse, une fécondité si intarissable confondent

l'imagination.

Ces œuvres achevées, Murillo se rendit à Cadix afin de peindre «un

mariage de sainte Catherine,» composition importante pour le grand

autel des Capucins de cette ville. Pendant ce travail il fit de son

échafaudage une chute qui le blessa assez grièvement et l'obligea de

retourner à Séville, où il passa le reste de sa vie toujours

souffrant. Il demeurait alors près de la paroisse de Sainte-Croix, et

souvent, dit-on, il restait, dans cette église, de longues heures en

prière devant la célèbre _Descente de croix_ de Pedro Campaña, et

comme le sacristain lui demandait un jour pourquoi il restait si

longtemps dans cette chapelle, il répondit: «J'attends que ces saints

personnages aient achevé de descendre Notre-Seigneur de la croix.»

Peu de temps après son état s'aggrava; il reçut les sacrements et

mourut, le 3 avril 1682, entre les bras de son ami et disciple don Pedro

Nunez de Villavicencio, chevalier de l'ordre de Saint-Jean. Il fut

enterré dans cette même chapelle dont nous parlions tout à l'heure,

sous le tableau de la _Descente de croix_ qu'il admirait tant!

Murillo était d'un caractère aimable et bienveillant; il

s'intéressait à ses élèves et ne leur cachait rien des secrets de

son art. Il fonda une académie de peinture à Séville. Pour

l'établir, il sut apprivoiser l'orgueil farouche de Valdès Léal,

faire taire l'envie de François Herrera le jeune et des autres artistes

de la ville et les déterminer à seconder ses efforts de leur argent et

de leur expérience. C'est ainsi qu'il constitua l'école de Séville

reconnaissable à son style aimable et naturel, à son coloris d'une

chaleur fraîche, à ses contours grassement noyés, à ses gracieux

types de femmes et d'enfants où sourit la gentillesse andalouse. Quant

à lui, malgré ses imitateurs, il resta inimitable; qu'on voulût

copier sa manière froide, sa manière chaude ou sa manière vaporeuse,

car les Espagnols désignent ainsi les trois styles qu'il mélange

souvent dans le même tableau; ce qu'on ne copia jamais, ce fut son

génie.

[Figure 14: Cène. Peint par Poussin]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 41 / 50 题