DON DIEGO VELASQUEZ DE SILVA

De tous les grands maîtres, don Diego Velasquez de Silva est peut-être

le moins réellement connu, quoique sa réputation soit universelle et

incontestée. L'Espagne jalouse a gardé l'œuvre presque tout entier de

son peintre favori, et les autres musées n'en possèdent que des

fragments d'une importance médiocre et souvent d'une authenticité

douteuse.

Ses tableaux sont restés au palais de Madrid, à l'Escurial, au Prado

et autres résidences royales, accrochés au clou même où on les avait

suspendus d'abord, pour venir, longues années après, prendre place

immuablement au Musée royal.

Autrefois, un voyage en Espagne était chose difficile et périlleuse;

la chaîne des Pyrénées de sa haute arête séparait bien véritablement

la France de la Péninsule. Le mot de Louis XIV n'était pas devenu

encore une vérité. Il fallait faire une route longue et mal

tracée, à dos de mulet, en galère ou dans quelque lourd coche aux

durs coussins, entre une double haie de croix sinistres indiquant des

meurtres ou des accidents, n'ayant pour gîte que des ventas,

coupe-gorges nullement perfectionnés depuis don Quichotte, et plus

hospitalières aux bêtes qu'aux personnes. Rares étaient les voyageurs

qui franchissaient les monts, à moins qu'ils n'y fussent forcés par de

sérieux motifs de position, d'intrigue ou de diplomatie. Parmi ceux-là

on comptait peu d'amateurs de peinture. À peine jetaient-ils sur les

toiles du maître, trop profondément espagnol pour être goûté à

première vue des étrangers, ce regard vague, distrait, banalement

admiratif de l'homme qui n'y entend rien et a bien d'autres choses en

tête. Cependant Velasquez, pour ainsi dire ignoré de l'Europe, n'en

voyait pas moins son nom cité à côté de Titien, de Véronèse, de

Rubens, de Rembrandt et de tous les rois de la couleur. Il rayonnait

tranquillement dans sa gloire lointaine, révéré sur parole comme ces

monarques invisibles à leurs sujets et dont la majesté est faite de

mystère.

On peut maintenant admirer Velasquez sur place. Il est plus facile

aujourd'hui d'aller à Madrid qu'autrefois à Corinthe, et ce n'est pas

par vain amour-propre de touriste que nous nous prévaudrons, pour

parler du grand maître, de deux voyages faits en Espagne à une époque

où une telle entreprise offrait encore quelque danger. Sans imiter sir

David Wilkie qui, dans son fanatisme, analysait chaque jour un pouce

carré du tableau des _Borrachos_, nous avons soigneusement étudié le

grand don Diego Velasquez de Silva au _Museo real_, où se trouvent

réunies ses œuvres les plus célèbres; les _Menines_, les _Forges de

Vulcain_, la _Reddition de Bréda_ ou tableau _des lances_, les

_Filleuses_, les _Buveurs_, les portraits équestres de Philippe III, de

Philippe IV, de doña Isabelle de Bourbon, de Marguerite d'Autriche, de

l'infant d'Espagne, du comte-duc d'Olivarès et autres toiles de la plus

riche couleur et du caractère le plus original.

Avant de commencer la description et la critique de ces chefs-d'œuvre,

il serait bon, pour n'y plus revenir, d'esquisser en quelques traits la

physionomie biographique de ce maître souverain. L'exact Cean-Bermudez

nous servira de guide.

Don Diego Velasquez de Silva, qu'il vaudrait mieux appeler D. Diego

Rodriguez de Silva y Velasquez, puisque son père se nommait Juan

Rodriguez et sa mère doña Geronima Velasquez, naquit à Séville, en

1599, et non en 1594, comme le dit Palomino. Il fut baptisé le 6 juin

à l'église Saint-Pierre, ainsi que les registres de la paroisse en

font foi. Ses ancêtres paternels, venus de Portugal, s'étaient

établis dans cette ville, et ses parents le destinèrent à l'étude du

latin et de la philosophie; mais, remarquant chez l'enfant, qui couvrait

de _bons-hommes_ les marges de ses livres et de ses cahiers, une

inclination décidée pour le dessin, ils le mirent à l'atelier

d'Herrera le Vieux.

C'était un terrible homme que cet Herrera! Homme de génie après tout,

mais d'un génie violent, bizarre et féroce. Une fougue effrénée

d'exécution suffisait à peine aux emportements de sa pensée. Il

dessinait avec des morceaux de charbon attachés an bout d'un appui-main

et faisait lancer par une vieille servante des baquets de couleur contre

une toile. De ce chaos il tirait son œuvre, peignant avec des balais,

des éponges, des dos de cuillers, la lame du couteau à palette, tout

ce qui lui tombait sous la main; souvent avec le pouce, comme s'il

modelait dans l'argile. Cette façon sauvage était nouvelle à

Séville, dont les peintres cherchaient la grâce et le fini, mais elle

s'imposait par sa truculence magistrale. Il existe à la galerie du

Louvre un superbe échantillon d'Herrera: c'est un _saint Basile

présidant un concile d'évêques et de moines_; on dirait Satan

haranguant le Pandæmonium, tant les figures sont farouches, sinistres,

et diaboliques. Une méchanceté infernale crispe ces têtes convulsées

et le Saint-Esprit qui secoue ses ailes effarées au-dessus du saint a

l'air du corbeau d'Odin ou d'un oiseau de proie qui veut lui manger la

cervelle; tout cela est enlevé avec une rage de brosse inimaginable et

semble comme flamboyant d'un reflet d'auto-da-fé. À côté de ce

frénétique, le Caravage, l'Espagnolet et Salvator sont des peintres à

l'eau de rose.

Le caractère répondait au génie. Le paroxysme de la fureur était

l'état habituel d'Herrera. Les élèves épouvantés fuyaient, quelque

désir qu'ils eussent de ses savantes leçons; d'autres leur

succédaient qui bientôt n'y pouvaient tenir. L'atelier restait désert

et ne contenait plus que l'artiste démoniaque s'escrimant contre ses

tableaux comme s'il eût eu affaire à des ennemis mortels. Son fils se

sauva emportant l'épargne paternelle, et ne se crut en sûreté qu'à

Rome. Sa fille se fit religieuse. On pense bien que Velasquez ne put se

plaire bien longtemps sous une tyrannie pareille, et quoique le maître

fût grand dessinateur, savant anatomiste, comme il le fit bien voir

dans son _Jugement dernier_ de l'église Saint-Bernard à Séville,

plein d'invention, de génie et de feu, il passa sous la direction de

Pacheco, moins grand artiste sans doute, mais dont l'humeur aimable

convenait mieux à son tempérament paisible et doux.

Pacheco, qui était littérateur autant que peintre, et qui a écrit un

livre estimé sur «l'art de la peinture,» lui apprit les préceptes et

les règles et tout ce que peut enseigner un bon professeur. Cependant,

le jeune Velasquez, tout en profitant des leçons de son nouveau

maître, se disait que le meilleur enseignement est encore celui que

donne la nature, et, dès lors, il fit vœu de ne jamais rien dessiner

ou peindre qu'il n'eût l'objet devant les yeux, c'est-à-dire de

travailler toujours d'après le vif, _ad vivum._ Aussi avait-il sans

cesse près de lui un jeune garçon apprenti, qui lui servait de modèle

en diverses actions et postures, soit riant, soit pleurant, dans les

altitudes les plus difficiles, et il fit, d'après lui, beaucoup de

têtes au crayon noir avec rehauts de crayon blanc sur papier bleu,

ainsi que d'après d'autres personnes. Par cette étude persistante, il

arriva à exceller si bien dans les têtes que peu d'Italiens

l'égalèrent. Ses rivaux mêmes en convenaient et disaient que là se

bornait son mérite. À quoi il répondait avec une noble fierté: «Ils

me font beaucoup d'honneur, car moi je ne connais personne qui sache

bien peindre une tête.»

En ce temps-là, les artistes ne cherchaient plus l'idéal poétique ou

religieux. C'était le règne des _naturalistes_ (nous dirions

aujourd'hui _réalistes_). Caravage, le Guerchin, le Calabrèse se

contentaient de rendre avec une énergie intense le modèle qu'ils

avaient devant les yeux; mais comme c'étaient, après tout, de grands

peintres, par la force du rendu, la violence de l'effet, la singularité

du type, ils arrivaient malgré eux à une sorte d'idéal, car la nature

prise au hasard ne présente pas cet aspect éclatant et sombre. Elle

n'offre pas, à moins qu'on ne la mette sous un jour particulier, ces

vives lumières, ces intenses ténèbres. Il y a dans les tableaux les

plus vrais de ces maîtres le choix de l'effet, l'angle d'incidence,

l'outrance du rendu qui font monter la réalité jusqu'à l'art.

Velasquez partageait ces principes. Son génie exact, lucide et

mathématique avait besoin de certitude, et quelle meilleure pierre de

touche que la nature toujours consultée et copiée? Avec elle, point

d'erreurs, point de fausse route. Si elle ne possède pas le beau

absolu, elle contient le vrai, et c'est assez. Aussi le jeune artiste,

qui devait devenir un si grand maître, ne donne-t-il jamais un coup de

crayon sans l'aide et le contrôle de cette infaillible institutrice.

Quelquefois il arrive aux jeunes élèves qui se sont attardés dans

l'étude du dessin de ne pouvoir se rendre maîtres du pinceau et de la

palette. Cet art du coloris leur reste longtemps de difficile accès.

Quelques-uns y échouent entièrement et font dire de leurs tableaux

qu'on préférerait des cartons ou des grisailles.

Aussi, pour s'exercer, Velasquez peignait-il des fruits, des légumes,

des citrouilles, du poisson, du gibier et autres sujets de nature morte,

groupés de manière à former ce que les Espagnols appellent un

_bodegon._ Ces études ne semblaient pas au-dessous de lui au jeune

maître; il y apportait déjà cette simplicité souveraine et cette

largeur grandiose qui forment le fond de sa manière dédaigneuse de

tout détail inutile. Ainsi traités, ces fruits auraient pu être

posés dans un plat d'or, sur une crédence royale; ces victuailles,

d'un sérieux historique, figurer aux noces de Cana et remplacer les

mets que Paul Véronèse a oublié de servir à ses convives. Ces

modèles, d'une immobilité complaisante, se prêtaient plus à ce genre

d'études ayant pour but de s'assimiler la couleur et de s'assurer le

libre maniement de la brosse, que le corps humain avec sa structure

compliquée et profonde, ses trépidations de vie et ses reflets de

passions intérieures, ce qui ne veut pas dire que Velasquez négligeât

le nu, cette base de tout art plastique. Son _Christ en croix_, passé

du couvent de Saint-Placide au Musée royal, ses _Forges de Vulcain_ et

sa _Tunique de Joseph_, montrent assez qu'il savait faire autre chose

que des têtes et des étoiles. S'il ne cherche pas la beauté comme les

grands artistes d'Italie, Velasquez ne poursuit pas la laideur idéale

comme les réalistes de nos jours: il accepte franchement la nature

telle qu'elle est, et il la rend dans sa vérité absolue avec une vie,

une illusion et une puissance magiques, belle, triviale ou laide, mais

toujours relevée par le caractère et l'effet. Comme le soleil qui

éclaire indifféremment tous les objets de ses rayons, faisant d'un tas

de paille un monceau d'or, d'une goutte d'eau un diamant, d'un haillon

une pourpre, Velasquez épanche sa radieuse couleur sur toutes choses

et, sans les changer, leur donne une valeur inestimable. Touchée par ce

pinceau, vraie baguette de fée, la laideur elle-même devient belle; un

nain difforme, au nez camard, à la face écrasée et vieillotte, vous

fait autant de plaisir à regarder qu'une Vénus ou qu'un Apollon.

Lorsque Velasquez rencontre la beauté, comme il sait l'exprimer sans

fade galanterie, mais en lui conservant sa fleur, son velouté, sa

grâce, son charme et en l'augmentant d'un attrait mystérieux, d'une

force délicate et suprême! Faites poser devant lui la Perfection, il

la peindra avec une aisance de gentilhomme et ne sera pas vaincu par

elle. Rien de ce qui existe ne saurait désormais mettre sa brosse en

défaut.

Grâce à ces fortes études il fera les rois, les reines, les infants

galopant sur les genets d'Espagne en costume de chasse ou de gala, aussi

bien que les nains, les philosophes et les ivrognes; la tête pâle et

délicate, dont la blancheur blafarde se colore à peine du sang d'azur

(sangre azul) des races royales dégénérées, ne lui coûtera pas plus

de peine que la trogne hâlée et vineuse du soudard, ou le teint

sordide du mendiant; sa brosse rendra l'orfroi des brocarts constellés

de pierreries, comme les rugosités du haillon de toile. Ce luxe ne lui

coûtera pas plus que celle misère; il ne s'étonnera pas de l'un, il

ne méprisera pas l'autre; à son aise dans le palais comme dans la

chaumière; fidèle à la nature, il sera partout chez lui.

Pour se rompre la main, il lit ensuite des figures vêtues, des sujets

familiers et domestiques à la manière de David Téniers, des

_bambochades_ dans le goût des peintres flamands et hollandais. Ces

tableaux, malgré leur mérite par l'imitation trop exacte, trop

littérale et trop minutieuse de la nature, avaient un peu de

sécheresse et de dureté. À cette période, qui forme la première

manière de Velasquez, peuvent se rapporter l'_Aguador de Séville_ qui

est au musée de Madrid, une _Nativité_, appartenant jadis au comte

d'Aguila, et quelques autres toiles dont on a perdu la trace.

Tout en travaillant, il profitait de la conversation des lettrés et des

poëtes qui fréquentaient alors son maître Pacheco; il entendait leurs

discours enthousiastes, leurs raisonnements philosophiques, leurs

dissertations érudites sur les beaux-arts, et il apprenait, dans cette

académie du bon goût, ce qu'un peintre doit savoir pour être autre

chose qu'un praticien vulgaire. Il lisait aussi les bons livres dont

était composée la bibliothèque de l'artiste-littérateur, et il se

préparait à sa fortune future.

Velasquez passa cinq ans dans cette école, qu'on pouvait vraiment

appeler une académie des beaux-arts, et Pacheco fut si content de la

douceur de caractère, de la régularité de mœurs et des brillantes

dispositions que montrait son élève, qu'il lui donna en mariage sa

fille doña Juana. Il venait en ce temps-là à Séville beaucoup de

peintures de Flandre, d'Italie et de Madrid, dont le jeune artiste se

fit un sujet d'étude, mais aucunes ne lui firent autant d'impression

que celles de don Luis de Tristan. Il trouvait chez ce maître un

coloris analogue à sa propre manière de voir, une grande vivacité de

conception et une façon de dégrader les teintes qui le satisfaisait

complètement; dès lors il se déclara l'admirateur de Tristan, copia

ses toiles et quitta, pour un faire gras, large et souple, le style un

peu sec qu'il avait suivi jusque-là et qu'il tenait de Pacheco. À

dater de cette époque, il était entré en possession de son

originalité, il possédait la plénitude de son talent; c'était déjà

le Velasquez que la postérité devait regarder à bon droit comme un

des souverains de la peinture. Arrivé à ce point, il eut le désir de

voir Madrid, et, au printemps de l'année 1622, il partit de Séville.

Il trouva dans la capitale un accueil cordial et une protection efficace

chez ses compatriotes, don Luis et don Melchor de Alcazar, et surtout

chez don Juan de Fonseca y Figueroa, amateur distingué qui peignait

pour son agrément et lui facilita les moyens d'étudier les

chefs-d'œuvre des collections de Madrid, du Prado et de l'Escurial.

Fonseca voulait procurer à son protégé les portraits des personnes

royales; mais, quelque mal qu'il se donnât, quoique bien en cour, où

il avait une charge, et frère du marquis d'Orellana, il n'y put, cette

fois, parvenir. Cependant Velasquez peignit le portrait du célèbre

poëte don Luis de Gongora, que Pacheco l'avait chargé de faire, et

regagna Séville, laissant à Madrid un protecteur qui remuait pour lui

ciel et terre.

L'année suivante, il revint à Madrid en vertu d'une lettre du

comte-duc d'Olivarès, ministre d'État et favori de Philippe IV, qui

lui accordait cinquante ducats pour frais de route. Son beau-père

l'accompagna pour être témoin d'une gloire qu'il pressentait. Ils

reçurent l'hospitalité dans la maison de Fonseca, dont Velasquez lit

aussitôt le portrait;--ce portrait, un chef-d'œuvre qui décida la

fortune du peintre, fut porté au palais et, en une heure, vu du roi, de

la famille royale, des grands de service, et loué de tous, mais

particulièrement de Sa Majesté, qui prit Velasquez à son service en

qualité de peintre, avec vingt ducats d'appointements par mois.

Notre artiste, entré en fonctions, fit, sur l'ordre du roi, le portrait

du cardinal infant, bien qu'il eût préféré peindre le roi lui-même,

retenu alors par de graves occupations. Malgré la difficulté d'obtenir

des séances, il acheva, le 30 août de la même année, le portrait du

monarque dont il devait, tant de fois retracer la face pâle. Le succès

de cette admirable peinture fut tel que le comte-duc d'Olivarès

déclara publiquement que personne n'avait jamais si bien réussi le

roi, encore que Bartholomé et Vincent Carducho, Caxes et Nardi s'y

fussent essayés. Comme Alexandre, qui ne voulut plus être peint par

d'autres qu'Apelles, Philippe IV donna le privilège de reproduire son

effigie royale au seul Velasquez. Dans ce portrait le roi est

représenté à cheval, armé, le bâton de commandement à la main,

avec une fierté d'attitude et une majesté d'expression incomparables.

On permit à l'artiste d'exposer son tableau dans la calle Mayor, en

face de Saint-Philippe du Roi, un jour de fête, de sorte qu'il fût vu

et admiré de tout le peuple. Les peintres faillirent crever d'envie,

mais personne n'écouta leurs critiques intéressées, et les poëtes

composèrent une multitude de sonnets en l'honneur de Velasquez. On a

conservé celui que rima Pacheco, son beau-père. De plus en plus

charmé, le roi lui ordonna de s'établir à Madrid, d'y faire venir sa

famille, et lui accorda pour le voyage une indemnité de trois cents

ducats; il lui fit, en outre de ses appointements mensuels, une pension

de trois cents ducats, ses ouvrages payés à part et lui accorda

l'usage gratuit du médecin et du chirurgien de la cour.

Accaparé tout jeune par ce fin connaisseur, Velasquez ne travailla

presque que pour son royal Mécène, dans le palais même où il avait

un atelier, dont le monarque possédait une clef double afin de venir

visiter, quand cela lui plaisait, son peintre bien-aimé. Cette longue

faveur se maintint jusqu'à la mort de l'artiste, sans caprice,

intermittence, ingratitude ou fatigue. Velasquez avait alors de

vingt-trois à vingt-quatre ans, et il en vécut soixante et un. Il fut

peintre du roi, huissier de chambre, maréchal des logis, chevalier de

Santiago; mais ces charges et ces honneurs ne nuisirent en rien à son

talent. Son pinceau conserva toute sa franchise et sa puissance.

L'artiste, sous les yeux du roi, sut se préserver de la froideur

officielle et manifester librement son génie. Jamais la cour ne lui fit

oublier la nature.

Cet amour de la nature ne l'empêchait pas d'étudier les chefs-d'œuvre

de l'art et d'en discuter la théorie. Il était en correspondance

réglée avec Rubens, et quand le grand peintre d'Anvers vint à Madrid

ce fut Velasquez qui lui en fit les honneurs: les deux maîtres

visitèrent ensemble les tableaux des résidences royales et les

discours de Rubens ne tirent que renouveler le désir qu'avait le

pensionnaire de Philippe IV, de visiter l'Italie, ce rêve de sa

jeunesse. Rien approvisionné d'argent, de lettres de recommandation,

accrédité comme un ambassadeur, Velasquez partit de Barcelone le 10

août 1629, et aborda à Venise où les peintures de Titien, de

Tintoret, de Véronèse, lui firent une vive impression. Tout le temps

de son séjour il ne cessa de dessiner et de copier d'après ces

maîtres, particulièrement d'après le _Crucifiement_, de Tintoret,

dont il reproduisit un tableau qu'il donna au roi, à son retour. À

Rome, le pape Urbain VIII lui accorda un logement au Vatican et lui fit

offrir la clef de certaines pièces réservées pour qu'il put

travailler en toute liberté. Avec toute l'ardeur d'un élève,

Velasquez copia au crayon et au pinceau une grande partie du _Jugement

universel_, des _Prophètes_ et des _Sibylles_, de Michel-Ange, dans la

chapelle Sixtine, et différentes figures et groupes de la _Théologie_,

de l'_École d'Athènes_, du _Parnasse_ et de l'_Incendie du Borgo_ et

autres fresques de Raphaël.

Pendant son séjour à Rome, Velasquez, outre ces utiles études,

peignit son propre portrait qu'il envoya à son beau-père, la _Forge de

Vulcain_ et la _Tunique de Joseph._ Il eut bien voulu rester encore,

mais Philippe IV ne pouvait pas se passer plus longtemps de son peintre

et le rappelait, et il retourna en Espagne vers le commencement de 1631,

après avoir embrassé Joseph Ribera en passant à Naples où il fit le

portrait de la reine de Hongrie.

Ce voyage ne changea en rien sa manière; il sut admirer les grands

maîtres, profiter de leurs leçons muettes sans leur sacrifier son

originalité.

Chose singulière pour un artiste espagnol et bon catholique, comme il

l'était sans doute, Velasquez ne s'est pas adonné à la peinture

religieuse; on ne connaît de lui qu'un très-petit nombre de tableaux

de sainteté. Le mysticisme n'allait pas à cette nature robuste et

positive: la terre lui suffisait; peut-être se fût-elle égarée dans

le ciel où Murillo se jouait d'un essor si libre et si facile à

travers les gloires, les auréoles et les guirlandes de petits

séraphins. Velasquez n'aimait pas à peindre de pratique; et comme les

anges ne posèrent pas devant lui, il ne put faire leur portrait. Il

s'en dédommagea en faisant vivre à jamais dans ses cadres les hommes

et les femmes de son temps.

Mais c'était là une préférence et non une impuissance. Pour s'en

convaincre, il suffit de regarder le magnifique _Christ en croix_ passé

du couvent de Saint-Placide au musée de Madrid: une figure pale à la

chevelure pendante projetant sur son masque l'ombre de la couronne

d'épines, et se détachant, rayée de pourpre, d'un fond d'épaisses

ténèbres. Rien de plus émouvant et de plus sinistre que ce corps

exsangue, d'une beauté douloureuse, étendant ses bras morts sur ces

nuées sombres, comme un christ d'ivoire jauni sur son fond de velours

noir. Par cette simplicité terrible, Velasquez, dans ce tableau, s'est

élevé au plus haut pathétique.

Le _Couronnement de la Vierge_, sans être d'un profond sentiment

religieux, a toute la noblesse et la gravité que réclame le sujet. À

demi agenouillés sur des nuages, le Père Éternel et Jésus-Christ

tiennent une couronne suspendue au-dessus de la Vierge qui monte vers

eux sur une nuée soutenue par des têtes de chérubins. Dominant tout

le groupe, le Saint-Esprit souffle son effluve lumineuse et complète la

Trinité. La tête de la Vierge est d'une beauté humaine, il est vrai,

mais si rare et si parfaite qu'elle peut bien passer pour céleste. Le

Christ et Jéhovah sont peints d'une façon si magistrale, dans une

attitude si digne et si sérieuse et d'une si splendide couleur, qu'on

oublie qu'ils ressemblent peut-être un peu trop à des hommes.

Dans la _Visite de saint Antoine à saint Paul l'Ermite_, Velasquez,

d'après une liberté encore permise alors, a représenté son sujet

sous trois aspects divers. À la droite du tableau on voit saint Antoine

qui frappe à la porte de l'ermitage que le saint s'est creusé dans le

roc. Au milieu, les deux vénérables personnages, après s'être

édifiés dans une pieuse conversation, attendent la ration quotidienne,

que le corbeau apporte double cette fois, puisque le saint a un hôte à

héberger. À gauche, saint Antoine enterre saint Paul avec l'aide de

deux lions, étranges et miraculeux fossoyeurs qui creusent le sable de

leurs ongles. Le paysage a l'âpreté sévère et grandiose d'un paysage

historique du Poussin, et les figures s'y dessinent avec une singulière

puissance de relief.

Par son tempérament réaliste Velasquez ne comprenait guère

l'antiquité ni la mythologie; il l'évita comme la peinture religieuse.

Il n'avait pas vu les dieux de l'Olympe et n'avait pas le secret de les

faire descendre à son atelier.

La _Forge de Vulcain_, malgré la mythologie de son titre, n'a rien qui

rappelle l'idéalité antique. Apollon vient trouver Vulcain à sa forge

et l'avertir de sa mésaventure conjugale. Cette dénonciation de

mouchard olympien et solaire à qui rien n'échappe ne fait pas grand

honneur au frère de Diane, et le pauvre dieu forgeron, tout noir de

limaille, dessine en l'écoutant une assez laide grimace. Les cyclopes

dressent l'oreille, suspendant leur travail, tout réjouis d'ailleurs de

l'infortune de leur maître. Rien n'est moins grec et moins homérique

assurément. Mais quelles chairs jeunes, souples et vivantes que celles

de l'Apollon à demi drapé de son manteau de pourpre! quelle vérité

dans l'altitude de Vulcain et le geste des cyclopes! quelle pittoresque

rencontre de la lumière blanche du jour et du reflet rouge de la forge!

quelle science de modelé et de couleur! quelle inimitable force de

rendu, quels torses et quels dos! et comme ceux qui prétendaient que

Velasquez ne savait pas peindre le nu devaient rester confus devant

cette merveilleuse toile!

_Argus et Mercure_ est un tableau composé, sans être beaucoup plus

grec, avec beaucoup de sentiment pittoresque et d'effet. Argus, vaincu

par les sons de la flûte de Mercure, s'est endormi enfin. Son corps,

adossé à un tertre, flotte dans le sommeil, ses bras ballants pendent

à terre et son attitude affaissée indique une somnolence surnaturelle.

Ne croyez pas que Velasquez lui ait donné les cent yeux et la forme

héroïque du prince argien qu'on nommait _Panoptès_ parce qu'il voyait

tout. Il en fait tout bonnement un jeune berger espagnol vêtu d'une

souquenille; mais comme il dort et que le mouvement de Mercure, se

soulevant à demi et s'approchant avec précaution pour lui couper la

tête est admirablement saisi! Quel accent féroce prennent sur le ciel

orageux les deux ailes du pétase dont est coiffé Mercure et qui

semblent les ailes d'un oiseau de proie s'abattant sur sa victime! Io,

sous la forme de génisse où Jupiter l'a cachée, attend que Mercure

l'emmène avec une impassibilité bovine. Oubliez les noms mythologiques

et ne voyez là qu'un vol de bétail, et vous aurez un chef-d'œuvre de

l'art.

Le tableau connu sous le nom de _las Hilanderas_ (les Fileuses) est une

toile de genre grandie aux proportions historiques. Des dames de la cour

visitent une fabrique de tapisserie comme on le ferait maintenant de la

manufacture des Gobelins. Ce sujet, si simple qu'il ne semble pas même

offrir matière à peinture, est disposé par Velasquez de la manière

la plus ingénieuse. Les premiers plans, baignés d'une ombre légère

et transparente, montrent une sorte d'atelier où travaillent des

ouvrières qui, pour être plus à l'aise, n'ont gardé que leur jupon

et leur chemise, comme en usent encore les _cigarreras_ à la

manutention des tabacs, à Séville. Dans l'angle, à gauche, une jeune

fille relève avec un geste plein de naturel le pan d'un rideau rouge;

au milieu, une vieille fait mouvoir du pied un rouet; à droite, une

jeune ouvrière, tournant vers le spectateur une épaule que laisse à

découvert la chemise glissée, dévide distraitement un écheveau de

laine, car son attention est occupée par la présence de ces personnes

de haut parage. Il est impossible de peindre des chairs plus souples,

plus fraîches et plus vivantes que ce dos et cette nuque où se tordent

des cheveux bruns. On y devine jusqu'à la moiteur perlée produite par

la chaleur d'Espagne. Au fond, l'atelier s'ouvre sur une galerie que

garnissent les hautes et basses lisses exposées. Une tapisserie,

représentant un sujet allégorique, occupe les regards des visiteurs;

tout le jour ménagé au reste du tableau illumine d'une vive lumière

cette partie de la toile et produit un effet vraiment magique. On

entrerait dans le cadre comme dans une chambre réelle, tant la

perspective aérienne est bien observée, tant l'air circule autour des

personnages, les séparant les uns des autres et les mettant à leur

plan réciproque. C'est là un des mérites de Velasquez; il n'oublie

jamais l'atmosphère ambiante, et personne mieux que lui n'a peint

l'air, cet élément insaisissable.

Nulle part cette qualité n'est plus visible que dans le célèbre

tableau des _Ménines_, que Luca Giordano appelait «la théologie de la

peinture,» pour marquer que là étaient la vérité, le dogme,

l'orthodoxie, et que s'en éloigner c'était devenir un hérésiarque de

l'art. En effet, devant ce cadre, l'illusion est complète, toute trace

de travail a disparu; il semble qu'on voie la scène même reproduite

par une glace; les _Ménines_ représentent, comme on sait, Velasquez en

train de faire le portrait de l'infante doña Marguerite. Il est à son

chevalet, dont la toile ne montre au spectateur que son envers; pour

distraire la petite infante, immobile sons sa raide parure, les

_Ménines_ lui font la conversation, et l'une d'elles lui offre à boire

dans un _bucaro_ ou vase des Indes, qui a la propriété de tenir l'eau

fraîche. La dame qui offre le bucaro est doña Maria Agustina, menine

de la reine et fille de don Diego Sanniento; celle qui parle, doña

Isabel de Velasco, fille du comte de Fuensalida. Au premier plan,

Nicolasito Pertusano et Mari Borbola, nains de cour, lutinent un grand

chien qui se laisse faire; un peu en arrière du groupe principal, plus

vers le fond de l'appartement, on voit doña Maria d'Ulloa, dame

d'honneur, et un garde, et tout au bout, une porte ouverte sur un

escalier laisse apercevoir dans une vive lumière Josef Nieto,

_aposentador_ de la reine. Tout dans ce cadre est peint d'après nature,

jusqu'aux tableaux qui ornent les parois de la galerie et au miroir qui

reflète le roi et la reine assis en face, contre la paroi de la

chambre, que le peintre a dû abattre pour en montrer l'intérieur.

Ainsi leur image, sinon leur personne, assiste à la scène. La chambre

noire, dont Velasquez d'ailleurs se servait beaucoup, ne donnerait pas

une perspective plus exacte, une dégradation de teintes mieux suivie,

une lumière aussi douce et aussi fondue, une impression plus forte de

nature. En face des _Ménines_, on est tenté de dire: «Où donc est le

tableau?»

En examinant ce chef-d'œuvre en détail, vous apercevrez sur le

pourpoint noir de Velasquez une croix rouge de forme particulière;

c'est celle de chevalier de Saint-Jacques. Il existe sur cette croix une

petite légende qui n'est peut-être pas plus vraie que l'historiette de

Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien, et de François Ier

recevant le dernier soupir de Léonard de Vinci, mais elle est la forme

synthétique de l'admiration générale, et, à ce juste titre, elle a

sa valeur. Quand Velasquez eut achevé sa toile, le roi lui dit «qu'il

y manquait une chose essentielle,» et passant au pouce la palette, et

prenant un pinceau, comme pour donner la touche suprême, il traça sur

la poitrine du peintre, représenté dans le tableau, cette croix de

cinabre qu'on y voit encore aujourd'hui. Certes, c'était une gracieuse

et noble façon de récompenser le talent, et le roi se montrait ainsi

digne de l'artiste.

Par malheur, sans infirmer tout à fait la légende, des recherches

savantes présentent les choses sous un autre jour. Philippe IV, en

effet, par cédule royale datée du Buen-Retiro, le 12 juin 1658,

accorda l'habit de chevalier à Velasquez, qui se présenta au conseil

de l'ordre avec sa généalogie, pour faire ses preuves, dont

l'insuffisance nécessita une dispense que le roi obtint du pape

Alexandre VII, après quoi Velasquez fut reçu et prit l'habit dans

l'église des religieuses de la Carbonera.

Les _Buveurs_, plus connus sous le nom de _los Borrachos_ (les

ivrognes), sont une des merveilles de la peinture. C'est une sorte de

bacchanale, sans mythologie et entendue à la façon réaliste. Un jeune

drôle, nu jusqu'à la ceinture, couronné de pampres, ayant un tonneau

pour trône, coiffe d'une guirlande en feuilles de vignes comme s'il lui

conférait un ordre de chevalerie bachique, un soudard dévotement

agenouillé devant lui; à ses pieds s'arrondit une cruche à large

panse et roule une coupe vide. Un gaillard demi-nu aussi et tenant un

verre à la main s'accoude nonchalamment, sur un tertre derrière le

_præses_ de la cérémonie. Au coin, à gauche, un autre personnage

assis à terre enveloppe amoureusement de ses bras une jarre qui n'est

pas pleine d'eau, à coup sûr; ces deux confrères ont tous deux la

couronne de pampres; ils sont reçus comme biberons émérites dans

l'ordre de la dive bouteille. Derrière le soudard se tiennent trois

postulants qu'il serait bien injuste de ne pas admettre; car ils ont

l'air de francs ivrognes et de parfaites canailles; armés d'écuelles

et de gobelets ils sont tout prêts à officier. Plus loin, un gueux

déguenillé et dont la souquenille laisse voir une poitrine sans linge,

contemple la scène avec extase et la main sur son cœur; il est un peu

délabré pour se mêler à ces nobles seigneurs, mais il a tant de

zèle, une soif si inextinguible! Au fond, un mendiant, voyant des gens

rassemblés, profile de l'occasion et, soulevant son feutre avachi, tend

la main pour quêter une aumône.

Ce n'est pas là, comme on pourrait se l'imaginer, un simple tableau de

chevalet à la manière flamande, les figures sont de grandeur naturelle

et ont la proportion qu'on nomme historique. Ce sujet vulgaire a semblé

à Velasquez aussi important que le triomphe de Bacchus, l'ivresse de

Silène, la danse des Ménades, ou toute autre fiction prise de

l'antiquité; il avait même pour lui l'avantage d'être _vrai._ Il y a

donc mis, avec un sérieux profond, tout son art, toute sa science et

tout son génie. Le torse du jeune garçon, dont la blancheur contraste

avec la teinte bistrée des visages qui l'entourent, forme à la

composition le plus heureux centre de lumière; aucun pinceau ne fit

chairs plus souples, mieux modelées et si vivantes; l'œil a la molle

hébétude et la bouche le vague sourire de l'ivresse. Quant aux têtes

des autres compagnons halées, tannées, fauves, comme du cuir de

Cordoue, montrant de longues dents d'un appétit féroce, faisant luire

dans des pattes d'oie de rides le regard mouillé des convoitises

bachiques, elles rappellent les types caractérisés de la _Tuna_, cette

bohème espagnole si amusante, si pittoresque et si ardemment colorée.

L'Espagne, malgré son amour du faste, son étiquette et son orgueil,

n'a jamais eu le mépris du haillon; dans son art souvent d'un

spiritualisme si éthéré les gueux ont toujours été les bienvenus.

Il y a toute une littérature picaresque consacrée à retracer les

exploits et les aventures des pauvres diables à la recherche d'un

dîner problématique; _Rinconete et Cortadillo_ des nouvelles

exemplaires de Cervantes, _Guzman d'Alfarache, Lazarille de Tormes, El

gran Tacaño_ représentent tout un monde famélique, déguenillé et

hasardeux, d'une amusante misère. Dans ce pays si fier, nul dédain

pour la pauvreté. Après tout, ce compagnon au feutre roussi tombant

sur les yeux, au manteau d'amadou déchiqueté, qui de sa main cachée

gratte sa poitrine est peut-être un gentilhomme, un descendant de

Pélage, un chrétien de la vieille roche. Son galion a échoué; il a

été captif en Alger, blessé dans les Flandres, sa requête a été

repoussée par la cour. Qui n'a pas ses malheurs! Murillo lui-même le

suave, le vaporeux, l'angélique, ne dédaigne pas les loques du petit

pouilleux et de cet enfant cherchant sa vermine au soleil, il fait un

chef-d'œuvre! Velasquez bien qu'il eût son atelier au palais

parcourait les quartiers perdus et s'il trouvait au Rastro ou ailleurs

un gredin farouchement déguenillé, un mendiant superbement crasseux,

à souquenille effilochée, à barbe inculte, il le peignait avec le

même amour, la même maestria que s'il eût eu pour modèle un roi ou

un infant, sauf à écrire dans le coin du cadre pour donner un air

philosophique à la chose, _Ésope_ ou _Ménippe._ Les nains avec leurs

difforme laideur, ne le rebutaient pas; il leur prêtait la beauté de

l'art et les revêtait de sa puissante couleur comme d'un manteau royal;

il acceptait même les phénomènes de la nature, les monstruosités à

montrer en foire. _El niño de Vallecas_ (l'enfant de Vallecas) est un

de ces tours de force auxquels se plaisait Velasquez. C'était un enfant

prodige, d'une grandeur étonnante pour son âge et né avec toutes ses

dents; aussi Velasquez, dans son tableau, l'a-t-il représenté la

bouche ouverte pour laisser voir cette denture prématurée, objet de la

curiosité publique. Eh bien! ce phénomène est un merveille de vie, de

couleur et de relief; ces bizarreries plaisaient aux peintres

naturalistes; Ribera ne fit-il pas le portrait d'une femme à barbe?

Cependant ce n'était pas la clientèle illustre qui manquait à

Velasquez. Il suffisait à peine aux rois, aux reines, aux infants et

aux infantes, aux papes, aux princes, aux ministres et aux grands

désireux d'avoir un portrait de sa main.

La _Reddition de Bréda_, plus connue sous le nom de tableau des lances,

mêle dans la proportion la plus exacte la réalité à la grandeur. La

vérité poussée jusqu'au portrait, n'y diminue en rien la fierté du

style historique.

Un vaste ciel aéré de lumière et de vapeur, richement peint en pleine

pâle d'outremer, fond son azur avec les lointains bleuâtres d'une

immense campagne où luisent des nappes d'eau traînées par des

luisants argentés. Çà et là des fumées d'incendie montent du sol et

vont rejoindre les nuages du ciel en tourbillons fantasques. Au premier

plan, de chaque côté, se masse un groupe nombreux: ici les troupes

flamandes; là, les troupes espagnoles laissant libre pour l'entrevue du

général vaincu et du général vainqueur un espace dont Velasquez a

fait une trouée lumineuse, une fuite vers les profondeurs où brillent

les régiments et les enseignes indiqués en quelques touches savantes.

Le marquis de Spinola, tête nue, le chapeau et le bâton de

commandement à la main, revêtu de son armure noire damasquinée d'or,

accueille avec une courtoisie chevaleresque, affable et presque

caressante, comme cela se pratique entre ennemis généreux et faits

pour s'estimer, le gouverneur de Bréda, qui s'incline et lui offre les

clefs de la ville dans une attitude noblement humiliée.

Des drapeaux écartelés de blanc et d'azur dont le veut tourmente les

plis rompent heureusement les lignes droites des lances tenues hautes

par les Espagnols. Le cheval du marquis se présentant presque en

raccourci du côté de la croupe en retournant la tête, est d'une

habile invention pour dissimuler la symétrie militaire, si peu

favorable à la peinture.

On ne saurait rendre par des paroles la fierté chevaleresque et la

grandesse espagnole qui distinguent les têtes des officiers formant

l'état-major du général. Elles expriment la joie calme du triomphe,

le tranquille orgueil de race, l'habitude des grands événements. Ces

personnages n'auraient pas besoin de faire leurs preuves pour être

admis dans les ordres de Santiago et de Calatrava. Ils seraient reçus

sur la mine, tant ils sont naturellement hidalgos. Leurs longs cheveux,

leurs moustaches retroussées, leur royale taillée en pointe, leurs

gorgerins d'acier, leurs corselets ou leurs justes de buffle en font

d'avance des portraits d'ancêtres à suspendre, blasonnés d'armoiries

au coin de la toile, dans la galerie des châteaux. Personne n'a su,

comme Velasquez, peindre le gentilhomme avec une familiarité superbe et

pour ainsi dire d'égal à égal. Ce n'est point un pauvre artiste

embarrassé qui ne voit ses modèles qu'au moment de la pose et n'a

jamais vécu avec eux. Il les suit dans les intimités des appartements

royaux, aux grandes chasses, aux cérémonies d'apparat. Il connaît

leur port, leur geste, leur attitude, leur physionomie; lui-même est un

des favoris du roi (_privados del rey_). Comme eux et même plus qu'eux,

il a les grandes et les petites entrées. La noblesse d'Espagne ayant

Velasquez pour portraitiste, ne pouvait pas dire comme le lion de la

fable: «Ah! si les lions savaient peindre.»

Velasquez se place naturellement entre Titien et Van Dyck comme peintre

de portraits. Sa couleur est d'une harmonie profonde et solide, d'une

richesse sans faux luxe et qui n'a pas besoin d'éblouir. Sa

magnificence est celle des vieilles fortunes héréditaires. Elle est

tranquille, égale, intime. Point de grands tapages de rouges, de verts

et de bleus, point de scintillement neuf, point de fanfreluches

brillantes. Tout est rompu, amorti, mais d'un ton chaud comme de l'or

ancien ou d'un ton gris comme l'argent mal d'une vaisselle de famille.

Les choses voyantes et criardes sont bonnes pour les parvenus et don

Diego Velasquez de Silva est trop bon gentilhomme pour se faire

remarquer de la sorte, et aussi, disons-le, trop excellent peintre.

Quoique naturaliste, il apporte dans son art une largeur hautaine, un

dédain du détail inutile, une entente du sacrifice qui montrent bien

le maître souverain. Ces sacrifices n'étaient pas toujours ceux qu'un

autre peintre aurait faits. Velasquez choisit pour le mettre en

évidence ce qui parfois semblait devoir être laissé dans l'ombre. Il

éteint et il allume avec un caprice apparent, mais l'effet lui donne

toujours raison.

Sa justesse de coup d'œil était telle, qu'en prétendant ne faire que

copier, il amenait l'âme à la peau et peignait en même temps l'homme

intérieur et l'homme extérieur. Ses portraits racontent mieux que tous

les chroniqueurs les Mémoires secrets de la cour d'Espagne. Qu'il les

représente en habit de gala, chevauchant des genets, en costume de

chasse, une arquebuse à la main, un lévrier aux pieds, on reconnaît

dans ces figures blafardes de rois, de reines et d'infants à la face

pâle, à la lèvre rouge, au menton massif, la dégénérescence de

Charles-Quint et l'abâtardissement des dynasties épuisées. Quoique

peintre de cour, il ne les a pas flattés ses royaux modèles!

Cependant, malgré l'hébétation du type, la qualité de ces hauts

personnages ne saurait être douteuse. Ce n'est pas qu'il ne sût

peindre le génie; le portrait du comte-duc d'Olivarès, si noble, si

impérieux et si plein d'autorité le prouve d'une façon irrécusable.

Ne pouvant prêter de la flamme à ces tristes sires, il leur donnait la

majesté froide, la dignité ennuyée, le geste et la pose d'étiquette,

et il enveloppait le tout dans sa couleur magnifique; c'était bien

payer la protection de son ami couronné. M. Paul de Saint-Victor a

nommé quelque part Victor Hugo le grand d'Espagne de la poésie; qu'il

nous permette, en détournant un peu son mot, d'appeler Velasquez «le

grand d'Espagne de la peinture.» Nulle qualification ne saurait mieux

lui convenir.

Comme nous l'avons dit, Velasquez était maréchal des logis de la cour,

et ce fut lui qui fut chargé de préparer les logements du roi dans le

voyage que Philippe IV fit à Iran, pour remettre l'infante doña Maria

Teresa au roi de France, Louis XIV, qui la devait épouser. Ce fut

encore lui qui fit dresser et orner, dans l'île des Faisans, le

pavillon où l'entrevue des deux rois eut lieu. Velasquez se distingua

parmi la foule des courtisans par la dignité de sa personne,

l'élégance, la richesse et le bon goût de ses costumes, sur lesquels

il plaçait avec art les diamants et les joyaux, présents des

souverains; mais, à son retour à Madrid, il tomba malade de fatigue et

mourut le 7 août 1660. Sa veuve doña Juana Pacheco ne lui survécut

que de sept jours et fut enterrée près de lui, dans la paroisse de

Saint-Jean. Les funérailles de Velasquez avaient été splendides; de

grands personnages, les chevaliers des ordres militaires, la maison du

roi, les artistes y assistaient tristes et soucieux, comme s'ils

sentaient qu'avec Velasquez ils enterraient l'art espagnol.

[Figure 13: L’Assomption d’après Murillo]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 40 / 50 题